‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 2 sur 67 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

iirrRODVCTioir.

SECTION I

IMPOaTAHCB DES RECHERCHES SUE I^'eNTENDEMEITT HUMÂIIT, ET MANIÈRE d't PRÔciéOER.

La constitution de l'entendement humain est aussi merveilleuse , aussi savante que celle du coips. Les facultés de Tune ne sont pas moins sagement appropriées à leurs différentes fins, que les organes de l'autre. Ou plutôt , comme Tesprit est un ouvrage plus noble , et d'un ordre jplus relevé que la machine du corps , il doit naturelle* ment porter une empreinte plus éclatante delà sagesse de l'habile ouvrier qui fit l'un et l'autre. Ainsi l'entendement humain est déjà, par l'excellence de sa nature, un objet

la CHAPITRE I. SECTION I.

très-digne de nos recherches; il ei^ est encore plus digne par la grsfnde influence que la connaissance de ses opérations, et de tout ce qui le concerne, a nécessairement sur toutes les brdnches de la science.

Dans les sciences et les arts qui ont le moins de connexion avec l'entendement, ses facultés sont les seuls instruments dont nous puissions faire usage : mieux nous connaissons leur mature et la manière de s'en servir , leurs défauts et la manière d'éviter les inconvénients qui en résultent, plus nous sommes capables de les appliquer convenablement et avec succès.

Mais dans les arts plus nobles , l'esprit est lui-^même le sujet sur lequel nous opéi*ons. Le peiaire, le poète, l'acteur, l'orateur, le moraliste , l'homme d'état, s'efforcent tous d'agir sur l'esprit ^ quoicju'en diverses manières et pour des fins différentes ; et celui d'entre eux qui l'a touche d'une manière plus douce ou plus forte, selon les circonstances, est celui qui a le mieux réussi. Leur art, quel qu'il soit , n'a de fondement solide et ne s'élève à la dignité de science, qu'autant qu'il a pour base les principes mêmes de la constitution humaine.

Les sages conviennent ou doivent convenir unanimement qu'il n'y a qu'une seule voie de parvenir à la connaissance des ouvrages de la nature , la voie de l'observation et de l'expérience. Nous sommes naturellement portés à tirer des règles générales de l'observation d^ln ou de plusieurs faits particuliers, et à nous servir ensuite decesL règles pour rendre compte des autres faits de même nature ou pojur en produire de semblables. C'est par là même manière de procédet» que nous nous formons des. règles de conduite dans la vie sociale. Elle est familière à tous les hommes dans les choses les plus vulgaires; et on la regarde communément comme le seul flambeau

IMPOllTANCE DE CES RECHERCHES. l3

qui puisse nous conduire à de yéritables découvertes en philosophie»

. Celui qui dcîcouvrit le premiier que le froid convertissait l'eau en glace, et que le chaud U convertissait en vapeur, suivit les mêtnes principes généraux et la même méthode qui firent découvrir ensuite à Newton la loi de la gravitation, et les propriétés de la lumière.^ Ses règles pour procéder en philosophie, regulœ phihsophandi ^ ne sont que les pures maximes du sens commun, celles que les hommes prudents suivent dans la conduite ordinaire de la vie. Quiconque prétend philosopher sur d'autres règles, soit qu'il s'agisse du monde matériel ou du monde intellectuel, court risque de se méprendre et de n'attein* dre pas le but pîi il tend.

Les conjectures et les théories sont des productions de l'homme, que nous trouverons toujours très-différentes des œuvres de Dieu. Si nous voulons connaître parfaitement celles-ci, il faut les observer et les analyser, sans rien ajouter du nôtre aux résultats que nous donnera l'observation. Une juste interprétation de la nature, voilà la philosophie orthodoxe; tout ce que nous y ajoutons de nous-mêmes est apocryphe.

