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Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées

Quoique je sois persuadé qu'il y a des choses neuves et de quelque importance clans l'ouvrage que j'ai l'honneur de vous présenter , cependant ce n'est pas sans crainte que je me suis déterminé à le publier. Ce sujet a déjà été manié par des hommes de génie et de la plus^ grande pénétration, tels que les Descartes, les Mallebrarwhe ^ les Locke ^ les Berkeley et les Hume. Un nouveau traité sur l'entendement humain qui présente des résultats si différents des leurs, ne saurait manquer d'être désapprouvé , même sans examen : on

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le regardera comme l'ouvrage d'un nesprit mé-^ diocre et vain.

J'espère cependant qu*il se trouvera des lecteurs pleins xie candeur et de discernement, t'apables de suivre les opérations de leur ame, qui, avant que de condamner mon livre, voudront bien le lire attentivement , et peser dans la balance de l'équité les principes et les raisons de ma nouvelle théorie*

C'est à eux seuls que j'en appelle comme à mes juges compétents. Si leur jugement est contre moi , il est probable que j'ai tort ; et je suis prêt à change de sentiment dès qu'ils m^auront convaincu que je me trompe. S'ils me sont favorables, je'réunirai tous les autres suffrages ; car , de tout temps , les gens sensés forcent enfin la multitude à céder à leur autorité et à penser comme eux.

Quoique mes idées soient très-différentes de celles des grands philosophes que je viens de nommer, je dois leur rendre cçtte justice, que leurs sj)éculations m'ont été fort utiles; ce sont eux qui m'ont frayé la route que j'ai suivie, et vous savez, Milord, que la gloire des découvertes utiles n'est pas due tout entière à ceux qui les perfectionnent ; ceux qui en ont donné la première idée y ont un droit aussi légitime.

Je vous avoue, Milord, que je n'aurais jamais

songé à révoquer en doute les principes généralement reçus touchant lentendemént humain, si je n eusse lu un Traité de la nature humaine , publié en lySg. L'ingénieux auteur de cet ouvrage a âevé sur les principes de Locke , qui n'était certainement pas sceptique, un système complet de scepticisme qui nous laisse toujours dans rincertitude , ne nous- donnant pas plus de raisons de croire une chose que son contraire. Ses raisonnements m'ont parn justes. En conséquence j'ai cru qu'il était à propos de remonter aux prin-^ cipes sur lesquels ih étaient fondés , et de lesu soumettre à un nouvel examen; autrement, je me voyais dans la nécessité de recevoir les conclusions qu'il en tirait.

Un esprit sain peut-il admettre ce système san^ répugnance .^^En vérité, Milord, cela me paraît impossible. Je suis pwsuadé qu'un scepticisme absolu n'est pas plus destructif de la foi du chrétien, que de la science du philosophe tt de la prudence dç l'homme de bon sens. Je suis per^ suàdié que l'injuste vit de la foi comme le juste ; qu'on ne peut renoncera toute croyance sans que la piétés l'amour de la patrie, Famîtié, la tendresse paternelle , et toutes les vertus privées ne deviennent des êtres aussi vains que la chevalerie erpnte; et que les passions de la volupté, de

l'avarioeet de Fambiticm n'impliquent pas moins quelque conviction que les désirs qui sont les plus louables et les plus vertueux.

L^honu^e de journée s'occupe de son travail ^ dans la persuasion de recevoir le soir son salaire ; s'il n'avait pas cette pCTsuasion, il ne travaillerait point.

Nouspouvcms même assurer que l'auteur ingénieux de ce traité de scepticisme n'a écrit son ouvrage que dans la persuasion qu'il serait lu, tt que ses raisonnements feraient impression. Je pense aussi qu'il l'a composé dans la persuasion qu'il saraût utile au genre humain , et il y a apparence qu'il le sera , tôt ou tard. Car je me figure . la' secte des Sceptiques comme des hommes occupés à examiner l'édifice des connaissances humaines ^ et à faire des trous dans les ^Alroits faibles et vicieux ; cependant on répare la brèche, et l'édifice entier en acquiert beaucoup plus de solidité qu'auparavant.

