‹ Œuvres complètes de Villon publiées avec une introduction et des notesChapitre 2 sur 270 · RUE SOUFFLOT · texte numérisé non relu

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Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

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Cette nouvelle édition de Villon se présente sous une

. forme légèrement différente de celles qu’on a données de-

puis trente ans. Cela tient au soin que j'ai cru qu'il fallait

prendre, de rendre plus aisée la lecture d’un poëte dont la Poprte a beaucoup grandi de nos jours.

et essor de renommée a tenu en partie aùx travaux de

la science, qui ont corrigé son texte, rétabli son histoire, . - éclairé les personnalités semées dans ses écrits, en partie à

un progrès du goût, qui fait que la pratique de son livre, autrefois renfermée entre les spécialistes, s’étend mainte-

. nant à tout le public instruit.

C’est pour ce public qu’il faut travailler. C’est à son usage

qu'il convient de réimprimer le poète. Il y avait donc lieu

e fournir en abondance les éclaircissements qu’il réclame.

Les difficultés seront tt assez grandes quand il D | es

d’un texte ancien.:Quelque soin qu’on prenne de réduire, il faudra toujours pour lire Villon une information

| sous la pratique des auteurs, enfin un goût perfectionné r

par la fréquentation des plus excellents poëêtes, auquel celui-ci s’égale. Mais cela même, quand on le réédite, est une raison de viser à la clarté. | Ordinairement on a fait le contraire. Je parle des éditions faites pour le grand public. Il semble que celles qu’on a multipliées aient pris à tâche de rendre Villon moins accessible. Un ouvrage de ce genre exige un texte clair, et on l’a tiré en gothique; des chapitres, et on a supprimé ceux qu’observaient les anciennes éditions; des titres populaires, et on a changé ceux qui étaient en usage; des notes au bas des pages, et on a relégué ce qui s’amassait en ce genre en queue de volume, où c’est une peine de l’aller chercher. En conséquence, quantité de lecteurs faits pour goûter cette excellente matière, n’ont profité qu’à demi des lumières qu'y versait la science, et tandis que celles-ci s’étendaient,

on a embarrassé ce public de complications nouvelles. Je

voudrais dans cette édition-ci abaisser tout obstacle, écar-

Pa

ter tout nuage, qui ne tient point au texte même, à quelque imperfection des sources, ou à quelque ignorance des faits.

Dans un pareil dessein, le premier soin qui convenait était de sacrifier l’orthographe ancienne. On y tient beaucoup de nos jours, pour deux raisons : l’exactitude, et le charme de vétusté que le lecteur y trouve. Ni l’une ni l’autre ne devait m’arrêter. Car pour l’exactitude, si nous mettons à part le petit nombre de lecteurs dont le Ben d'étude réclame des monuments intacts, celle de l’ort ographe est sans importance. Elle est indifférente à tout écrit qu'on lit dans un autre but que l’étymologie ou la diplomatique : la langue écrite ne valant que comme signe de la langue parlée, laquelle seule est vraiment la langue. Quand ce signe est compris, l'exactitude est sauve. Qu'il le soit aisément, c’est tout ce qu’on doit souhaiter, quand on imprime pour être lu. Rien ne recommande en soi l’orthographe plus ou moins suivie au temps de Villon. Elle n’est pas phonétique,

aucune convention régulière n’y gouverne l’image des sons.

A cet égard elle ne vaut pas mieux que la nôtre. Comme la nôtre, elle abonde en lettres étymologiques inutiles, souvent erronées, en vains redoublements de consonnes, en consignes arbitraires de tout genre. En substituant à ces inutilités, à cet arbitraire, les nôtres, auxquels nous som- SE accoutumés, nous ne perdons rien, et gagnons d’y voir clair.

Quant à ceux qui regretteraient le charme attaché à l’antiqe de cette orthographe, qu’ils veuillent bien remarquer

eux choses : que quand ils lisent des auteurs moins anciens rangés à l’orthographe moderne, ils savent fort bien s’en passer. Il leur est égal de voir écrire tisane ce que le Malade imaginaire et M. Purgon écrivaient ptisane. Le es que leur cause Molière n’en est pas du tout diminué. 1 n’y a donc pas de raison, quand il s’agit de Villon, de se plaindre de ce qu'ils tolèrent ailleurs. Parce que cet accommodement s'applique à un de ces vieux auteurs, pour les-

quels il était omis, cela ne pe pas d’un autre principe,

l'effet n’en est pas différent. Henri Clouzot l’a fait pour Rabelais avec un succès complet. Il m’est agréable d’être ici son émule, et de souhaiter qu’on nous imite.

En second lieu, il faut considérer que l’orthographe qu’on regrette trompe le lecteur, non contente de l’embarrasser.

” pas-la question entre plus d’exactitude et plus de difficulté,

. d'ou. On disait ouïr, et l’on écrivait oyr; Louis, et l’on écri-

Une orthographe ancienne est un signe hors d'usage, une machine désapprise; il est donc naturel qu’on ne sache pas

s’en servir, et qu’on la fausse en la maniant. Par exemple,

quel lecteur moderne (hors les érudits de profession) ne croit se conformer en lisant, à la langue ancienne, en faisant sonner l’! de moult, qui veut dire tres? Cependant on disait mout. Conséquence imprévue, l’exactitude ici est compromise par le soin même qu’on croit en prendre. Il faut convenir d’une chose, c’est que l’orthographe ancienne ne pose

mais entre. deux exactitudes : celle de la langue écrite, qui n’est rien, et celle de la langue parlée, qui est tout. En conséquence, il faut écrire mout. |

| Éeci est un mot disparu, pour lequel il n’y a pas d’orthographe moderne, mais seulement une manière de la former moins contraire à nos habitudes. La même raison se rencontre pour des mots conservés, où par exemple o a valeur

vait Loys. En écrivant ouir et Louis, cette édition aura l’avantage d'empêcher qu’on ne lise o-ir et lo-i-ce, qui m'ont e e ñ 2- . e . 2 q +.

jamais été français. Que si, pour quelque ami de l’ancienne

orthographe, ces barbarismes étaient en partie cause de l’a-

musement qu’il y prenait, cette édition, en le tirant d’erreur, méritera ses remerciements. De méprises de ce genre s’est

engendré le fantôme d’un faux vieux français ridicule, qu'il

n’est pas malséant de détruire. | Je ne me suis pas fait un principe de réformer Porthographe sur la prononciation du temps, d’abord parce que

nous l’ignorons souvent, puis parce que l’orthographe mo-

derne n’a pas de précision phonétique, si bien que ce qui se tenterait ainsi serait incertain. Quand il s’agit de vieux mots et que cela était facile, je l’ai fait, pour empêcher le massacre de la langue. Pour les mots conservés, quand le son