Toutûs nos belles hypothèses sur la formation de la terre , la génération des animaux , l'origine du mal physique et du mal moral , ne sont que folie et vanité , dès qu'elles passent les bornes de la juste induction des faits ; elles ne méritent pas plus de crédit que les tourbillons de Descartes, et l'archée de Paracelse. La science de l'esprit n'a peut-être pas été moins corrompue par les conjectures des philosophes, que la science du monde matériel. La théorie des idées est à la vérité très-ancienne, et elle a été assez généralement reçue; mais, comme ni l'un ni Tautre de ces deux titres , ne peut lui donner le

l4 CHAPITRE I. SICTKm f

moindre degrécL'autfaentktté, parce quelavéritëifesouffre point de prescription et ne reconnaît point d'autorité à laquelle elle doive céder , cette théorie fût-elle encore plus ancienne et plus générale, son antiquité et son universalité n'empêcheraient pas qu'elle ne dût être soumise de nouveau à un examen libre, droit et désintéressé, dans un siècle surtout où elle a produit un système de scepticisme qui anéantit toutes les sciences , même les axiomes du sens commun.

Tout ce que nous savons du corps humain est le produit des dissections et des observations anatomiques. Cest par la même voie que nous pouvons espérer de parvenir à la connaissance de l'esprit, de ses principes, de ses facultés. Il faut l'analyser, le disséquer pour ainsi dire, si l'on veut connaître sa construction et sa constitution.

SECTION IL

DES OBSTACLES QUI s'opPOSENT AU P&OGKis DE HOS CONNAISSAHGES SUE l'eNTEKDEMENT HUMAIN. '-

Il faut avouer que cette espèce d'anatomie dont je viens de parler , est beaucoup plus difficile que l'autre ; c'est pourquoi il n'est pas étrange qu'on y ait fait moins de progrès. Suivre avec une exactitude scrupuleuse les opérations de son esprit et faire de ces opérations l'objet de la pensée, n'est pas une entreprise aisée , même pour les gens, les plus accoutumés aux méditations philosophiques ; et c'est quelque chose d'absolument impossible pour le éommUn des hommes.

DIFFICULTÉS DE CES RECHfiaCHSS. l5

Un adatomiste qui a ^lieureuses occasions de disséquer, peut voir par ses propres yeux et examiner avec une égale attention des sujets de tout âge , de tout sexe et d'un tempérament différent; en sorte que ce qu'il trouve obscur et comme incertain dans l'un il a occasion de réclaircir dans un sujet plus sain. Si la nature se montre altérée ou viciée quelque part , il la voit ailleurs dans son état de perfection. Celui qui cherche à faire l'anatomie de l'esprit n'a pas le même avantage; il ne peut opérer que sur son propre esprit , sans qu'il lui soit permis de lire dans les autres. Tout ce qu'il peut à leur égard, c'est de • juger de l'intérieur par les signes externes , signes sou-* vent troYnpeurs , au moins incertains, et qu'il ne saurait interpréter que par comparaison à ce qui se passe dans lui-même ; et cela le ramène encore à l'examen de son propre esprit.

Quand il se trouverait un homme capable de nous tracer distinctement l'histoire de toutes les opérations du principe pensant qui est en lui , phénomène qui ne s'est jamais vu , il ne nous donnerait pourts^ht que l'anatomie d'un sujet particulier, laquelle deviendrait trompeuse et défectueuse si l'on voulait l'appliquer à la généralité des esprits. Car, pour peu que l'on ait d'expérience, on ne peut ignorer combien il y a de variété entre les esprits : il y en a plus que dans toute autre espèce d'êtres.

Parmi le grand nombre de facultés que nous possédons, il en est quelques-unes que la nature semble avoir, tellement perfectionnées et développées , qu'il ne reste plus rien à faire à l'industrie humaine pour leur accroissement. Telles sont les facultés qui nous sont communes, avec les brutes, et qui ont pour objet la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce. Il y en

|6 CSAPÏTÏIE I. — SECTION, IL

a d'autfes dontJa nature, n'a, fi|it que jeter les semenôes dans notrç aipe en nous laissant le soin de les cultiver , de les faire croître et fructifier. C'est par une culture propre de ces facultés, que nous, devenons capables de. cette perfection de jugement, de goût, de moralité, qui élève Tespèce humaine au-^dessus de toates les autres de ce monde. Mais si nous les négligeons, elles se pervertissent^ elles dégénèrent , et nous, retombons au niveau des espèces inférieures.