Je suis ^itré , pour ma propre satisfaction, dans un examen sérieux des principes sur lesquels ce système sceptique est fondé , et je n'ai pas été peu surpris de trouver qu'il avait pour baseunique une hypothèse fort ancienne à la vérité et universellementreçue des philosophes, mais qui ne m'en paraît pas plus vraie pour cela. Cette hypothèse est que

rien n^est perçu que ce qui est dans Fent^ndement qui le perçoit ; que nous ne percevons pas réellement les choses extérieures, mais seulement certaines images qui les représentent dans notre esprit, et qu'on a appelées impressions ou idées. S'il est vrai que je ne perçoive que des impressions , des images , des représentations dès choses en moi, je ne suis sûr que de l'existence de ces représentations ; et je ne saurais en inférer celle d'aucune autre chose, puisque je ne perçois réellement d'autres êtres que ces représentations. Ces êtres 9 du reste, sont si fragiles, si passagers, qu'ils n'ont plus d'existence dès que je ne les perçois plus. En conséquence de cette hypothèse , l'univers entier dont je suis ehvironné , les corps et les esprits , le soleil ^t la lune, les étoiles et la terre ,^ mes. amis et mes parents, et toutes les choses, sans exception, que je regardais comme ayant une existence permanente, soit que j'en eusse la perception actuelle ou non ; tout cela s'évanouit comme les songes d'un malade ou 4;omme une vapeur légère, sans laisser après soi aucune trace de son existence.

Afid like the baseless fabric of a vision Leave not a track behind'.

■ Et comme s'évanouil Tédifice fantastique d'une vision, sans laisser aucuna iraoe.

Je crus déraisonnable d^adknettre sur la seule autorité de ces philosophes , une hypothèse qui , à mon avis , renversait toute philosophie , toute religion, toute vertu et le sens commun; trouvant d'ailleurs que tous les systèmes que je connaissais sur Tentendement humain avaient pour base cette hypothèse singulière , je résolus de faire de nouvelles recherches sur ce sujet sans avoir égard à aucune hypothèse.

L'ouvrage que je prends la liberté de vous présenter aujourd'hui, Milord, est le fruit de toutes les recherches que fai Élites à ce sujets du moins pour ce qui regarde les cinq sens. Je ne prétends d'autre mérite que celui d'avoir donné une grande attention aux opérations de mon propre entendement, et d'avoir exprimé , avec toute là clarté possible , ce que tout homme , avec la même attention , sentira et percevra comme moi. Les productions de l'imagination exigent un génie qui prenne l'essor, et qui s éljève au-dessus de la sphère commune; mais les trésors des sciences sont communémeht ensevelis fort profondément, il faut creuser pour les trouver , et , avec de la patience et du travail, l'homme le moins spirituel peut venir à bout de les découvrir. Les expériences que j'ai dû faire pour composer cet ouvrage ne m'ont pas jeté dans de grandes dépenses*;

elles ne m*ont coûté que du temps et du travail , et c'était ce qui me convenait! Le loisir que me laissait une vie académique, dégagée de tout l'embarras et de toutes les sollicitudes qui marchent toujours à la suite de l'ambition et de l'intérêt ; le devoir de mon état qui m'obligeait à donner des leçons sur ce sujet à la jeunesse confiée à mes soins ; et un penchant particulier que j'ai eu de bonne heure pour les spéculations de ce genre m'ont mis en état , j'ose m'en flatter , de donner à l'objet de ce traité une attention plus exacte et plus scrupuleuse qu'on ne l'avait fait auparavant.

Depuis plusieurs années, j'avais réduit mes pensées sous une autre forme pour l'usage de mes élèves, et je les ai soumises ensuite aux lumières et au jugement d'une société particulière de philosophes, dont j'ai l'honneur d'être membre. Vousmême , Milord, vous m'avez fait Thonneur de parcourir mon manuscrit. C'est l'approbation , ou plutôt \ encouragement que vous m'avez donné , vous et d'autres personnes dont je respecte les jugements et dont l'amitié m'honore , qui a balancé ma timidité et la défiance que j'avais de moi-même, et qui m'a déterminé à l'offrir au public.

S'il vous parait , Milord, que cet ouvrage

lo liiiDICACE.

soutienne les droits du sens commun et de Is^ raison de l'homme , contre les subtilités sceptiques qui, dans ce siècle, ont fait tous leurs efforts pour les battre en ruine ; et si vous croyez qu'il jette quelque nouvelle lumière sur une des plus nobles parties des ouvrages du Créateur, je m'estimerai heureux et content. La manière dont vous honorez les arts et les sciences , l'attention que vous donnez à tout ce qui peut conti^ibuer à leur avancement, aussi bien qu'à la félicité de votre pays^, ne me laissent aucun lieu de douter que vous ne fassiez un accueil favorable à cet essai , que vous ne le receviez comme le fruit de mes travaux dans une profession où je vous suis comptable de mes moments, et que tous ne le regardiez comme un témoignage assuré de l'estime et du respect avec lesquels je suis, etc.

Au collège du Roi, 6 Dovembre 1765.

Th. REID.

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