SI LES SENSATIONS RESSEMBLENT AUX QUALITÉS
Qu'elles soient d'ailleurs incpnipatibles, et qu'il n'y ait entre elles aucune- sorte d'accommodement possible, c'est ce qui ressortira des réQexions que nous aUons présenter sur l'esprit de la philosophie ancienne et moderne concernant les sensations.
Pendant le règne de la philosophie d'Aristote , l'analyse des sensations ne fut pas portée fort loin: on ne les examina ni avec exactitude, ni en détail; l'attention des philoisophes, de même que celle du vulgaire, se fixait tout entière sur les choses qu'elles nous révèlent. On suivit donc l'hypothèse commune, et Ton tint pour chose incontestable que toutes le^ sensations qui nous viennent des objets extérieurs étaient des formes ou des images de ce^ objets. Ainsi la vérité que nous avons signalée n'eut pas même l'honneur de lutter contre l'hypothèse : l'hypothèse lui fut préférée sans discussion. • ^
Descartes donna aux philosophes le noble exemple de réfléchir sur ce qui se passait en eux et d'analyser leurs sensations. Plusieurs modernes l'ont imité avec gloire, entre autres Mallebranche , Locke, Berkeley et Hume. De- cette analyse est sortie par degrés la découverte de cette vérité : Qu'il n'y a nulle ressemblance entre les sensations de l'esprit , et les qualités ou attributs d'une substance inerte et insensible, telle que nous concevons la matière. Mais dans les différentes phases par lesquelles a passé cette utile découverte , elle n'a pu se sauver xlu malheur d'être encore associée à l'ancienne hypothèse; et de cette union n^onstrueuse de deux opinions si opposées^ et d'une nature si ennemie, on a vu naître ces paradoxes ridicules et ce scepticisme étrange qu'on reproche avec trop de justice à la philosophie moderne.
Locke vit clairement et prouva ,d'une manière incontestable que les sensations que nous recevons par le goût,
l63 CHAPITRE Yl. SECTION VI.
par Touîe , et par l'odorat ^ aussi bien que celles de couleur , de chaud et de froid , ne ressemblent à aucune modification des corps; et en cela, il fut du sentiment de Descartes et de Mallebrancbe. Si l'on joint cette opi* nion avec l'hypothèse des images, il s'ensuit nécessairement que trois de nos sens sont dans l'impuissance absolue de nous donner aucune connaissance du monde matériel. JLes sensations d'odeur, de saveur et dç son, non plus que celles de couleur et de chaleur, ne peuvent pas avoir plus de rapport avec la matière que les affections de la colère ou de la reconnaissance; et il n'y a 'pas plus de raison ^d'appeler celles-là des qualités premières ou secondaires de la matière, qu'il n!y en a de donner le même nom à celles-ci. Il était donc simple et nature) défaire ce raisonnement: Si le son, la chaleur et la couleur sont des quaUtés réelles delà matière, les seasations par lesquelles nous les percevons doivent être des images de ces qualités : or ces sensations n'en sont point des images : donc la chaleur, la couleur et le^son ne sont poin( des qualités réelles dé la matière.
Ainsi Locke, ayant découvert que les idées des quali-f tés secondaires ne sont point des images , était obligé , en conséquence de l'hypothèse commune à tous les philosophes , de ni^r qu'elles fussent des qualités réelles de la matière. Il est plus difficile de trouver la raison pour laquelle il les appela des quaUtés secondaires; car cette dénomination, si je ne me trompe, est de son invention. Il ne voulait sûrement pas dire qu'elles fussent des qualités secondaires de l'esprit ; et je ne vois pas avec quelle propriété^ ni même par quelle licence tolérable, il pouvait îes appeler des qualités secondaires de la matière, après avoir reconnu qu'elles ne sont absolument point dei^ qualités de la matière. Locke paraît , en ceci , avoir sa-