L'animal à deux pieds qui mange les productions de la nature , telles qu'elle les lui offre , sans autre règle ni assaisonnement que son appétit^ qui ne songe à la propa« gation de soa espèce que quand l'occasion se présente ou que l'instinct le sollicite, qui se venge sans remords du mal qu'on lui fait , et se livre tour-à-tour au travail et au repos ; ce sauvage , dis-je, est comme l'arbre de la fo- . rêt, Teafant inculte de la nature. Cependant ce même sauvage a dans lui le germe d'un logicien, d'un littéra*teur, d'un orateur, d'un poète, d'un politique, d'un sage, d'un saint, si l'on veut; mais, faute de culture, ce germe étouffé se corrompt et dépérit^ ignoré du sauvage même, et méconnu des autres.

Le plus bas terme de la vie sociale, suffirait pour faire éclore une partie de ces semonces cachées dans l'ame du sauvage , et qui y demeurent endormies. Selon le degré de communication qu'il aurait avec ses semblables, quelques-unes se développeraient tant par leur énergie naturelle que par la force de la culture: elles pourraient même s'élever à une très-grande pçrfection; il y en aurait d'autres qui seraient modifiées , même dénaturées ; plusieurs, gênées dans leur développement, avorteraient à moitié chemin; quelques autres seraient absolument étouffées.

Digitiz'ed by VjOOQ IC

DlFFIODliTfi i>£ CES RECBptCHES. I7

Voilà c^^ui produit cette multitude de formes variées que prend la nature humaioe dans les individus^ et qui servent à les distinguer : variété si prodigieuse, dans le système moral et intellectuel , qu'elle surpasse de beau-: coup tout ce que nous pouvons imaginer, et remplit l'intervalle immense qui sépare les brutes inférieures à l'homme, des êtres célestes qui sont au-dessus de lui» Cette, diversité augmente encore les diilScvkés d^ la connais*** sance de Tesprit humain; comment au ^pilieu de tant de variationsi reconnaître au juste les principes naturels communs à toute l'espèce ?

TjC langage des philosophes touchant les facultés primitives de l'esprit , est tellement approprié au syjstènpke dominant, qu'il ni» peut convenir à aucun autre. Il ml précisément comme un, habit fait pour la taille d'4Mi homme: il lui donne un air élégant et agréable; m lieu, qu'un autre, avec le même habit, serait difforme et rîn dicule, quoique peut-être il ^ût h taille aussi belle et aussi fine que le premier. Il est presque impossibb de faire la moindre innovation dans le système pliilosophique actuel concernant l'entendement humain , ses facultés et leurs opérations , sans y introduire de nouveaux mots , des phrases nouvelles, ou sans donner une autre signification aux mots usités , aux phrases reçues : liberté qui, quoique nécessaire , peut occasioner des méprises , produire des préventions , et qui de plus doit attendre la sanction du temps pour être autorisée. Car l'innovation ' dans le langage, ainsi que dans la religion et le gou- -vçrnemQnt , est toujours soupçonnée et désapprouvée du grand nombre , jusqu'à ce qu'elle soit devenue familière , et qu'elle ait obteou du temps le droit de prescription.

Si les idée$ et les perceptions originelles de l'esprit

l8 CHAPITRE I.'— SECTIOIC II.

se présenlKient maintenajait à Tobservatioa dans leur simplicité uàtive , et telles que la nature les a produites primitivement en nous, un homme accoutumé à réfléchir aurait beaucoup moins de peine à remonter à leur origine et à en retracer l'histoire. Mais long-temps avant que nous soyons capables de réflexion, elles sont déjà si composées, si mêlées, en un mot si contrefaites par une foule d'habitudes, de préjugés, d'abstractions, d'associations , qu'à peine est-îl possible de distinguer dans cet état ce qu'elles tiennent des accidents qui les ont modifiées. L'esprit peut être comparé à cet égard à un chimiste ; toutes les -matières sur lesquelles celui-ci opère, lui sont fouraies^iar la natiure; mais tes règles dé son art et le but où il tend , lui apprennent à les décomposer, à les mélanger, à les dissoudre, à les évaporer, à les sublimer, jusqu'à ce que par une multitude de procédés et de manipulations , il parvienne à leur donner une forme toute dififiérente de leur état naturel , de sorte qu'il est fort difficile alors de reconnaître ce qu'elles ont été d'abord, et encore plus de leur rendre leur forme originelle.