Pétait aussi, je l'ai fait semblablement, parce qu’il n’y a pas

de raison de laisser croire au lecteur que le mot a changé

- quand il est le même. Quant aux mots subsistants, de

même orthographe et dont le son a changé, je les ai laissés

intacts. J'ai laissé adyient quoiqu’on ait dit avient, psautier quoiqu’on ait dit sautier, œuf quoiqu’on ait dit œu. C’est un

inconvénient, mais moindre que celui qu’il y aurait à semer le texte, de mots actuellement subsistants, défigurés par l’orthographe. Inversement l'incertitude touchant Pancienae prononciation m'a empêché d'étendre le changement d’or-

thographe aux cas où le son risquait d’être concerné. Même dans l'incertitude il fallait s’abstenir. Il fallait garder l’orthographe que nous n’étions pas sûrs d'entendre, le signe

Lee

que nous ne pénétrons pas, et dont la transcription fidèle est notre seule chance d’exactitude.

Telles sont quant à l’orthographe les considérations auxquelles j'ai obéi, et qui rendent l’auteur plus facile sans rien coûter à la langue même, qu'il ne s'agissait pas de moderniser, puisque le sens ne peut s’en séparer, et que tout changement de syntaxe ou de vocabulaire dérange l’économie d’une œuvre. La facilité que cette édition apporte n’est rigoureusement que celle du signe. Voici un exemple des effets, dans deux versions des Regrets de la belle Heaumière, en orthographe ancienne, et tels que je les imprime :

Advis m'est que j'oy regreter

La belle qui fut heaulmiere

Soy jeune fille soushayter

Et parler en telle maniere :

Ha viellesse felonne et fiere Pourquoy m'as si tost abatue?

Qui me tient qui, que ne me fiere Et qu'à ce coup je ne me tue?

Avis m'est que j'ouis regretter La belle qui fut héaumière, Soi jeune fille souhaiter - Et parler en telle manière :

Ah! vieillesse félone et fière, Pourquoi m'as si tôt abattue?

Qui me tient qui? que ne me fière, Et qu’à ce coup je ne metue?

Une autre facilité que j’ai voulu donner est celle que pros curent les titres dont Marot avait coupé, par une excellente intention, son édition du Grand Testament, et qui sont comme des relais semés dans une carrière rendue ardue par l’archaïsme, et par l’obscurité de quantité d’allusions. Plusieurs éditions les suppriment, comme n'étant pas de Villon lui-même. Maiscomme le texte, dont ils demeurent distincts, n’en est pas altéré, n’en souffre nul dommage, et qu’il suffit, pour qu'on ne s’y trompe pas, d'avertir qu'ils sont ajoutés, Je ne vois pas pourquoi on renoncerait à l’avantage qu'ils donnent de marquer des repos, d'annoncer les matières, enfin d'aider le lecteur à parcourir le poème, afin de s'arrêter aux endroits qu’il préfère.

: AVERTISSEMENT SUR CETTE ÉDITION e)

. Plutôt que d’ôter ces titres, on devait souhaiter qu'ils fussent multipliés, dans le même style et selon le même dessein. C'est ce que j'ai essayé, Les Regrets de la belle heaumière, Belle leçon aux enfants perdus, etc., telles sont les désignations heureuses dont Marot avait fait usage, et que la première édition de M. Longnon, quoique scrupuleuse, conserve encore. Je les aurais comme lui données intactes, si la licence d’en ajouter de nouvelles, que j'ai De n'avait rendu moins importante l’exactitude à cet égard. Jeles ai donc

corrigées partout où le sens en était insuffisant en soi, ou par suite de découvertes nouvelles, ou par malheur inconsidéré, .comme quand Marot nomme seigneurs du temps jadis des princes morts dans les cinq années qui avaient précédé le

oème. Pour les titres entièrement nouveaux, il faut avouer que Villon a fait les trois quarts de ma besogne. Son ouvrage est si bien composé, si clair dans ses parties et de pensée si nette, que toutes les places étaient marquées d'avance, et les mots faciles à trouver.

Le même soin m’a déconseillé d'abandonner les noms sous lesquels des pièces entières sont connues depuis l’origine. Celui de Petit Testament n’est pas dans tous les manuscrits, mais il a figuré dans toutes les éditions avec plus d'avantage que celui de lais, qu’on a mis pour l’exactitude, et sur lequel on n’a pu s’accorder : les uns le mettant au pluriel, les autres au singulier. On allègue un passage du poète, disant que le nom de testament ne vient pas de - lui, Mais il ne le répudie pas. Surtout il ne dit pas qu’il faille appeler le poème les lais. Il dit que ce sont des lais {ou legs), ce qui est bien différent, et qu’on savait de reste. Quant à n’admettre de titre pour un ouvrage que formellement institué par l’auteur, n’est-ce pas se montrer bien pointilleux? Est-ce que le nom de Provinciales a été donné par Pascal?

M, Longnon avait été moins difficile. Il avait gardé le nom de Petit l'estament, gardé aussi celui de Codicille, réformé par les derniers éditeurs. Mais A pes se priver d’un titre sous lequel on a tenues rassemblées les pièces qui parlent du

rocès de Villon, et qui fait image si à propos, venant après les deux Testaments?

: Quant aux notes jointes à l’ouvrage, j’ai mis en queue de volume celles qui concernent les leçons suivies dans le texte. Je’n’ai pas cru que le lecteur en eût un besoin continuel, mais seulement quand le sens, manquant à le satisfaire, lui ferait. souhaiter de savoir comment le texte est établi: Au contraire l’explication des mots ét des tournures, ainsi que les notes historiques, devaient être misés à portée

de la vue, comme étant continuellement d'usage. Les biblio

philes d’aujourd’hui leur refusent cette place, parce qu’elles

ÿ détruisent l’harmonie de la page. pot quantité de eaux livres du temps passé les y ont admises. Cette raison

est donc faible, surtout quand elle s’oppose à une nécessité

si certaine.

