DISTINCTION PES QUALITES PREMIÈRES ET SECONDES. ^^'J
Reîd adopte la dîstinçtioa de Descartes; il dît comme* lui que la notion des qualités premières est distincte ^ et celle des qualités secondes obscure; mais il fait plus :/û montre que cette différence provient de ce que la perception des unes est directe, et de ce que la perception des autres est relative S
D. Stewart, daqs une dissertation qui fait partie de ses Essais ^y propose une autre ligne de démarcation. . Elle consiste en ceci, que les qualités premières renferment nécessairement la notion d'étendue , et par conséquent de Vextériorité , du dehors ; au lieu que les qualités secondes ne sont que les causes inconnues de sensations connues , et qu'au premier moment où elles agissent sur l'esprit et avant les leçons de l'expérience^ elles ne diffèrent point localement de tous les autres objets de la conscience.
De ces quatre opinions^ celle de Descartes est juste, mais vague ; il »y a autre chose qu'un degré de clarté entre la notion des qualités premières et celle des qualités secondes. Celle de Locke indique la différence entre, les qualités inséparables de l'idée de matière et celles qui ne le sont pas, différence qui n'est pas celle des quaIi-> tés premières et des qualités secondes; car la couleur, par exemple, est une qualité seconde, et cependant nous ' ne pouvons concevoir aucune particule de matière privée de couleur. Restent donc les deux opinions de Reid et de Stewart. M. Royer-CoUard les approuve l'une et l'autre ;.
* Essais. Essai II, ch. xvii.
2 Essais. Essai II, ch. xi, $ 2,
mais i) semble s'être arrêté de préférence à celle de Reid, dont voici l'expression précise : « Ce qui sépare les <]pia- « lités premières des qualités secondes, c'est que nous « connaissons les unes^ tandis que nous ne savons rien « des autres sinon qu'elles existent et qu'elles sont les c( causes inconnues de certaines sensations. » C'est ce qui résulte de plusieurs passages de ses leçons, et entre autres du morceau sur la perception des qualités secondes, qu'on trouvera cî-après.
Énumération des qualités premières de la matière. Ré-duction de la liste de ces qualités.
(xXTaAIT DES a* ET 3* LBÇOirS.)
Dans sa seconde et sa troisième leçon, M. Royer-CoUard s'occupa de fixer d'une manière précise la liste des qualités premières de la matière , en épurant celles qui avaiient été présentées parSLocke et par Reid.
Selon Locke, les qualités premières sont la solidité, l'étendue, la figure, le mouvement ou le repos, et le nombre ^
Les qualités premières , selon Reid , sont l'étendue , la divisibilité, la figure, le mouvement, la solidité , la dureté, la mollesse et la fluidité '.
« Parmi les qualités premières , dit M. Royer-CoUard ,
' Essais, \iy, II, ch. viii, § 9.
' Reid, Essai II, ch. xvii.
léirUMÉAATTOlSr DES QUALITÉS PREMIÈRES. 4^9
celle du nombre est particulière à Locke. Il est évident que le nombre loin d'être une qualité de la matière, n'est qu'une notion abstraite , ouvrage de l'esprit et non des sens. »
« La dimibilité est particulière à Reid. Sur cette qualité et sur la mobilité , j'observerai qu'elles ne devraient être placées ni l'une ni l'autre parmi les qualités qui nous sont immédiatement manifestées par le témoignage des sens, et c'est cependant ce qu'entend Reid par qualités premières, puisqu'il les distingue des qualités secohdes en ce que nous en avons une notion directe. La dii^isibilité nous est connue par la division y et un corps diuisé nous est connu comme tel par la mémoire ; car si nous ne nous souvenions pas qu'il a été un , nous ne saurions pas qu'il est deux , nous ne pourrions pas comparer son état présent à son état passé, et c'est par cette comparaison seulement que nous connaissons le fait de la division. Yeut-on que la notion de la divisibilité n'ait pas été acquise par le fait de la division et qu'elle se présente immédiatement à l'esprit avant l'expérience ? en ce cas il est bien plus certain qu'elle ne sera point le témoignage propre des sens. Quant à la notion de mobilité^ elle est évidemment postérieure à celle du mouvement; celle du mouvement suppose, non moins évidemment, l'exercice de la mémoire et l'idée du temps ; ainsi elle n'est pas due uniquement aux sens. Comme la divisibilité suppose le mouvement , c'est une nouvelle preuve que la notion de divisibilité n'est point immédiate. )>
« Ce qui précède , ajoute M. Royer-Collard , s'applique
43o FRAGMENTS.
à toutes les qualités secondaires , qu'on appelle très-improprement des perceptions quand on n a pas soin d'à** jouter qu'elles sont des percejHions acquises. Ce ne sont ^as les sens seuls qui nous apprennent que les sensations diverses des sons, des saveurs, des odeurs, sont causées en nous par certaines qualités des corps ; ce sont les sens et l'expérience^ c'e^t-^-dire, les sens et d'autres principes. Je conclus de ià qu'il n'est pas exact de ranger au nombre de^ qualités de la matièi^ qui nous sont connues immédiatement par les sens ou qui sont les objets de nos perceptions , toutes les qualités secondes , et parmi celles qu'on appelle premières, la divisibilité et la mobilité, et quHin être qui serait borné à la faculté de sentir ou de percevoir, ne connaîtrait ni les unes , ni les autres. »
Après avoir fixé la liste-desqualités premières , M. Royer- £dllard chercha si on ne pourrait pas la réduire , et il arriva à la conclusion suivante :
Ai La figure est une modification de l'étendue ; la solidité , l'impénétrabilité , la résistance sont une seule et wïtxne chose ; la dureté , la mollesse , la fluidité sont des modifications de la solidité et ses divers degrés; la nidesse et le poH des surfaces n^expriment que les sensations i^ttachées à certaines perceptions de la solidité : les qualités premières peuvent donc être généralisées, si je peux m'esprimer ainsi , en étendue et solidité. »
DISTINCTION ENTRE l'ÉTENDUE ET LA SOLIDITÉ. 4^*
Distinction entre T étendue et la solidité.