Encore y a- 1- il cette différence entre le travail du chimiste et celui de l'esprit, que l'esprit n'a pas opéré suivant des principes réfléchis et des procédés étudiés qu'il pourrait se rappeler , ni d'après une délibération de sa raison; il a suivi aveuglément des goûts, des instincts, des habitudes, des préjugés, et d'autres principes pareik, qui agissent avant l'usage de la raison.

De là vient qu'il est si difficile de revenir sur les pas qu'il a faits, et de se rappeler la marche qu'il a suivie, depuis l'instant qu'il a commencé de penser et d'agir.

Si nous pouvions avoir une histoire complète et suivie de tout ce ^{ui s'est pas3é dans l'esprit d'un enfant

DIFFICULT1& DE CES R£tH£RCH£S. %g

dépuis sa première sensation, C'est-àwJipe , depuis le premier mouvement de vie qu'il a eu jusqu'au ^premier usage qu'il a fait de sa raison , uiie ki^oire oii nous vissions ses faculté naissantes conmieiicer d'opéver, produire et façonner toutes les diSKsrentes notions, opinions, jugemfens, que nous trouvons dans ifotre àmo lorsque nous sommes capables de réfléchir., ce serait un trésor d^histoîre naturelle qui répandrait beaneonp plus de lumière sur la science de notre e^pk ^ de ses fiicultés, que tous les systèmes bâtis par les philosophes depuis la naissance de la philosophie. Mais il y aurait de la puérilité à souhaiter ce que la nature n'a pas mis en notM pouvoir. La réflexion est le seul moy«n que n«us ayous de descendre en nous-mêmes^ pour y contempler les opérations de notre esprit. Comment connaître ce qui s'y passe , lorsque son flambeau ne nous éclaire pas encore ? Elle vient trop tard, pour que nous puissions observer les premiers pas de l'esprit, et le développement progressif de ses facultés jusqu'à leur état ée perfection.

Quelles précautions, quelle étude,' quelle application ne fàut-il pas à un homme élevé dans tous les préjugés de l'éducation , de la coutume et de la science , pour débrouiller le tissu de ses idées et de ses opinioiis, jusqu'à ce qu'il en trouve la trame "originaire ? P^ quelles décompositioris ne doit-il pas passer jusqu'à ce qu'il atteigne les principes primitifs de la ooastitution de son esprit, ceux dont on ne peut donner d'autre raison que la volonté de celui qui l'a faite. C'est là pourtant ce que devrait être une véritable analyse des facultés humaines, et jusqu'à ce que nous l'ayons, on ne doit pas espérer 4^ rsystème exact sur l'esprit, c'est-à-dire une énumération exacte des facultés originelles et des lois de notre cmistitution

ae CHAPITBE I. — S£CTION H.

ÎQtdlectuelle, aved.UBe explication des phénomènes de ia natuiislmmakie fondée sur ces lois.

H ne faut pàs;f hésumer un suecès complet dans une ri^c^erclte de ce ^enre; mais peut-être aussi n'est-il pas impossible d'éviter. l'erreur à force de précaution et d'exacjitude. I>e labyrârth^ peut* être si vaste et si rempli de détours ^ que le fU ne soit ni assez long ni assez fort pour ncKis y cpp^uke ; mais si nous nous arrêtons dès que nous.c;roitoB$ ih) pas pouvoir avancer plus loin sans x^squeii'de ijous égtirer, et si parvenus à ce point nous AYOjWJ soia.dfi flous bien a$s.ujrer du terraip que nous avons gagûé, ce sera déjà beaucoup. Un plus habile ;pourra {aire dans la suite un pas de plus»

C'esrt. le^génie, et non le manque de génie, qui remplit -d'erreucs les voies de la science: c'est lui qui altère ia philosophie. Un esprit créateur doué d'une imagination ardente dédaigne.les petites précautions, et les petits détails ; semblable à un architecte il trace le plan,, et laisse à des ouvriers inférieurs le soin d'écarter les décombres, d'amener les matériaux , et de creuser les fondemens.

