CARACTÈRE DE VILLON
aux gueux et de la grandeur d’âme aux filous, ont inspiré son apologie. De nos jours, l’humilite des aveux contenus dans le Grand Testament a paru assez méritoire pour tenir lieu de vertu au poëte. On s’est épris de l’âme plaintive et ingénue qui s’y découvre. «
n exemple vivant, celui de Verlaine, encourageait ce sentiment, parce qu’on y voyait rapprochés le don de poésie et l'existence déshonorée, dont l'assemblage avait semblé un paradoxe dans le passé. Les éloges qu’on donnait à l’un servirent à orner le portrait de l’autre. Il y a de la ressemblance entre leurs destinées; on se complut à la mettre en lumière, à dépeindre le poète moderne comme une résurrection de l’ancien. En Angleterre, une société Villon, Villon society, inspirée des principes du préraphaëlisme, qui en fait de morale comme de beaux-arts méprise les résultats et ne fait cas que de sincérité, se forma pour porter celle du poète aux nues. Marcel Schwob, écouté dans cette société et sujet au même préjugé, poussa la complaisance jusqu’à représenter . Villon en redresseur des torts de son siècle, sans prendre garde que pour jouer ce rôle, il faut une autorité morale sur laquelle Villon ne pouvait compter.
Selon Schwob, le Grand Testament est un « pamphlet social » contre les financiers. Là-dessus il ajoute qu’un areil caractère reconnu dans l’ouvrage, atteste le génie de Villon, parce que, souffrant comme pauvre de l’oppression des riches, précisément alors détestés du public, 1l incarnait ainsi le sentiment de son siècle, et que le génie d’un poète se reconnaît à cela. Mais il n’y a pas de preuve de ce principe. Vingt poètes ont eu du génie sans participation aucune de leur malheur et des misères du temps; d’autres ont rimé cette participation sans retentissement comme sans talent. Puis, qui dit que le public souffrit des financiers? Ils aidaient à relever l'Etat, et on ne voit pas qu’ils aient été alors l’objet de haines particulières. D’ailleurs ils ne sont pas seuls en butte à la satire de Villon. Les magistrats en ont leur bonne part. | ere Enfin le poète était-il pauvre ? Non pas, quoique ses parents le fussent. Elevé par un chanoine à l’abri du besoin, il fut mis à même d'étudier : sans l’inconduite où il se jeta, il n’eût certainement manqué de rien. Lui-même l’avoue.
Hé! Dieu, se j’eusse étudié Autemps de ma jeunesse folle, Et à bonnes mœurs dédié, J’eusse maison et couche molle.
Il ne faut pas confondre la vie de misère et de profusion où vivent les voleurs avec la pauvreté. Un larron qu'inspirerait la jalousie des riches, ne ferait pas un pamphlet social : celui qui s’avoue, comme Villon, le propre auteur de sa misère, encore moins. Ajoutez que s’il est vrai que gens de : robeetfinanciers composent le grand monde danslestableaux qu’il trace, il n’y met pas que du grand monde, mais aussi bien des gens + condition médiocre, jusqu’à des cabaretiers et des archers du guet. Si les riches néanmoins y sont plus apparents, c’est que la richesse, mettant les gens en vue, les expose à des allusions plus fréquentes. .
Quant à la sincérité de Villon, est-ce ques ne s'aperçoit pas qu’elle est loin d’être entière? Aussi Îa poésie n’a-t-elle affaire que peu de ce que nous entendons par là. Gaston Paris, qui loue Villon d’une « poésie personnelle » (qu’il appelle même exhibition), a omis de faire cette réflexion. En pas un seul endroit de ses œuvres, Villon n’a confessé son meurtre et ses larcins. Qui ne serait informé de sa vie que par ses poèmes, ne le connaîtrait que pour un écolier débauché, déchu jusqu’au proxénétisme; ce n’est que par les archives, par les pièces en jargon, qu’on sait qu’il fut voleur de grand chemin. Le repentir qu'il exprime ne tombe jamais là-dessus. ,
Gaston Paris explique cet air d’innocence comme l’effet d’une inconscience, dont le préjugé du temps serait cause. « Villon, pour avoir volé et crocheté, dit-il, ne se sentait pas positivement digne de mépris. Cela tient en grande partie à ce qu’alors la morale civile ou mondaine n'était pas séparée de la morale religieuse. » Tous les péchés contre Dieu etl'Eglise étant qualifiés indistinctement de mortels, ce n’en était pas un plus gros de dérober que de faire gras en carême. Il n’en est plus de même aujourd’hui pour un « homme conscient », ajoute le même auteur, Alors « ce que nous nommons honneur n'existait pas ». |
Mais cette explication contredit au bon sens. Parce que plusieurs péchés sont qualifiés de mortels, à qui fera-t-on croire que le degré de malice y ait été omis dans le jugement d'alors? où est la conséquence? quelle preuve en allègue-t-on? quand l'Eglise a-t-elle enseigné cela? Et puisee pas changé son enseignement, où l’enseigne-t-elle?
ù voit-on que ceux qui l’écoutent ignorent la différence entre faire gras et voler? Quant à l’honneur, c’est tout le . Contraire. Jamais le sentiment n’en fut si vif qu’alors. Puis la religion défend plus de choses que l'honneur; en sorte que celui-ci ne peut être regardé comme un principe d’avancement de la morale.