‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 46 sur 67 · DES LOIS DE LA VISION DANS LES ANIMAUX · texte numérisé non relu

DES LOIS DE LA VISION DANS LES ANIMAUX

L'intention de la nature, en donnant des yeux aux animaux, a été sans doute qu'ils pussent percevoir la situation des objets visibles, ou la direction dans laquelle ils sont placés; il est donc probable que dans les cas ordinaires tout animal voit les objets simples et dans leur vraie direction, quels que soient le nombre et la structure de $es yeux ; et comme il y a une variété prodigieuse dans la structure, dans les mouvements, et dans le nombre des

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animaux une certaine correspondance entre les points des deux rétines, mais une correspondance bien différente de c^lle que nous avons constatée dans l'homme. Le centre d'une des rétines correspondrait toujours avec le centre de l'autre, mais de manière à ce que les objets dont les images tomberaient sur ces points correspondants , ne paraîtraient pas être dans le même lieu comme ils le paraissent chez nous en pareil cas, mais au contraire dans des lieux opposés. La partie supérieure de l'une des rétines aurait une correspondance de la même nature avec la partie inférieure de l'autre , et la partie postérieure de la première avec la partie antérieure de la seconde.

Il y a des animaux qui ont reçu^de la nature le pouvoir de tourner leurs yeux avec une facilité égale, soit dans un même sens, soit dans des sens différents, ainsi que nous le faisons pour nos mains et pour nos bras ; ces animaux ont-ils comme nous des points correspondants? cela n'est pas probable, car une pareille combinaison ne pourrait servir chez eux qu'à produire de fausses apparences.

L'analogie m'induirait encore à croire, que puisque ces animaux dirigent leurs yeux de la même manière que nous dirigeons les bras, ils ont une perception immédiate et naturelle de la direction qu'ils donnent à leur yeux, de même que nous en avons une de la direction que nous donnons à nos bras; et qu'ils perçoivent par les yeux la situation des objets visibles , à peu près com,me nous percevons par les mains la situation, des objets tactiles.

Il nous est impossible d'enseigner aux animaux à se servir de leurs yeux d'une autre manière que celle que la nature leur a enseignée; et nous ne pouvons davantage leur apprendre à nous communique^ les apparences que les objets visibles oftt à leurs yeux, soit dans les cas ordinaires , soit dans des cas extraordinaires. Nous avons donc

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moins de faciiité pour découvrir en eux les lois de la vision que pour les reconnaître en qous, et nous devons nous contenter des conjectures les plus probables. Ce que nous venons de dire siir cette matière, a pour* principal objet de faire voir, que les animaux chez qui la nature a multiplié le nombre des yeux, ou combiné d'une autre manière qu'en nous leur position et leurs mouvements, doivent probablement obéir à dès lois de vision différentes, et qui sont adaptées à la constitution particulière des organes qui Taccomplissent.

SECTION XV

DU STRABISME CONSIDÉRÉ HYPOTHÉTIQÛeMENT.

Existe-t-il des points correspondants dans les rétine* de ceux qui louchent involontairement? et s'il en existe, ces points sont-ils situés de la même manière que dans ceux qui ne louchent pas? ces questions ne sont point de pure curiosité; elles sont également importantes, et pour le médecin qui entreprend de corriger les vices de la vue, et pour le malade qui consent à se soumettre au traitement qu'il lui impose. Après tout ce qui a été dit sur le strabisme, soit par des gens savants en médecine, soit par des gens experts en optique, on s'imaginerait qu'on devrait trouver une grande abondance de faits pour résoudre ces questions; cependant je suis obligé d'avouer qu'après avoir pris beaucoup de peines pour faire moi-même des observations et pour recueillir celles qui avaient été faites , mon espérance a été trompée.

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On ne s'en étonnera pas si l'on considère que pour foire les observations nécessaires à Ja solution de ces questions, la connaissance des principes de l'optique et des lois de la vision doit concourir avec des occasions d'expérimenter que Ton rencontré rarement.

La plupart de ceux qui louchent ne voient pas distinctement d'un œil; dans ce cas, il est impossible et sans importance de déterminer la situation des points correspondants. Lorsque les deux yeux sont bons, leur direction est ordinairement si différente que le même objet ne peut être aperçu par l'un et l'autre en même temps ; dans ce cas, il est fort difficile de fixer la situation des points correspondants ; car il est très probable que les personnes ainsi conformées ne font attention qu'aux objets d'un seul de leurs yeux, et qu'elles ne prennent pas plus garde à ceux qui affectent Fautre, que si elles ne les apercevaient pas.

Nous avons déjà observé que lorsque nous regardons un objet très rapproché, et que notre attention s'y attache, nous n'apercevons pas la double apparence des objets plus éloignés , alors même qu'ils sont dans la même direction et qu'ils frappent l'ceil simultanément. Il est probable que le même phénomène à lieu chez ceux qui louchent, et qu'au moment où leur attention est fixée sur les objets qui frappent un de leurs yeux, ceux qui frappent l'autre sont absolument négligés^ et qu'ils les perçoivent aussi peu que nous ne percevons la double apparence des obje^ts , lorsque nous nous servons de nos yeux d'une manière naturelle. A moins donc que ces personnes n'aient été assez philosophes pour acquérir l'habitude de remarquer les apparences visibles des objets , même de. ceux qu'elles ne regardent pas, elles sont hors d'état de donner aucune lumière sur les questions qui nous occupent.