Le système est beau : l'invention et le caprice l'ont embelli de toUs les ornements dont il est susceptible, et la hardiesse supplée à la solidité ; le charme de l'illusion le Élit admirer; l'ouvrage plaît à tout le monde , au moins tant que duré le prestige; il semble inême assez d'accord lavec les phénomènes naturels; jusqu'à ce que le soufQe envieux d'un nouvd architecte fasse cmiler Tédifice, pour en élever un autre sur ses ruines, tout aussi apparent jque le premier. Heureusanent pour notre siècle, les faiseurs de clmteaux bâtissent plus dans le pays du roman, que sur le sol de la philosophie. Le premier est leur véritable domaine; c'est là que l'imagination peut exercer m fécondité; les enfans auxquels elle

DIFFIGULTi DE CES RECHERCHES. SI

lionne le jour y sont reconnus pour légitimes , au lieu qu'ils ne jouissent pas du même privilège dans les régions de l'austère philosophie.

S|:CTION UI.

DE L*iTAT PRÏSEHT DE CETTE PARTIE DE LA PHILÔSOPmE. -^ DE OESCAETES, DE MAlXEBEAirGHE ET DE LOCKE.

Que cette partie de la philosophie cpii traite de Tes-^ prit et de ses facultés , soit encore dans Teofànce, c'est de quoi coaviendront non -seulement ceux qui sont ver* ses dans cette branché de la science y mais encore ceux qui n'en ayant pas fait uHe étude particulière ne la connaissent que superficiellement. Y a-t-il en effet quelques principes à l!égard de l'esprit, qui soient établis avec cette clarté et cette évidence qui distinguent les rérités de l'as* tronomie, de l'optique, et de la mécanique? Ce sont là de i^éritables .sciences, puisqu'elles reposent sur des lois incontestables de la nature. lies découvertes qu'on y a faites ne souf&'iront plus de contradiction ; les âges à venir pourront y ajouter, mais tant que le cour^ de la nature restera le mêm^, les faits qu'elles pnt reconnus et recueillis ne pourront être ébranlés. Mais si nous portons notre attention sur nous-mêmes ,^si nous descendons dans iaotre intérieur, si nous considérons les phénomènes de la pensée i de l'opinion, et des perceptions humaines, cherchant à les rapporter aux lois générales et aux premiers principes-de la constitution de l'homme; alors nous sentons pour ainsi dire les nuages s'assembler autour de nous ; de profondes ténèbres nous environiient de toutes parts; et si le sens commun,. et les principes d'une bonne

2 a CHilPlTRE I. SMC^lOW Itf.

éducatioD ne DOU& prêtent une assisla»ce opinîâti^, îl y ^ cent à parier contre un que nous tomberons dans le scepticisme le plus outré.

Descartes ne trouvant rien d*établi dilns cette partie de la philosophie, résolut pour jeter bien avant les fon- «lements de Tédifice qu'il voulait élever, de commencer par douter de sa propre existence jusqu'à ce qu'il fut en état dé se la démontrer. C'est peut-être le premier et le, seul qui ait pris une telle résoltïtion. Mais s'il l'eût exécutée, et qu'il fût réellement venu à bout de se persuader qu^il n'existait pas, cet état aurait été bien déplorable, et ni la raison, ni la philosophie n'auraient pu y apporter de remèdei Un homme qui ne croit pas à smi existence est sûrement aussi propre à raisonner et à entendre raison , que celui qui croit que son corps est de verre ; la faiblesse humaine peut être sujette à des maladies qui produisent ces extravagances; mais -elles, seront toujours l'écueil du raisonnement. Descartes à la vérité veut nous faire d'oire qu'il se guérit de ce délire par cet argument , je pense , donc je suis* Il est plus probable qu'il resta toujours dans son bon sens, malgré ce prétendu délire, et qu'il ne douta jamais sérieusement de son existence ; car il la siippose dans le raisonnement même dont il se sert pour la prouver. Je pense , donc je suis, dit-il; mais ne peut-on pas dire également :je dors, donc je suis; je ne fais rien , donc je suis^ etc. Si un corps est en mouvement, il faut qu'il existe: cela est indubitable; mais s'il est dans le repos, en £atut-il moins qu'il existe?