Jai fait les notes historiques brèves. La plupart ont été établies par les précédents éditeurs au moyen de pièces d'archives, dont on trouvera chez eux le renvoi. Je m’ensuis donc dispensé, ainsi que du trait particulier mentionné dans les pièces, quand 1l était sans importance. Il m’a suffi d'extraire l’âge, la condition, la demeure, les rapports avec le poète, du personnage dont il s’agit; me donnant en cela pour modèle les notes mises par Brossette aux œuvres de

oileau, où figurent, comme chez Villon, des personnalités obscures déterrées de l’ancien Paris, sujettes au même genre d’éclaicissements.

Les allusions empreintes de badinage qui font le sel du poème dans les deux Testaments, ce que Marot appelle « l’industrie de ses legs », ont été éclaircies partout où cela se pouvait. Là où il n'y a pas de certitude, j'ai supprimé les conjectures, qui ne font qu'embrouiller. Surtout je me suis

ardé de croire que toute rencontre de son marquât chez e poète une intention de jouer sur les mots, que toute similitude de terme fût de sa part un double sens, tout homonyme une allusion. Ces rencontres vont à l'infini; pour qu’on les croie recherchées, il faut une intention qui se laisse apercevoir, laquelle dans beaucoup de cas manque très évidemment. Surtout il m’a semblé qu’on avait porté trop loin la recherche d’allusions libertines. Il y a peu d'expressions, innocentes en soi, que l’usage des goujats n’ait tournées à des sens de ce genre : en sorte qu’avec un peu de recherche, on n'aurait pas de peine à réduire Villon, ou tout autre, en chiffre obscène. J’ai évité ce vain jeu, me contentant de reconnaître les libertés où elles étaient, et prenant le reste au sens des honnêtes gens, qui est le bon, puisque, excepté les ballades en jargon, le poète n’a fait entendre nulle part qu'il travaillait pour la canaille. J’ajoute que là où l’allusion échappe, je l’ai dit, afin d’ôter de doute le lecteur, et de mieux faire briller les passages éclaircis.

En ce qui concerne l’explication du sens, j'avais d’abord songé à n’annoter que les mots, au moyen d’un renvoi pour chatun de ceux qui sont hors d'usage, ou qui ont changé de sens. Puis je me suis aperçu que cette sobriété, qui conviendrait à un ouvrage en prose, demeurait au-dessous des besoins d’un poème, où la syntaxe même offre des diff-

De

cultés, tant par la construction qüe par la vivacité le plus souvént imprévue du tour. La plupart du temps ce n’est pas le mot, mais la phrase, qu'il faut expliquer. J’ai donc . äbandonné le système des renvois, et rattaché mes notes au texte par le numéro des vers, que je puis mettre ainsi, tout où partié, en français moderne tout à mon aise. Cela en quantité d’enidroits fait un commentaire pareil à celui dont éopärdi, annotant re vers à vets, a accofnpagné son poèête, le rendant par là ravant les formes, les tours, les intentions rapides, délicates, - fugitives, en dérobaient le sens.

ssurément beaucoup de mes lecteurs trouveront du superflu dans les explications que je dontie, et peut-être sé plaindront que je les instruis de ce qu’ils savent. Mais qu'ils considèrent que je m'adresse à un publictrès étendu, où tout le monde n’est pas prêt pour une pareille lecture. Puis chez les lécteurs même instruits et informés de littérature, combien d'erreurs prévalent concernant l’añcienne langue! Combien de contresens circulent sur des auteurs qui rie sont pas même aussi anciens! Ce qu’on croit superflu sera parfois nécessaire. Enfin ce qui, n'étant qu’assez pour l'un, sera de trop pour lautre, ne fera de mal à personne, puisqu'on n’aura qu’à le passer s’il y a lieu. « Ceux qui me reprennent, disait Léopardi, du trop grand nombre de mots et de passäges que j’explique, ont raison, s’ils regatdént ce comtmentaire comme fait pour eux : maïs s'ils le regardent - Comme s'adressant à tots, même aux etifants ä l’océasion, ét finalement aux étrangers, ils ne doivent pas me blârmier . d’être. utile à ceux-là, sans incommodité des auttes, qui ne sont pas forcés dé lire l’explication de ce qu’ils enténdent. » Pour toutes ces raisons Le cru né pouvoir trop donnér à la précaution en fait de langue; j’ai craint l'excès moins que l'insuffisance. .

Pour établir le texte que je donne au public, j'ai fait usagé des méilleures éditions, celle dé M. Eongnon, celle de M. Foulet, celle de M. Thuasne, et des cotréctions apportéeb -par Gaston Paris ét par M. Pierre Champion. Je ne me suis pas astreint à suivre les leçons d’un seul. Là où ils difiéräiént, j'ai choisi l’un où l'autre selon que leur parti sa paru justifié, Dans tous léürs différends d'importance, j'ai donné les raïsons de ce choix. Quelquefois je n'ai Suivi

acile à des lecteurs à qui aupa-

aucun d’eux, m’appuyant sur les sources seules, passant outre à celles-ci mêmes, là où j'ai cru qu'il y avait lieu.

Un critique éminent, le Le accompli du siècle, Reynhold Dezeimeris, estimait que la critique ne doit pas aller sans exégèse. Jusqu'à présent le texte de Villon a eu surtout affaire à la premiére. Les éditeurs n’ont donné d’attention aux nécessités de sens qu’en second; le principal de leur effort allant à bien lire les manuscrits, à en extraire au complet les variantes, à les conférer exactement, à en mesurer l'autorité. À cet égard l’œuvre a été parfaite, le soin et le discernement ne sauraient aller plus loin, et nous pouvons considérer qu'on n’avancera pas davantage. Ce serait assez si, cette tâche accomplie, il ne restait trop de passages où le sens du texte cloche. En plusieurs endroits le contresens, la contradiction, le non-sens sont au point de gêner la lecture. Ce sont autant de taches qui déshonorent l’ouvrage, et qu’on doit souhaiter d'effacer.

