JUGEMENT DE THÉOPHILE GAUTIER SUR VILLON
Dans les Grotesques.
Villon est à peu près le seul entre tous les gothiques qui ait réellement des idées. Chez lui tout n’est pas sacrifié aux exigences d’une forme rendue difficile à plaisir; vous êtes débarrassé de ces éternelles descriptions du printemps qui fleurissent dans les ballades et les fabliaux; ce ne sont pas non plus des complaintes sur la cruauté de quelque belle dame, qui refuse d’octroyer le don d’amoureuse merci; c'est une poésie neuve, forte et naïve, une muse bonne fille, qui ne fait pas la petite bouche aux gros mots... Il a une couleur nette et franche, qui le distingue des autres
poètes.
Villon sait sa potence à fond, et le pendu dans tous ses aspects, profils et perspectives, lui est singulièrement familier. Colin de Cayeux et René de Montigny, ses camarades, avaient eu la maladresse de se laisser mourir longitudinalement, et lui-même ne pouvait s’attendre à trépasser en travers. Il me semble le voir tourner autour du gibet comme autour du centre où doit aboutir sa vie, et contempler piteusement ses bons amis faisant l’i grec et tirant la langue, le tout pour s’être allés ébattre à Rueil. Remarquez le mot. Quel euphémisme! ébattre. Que diable faisaient donc ces gens-là quand ils travaillaient sérieusement, puisqu'on les cravatait de chanvre seulement pour s'être amusés ?.. |
Gardez-vous tous de ce mau hâle Qui noircit les gens quand sont morts,
dit-il après une homélie admirable, qu’il adresse'à tous les débauchés. Faites attention, je vous prie, à cette expression : le mauvais hâle qui noircit les gens quand ils sont morts. Comme cela est profondément observé, etcomme l’auteur possède le sujet dont il parle! |
Villon est un poète égotiste. Il parle de lui, il se confesse avec une charmante naïveté, il fait des retours sur lui-même, il se complaît dans les souvenirs de sa jeunesse et.de son bon temps; il disserte sur la mort, sur la vertu, sur tout; car le pauvre écolier a trouvé sous Louis XI] la forme dégressive du Don Juan de Byron. Une digression mène à une autre, les legs ironiques se succèdent sans interruption : à celui-ci une ballade, à celui-là un rondeau, à cet autre une savate ou un plat à barbe; tout ce que la fantaisie