Peut-être n'est-ce point son existence maïs calle de sa pensée que Descartes com.pte prendre pour accordée dans la prémisse de cet argument ; soigi but est sans doute de déduire de la pensée la nécessité d'un esprit ou d'un sujet pensant. Mais qu'est-ce qui prouvera l'existence de la

SYSTÈMES DES PflILOSOPUES IfODERNES. ^3

pensée? Là cobscience Tatt^e , dira-t-on. A la bonne heure, mais qui attestera l'infaillibilité (le la conscience? quel est rbbmmQqui saurait la démontrer? Aucun, assur rénient. La meilleure raison que uou» puissions donner de la confiance quelle nous inspire^ c'est quatout homme, lorsque sop. esprit est sain, est déterminé par la constitution de sa nature à croire implicitement à son témoignage, et à regacder avec conjipassion quiconque le tévaquerait en dç^ute. Or, quel est L'homnfie qui se sente na^iqs disn posé à croire à son e?cistence sur ce principe, qu'à l'injf^illibilité-de sa conscience?

La. même objection peut avoir lieu poui* l'autre proposition coipprise dans cet argiiniient : La pensée ne peut subsiséer sans V esprit ou sans un sujet pmsant.C^ n'est pas qu'elle manque d'évidence; c'est qtie son évidence n'est ni plus daire, ni plus immédiate que celle de la propo* sition à laquelle elle sert de preuve. £n néunissant tour tes c^s. propositions i-Je pense^fai conscience de telie chose y ce qui pense exiêie^feaMte^ etc. , tout homme qui est dans son boiv sens ne regarderait-il pas avec la même compassion celui qui. douterait sérieusement de l'une ou de l'autre? Et s'il était son ami, ne lui conseillerait- il pas .d'altendre plutôt son salut du secours de la méd^ cin^ et d'un bon. régime, que des. lumîèce& de la^métar physique et de la logique?

Supposons pourtant qu'il soit prouvé^ue ma pensée et le sentiment intime que j'en ai doivent avoir uQ sujet , et par conséquent que j'existe; commeet puisrje savoir que toute cette chaîne et cette succession, da pensées dont je me ressouviens^ appartientà un seul sujet, et que le ma' du moment où je parle, est le. même moi individuel d'Jiier et ^de tous les jours qui se sont écoulés depuis que je poise?

Descartes n'a pas jugé à propos^ de former ce doute ,

a4 CHAPITAE I.— 'NeCTfOBr Ifl»

num Ldcke Ta élevé ; et, dans llittentioti de le résoudre , il décide gravetnent que l'ideBlilé personnelle consiste dans h conseience; c'eât-à-dtre^ que si vous avez coniseience que vous aves fait telle chose , il y a un an , cette conscience prouve assez que vous éte& vraiment l'agent de cHte action passée» Or^ la conscienee d'une action passée ne peut signifier autre chose que le souvemr de l'avoir faite. Le principe de Locke est donc en définitive que l'identité consiste dans le souvenir : d'où il suit qu'un homme qui ne se ressouvient pas d'une chose, a perdu son identité personnelle relativement à cette chose.

Ce& exemples ne sont pas les seuls <^i fassent voir, que notre philosophie toucluint l'esprit humain est très-féconde en doutes, et très-malheureuse à les résoudre.