Pour cela il faut à la critique faire succéder un autre genre d'efforts. L'autorité des manuscrits n’est pas tout. On s’y est peut-être trop attardé. Ce qu’on a essayé d’exégèse n’est allé qu'à les justifier. Ces Se ininteligibles sont évidemment corrompus ; cependant 1l n’en est pas un seul qe quelque commentateur n’ait tenté d'expliquer, au péril

u bon sens parfois, et même de la syntaxe : en sorte que ce labeur n'était pas seulement vain, mais risquait de nuire. Réduite à ce rôle négatif et purement conservateur, traitée en esclave de la critique, l’exégèse n’est plus qu’une sophistique. À Chénier, à Virgile, à Régnier, à Ausone, Dezeimeris a appliqué au contraire une exégèse positive, qui mériterait de faire école, pour ses excellents résultats. Je n'ai ici la prétention ni d’égaler un pareil modèle, ni d’atteindre la certitude partout où se trouvent de ces difficultés. Du moins le point d’où part mon effort est certain, à savoir l’impossibilité de s’en tenir en ces endroits aux leçons actuelles.

Aucun des manuscrits de Villon n’est original. Aucun ne saurait passer pour un de ceux que le poète aurait donnés en don, ou que les libraires (en un temps où l’imprimerie n'était pas pratiquée) auraient mis dans le public, de son temps ou peu après sa mort. De tels manuscrits ont certainement existé ; ils manquent; nous n’en avons que les copies tardives, comme il paraît à l'écriture. La première impression des œuvres de Villon est de 1489; les manuscrits qui aident à la corriger ne sont certainement pas plus anciens. Entre l'original et eux, c’est donc un intervalle de trente ou quarante ans. Cela empêche de les tenir pour irréformables; cela autorise, quand aucun d’eux ne fournit une

leçon raisonnable, à accuser le copiste d’erreur, et à proposer le changement du texte. :

Reste à imaginer en ces endroits comment l'erreur s’est produite, soit par la confusion du son, s’ils sont dictés, soit du caractère s’il sont lus. D’une façon ou de l’autre, l’erreur doit être vraisemblable. Ce qu’elle donne doit ressembler à ce qu’elle estropie. Quand cette ressemblance est prochaine, la correction touche à la certitude. Partout où je n’ai pu la garder, je ne donne ma leçon que comme probable quant au sens. En quelques endroits ce sens même m'a manqué, et je n’ai prétendu qu’indiquer dans quelle direction il y avait lieu de chercher. | Outre les variantes dues à des fautes, les manuscrits contiennent des versions différentes, dont les unes, tenant à des vers refaits, n’ont pas à être conservées. D’autres portent l'empreinte originale, et peut-être émanent du poète. J’ai mis Celles-là en note au bas des pages.

J’ai donné les ballades en argot ou jobelin, écartées par quelques éditeurs. Il m’a paru qu’une curiosité pareille, uniue en son genre, et où ne laissent pas de percer, malgré l'éclipse presque continuelle du sens, des traits tout à fait dignes du poète, n'avait pas de raison d’être omise. Six sont connues par les vieilles éditions; cinq autres pièces manuscrites du même genre sont de plus offertes à la critique. M. Longnon n’a retenu qu’une seule de ces dernières comme œuvre du poète, dont elle porte l’acrostiche. J'en donne deux autres de la Mathe et du Jonc, du Rouâtre aux aguets, que je crois son œuvre. Mouvement, sujet, vocabulaire, tout accuse cette ressemblance, à l'exclusion sensible de deux pièces du même manuscrit, que je délaisse. Déchiffrer ces ballades n’est possible qu’en partie. J’ai usé pour cela du glossaire essayé par M. Longnon, et des documents publiés dans les Sources de l’argot ancien, de M. Sainéan, en y joignant mes réflexions. Comme c’est la première fois qu’un commentaire suivi accompagne cette artie de l’œuvre, je m'excuse auprès du lecteur de l’imperection qu’il y trouvera. |

LA

t4 VILLON

Villon naquit à Paris au mois d'avril de l’année 1432. Ses arents étaient gens obscurs; il ne tint d'eux ni renom ni Déritage: pas même le nom qu'il porte dans la postérité. Celui de son père est incertain : on sait que c'était Montcorbier ou Desloges. Le nom de Villon vint au poète de la personne qui prit soin de son enfance, à cause de la détresse paternelle sans doute, de la pauvreté dépeinte dans la ballade où Villon fait parler sa mère, élevant sa prière à la Vierge. Anatole France, à qui ces vers ont certainementinspiré le personnage de la mère de Tournebroche dans la Rôtisserie de la reine Pédauque, a tracé tout au long le portrait de ces petites gens du temps por C’est dans ce milieu qu’il faut se représenter, sous Charles VIT, un an après le procès de Jeanne d’Arc, la naissance de notre poète. Là s’écoula sa petite enfance. Les années suivantes se por sienr en lien d’'Eglise, à Saint-Benoît le Bétourné, rue Saint-Jacques, où sept chanoines tenaient collégiale. On ne sait à quel titre Guillaume de Villon, l’un d’eux, prit auprès de Jui l’enfant « levé de maillot », l’entourant de soins si attentifs que Villon l'appelle son « plus que père ». Il n’est pas sûr que les chanoines de Saint-Benoît aient entretgnu des écoliers chez eux; mais quelques-uns enseignaient comme maîtres de la faculté de décret, ou droit canon, dans les écoles qui se tenaient au Clos Bruneau et au collège de Cambrai, de l’autre côté de la rue Saint-Jacques, à l'endroit du Collège de France d'à présent. | François Villon’ grandit au milieu des écoles. Grâce au secours apporté par son père adoptif, il fut écolier dès quinze ans. En mars 1449, on voit qu’il fut reçu bachelier; trois ans après, en 1452, le 4 mai et Îe 6 août, le cours régulier des études faisait de lui un licencié et maître es arts. Il rimait déjà; il lisait les poètes : les citations eu lesimitations qu’il en a semées dans ses œuvres, prouvent qu’il les avait pratiqués. Un épithalame composé pour Robert d'Etouteville, plus tard prévôt de Paris, dont le mariage eut lieu en 1447, montre que dès l’âge de quinze ou seize ans Villon fit preuve de poète. Si cette pièce est sans retouches, s’il l’a écrite alors telle qu’elle nous est parvenue, il faut avouer que si jeune encore, il montrait de rares talents. Mais poésie n’est pas un métier, et il est probable que le chanoine le destinait à autre chose.

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La faculté des arts servait d'entrée aux autres. Muni des diplômes qu’elle donnait, les écoliers passaient soit en théologie, soit en décret, soiten médecine. Sous ce nom darts s’enseignaient entre autres, la grammaire, la rhétorique et la philosophie; Villon dut passer de là à quelque application ta lui préparât un moyen de vivre. On devine aisément laquelle, car il ne parle de médecine nulle part, il se défend d’être maître en théologie; au contraire quantité de passages dans ses œuvres montrent qu’il savait le droit : ainsi selon toute apparence, c’est en décret qu’il étudia. Elevé parmi les maîtres qui enseignaient cette science, cela n’a pas lieu de nous étonner.