BU STRABIS3TE GONSIBiR]^ HYPt)TH]h'I<iUEMENT. a55

Il est probable q^ue les lapins, \e$ lièvres,, les oiseaux, les poissons et tous les animaux dout les yeux sont tour* nés en sens opposés , ont ia faculté naturelle d'accorder une attention simultanée aux objets visibles placés flaiis des directions différentes et même contraires; sans cette faculté, ces animaux ne pourraient jouir des avantages que la nature semble leur avoir accordés, en donnant à leurs yeux cette double direction. Mais il n'est pas vraisemblable qiie ceut qui louchent aient cette faculté naturelle, puisque nous ne voyons pas que* les autres individus de l'espèce humaine la possèdent. Nous ne faisons naturellement attention qu'aux objets placés dans le poî^it oîi les axes des deux yeux se rencontrent; donner son attention à un objet placé dans une direction différente n'est point une faculté naturelle, et on ne peut l'acquérir qu'à force de travail et de pratique.

Il y a un fait fort connu de tous les philosophes , qui nous offre une preuve convaincante de ce que nous avançons ici. Lorsque nous avons un œil fermé, il y a une certaine portion du champ de la vision où nous ne voyons rien du tout ; c'est celle qui est directement opposée à la partie du fond de l'œil oii s'épanouit le nerf optique. Cette absence de la faculté de voir dans une partie de l'œil est commune à tous les yeux humains, et elle existe depuis le commencement du monde; cependant elle n'a été découverte que dans le dernier siècle par la sagacité de l'abbé Mariotte; et à présent même qu'elle est très connue, on ne la remarque qu'au moyen de certaines expériences qui exigent beaucoup de soins et d'attention.

Poiir quelle raison une imperfection si remarquable de la vue et qui est commune à tous les hommes a-t-elle ëté si long-temps ignorée; et pourquoi même aujourd'hui ne peut-on la constater qu'avec une extrême difficulté ?

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C*est certainement parce que son effet se produit à quel-» que distance de l'axe de l'œil, et conséquemment dans une portion du champ de la vision à laquelle nous ne faisons naturellement aucune attention, et à laquelle nous né pouvons en accorder qu'à l'aide de quelques circonstances particulières. ^

Il résulte de ce que nous avons dit , qu'il est impossible de déterminer la situation des points correspondants dans les yeux des personnes qui louchent, jsi elles ne voient pas distinctement des deux yeux ; et que dans ce cas la chose est encore très difficile, à moins que les deux, yeux ne diffèrent si peu dans leur direction qu'ils puissent apercevoir à la fois le même objet. Mais si je ne me trompe, de tels sujets sont rares : du moins je n'en ai rencontre qu'un bien- petit nombre. Nous allons donc* en faveur de ceux qui pourraient trouver sur leur chemin ces occasions heureuses, et qui auraient envie d'en profiter pour faire des recherches sur le strabisme, nous allons,, dis-je, considérer ce sujet bypothétiquement, c'est-à-dire indiquer les questions essentielles à. résoudre, les observations qui nous manquent, et les conclusions qu'on pourrait en tirer si elles étaient faites.

1 . On devrait d'abord s'assurer si la personne qui louche voit également bien des deux yeux ; et s'il y a un vice dans l'un des deux, quelle est la nature et quel est le degré de ce vice. Les expériences par lesquelles on peut y parvenir sont si naturelles, que je n'ai pas besoin de les indiquer. Mais je conseillerais à l'observateur de faire lui-même ces expériences, et de ne pas s'efi rapporter au témoignage du sujet; car j'ai vu mille exemples, tant de personnes louches que d'autres , qui à l'examen se sont trouvées avoir dans un œil un défaut qu'elles ne croyaient point avoir, et auquel elles n'avaient jamais pris. garde uuparavanjL

pu STRABISME COITSIDiRÉ HYPOTHETlQrEMENT. Q.^^

*Daiis tous les, articles suivants on suppose que la personne louche voit assez des deux yeux, pour pouvoir indifTéremment lire avec l'un lorsque l'autre est fermé.

a. On doit examiner si , lorsque l'un des yeux est ferme, Tautre se tourne directement vers l'objet ? Il faut faire cet essai sur les deux yeux successivement. Cette observation est comme la pierre de touche de la vërité de l'hypothèse concernant le strabisme, inventée par M. de la Hire, et adoptée par Boerhaave et plusieurs autres savants médecins.

Cette hypothèse consiste à prétendre que , dans l'un des yeux des personnes qui louchent, la plus grande sensibilité^ et la plus distincte visiop n'est pas, comme danS lès yeux ordinaires, au centre de la rétine, mais sur un coté de ce centre; et qu'ainsi elles tournent l'axe de Cet oeil de côté, afin que Timage de l'objet puisse tomber sur la partie la plus sensible de la rétine, et donner par là une vision plus claire et plus distincte. Si cette cause est vi^aiment celle du strabisme, il s'ensuit que l'œil louche regardera robjct de côté lorsque l'autre œil sera fentié, tout comme il le fait lorsqu'il ne l'est pas.

Rien de plus facile que de vérifier si les choses se passent ainsi , et cependant l'hypothèse a régné quarante ans, sans qu'on s'en soit avisé; tant les hommes sont ardents à imaginer des hypothèses , et lents à les comparer aux faits! Enfin le docteur Jurin ayant fait Texpérience , trouva que les personnes qui louchent , tournent directement vers l'objet l'axe de l'œil attaqué de strabisme, lorsque l'autre œil est fermé. Ce fait est confirmé par le docteur Porterfieldj et je l'ai vu se répéter dans tous les cas qui sont tombés sous mon obser^ vation.

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