Descartes , M allehrauche et Lo^ke ont employé tout leur génie à prouver l'existence d'un monde matérieï, et il parait qu'ils l'ont &it avec peu «de succès*

Les habitants <k la campagne et des forêts , les pauvres , les bergers , les ouvriers , les artisans et le commun ^es hommes, croient tous fermement qu'il y a un soleil, «»e lune, des étoiles; une terre que nous habitons; une patrie, des amis et des parents que nous aimons; des terres et des maisons que nous possédons. Les philosophes regarcbnt en pitié cette crédulité du vulgaire, ne croient et ne veulent croire que ce qui est véritab)ement l^dé sur le raisonnement. Ils veulent puiser dans les sources de la philosophie , et y chercher des motifs de croire ce que le genre humain avait toujours cru sans raisonnement. On devait s'attendre que dans des matières si importantes, leur preuve serait aisée et à la portée de tout le monde : au contraire, elle est précisément ce qu'il y ^ de plus difficile à comprendre. Ces trois grands hommes, avec toute la boime Volonté passible , n'ont jamais été ca-

STSTàBfftS DES PfilLÔSOPHES MODERNES. ^S

pables de tirer <ie« trésors de ta philosophie un seul argu-' ment propre k coQvaincre uo homme qui sait raisonner de l'existence d'un seul des corps qui l'environnent. O sublime philosophie, fille de la lumière! mère de la sagesse et de la science! si tu es telle, à coup sûr tu ne t'es pas encore montrée à l'esprit humain , et tu n'as encore répandu sur nous , de l'éclat de tes rayons, que ce qu'il en fallait pour nous faire apercevoir l'obscurité qui couvre les facultés humaines , et pour troubler cette paix et cette tranquillité dont jouissent tes heureux mortels qui n'ont jamais encensé tes autels, et qui n'ont point reçu tes célestes influences. Si tu n'as pas la puissance de dissiper ce^ nuages et t;es fantémes que tu as toî-méme élevés , retire ce rayon que tu ne donnes jamais que d'une main avare, et qui a jeté une espèce de sort sur nos esprits. Je n'ai plus potir toi ni fidi ni respect ; je renonce à ton (lambeau: laisse mon ame suivre bonnement la pure lumière du sens commun.

SECTION IV

AP^LOOm DE. CfiS PHILO&l^pHE».

Mais au lieu de déclamer contre la philosophie, nous dé- -vriens tarmet des vœux pour ses progrès ; au lieu de blâmer les philosophes , et de relever les défauts de leurs systèmes ^ nouSi devrions plutôt respecter leur mémoire , et les hono* rer comme les premiers qui ont découvert en philosophie une vaste région trop long-temps inconnue. £t en effet ,, quelque peu de progrès qu'ils aient feit, ils ont ouvert la routa aux découvertes à venir , et ils doivent partager la

a6 CHAPITRE I. SSCTiON IV.

gloire qui en résultera. Us ont écaille tout les décombres et toutes les ruines qui ferta^ient ic passage ,. et que les siècles de la scholastique avaient entassés. Us nous ont inisdans la route la plus droHe , celle de Texpërienee et (l'une sage réflexion. Us nous ont appris à donner des définitions exactes , à éviter toute ambiguïté ,4 ne laisser rien d'équivo<)ue dans les mots, et ils ont parlé et écrit sur ce sujet avec une clarté et une précision qu'oa ne connaissait pas avant eux. Us ont donné des ouvertures ^ui peuvent conduire à des vérités qu'ils a'ont pu. atteindre j. et &ire éviter des erreurs dans lesquelles ils sont iur volontairement tombés.

U £tut observer que les taches qu'an repioche à cette partie de la philosophie moderne qui regarde. i'espKit humain ^ et les défauts qui orft le phis contribué à. l'exr poser au mépris et aux railleries des.getts d'esprit, dé^ rivent principalement de ce que ceux qui Tont cultivée , par un préjugé naturel en faveur de la science qiii les occupait, se soilt efforcés d'étendre son domaine au-delà de ses justes limites, et ont voulu lui soumeUce les règles du sens commun* Celles-ci ne sont pas de son ressort; elles dédaignent ayec raison l'examen du raisonnement; elles en réeusent l'autorité. Elles n'ont pas besoin de la p{iilosoj)hie , et n'en ont rien à craindre.