De ces années du poète on ne sait pas autre chôse, Sans doute il continuait de rimer, songeant peu à retenir une veine qui se montrait si pleine de promesses. Des pièces de lui coururent apparemment dans les écoles, peut-être même dans le monde, grâce au chanoine Villon, dont les relations pouvaient s’y plaire. |

Le règne de Charles VI, terminé dans le malheur, avait cependant laissé le souvenir d’un grand progrès de la vie de société en France. La poésie, quoique médiocre, y avait eu un public, qui après les épreuves subies par le pays, ne demandait qu’à se reformer. Alain Chartier vivait encore. Il avait brillé sous l’ancien règne, et le souvenir de ses succès avait de quoi tenir les curieux en haleine. Seulement ce n’était plus les mêmes sortes de personnes. L'œuvre de Villon même en témoigne; elle nous dépeint un monde nouveau, où l’importance des nobles, décimés sur les champs de bataille, compromis par la guerre civile, était rivalisée par des puissances nouvelles, les mêmes qui travaillaient avec la monarchie au rétablissement du royaume.

C'était les magistrats et les gens de finance. Ils prirent alors une importance qu’on ne leur avait jamais vue, et dont Villon même esttémoin, quand en fait de grands de l’époque il va prendre pour exemple les personnes de ces deux états, et que pour peindre un homme richement vêtu, il le dit . « vêtu en président ». | ;

Financiers, gens de justice, font l’objet de la plupart des allusions semées dans ses œuvres. Pour des raisons particulières, il avait vue sur les derniers. Le monde des professeurs de droit, au milieu duquel il vivait, touchait à celui du parlement. Les relations privées des chanoines de Saint-Benoît étaient tournées du même côté. Guillaume de Villon, père adoptif du poète, connut personnellement Jean Delahaye dit Piquet, maître de la Chambre aux de- - niers, officier de la maison du roi. Il fréquentait plusieurs

des officiers de police exerçant leur charge au Châtelet. Marcel Schwob nous l’a fait voir dinant avec eux à la table de Jacques Séguin, prieur de Saint-Martin des Champs, l’une des grasses prébendes de Paris.

Les amitiés nouées per Villon lui-même parmila jeunesse du temps touchaient à ces personnes. Itier Marchand, Jean Lecornu, René de Montigny, Jacques Raguier, étaient fils de magistrats, de financiers, d'officiers de la maison du roi. Telles sont les causes qui ramènent la satire du poète sur cette partie de la société. Il retrace de ces gens les vices et les travers; en même temps on ne saurait dire qu’il en méconnaît la grandeur. Il en connaît le mérite etl’importance, Il en a ressenti la majesté bourgeoise, la même que Jean Fouquet, son contemporain, a exprimée en peinture dans le portrait de Jauvenel des Ursins, qui est au Louvre.

Villon n’épargne pas les gens d'Eglise; mais les broçards qu’il leur destine ne tiennent pas à leur caractère, ils ont pour cause quelque fonction qui les expose à la critique. Chez les moines seulement, le renoncement qu’ils professent, mis en contraste avec les mœurs faciles dont un des lieux communs de la satire les accuse, fournit aux railleries qu'ils encourent. Moines à part, on ne voit de vivacité au poète que contre les chanoines de Notre-Dame, qui se donnaient le tart à ses yeux de disputer certaines prérogatives à ceux de Saint-Benoît. Un trait en outre touche peut-être à ces querglles : c’est 7 les prêtres par qui Villon fut élevé avaient tenu pour le roi au temps des guerres civiles, contre la faction bourguignonne, où s'attachaient ceux de Notre- Dame. Cette situation serait en partie cause de la mention glorieuse que le poète fait dans ses vers, de Jeanne d’Arc et de Duguesclin, soldats de la maison de France.

Lors du serment prêté par les bourgeois de Paris à Jean sans Peur, chef du parti anglais, en 1418, un seul chanoine de Saint-Benoît s’y présenta; et quand fut entamé le procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc, les deux notaires qu’on

voit employés étaient Denis Lecomte et François Ferre-

ourg, chanoines de Saint-Benoît l’un et l’autre.

Si tant est que Villon étudia en décret, s’il s'employa un temps au service du Palais et de l’officialité, cet état ne lui dura pas longtemps. Depuis sa vingt-quatrième année, sa vie se montre affranchie de toute occupation régulière; son histoire n'offre plus que des actions hlâmables, que suivi-

rent des malheurs inouïis et mérités.

On en trouverä la cause dans la vie dissolue que meñaient alors lés écoliers de Paris, et dont le récit peut paraître incroÿable; la gamme éxtravagante dés faits qui là composent ne se bürnant pas aux tapages joyeux, aux proééssions burlesques, aux mÿystifications brutales ou malicieusës ; elle va jusqu’à fa dégradation et jusqu’au crime. Pôur diminuer l’étonnement que céla cause, il faut considérer qué l’Uni- Versité, indépendante de la police du roi, aässurnait éllemême la répression des méfaits de ses écoliers. Ils fie téle: vaient que du recteur. De là venaient des contestations pouz la connaissancé des délits entre elle et le prévôt de Partis, qui sSuspendant lé cours de la justice, aidaient les coupables à échapper. Ainsi l'impunité augmentait le désordre.

