‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 25 sur 67 · SI LES SENSATIONS RESSEMBLENT AUX QUALITÉS · texte numérisé non relu

SI LES SENSATIONS RESSEMBLENT AUX QUALITÉS

criiié au sens commun , et »v^r été conduit par soa siu-^ torité à soutenir une opinion opposée à son hypothèse.

Ce même sens commun , qui porta Locke à appeler qua-^ Utésjecottdairesà^ la matière^ des choses qui , suivant ses prinfnpes et ses raisonnements, ne pouvaient être de» qualités de la matière, a forcé non-seulement le peuple de tous les âg[es, mais encore les philosophes et même les disoiplesde Locke'', à les reconnaître pour telles. Il les a conduits à rechercher par des expériences la nature tîe la couleur , du son et de la chaleur dans le» ôorps. Cette recherche n'a pas été infructueuse, comme elle aurait dû 1 être si rien de senïblable n'eût existé réellenent dans lesj corps : au contraire elle a produit de grandes et utiles découvertes, qui font une partie considérable de la philosophie naturelle» Si donc la philosophie naturelle n'est pas un songe, il y a réellement quelque chose dans les corps que nous appelons couleur^ son^ chaleur^ etc.; et si cela est , l'hypothèse d'où l'on conclut légitimement le contraire est nécessairement fausse ; car on sait qu'une conclusion fausse infirme le principe d'où elle^ se déduit légitimement. Si les quarlités de la matière ne nous, étaient connues que par des sensations qui leur ressemblassent , alors la couleur, le son , et la chaleur ne pourraient être des qualités de la matière : elles spnt pourtant des qualités réejles de la matière ; donc les qualités de la matière ne nous sont pas connues seulement par des sensations qui leur ressemblent.

Mais poursuivons. Ce que Locke a prouvé pour les sensations que nous recevons par l'ouïe, le goût, et l'odorat, l'évêque de Cloyne l'a prouvé d'une manière non moins incontestable pour toutes les autres sensations. U a montré qu'il n'y avait aucune de nos sensations qui pût avoir la moindre ressemblance avec les qualités d'aûe

substance insensible et privée de vie. Hume a confirmé cette vérité par son autorité-, et encore plus par la force de ses raisonnements. Assurément si qudque chose paraissait devoir menacer Tencienne hypothèse, c'était la démonstration d'une pareille vérité; cependant, chose inconcfifvable, l'hypothèse a été conservée, et associée avec elle;'et Dieu sait quelle lignée monstrueitse est sortie de cette alliance!

Le premier fruit de cette union , et peut-être le moins dangereux, fut cette assertion : Que les quaUtés secondaires de la matière ne sont que de pures sensations de l'esprit. Le second, pour ne pas patler de la vision en Dieu de Mallebranche qui n'a jamais été naturalisée dans notre île, fut le système de Berkeley, en vertu duquel il est prouvé que l'étendue, la figure, la dureté et le mouvement, que la terre, la mçr, les maisons, nos propres corps , ainsi que ceux de nos pères , de nos mères , de iios enfants, de nos amîs, ne sont autre chose que des idées de notre esprit, et qu'il n'existe dans la nature que des esprits et des idées.

La suite de cette J)ostérité monstrueuse est encore plus effroyable; c'est au point qu'on ne sait comment il s'est trouvé des gens assez hardis pour recueillir ces hideux enfants , les élever et les produire dans le monde. Plus de causes, plus d'effets ; point de substance, ni matérielle , ni spirituelle; point d'évidence, même dans la déirtonslration mathématique; nulle liberté, nulle faculté, , nulle puissance ; plus rien dans la nature que des impressions et des idées, qui se suivent et se succèdent sans durée, sans lieu, et sans sujet. Quel âge enfanta jamais une telle série d'opinions bizarres? Et cependant quelles^ conséquences furent jamais déduites avec plus d'habileté, do précision et d'élégance d'un principe universellement

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admis ? Le système hypothétique des idées est le père de toutes ces opinions, et la similitude reconnue entre nos sensations et les objets extérieurs, la mère innocente du plus grand nombre.