Dans cette contestation inégale entre le sens commun et la philosophie, cette dernière aura toujours le dessous, et ne se retirera jamais du combat qu'avec dashoBoeur et avec perte. U ne Êiut pas qu'elle s'attende à gagnera terrain, avant que cette rivalité ne soit évanouie, que les usurpations ne cessent de sa part, et qu'une amitié cordiale ne soit rétablie des deux côtés. Dans le £ût , le sens commun ne doit rien à la philosophie, parce qu'il ne tient rien d'elle. Celle-ci , au contraire , s'il m'est per-

APOi'O^f I^ CES CWLOâOPHES. I7

mk àt passer à une autre métaphore, est conme un arbre qui a pour tronc et |M)ur racines le sens commun et ses principes. Séparé de ce tronc et de ces racines auxquels il <loit sa naissance^ son accroissement et sa force, l'arbre philosophique voit flétrir ses feuilles , et sa sëve s'eriialer en vapeurs ; il se dessèche et tombe bientôt en pomsière^

Les philosof^s du dernier siècle ont paru oublier qu'il leur importait extrêmement de maintenir cette union et cette subordination , et de la maintenir avec tout le soin qui convenait, pour l'honneur et pour l'intérêt de la philosophie. Nos contemporains ont été plus hardis encore ; ils ont déclaré une guerre ouverte au sens commun , et ils n'espèrent rien moins que de faire la conquête entière de son domaine , à l'aide des subtilités de la science : piV>jet aussi insensé et aussi téméraire que celui que les Titaus conçurent contre Jupiter et la cour céleste. ^

SECTION V

DÉ BE&XELET| DE l'aUTEUR DU TKAITÉ DE LA NATUEE HUMAUTE , ET DU SCEPTICISME^

Le siècle présent n'a pas produit, ce me semble, deux hommes plus habiles, ni plus exercés dans les subtilités de la philosophie que l'évéque de Cloyne et l'auteur du Tnuié de la D/ature humaine. Le premier n'était pas l'ami des Sceptiques, et il avait pour les principes de la religion et de la morale un zèle et une chaleur convenables à l'état qu'il avait embrassé. Cependant le résultat de ses recherches fut une conviction sérieuse qa'il n'y a point de monde matériel ; qu'il n'existe Jans la nature que des esprits et des idées; et que k

a8 cHAPiHEm i.-~s£criOir v.

croyance à la substance matérielle et aux idées abstvaites, est la cause principale de toutes nos erreturs en philosophie, et de toutes nos infidélités en religion. Ses arguments sont fondés sur les principes établis^ avant lui par Descartes, Mallebranche et Locke^ et qui depuis ont éle généralement adoptés.

Les personnes les mieux instruites et le plus eQ état de juger son ouvrage, sont d'avis qu'on n'a jamais réftilé, qu'on ne pourra jamais réfuter son système ; et qu'il a prouvé par des arguments sans réplique, ce qu'aucun homme dans son bon sens ne peut croire.

Quant à l'auteur du Traité de Ut Nature humaine^ il procède sur les mêmes principes ; mais il les développe entièrement , et leur donne plus d'étendue; et comme !'&- •vêque de Cloyne avait renversé et détruit tout le monde matériel, celui-ci usant des mêmes/armes, fait main-basse • sur tout le monde des esprits , et ne laisse dans la nature que des idées et des impressions, sans y souffrir aucun sujet qui puisse les recevoir.

Il semble que cet auteur a voulu s'égayer, lorsque dans son introduction il promet gravement de ne pas donner moins qu'un système iX)mplet de toutes les sciences sur un fondement entièrement neuf, c'est-à-dire, sur le fondement de la nature humaine } tandis que dans tout le cours^ de son ouvrage , il fait voir qu'il n'existe ni nature hu^ maine, ni science dans le monde. Mais il serait peubétre injuste de blâmer ce procédé dans un homme qui ne croit ni à sa propre existence ni à celle de son lec*teur, et qui par conséquent n'a point prétendu le trom*- -per , ni rire de sa crédulité. Cependant je ne puis me |»ersuader que l'auteur de ce livre singulier soit assez sceptique pour accoter et pour goûter cette apologie, il croyait contre ses principes mêmes qu'il serait lu, et

Page 1