Villon, dans le Grand Testament, parlé d’un roman du . Pet-au-diable, récit de certaine échauffourée menée en i45r par les écoliers de Paris, qui s’en allèrent déterrer près de la tour du Pet-au-diable, qui touchaïit à l'Hôtel dé ville, une borne attenant à la propriété de la demoiselle de Bruyères, et l’emportèrent sur le mont Saint-Hilaire, au bas de la présente rue de l’Ecole polytechnique, où le prévôt l’alla réclamer. Cette pierre avait été couronnée de romarin, et les écoliers dansaient autour. Quarante d’entre eux furent arrétés, puis rendus, au milieu de violences échängées entre lés étudiants et le guet. Le récteur, qui rentrait après sa cause gagnée, faillit être percé d’une flèche ; un bachelier fut tué par “un sergent, dit-on. |

À ces sortes d’enlèvements se joignait celui des enseignes,

ue les écoliers décrochaient et qu'ils portaient en procession, avant de les faire servir à quelque cérémonie, comme lé mariage de l’Ourset dé la Truie qui file, qu’on fit célébrer par le Cerf, après quoi le Papegaud devait être donné à l’épousée en cadeau de noces. Ges descentes dés écoliers en. ville avaient lieu dans un grand tumulte, accompagné de divers pillages. Les habitants mettaient le hez aux fenêtres, et les écoliers criaient : tuez! tuez! |

Contant un démi-siècle plus tard les aventures de son Panuïge, Rabelais à retracé quelques-unes de ces scènes dans les inventions qu'il lui prête : comme tantôt de faire rouler du haut de la montagne Sainte-Geneviève un tombereau suf le guet qui montait, tantôt de semer sur le passage du guet une traînée de poudré à canon, à laquelle on mettait le feu, « et puis, dit-il, prenait son plaisir à voir la bonne grâce qu’ils avaient en fuyant ». |

Le rôle que jouaient les enseignes dans ces farces, qui fait üñ trait érlginal du temps, aidé à comprendre le soin qué prend Villon dans les deux Testaments, de les léguer

aüx gens en si grand nombre. Car ce qu’il lègue n’est pas les maisons où pend l'enseigne, cabaret, tripot ou demeure privée, mais l’enseigne seule, que le jeu des écoliers faisait regarder comme une pièce rare, qu’on ne ravissait pas sans combat, et qui partant pouvait servir à des cadeaux.

Une sale débauche était jointe à tout cela. Autant qu’en noms d’enseignes, les vers de Villon abondent en adresses de filles prostituées, lesquelles n’y paraissent pas seulement par incidence, à titre de divertissement; non, leur vie est dépeinte, leurs intérêts sont débattus, des préceptes sont rimés à leur usage, par une espèce d’ignoble transposition de l’Art d'aimer, à laquelle les références précises, l’indication circonstanciée des bouges, ajoutent un caractère de cynisme consommé. L’ordure morale ne saurait aller au delà.

On ne peut assurer que tous ceux qui s’y livraient y aient joint le larronnage et le proxénétisme : mais ils ne devaient pas en être fort éloignés, puisque Villon a pu y tomber sans soulever de son temps l’indignation. Du moins il n’y a pas de preuve qu’il en ait recueilli beaucoup de blâme, et Marot et Rabelais, qui cinquante ans plus tard ont parlé de: lui, soit comme gai compagnon, soittcomme excellent poète, s'expriment à son sujet avec indulgence. Marot ne fait qu'une allusion rapide à « l’art de la pince ou du croc » qu'il pratiqua, et Rabelais n’en dit pas un mot. Quant au poème des Repues franches, dont le métier de voleur fait le sujet, et où Villon en est déclaré le maître, il n’en retient que la plaisanterie, et ce n’est pas encore de ce côté qu’on trouvera rétablis les droits de la morale. Colletet, au xvri° siècle, fut le premier à les réclamer. Plus anciennement et à l’époque même, il faut croire que ces mœurs infâmes ne faisaient pas trop disparate avec la vie commune des écoliers.

Le premier éclat sinistre qu’elles aient jeté dans celle du poète, fut le meurtre de Jean Chermoiïe ou Sermoise, prêtre, commis par lui le jour de la Fête-Dieu (1455). Il avait alors vingt-trois ans.

Logé sans doute encore au cloitre Saint-Benoït, c’est là que, se trouvant avec deux comp . et une fille, il entra en rixe avec Sermoise et le tua. Dans la supplication par laquelle il fallut demander rémission de ce crime, il dit n’avoir fait que se défendre contre l’autre, qui le poursuivait la dague à la main. Vraie ou fausse, cette excuse n'empêchait pas qu’il n’encourût le gibet. D’abord il eut à se cacher, et c’est sans doute alors que par défaut de ressources notre poëte se fit larron.

Il y avait alors en Bourgogne une compagnie de détrousseurs publics, qui se nommaïent compagnons de la Coquille,

ou Coquillards. Elle succédait aux fameux Ecorcheurs, formés de soldats licenciés à la suite du traité d’Arras en 1435. Elle en recueillit les débris. Grossie d’enfants perdus de

toutes les classes sociales, elle s’étendit jusqu’à Paris, où deuxamisde Villon, René de Montigny et Nicolas de Cayeux, étudiants comme lui, étaient de la bande. Villon sans doute en fit partie ; on ne sait quand il y entra. :

Les pièces du temps donnent de curieux détails touchant ces malfaiteurs, à propos d’un procès mené contre eux à - Dijon en 1455. Nous apprenons par l'instruction qu’il y avait parmi eux des « crocheteurs d’huisseries, arches et coffres », d’autres « qui dérobaient les gens en changeant . or à monnaie et monnaie à or », d’autres «qui vendaient faux lingots et fausses chaînes », d’autres « qui engagaient fausses pierreries au lieu de diamants, rubis et autres pierres Êee

cieuses », d’autres « qui se couchaient en quelque hôtellerie avec quelque marchand, et se dérobaient eux-mêmes et ledit marchand, et avaient homme propre auquel ils baïllaient le larcin, et puis se complaignaient (portaient plainte) avec le arch d dérobé », d’autres enfin adonnés à d’autres services : tous rapportant l’argent de leurs prises, et le mettant en commun sous la conduite d’un chef, nommé roi de la Coquille. Chaque catégorie portaitun nom. Les crocheteurs crochetaient les serrures, les vendangeurs coupaient les bourses, les esteyeurs changeaient à faux aloi, les planteurs plaçaient les pierreries fausses, les recéleurs se nommaient les fourbes, et le mot a passé dans la langue, les beffleurs amorçaient le jeu où s’exerçait leur tricherie. |

Cependant le procès de Villon s’instruisait. Nous ne savons positivement quelle sanction s’ensuivit. M. Longnon croit à une sentence de mort de la prévôté, que le parlement réforma. Il y aurait eu une première procédure de condamnation et d’appel, distincte de celle qui donna lieu à la ballade de l’Appel, moins sûrement à celle des Louanges à la

cour.

