‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 42 sur 67 · POURQUOI NOUS VOYONS LÈS OBJETS SIMPLES · texte numérisé non relu

POURQUOI NOUS VOYONS LÈS OBJETS SIMPLES

distances semblables dans le champ de la vision. Dans ce phénomène, il est^évident , pour tonscetix qui connaissent les principes de l'optique, que les images de l'objet qui est vu double ne tombent pas sur des points semblablement situés des deut rétines, et que celles de l'objet qui est vu simple , tombent au contraire sur des points sem* blablement situes. D'où nous devons conclure que de même que la similitude de situation par rapport au centre est ce qui constitue la correspondance de deux points , de même, ce qui constitue la non-borrespondance, c'est la dissimilitude de situation par rapport au centre.

4. Il faut observer que, quoique nous soyons ac-^ coutumes dès notre enfance à voir doubles dans certaines circonstances des objets que nous savons être simples, ainsi que cela arrive dans le phénomène précédent, cependant ni l'Habitude, ni rexpérience que nous avons de cette unité de l'objet ne peuvent empêcher cette double apparence. .

5. On peut remarquer toutefois que l'habitude plus ou moins grande de faire attention aux apparences visibles a pour effet de nous rendre plus ou moins connu, plus ou moins familier ce phénomène de la double vision. Ainsi^ vous trouverez des gens qui vous diront de bonne fci qu'ils n'ont jamais vu les objets doubles dans leur vie; et cependant , si vous prenez un de ces hommes , et que i^ous le mettiez dans la situation que nous avons rapportée dans l'expérience précédente, il sera bientôt détrompé. Dites-lui d'élever son doigt entre ses yeux et la chandelle, et priez-le de bien prendre garde à l'apparence de celui des deux objets qu'il ne regarde pas, il verra tout d'abord la chandelle double lorsqu'il aura les yeux fixés sur son doigt, et son doigt double lorsqu'il fixera les yeux sur la chandelle* Voit-îl à présent d'une autre manière

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qu'auparavant? •point du tput; seulement il fait attention à une chose qu'il n'avait point coutume de remarquer. Cette double apparence d'un objet s'est présentée mille fois à sa vue ; mais il ne l'a jamais considérée ; en sorte qu'elle est comme une chose nouvelle pour sa réflexion et sa mémoire.

Lorsque nous fixons nos yeux sur un objet particulier, les objets voisins sont aperçus en même temps, mais d'une manière obscure et indistincte. L'œil a une sphère considérable de vision , et cette sphère embrasse une foule d'objets à la fois ; mais l'objet regardé occupe toute notre attention ; les autres, quoique renfermés dans le champ de la vision , et comme rassemblés autour de l'objet regardé, sont négligés, et c'est ce qui fait qu'ils sont pour nous comme s'ils n'étaient pas vus. Si l'un de ces objets attire, notre attention , il attire en même temps nos regards, car, dans le cours ordinaire de la vie, les yeux suivent toujours l'attention; ou si par aventure et dans un moment de rêverie ces deux choses sont séparées, à peine alors voyons-nous ce qui est devant nous. C'est ce qui explique comment on peut penser n'avoir jamais vu les objets doubles. Lorsque l'homme dont nous parlions regardait fixement un objet , il le voyait simple , sans prendre garde si les autres objets visibles qui étaient en même temps exposés à sa vue avaient une double ou une simple apparence. Si Vùn de ces objets attirait son attention, il attirait en même temps ses regards; et, sitôt qu'il y fixait les yeux , il lui paraissait simple. Pour qu'il eût vu les objets doubles, ou du moins pour qu'il eût pu s'apercevoir qu'il les voyait doubles et s'en ressouvenir ensuite, il eût fallu qu'au même instant qu'il regardait un objet, il eût pris garde à l'apparence des autres objets renfermés dans le champ de la vision ; or , c'est ce qu'il n'a jamais

POURQUOI NOUS yOYO^NS LFS OBJETS SIMPLES. ^/jS

fait ui songé à faire; et voilà pourquoi il ne se rappelle pas d'avoir jamais vu Mû objet double. Mais lorsqu'oi^ l'avise de faire l'expérience, il voit aussitôt les objets doubles; et il les voit. doubles de la même manière et avec les mêmes circonstances que ceux qui se sont attachés pendant une grande partie de leur vie à remarquer ce phénomène.

Il y a plusieurs phénomènes semblables qui montrent que l'esprit peut ne point faire attention, et par conséquent ne point percevoir pour ainsi dire , les objets qui frappent les sens. J'en ai rapporté plusieurs exemples dans le chapitre s.econd de cet ouvrage; et nombre de personnes très-versées dans la musique m'ont assuré qu'en entendant jouer un air sur le clavecin, elles ne pouvaient point faire attention à la basse si elles écoutaient le dessus , et qu'elles n'entendaient plus le dessus dès qu'elles faisaient attention à la basse. On trouve des hommes qui ont la vue si courte, qu'iksont obligés d'appliquer, pour ainsi dire , le livre sur un de leurs yeux , ce qui laisse l'autre étranger au travail de la lecture; ces personnes acquièrent l'habitude de donner toute leur attention aiix objets qui frappent l'œil qui lit, et de négliger complètement ceux qui frappent l'autre.

6. Il est remarquable que dans les cas où nous voyons l'objet double, les deux, apparences ont une certaine position Pune par rapport à l'autre, et qu'elles sont à une distance apparente ou, angulaire déterminée Fune de l'autre. Cette distance apparente est plus grande ou plus petite dans des circonstances différentes; mais dans des circonstances semblables elle est toujours lamême, nonveulement ppur une même personne , mais pour toutes.

Par exemple, dans l'expérience que nous avons rapporte , si vingt personnes différentes ^ également douées

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(l'une vue saine, placent leur doigt et la chandelle dans les distances prescrites et tiennent la tête droite, elles verront deux chandelles en fixant leurs yeux sur le doigt, Tune à la droite et l'autre à gauche ; celle qui est aperçue à la droite est vue par l'œil droit; celle qui est aperçue à la gauche, est vue par l'œil gauche; et elles sont vues par les vingt personnes à la même distance apparente l'une de l'autre. Si au contraire elles regardent fixement la chandelle, elles verront deux doigts, l'un à la droite et Tautre à la gauche ; et toutes les verront à la même disr tance apparente; seulement le doigt qui est aperçu sur la gauche est vu par l'çeil droit, et celui qui est aperçu sur la droite par l'œil gauche. Si la tête est penchée horizoô-: talement d'uq coté, les autres circonstances restant les mêmes, l'une des deux images apparentes sera directement , pour toutes, au-dessus de l'autre. £n un mot variez ^ les circonstances comme il vous plaira, les apparences sei^ont toujours modifiées de la même manière pour tous les spectateurs.

7. Ayant fait plusieurs expériences pour constater la distance visible des deux apparences d'un objet vu double, j'ai trouvé que dans tous les cas cette distance est proportionnée à la distance, qui sépare le point de la rétine sur lequel est tracée l'image de l'objet dans un œil, et le point delà même rétine correspondant à celui sur lequel l'image est tracée dans l'autre. De tnême donc que la distance apparente de deux objets, vus d'un seul œil, est proportionnelle à l'arc de la rétine qui est entre leurs unages; de même, lorsque l'objet eist vu double avec lesi deu: yeux , la distance visible des deux apparences est pro portionnelle à l'arc qui est entre l'image imprimée ^c une rétine , et le point de cette même rétine correspo:dant à celui oîi l'image est tracée dans l'autre.

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