Il arrive quelquefois dans les opérations d'arithmétique que deux erreurs de calcul se compensent l'une par l'autre, en sorte que le résultat définitif n'en est point affecté : que si l'on corrige l'une de ces erreurs et qu'on laisse subsister l'autre, on se trouve pkis éloigné du- résultat vrai qu'eu les né^igeant toutes les deux. C'est ce qui semble être arrivé à la philosophie d'Aristote touchant les sensations , lorsqu'elle a été rectifiée par lès modernes. Les Péripatéticiens admettaient deux erreurs ; mais la dernière servait de correctif à la première , et la neutralisait au point, que leur système ne penchait point vers le scepticisme. Les modernes ont retenu la première de ces erreyrs, mais ils ont découvert et corrigé la seconde; il en est résulté que la lumière a produit l'obscurité, et que le scepticisme a pénétré peu à peu dans la connaissance , répandant ses ténèbres mélancoliques , d'abord sur le monde matériel, et à la fin sur toute la face de la création. Un phénomène semblable est de nature à ébranler les amis les plus sincères de la lumière et de la vérité, tant que sa cause reste cachée et inconnue; mais une fois cette cause découverte, la confiance renaît, et l'on conçoit l'espérance de voir les ténèbres se dissi-« per, et une lumière durable prendre leur place,

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SECTION VIL

DB LA FIGURE ET DE l'ÉTEKDUE VISIBLES.

S'il n'existe aucune ressemblance et si l'on n'aperçoit aucune connexion nécessaire entre cette qualité de la matière que nous appelons couleur^ et l'apparence qu'elle offre aux yeux, il n'en est pas de même de la iSgure et de la grandeur. Il existe certainement une ressemblance et une connexion nécessaire entre la figure et là grandeur visibles d'un corps, et sa figure et sa grandeur réelles. Personne ne peut dire pourquoi la couleur écarlate af&cte l'œil de la manière qu'elle le fait , ni si l'affection qu'elle produit en lui et l'apparence qu'elle y a, sont identiques à l'affection qu'elle produit et à l'apparence qu'elle a chez les autres. Mais nous pouvons parfaitement dire pourquoi un cercle placé obliquement devant notre œil , doit nous apparaître sous la forme d'une ellipse. La grandeur, la figure et la position visibles peuvent se déduire, par un raisonnement mathématique , de la grandeur , de la figure et de la position réelles ; et l'on peut démontrer que tout œil qui voit parfaitement et distinctement les objets, doit, dans la même situation , apercevoir ce cercle sous cette forme et non sous une autre. Nous osons même affirmer qu'un homme né aveugle , s'il avait quelques connaissances mathématiques, serait en état de déterminer la figure visible d'un corps, lors-, que sa figure, sa distance et sa position réelles lui. seraient données. En effet , le docteur Saunderson compre-.

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nait très-bien la perspective, et la projection de la sphère. Pour qu'un aveugle soit en état de déterminer la figuré visible* des corps ^ je n'exige de lui d'autres connaissances que cdles qui sont nécessaires pour projeter l'esquisse d'un corps dopné sur la surface d'une sphère creuse dont l'œil est |le centre. En effet, cette esquisse est la figure visible demandée ; car c'est la figure même qui est projetée sur la rétine dans la vision.

Un aveugle-né peut concevoir des lignes tirées de chacun des points de l'objet au centre de l'œil , en formant entre elles certains angles. Il peut concevoir que la longueur de l'objet paraisse plus ou moins grande pro«^ portionnellement à l'angle qu'elle soustend; qu'il en soit de même de la largeur; et qu'en général la distance d'un point quelconque de l'objet à un autre poiot paraisse plus ou moins grande, proportionnellement aux angles soustendus par ces distances. Il sera très-aisé de lui faire concevoir que l'apparence visible n'a point d'épaisseur j pas plus que la projection de la sphère, ou que ie trait d'une perspective. On pourra lui apprendre que l'œil, tant qu'il n'est pas instruit par l'expérience, ne saurait représenter un objet comme plus rapproché ou plus éloigné qu'un autre. Peut-être que de lui-même il formerait cette conjecture, et qu'il inclinerait à penser que les rayons de la lumière doivent faire la même impression sur l'œil, soit qu'ils viennent d'iine plus grande ou d'une moindre distance.

Voilà tous les principes dont nous supposons pourvu notre mathématicien aveugle ; et il peut certainement les acquérir, ou par la réflexion, ou par les informations qu'on lui donnera. Il n'est pas moins certain que si on lui donne la figure et la grandeur réelles d'un corps ^ avec sa position et sa distance relativement' à l'œil, il peut., au moyen de ces principes, découvrir sa figure et

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•sa grandeur visibles. Il peut démontrer en général, en vertu de ces principes , que la figure Visible de tous les corps doit être la même que celle de leur projection sur la surface d'une sphère crense, au centre de laquelle l'œil serait placé; et que leur grandeur visible doit être ou plus grande ou plus petite, suivant que leur projection occupera une partie plus ou moins considérable de la surface de cette sphère.