Ces deux et les cinq autres qui forment le Codicille mis à la suite des Testaments, et dans lesquelles on voit Villon en butte à la prison et au gibet, souffrent d'incertitude pour la date, parce qu’il encourut plus d’une fois l’un et l’autre. Mais aussine sommes-nous pas forcés de croire que la ballade des Pendus ait été rimée dans ces circonstances mêmes,

uoique Villon s’y donne la parole. Il a Pe l'écrire ensuite.

out ce qüine marque point un fait se date à volonté, et il n’y a en ce genre que quatre pièces : le quatrain où il dit qu'on va le péndre, l’Epître à ses amis, où il se dit en pri-. son, les Louanges à la cour, et l’Appel. |

Supposé donc à cette époque une première absolution de là cour, Villon, exempt de la peine capitale, aurait demandé la rémission dont les archives nous gardent le texte. Cet acte, en lui remettant toute peine affictive, le condamnait à sortir du royaume.

C'était au commencement de 1456. On pourrait croire que Villon se fût amendé. Cependant l’année n’était pas écoulée qu’il se rendait complice d’un nouveau crime, commis à Paris même en dépit de la sentence qui le condamnait à partir. Soit qu’il eût différé d’obéir à l'arrêt, soit qu’il fût rentré en secret avec la connivence de la bande, il put, aidé de Nicolas de Cayeux et de quelques vauriens de même espèce, forcer l’entrée du collège de Navarre, et dérober cinq cents écus d’or PPpAHERAN à la Faculté de théologie, qui étaient gardés dans la chapelle.

Le coup fait, il s'enfuit, sans doute pour échapper aux poursuites encourues de ce méfait nouveau. Lui-même dans le Petit Testament, a dit qu’il allait à Angers, et les publications d’archives ont révélé qu’il avait dans cette ville un oncle moine, dans l’abbaye duquel il comptait

s’'introduire pour voler.

+ + Le bannissement auquel se soumettait Villon, et dont nous ignorons la durée, le retint effectivement six ans, et non pas même hors du royaume. Pendant six ans il coùrut les provinces, séparé de son milieu parisien, abandonné le plus souvent sans doute à la compagnie des Coquillards, commettant avec eux des brigandages, qui font qu'a deux reprises il alla en prison, parfois éprouvant le bienfait de la protection de quelque grand, que lui valaientses talents, carilrimait NORIONrE

If n’est pas sûr qu’il ait été l’auteur de ce roman du Petau-diable dont il a parlé, ni même qu’aucun ouvrage de cé nom ait réellement existé. Il fit paraître en quittant Paris les trois cents vers du Petit Testament, qui se mit aussitôt à courir. Dans ce poème il conte son départ, auquél il donne pour cause des peines d'amour. Ce fut la version avouée de cette absence, inventée pour couvrir devant le public son infamie. Peut-être aussi quelque querelle de ce genre eutelle part à ce qui se passa.

Dans la vie honteuse qu’il menait, on a peine à croire que Villon ait pu connaître de grandes amours. Cependant quantité de vers, où il exprime ce sentiment, ont un accent vif et touchant, et lui-même prétend dans ses œuvres au caractère de poursuivant, Dans le Grand Téstament commeë dâns

As. 2e, à VE DE YIHEON. | nn A le petit, il se plaint d’une maîtresse tendrement aimée, dont il aurait enduré les rigueurs, Il se peut qu'il dise vrai.

Par malheur, ce qu’il en conte n’est pas net. Tantôt il se Jaint de n'ayoir reçu de gette maîtresse que des refus,

- tantôt il se lamente d’une rupture, qui suppose des feux

çouronnés, Du Petit Testament il est au moins certain qu’on peut inférer quelque chose. Il y est dit qu’au congé qu'il reçut de la dame, lé poète fut obligé de partir. Cela n’est pas inçanciliable avec l'effet certain des poursuites de police, Villon peut avoir espéré que sa maîtresse le cacherait, elle a pù s'y refuser, il a pu s’indigner de ce refus, qui démontrait l'indifférence. De Îa sorte son départ aurait été forcé, moralement par le désespoir, physiquement par l’imassibilité où il aurait été mis d'échapper.

Quant à la femme qui serait en cause, nous ignorons tout d’elle et même son nom. Une autre se nommait Marthe. Elle est en acrostiche dans une ballade élégie, de texte fort maltraité, insérée au Grand Testament. Ce nom ainsi-placé estune preuve que Villon l’a aimée, puisque lélégie se | plaint de ses rigueurs, dans le commun style de ces pièces- Jà. Quant à savoir si Marthe se laissa toucher à la fin et qui elle fut, cela n’a pas été possible. Sans doute après ses | premiers crimes il avait fait ménage avec la grosse Margot, agée au cloître Notre-Dame, où peut-être il se cacha d’abord sous le personnage abject d’associé d’une fille et de ses profits. Ainsi s’accumulaient sur lui tous les divers genres d’ignaminie. Les poursuites et l’exil durent avoir pour effet de rompre ces liens comme tous les autres. | =. Durant-le temps qu’il passa en province, on n’a pu débrouiller le détail du yagabondage de Villon. On croit qu’il fut à Blois, où Charles, rs d'Orléans, protecteur des poètes et poète lui-même, ouvrit précisément en 1456 un concours de ballade sur ce vers : |

Je meurs de soif auprès de la fontaine.

Une ballade du poète qui commence ainsi, fut certainement écrite à cette occasion, quoiqu’on ne puisse pas donner le détail de la rencontre. Le prince, alors âgé de soixante- . cinq ans, n’eût pu manquer de le distinguer. Cela n'empêche pas qu’un peu plus tard Villon fut condamné à mort à Orléans par la justice du duc. La naissance d’une jeune princesse sa fille, Marie, sœur de Louis XIT, qui fut lamère

de Gaston de Foix, le fit gracier. k = Villon alla aussi à Bourges, puis sans doute à Moulins, et au bourg de Roussillôn en Dauphiné, fief du duc de

Bourbon, qui avait à Moulins sa capitale. Il est certain que ce prince le protégeait. C'était Jean If, fils de Pierre que Villon a nommé le « gracieux duc de Bourbon », et aîné du sire de Beaujeu quiépousa Anne, fille de Louis XI. Tel estle charme de la poésie, que dans un abaissement si grand, dans une chute si profonde, ces sortes de protecteurs ne manquaient pas à Villon. Sans doute il leur fut redevable de ne pas payer des derniers châtiments les méfaits d’une telle existence. Dans un rang moindre, il faut compter aussi la faveur de Robert d’Etouteville, prévôt de Paris, et de sa femme Ambroise de Loré, dont il avait fait l’épithalame. Pour un délinquant comme Villon, la faveur d’un chef de police était plus précieuse encore que celle d’un prince du sang.

