JUGEMENT DE THÉOPHILE GAUTIER
la plus flottante peut avoir de caprices, vous le trouverez dans les deux Testaments de Villon. Mais le côté par lequel les deux poètes jetés l’un en bas de l'échelle, l’autre en haut, se ressemblent-le plus, c’est le désenchantement amer de la vie, le coup d’œil morne et profond sur les choses du monde, le regret du passé, le sentiment du beau et du bon au fond de la dégradation apparente... Villon à cause de ses habitudes de vie ignoble, se plaint moins élégamment que le fashionable ami de Brummel; mais son cri de
douleur, pour n’être pas modulé avec autant d’art, n’en est pas moins vrai et déchirant. À
Villon, qui est mort de faim les trois quarts de sa vie, ne parle . de toute victuaille quelconque qu'avec un attendrissement et un ‘respect singulier. | __ Et pain ne voient qu'aux fenêtres.
Ce trait ne peut avoir été trouvé que par un homme qui a jeûné ‘plusieurs fois. Aussi tous les détails culinaires, et ils sont nombreux, sont-ils traités et caressés avec amour. Les nomenclatures gastronomiques abondent de tous côtés... |
Une chose plaisante, c’est la rancune qu’il conserve à Thibaud d’Aussigny, non pour l'avoir teru en prison et l’avoir voulu faire pendre, mais pour lui avoir fait boire de l’eau froide et manger du pain sec. d
Après la bouteille et la marmite, une des idées qui préoccupaient le plus Villon, c’est l’idée de la mort. Il ne tarit pas sur ce sujet, et ses réflexions sont toujours hautes et philosophiques, rendues avec une énergie et une précision surprenantes. Quelque dure qu’elle ait été pour lui, il tient à La vie, et s’écrie avec Mécène : Qu’importe, pourvu que je vive! |
Je ne connais rien de plus beau, dans aucun poète, que les Regrets de la belle Heaumière. La scène est admirablement posée. Trois ou quatre vieilles chassieuses et ridées sont assises sur leurs talons, sous le manteau d’une cheminée où monte la fumée d’un tas de chaume, car le bois est inconnu dans une pareille maison. L’heaumière, qui fut belle au temps de sa jeunesse, se lamente et regrette ce qui ne peut plus revenir; les autres vieilles acquiescent à ce qu'elle dit en branlant la tête... Le morceau montre combien la palette du poète est riche de tons : il est ‘impossible de peindre la jeunesse de couleurs plus jeunes et plus fraîches. Toute la première partie est d’un dessin fin-et bien observé, qui ferait honneur-à un peintre plus moderne : rien ne s'y ressent de la roideur gothique; cela est amoureusement fait, plein de charmants détails, dont je prie le lecteur d’excuser la
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naïveté, parfois la crudité. C’est un happe-bourse qui fait parler une fille de joie... La seconde partie, qui fait antithèse, n’est pas moins remarquable. Le poète déforme à plaisir la figure qu'il a créée 1...; de la charmante jeune fille il ne nous fait plus qu'un spectre, une vieille femme, une vraie chevaucheuse de balai.
La ballade de la Grosse Margot, il m'est impossible de la transcrire.. C'est grand dommage; jamais plus hardi tableau ne fut tracé par une main plus hardie; la touche est ferme, accentuée, le dessin franc et chaud : ni exagération ni fausse couleur, le mot sous la chose, c’est une traduction littérale; la hideur lascive ne peut être poussée plus loin; la nausée vous en vient; la pose de la grosse Margot, 8$es gestes, ses paroles sont profondément fille. Elle dit deux mots : l’un est un juron par la mort Jésus-Christ, l’autre une expression de tendresse ignoble... Dans le fond notre poète, la cruche à la main, qui se hâte de descendre à la cave, et tend du fromage et du pain aux nouveau-venus, tout prêt à les rosser s'ils ne veulent pas payer. Un Téniers du meilleur temps, que Mathurin”, le grand poète, n’a pas dédaigné, qu’il a restauré, retouché et encadré.
Une ressemblance de Villon avec Deburau, le type du peuple, qui n'aime pas entendre chanter les rossignols, c’est le mépris qu’il fait de la nature champêtre. Voici une ballade (les Contredits Franc-Gontier) où il explique tout au long cette antipathie… Il n'était assurément pas un grand partisan de l’idylle; mais sans lui assez de gothiques nous ont fait des descriptions champêtres. En revanche il nous initie à toute la vie intérieure du moyen âge; il nous fait connaître une foule de petits usages et de façons d’être. Un seul mot, une seule touche suffisent à Villon pour indiquer un personnage; il saisit le caractère distinctif avec une singulière sagacité ; un nom et une épithète, et voilà un homme reconstruit de toutes pièces.
Le legs que Villon fait à sa mère est plein de grâce et de poésie : c'est une ballade à la Vierge. Le linéament est simple et naïf, un peu sec comme toutes les choses primitives; les tons sont éclatants, sans crudité, quoique les demi-teintes manquent en quelques endroits. C’est de la vraie poésie catholique... Parmi toutes ses sœurs lés ballades, ou fantasques, ou libertines, ou ignobles, celle-ci s’'épanouit pure et blanche, comme un lys au cœur d’un bourbier, |
4. Même remarque de la part de Marot, en manchette du passage, dans son édition de Villon.