‹ Œuvres complètes de Villon publiées avec une introduction et des notesChapitre 210 sur 270 · Si : donc · texte numérisé non relu

Si : donc

249. Te baigne : baigne-toi, — Es : contracté de en les : dans les. — Quves : les baiïignoires,

Des pièces en argot écrites par un grand poète sont une chose que l'histoire des Icttres n'aura offerte qu’une fois. Il a fallu pour la produire, l’extraordinaire rencontre du don de poésie et d’une existence de voleur. Comme compagnon de la Coquille, dont il fit certainement partie, Villon a su l’argot assez pour y rimer comme en français; et telle est la puissance de sa verve que cette langue d'origine infâme, effet d’un artifice fort plat, ne laisse pas de reluire entre ses mains.

S'exprimant comme un homme capable de l'entendre, Geoffroy Tory, venant à parler de l’argot, écrivait (en 1529) que « maître François Villon en son temps y avait été grandement ingénieux ». Les connaisseurs ne refusaient donc pas leurs suffrages à cette partie de l’œuvre. Aujourd’hui que la clef en est perdue, l’obscurité où elle plonge n'empêche pas quelques passages, que l’on parvient à déchiffrer, de faire sentir qu'ils avaient raison.

Jargon ou jobelin sont les noms qu'on donnait alors à l’argot. Le premier mot a passé dans la langue pour signifier l'incompréhensible. On verra dans l'avertissement qui suit, quelles ouvertures nous sont offertes sur celui-ci. Elles ne vont pas fort loiu. Parfois le sens de cinq ou six vers de suite, plus souvent d’un seul, de deux ou de trois se laisse entendre. Tels quels ces commencements font quand même espérer que moyennant quelques lumières nouvelles, l'obscurité de l'ouvrage cédera.

Déjà on y découvre des beautés poétiques, dont la plus sensible est l’entrain des débuts et la rapidité du mouvement :

Joncheurs jonchants en joncherie Rebignez bien où joncherez...

Coquillards arvant à Rueil, Menis vous chante que gardez, Que n'y laissez et corps et pel, Com fit Colin de l’Ecailler.

BALLADES EN JARGON 257 Quelques entrées en matière sont d’un plaisant comique :

Vous qui tenez vos terres et vos fiefs Da gentil roi Daviot appelé...

Quelques retrains, d’une sinistre horreur :

Par la poue du marieux.

Les sujets sont toujours les mêmes : fuir le guet, dépister ses agents, mentir à la justice, et pour s’y encourager, ne cesser d’avoir en mémoire la prison, la potence, l'horreur des corps pendus, le hâle de leur visage, la grimace de leur bouche, et plus sinistre encore, le coup bref du bourreau qui fait passer de vie à

trépas : £ Dont l’amboureux lui rompt le suc.

Les personnages sont les voleurs des différentes catégories,

coupe-bourse, pipeurs de dés, etc., les uns manchots, les autres essorillés, mis en cet état par la justice du temps. Au fond de la scène vont et viennent les archers, les gens de justice, « rouâtres et scaricles » dont un seul, Bérard, autrement inconnu, nous apparaît en nom et pour un rôle distinct.

Dans cet affreux tableau, que traverse un persiflage plus affreux encore, la mélancolie du poète n’a pas laissé de verser des vers touchants.

Prince planteur, dire verté vous veux.

Maint coquillard pour les dessus dits jeux Avant ses jours piteusement trépasse…

Et celui-ci, où se peint l'horreur de la prison : Gardez du jonc, ou l’on fait maint soupir.

Toutes les pièces sont des ballades. Des inégalités de rythme trouvées dans plusieurs vers, tiennent probablement à la corruption des sources. Aucune ne peut être datée. Seulement la troisième, qui mentionne la mort de Colin de Cayeux et de René de Montigny, est certainement d’après 1460. On remarquera dans la seconde pièce, des vers répétés de la première, par où s’accuse un même dessein, sans doute repris et soumis à Correction.

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