Pour présenter cette vérité sous un autre poinè de vue, distinguons la position des objets par rapport à l'œil, de leur distance de Toeil. Les objets qui sont sur la même ligne droite tirée du centre de l'œil , opt tous pour lui la même position, quelque différentes que soient les distances. Mais les objets qui sont sur différentes lignes droites tirées du centre de l'œil , ont pour lui des positions différentes; et cette différence de position est mesurée par l'angle formé par ces lignes droites, et dont le sominet est dans l'œil.

Après avoir ainsi. défini ce que nous entendons par la position des objets par rapport à l'œil , il est évident que si la figure réelle d'un corps consiste dans la situation de ses différentes parties les unes à l'égard des autres, sa figure visible consiste dans la position de ces mêmes parties par rapport à l'œil. Et s'il est vrai de dire que celui qui a une conception distincte de la situation des parties d'un corps les unes à l'égard des autres a nécessairement une conception distincte de sa figure réelle, il est aussi vrai de dire que celui qui conçoit distinctement la position de ces différentes parties relativement à l'œil , a nécessairement une conception distincte de sa figure visible. Or, il n'y a sûrement pour un aveugle-né, ni plus d'obstacle, ni plus de difficulté à concevoir la position des différentes parties d'un corps relativement

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à l'œil , qu'à concevoir lear situation les unes à l'égard des autres. J'ai donc le droit de conclure , qu'un aveugle peut se former une conception distincte de la figure yisi- ' ble des corps.

Quoique ces raisonnements me paraissent suffisants pour prouver qu!un aveugle de naissance peut concevoir l'étendue et la figure visibles des corps, cependant, afin d'écarter quelques préjugés qui combattent cette vérité, il ne sera pas hors de propos de comparer les notions qu'un mathématicien aveugle pourrait se former de la figure visible, avec les apparences qui frappent l'oeil dans la vision , et d'examiner en quoi diffèrent ces deux clv>ses.

Premièrement, la figure visible n'apparaît jamais* à l'œil qu'elle ne soit jointe à la couleur; et quoiqu'il *n'y ait point entre elles de connexion fondée sur la nature des choses, elles ont pourtant contracté une union si étroite , qu'il nous est pour ainsi dire impossible de les séparer, même dans notfe imagination. Ce qui augmente considérablement la difficulté, c'est que nous n'avons point l'h^itude de faire attention à la figure visible; elle n'est pour nous qu'un simple signe ; dès qu'elle a rempli son office, elle s^évanouit sans laisser de traces après elle. Le dessinateur, dont l'affaire est de saisir celte forme fugitive et d'en tirer'' copie, sait combien cette tâche est difficile, même après plusieurs années de peine et de pratique. Il se trouve heureux s'il peut enfin acquérir l'art de la fixer assez long-temps dans son imagination , pour la dessiner; car ce point gagné, il est évident qu'il est en état ^ de dessiner aussi exactement d'après nature , que d'après un tableau déjà fait. Mais combien de maîtres atteignent à ce degré de perfection ? infiniment peu. Il n'est donc point étonnant que nous trouvions tant^de difficulté à concevoir la foiine , isolée de la couleur son

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insëparable compagne , puieqoe nous en trouvons une si grande à concevoir la forme elle-même. La notion que notre aveugle aura de la figure visible, ne sera point associée à la couleur dont il n'a aucune idée; mais elle le sera peut-être avec l'âpreté ou le poli que U tact lui a fait connaître. Ces associations différaites peuvent noas tromper, et nous faire supposer de la différence entre des choses qui son! réellement les mêmes. »

En second lieu , l'aveugle de naissance se forme la notion de la figure visible par la pensée et par des raisonnements mathématiques dérivés de principe» abstraits; au lieu qu'elle frappe les yeux de l'homme qui voit , et se révèle à lui, sans travail, sans raisonnement, et comme par une sorte d'inspiration. Un homme peut se former . l'idée d'une parabole ou d'une cycloîde , par la simple définition mathématique de ces figures, sans les avoir jamais vues dessinées ou<en relief; et un autre qui ignore les définitions mathématiques de ces figures, peut les voir dessinées sur le papier ou les saitir sculptées sur une planche : tous deux peuvent en avoir une conception distincte, l'un par le raisonnement mathématique, l'autre par les sens. L'aveugle se forme une notion de la figure visible, de la même manière que le premier de ces deux hommes s'en forme une de là parabole et de la cycloide, qu'il n'a jamais vues ?

Troisièmement, la figure visible fait aussitôt concevoir à celui qui voit, la réalité dont elle est le signe; mais les pensées de l'aveugle procèdent dans un ordre contraire; il commence par connaître la figure, la distance jet la situation réelles du corps, ^t à l'aide du raisonnement mathématique il en iilfère la figure visible : pour lui la figure visible n'est ps^s un signe , c'est une cr<^tion de sa raison et de son imagination.

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