M. Stewart dans un Essai très-f émarquable sur Vidéaiisme de Berkeley avait proposé une distinction nouvelle entre le^ qualités que l'on a coutume de comprendre sous le titre de qualités premières de la matière; parmi ces qualités , l'étendue et la figure qui en est une modifica^tion, lui avaient paru porter d'autres caractères que la solidité et les diverses qualités qui s'y rapportent. M. B.oyer- Collard après avoir ramené toutes les qualités premières à l'étendue et à la solidité, examina cette distinction et i'adopta ; on trouvera son opinion, et celle de M. Stewart sur ce point délicat, dans le morceau suivant qui est en partie une analyse du mémoire du professeur écossais.
(VBAOMIST DE 1.4 S® ^SÇOVk)
Hutcheson est le premier des philosophes modernes qui ait fait cette observation aussi fine que juste que l'étendue, la figure, le mouvement et le repos sont' plutôt des notions qui accompagnent les perceptions du toucher que des perceptions proprement dites de ce sens. Après Hutcheson, Reid a remarqué que la solidité, la figure , le mouvement, supposent l'étendue; et que d'un autre côté , nous n'aurions pas Tidée d'étendue , si nous n'avions rien senti de solide, de figuré et de mobile. D'où il suit que la notion de l'étendue n'est pas antérieure, et qu'elle n'est pas non plus postérieure à
43a FRAGMENTS.
celle des qualités primaires ; elle leur est donc nécessairement contemporaine ; elle se trouve renfermée implicitement dans chacune d'elles, mais elle en est distincte. Reid a fait cette autre remarque que la notion de l'étendue, une fois introduite dans Tesprit , devient indépendante des objets qui l'ont introduite , et que nous continuons à concevoir l'étendue, à croire à son existence, quoique l'objet dans lequel nous l'avons trouvée ait disparu. Il n'y a point d'absurdité à supposer l'annihilation d'un corps; il y en a à supposer l'annihilation ^de l'espace qui le contenait.
L'étendue et la solidité ont cela de commun que Tune et l'autre nous suggèrent quelque chose d'étranger à nous, ce que les Allemands appellent le non moi y et que nous hasarderons d'appeler V extériorité ; mais elles ont cela de différent que l'extériorité qui nous est suggérée par la résistance est purement contingente et temporaire , pouvant être ou ne pas être , ayant commencé et pouvant finir, au lieu que l'extériorité étendue ne nous paraît pas avoir pu commencer ni pouvoir finir, ni s'arrêter quelque part. Nous la jugeons étemelle, nécessaire, illimitée; et c'est pour cela que Newton et Clarke en ont fait la base de leur démonstration si connue de l'existence d'un être nécessaire.
Remarquez bien qu'il ne s'agit point ici de savoir si cette. notion de l'étendue est juste , mais si nous l'avons. Dugald Stewart sait aussi bien que personne que l'espace est un des mystères qui accablent notre intelligence. Il n'examine point si l'espace est ce qu'il nous paraît; il ne
DISTINCTION ENTRE l'ÉTENDUB ET LA. SOLIDITÉ. 4^3
|>ropose point de théorie sur sa nature ; il n'en a point ; il •est trop éclairé pour en avoir; il constate seulement le fait que l'esprit humain conçoit l'extériorité étendue comme ayant toujours existé et comme ne pouvant pas être anéantie quand tous les corps le seraient; et je pense comme lui que le fait de cette conception est indubitable. Berkeley et Hume sont les seuls philosophes qui la nient, ce qui n'est pas étonnant, puisqu'ils nient toute idée d'extériorité solide aussi bien qu'étendue.
De ce que l'étendue et la solidité sent des qualités hétérogènes , D. Stewart en conclut qu'elles ne devraient pas être désignées par le même terme; et il propose d'appeler l'étendue et la figure propriétés mathématiques de la matière , et de réserver la dénomination de qualités premières à la solidité, la dureté, la mollesse.
Il pense du reste que , soit qu'on adopte ou qu'on rejette cette dénomination , les observiitions dont nous venons de rendre compte sur la manière dont nous acquérons l'idée d'espace, et sur les caractères de cette idée telle qu'elle nous est donnée par la nature elle-même, établissent trois faits importants dans l'histoire de l'esprit humain.
Premier fait. La notion des propriétés mathématiques d^ la matière présuppose l'exercice des sens , puisqu'elle nous est suggérée par les mêmes sensations et perceptions qui nous procurent la notion des qualités premières.
Deuxième fait. Cette notion renferme non-seulement la conviction de l'existence extérieure d'un espace illimité, mais encore la conviction de son existence éternelle