Après tant de voyages, et sans doute d’aventures, qui - en furent la cause ou l'effet, Villon finit par tomber dans la prison de Meung-sur-Loire, où l’évêque d'Orléans, Thibaut d'Aussigny, le retint quelque temps, dans une captivitési rude que le poète n’a ie de rien avec autant d’horreur et de soif de vengeance. On n’en sait pas la cause. Peut-être était-ce un brigandage qu’il avait commis dans le diocèse, à Montpipeau, en compagnie de Nicolas de Cayeux, qui fut pendu. Quoi qu’il en soit, cette deuxième prison du poète témoigne de la vie qu’il mena tout ce temps, vie de larronnage à main armée. Une partie de son œuvre contribue à nous la- mettre sous les yeux : à savoir les ballades rimées dans le jobelin ou jargon des voleurs ses camarades; pièces composées presque uniquement d’exhortations à cette espèce de ne pas se laisser prendre et d'éviter le gibet. La mort infâme de Nicolas de Cayeux, ancien écolier comme lui et son compagnon depuis la jeunesse, avait rempli le poète de peur et de mélancolie. Il en a rimé l'allusion dans les ballades en jargon, et dans un passage du Grand Testament.

n hasard heureux le tira des prisons de Meung. C'était l’année 1461, première du règne de Louis XI, dont l'entrée - dans la ville le fit mettre en liberté. Le Grand Testament fut écrit l’année même. Le thème du petit y est repris, en plus de deux mille vers cette fois, et avec des perfections nouvelles. C’est l’œuvre maitresse de Villon. |

Le grand nombre d’allusions familières aux choses et aux gene de Paris qui s’y trouvent, avaient établi le préjugé qu'elle fut écrite dans cette ville; M. Longnon a prouvé qu’il faut la mettre avant son retour : le poète ayant laissé passer des traits que des changements récents devaient faire corriger, s’il avait été sur les lieux. Son exil durait encore. À la fin de 1462 seulement, au mois de novembre, les pièces d’archives prouvent qu’il était à Paris.

. VIE DE VIELON 23

… Elles font voir en même temps qu'ilétaiten prison, comme si désormais tous les moments de sa vie, tous ses déplacements devaient avoir pour cause ou pour conséquence cette circonstance patibulaire. Il y était sous l’inculpation de vol, peur-Êtee à tort. On allait le relâcher, quand le vol du collège de Navarre, commis six ans auparavant et dont l’instrugtion enfin achevée venait de le faire trouver complice, faillit être cause de l'y garder. La Faculté de théologie, que ce vol dépouillait, s op osait à ce qu'on le délivrât. Pour leyer cette opposition, il fallut que Villon promît cent vingt écus, dont fut caution sans doute un de ses protecteurs, * duc de Bourbon ou D. autre.

Villon revint au cloître Saint-Benoît, avec promesse de s’amender peut-être, car si le chanoine Villon l’y reçut, il faut bien ue ait marqué du repentir. Mais on n’en vit pas les effets. Sa vie infâme recommencça.

La dernière mention qu’on ait du poète est le récit d’une rixe à laquelle il fut mêlé, et qui explique qu’une fois de plus il ait encouru la potence. Cette fois, mention d’archives nous reste de la peine capitale qui fut prononcée contre lui : « être pendu et étranglé. » Après six ans d’absence il ne revoyait Paris que pour y commettre les mêmes méfaits, risquer les mêmes châtiments, attirer sur lui le même déshonneur. | |

M. Longnon a cru que cette sentence n’était qu’un rappel de celle de 1455. Cela ne serait pas impossible en soi: mais il p’y a pas de raisons qui obligent de le croire. La ballade de l’Appel ne peut appartenir aux commencements de la carrière du poète; elle accuse sa maturité. La plus forte raison de la reculer jusqu’en 1455 était que Garnier, à qui le poète s'adresse, ne fut clerc du guichet de la Conciergerie

ue jusqu’en 1559; mais comme ensuite il le fut au Châtelet, il suffit pour tout accorder, que Villon ait fait au Châtelet sa : prison. La mention de la sentence dont je fais état ici, se trouve au journal des Greffiers de la Tournelle, janvier 1463. . La rixe est contée dans le texte d’une rémission ‘accordée à un des complices. Supposé même que l’une ne soit pas la cause de l’autre,'la sentence reste. nn

Comme celle de 1455, cette sentence obtint rémission. L'appel à la cour qui dut suivre et la sentence d’absolution

ne Sont attestés par aucune pièce ; une rémission au profit

La

du poëte, pareille à celle de l’ancien crime, trouve mention dans le document même qui signale la condamnation. Une fois de plus nous sommes sûrs que Villon fut acquitté. La ballade de l’Appel en exprime sa Joie avec une étonnante éloquence.

C’est le dernier fait de son existence. Comme l’ancienne rémission, la rémission nouvelle le condamnait au bannissement. Le temps de la peine est marqué : c’est dix ans. Villon prit-il le chemin de l'exil ? Mourut-il en province française, ou même avant d’avoir quitté Paris ? On l’ignore. Mais le silence que les documents gardent ensuite sur sa

ersonne, l’absence de toute pièce dans son œuvre qui force a prolonger son histoire, font croire qu’il mourut peu après, sans doute en 1564. Il était âgé de trente-deux ans.

Dans le laps d’une vie si courte, agitée de tant de désordre, cet extraordinaire personnage laissait à la postérité l’œuvre d’un des plus grands potes français.

Note. — L'opinion a fini par s'accréditer que la mère de Villon habitait dans le voisinage des Célestins et qu’elle y allait à la messe. Elle est pourtant sans fondement. Marcel Schwob l’appuyait de ce que Villon fait dire à sa mère dans sa prière :

Au moûticr vois dont suis paroissicnne Paradis peint où sont harpes et luts Et un enfcr où damnés sont bouillus.

Moûtier, dit-il, c’est monastère, et entre tous, les Célestins, où il y avait en effet une peinture du Paradis et de l’Enfer. Mais ce sujet, certainement peint en vingt endroits de la capitale, n’en peut faite reconnaître aucun, et moûtier dans l’usage du temps signifie église. Aussi bien n’est-on pas paroissienne d’un couvent. Schwob dit que moûtier diffère d'église parce que le poète écrit ailleurs:

En ces moûtiers, en ces églises.

Cela prouve seulement qu’en cet endroit il assemblait des synonymes.

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