LIVRE TROISIÈME
« 4. Qu'il me livre tous les déserteurs qui ont passé à son service, et nommément Jean Patkul, et qu'il cesse toute procédure contre ceux qui de son service ont passé dans le mien. »
Il donna ce papier au comte Piper, le chargeant de négocier le reste avec les plénipotentiaires du roi Auguste. Ils furent épouvantés de la dureté de ces propositions. Ils mirent en usage le peu d'art qu'on peut employer quand on est sans pouvoir, pour tâcher de fléchir la rigueur du roi de Suède. Ils eurent plusieurs conférences avec le comte Piper. Ce ministre ne répondit autre chose à toutes leurs insinuations, sinon : « Telle est la volonté du roi mon maître; il ne change jamais ses résolutions. »
Tandis que cette paix se négociait sourdement en Saxe, la fortune sembla mettre le roi Auguste en état d'en obtenir une plus honorable, et de traiter avec son vainqueur sur un pied plus égal.
Le prince Menzikoff, généralissime des armées moscovites, vint avec trente mille hommes le trouver en Pologne dans le temps que non-seulement il ne souhaitait plus ses secours, mais que même il les craignait : il avait avec lui quelques troupes polonaises et saxonnes, qui faisaient en tout six mille hommes. Environné avec ce petit corps de l'armée du prince Menzikoff, Il avait tout à redouter en cas qu'on découvrît sa négociation. Il se voyait en même temps détrôné par son ennemi, et en danger d'être arrêté prisonnier par son allié. Dans cette circonstance délicate, l'armée se trouva en présence d'un des généraux suédois, nommé Meyerfeit, qui était à la tête de dix mille hommes à Galish, près du palatinat de Posnanie. Le prince Menzikofl* pressa le roi Auguste de donner bataille. Le roi, très-embarrassé, différa sous divers prétextes : car, quoique les ennemis fussent trois fois moins forts que lui , il y avait quatre mille Suédois dans l'armée de Meyerfeit, et c'en était assez pour rendre l'événement douteux. Donner bataille aux Suédois pendant les négociations, et la perdre, c'était creuser l'abîme où il était; il prit le parti d'envoyer un homme de confiance au général ennemi pour lui donner part du secret de la paix, et l'avertir de se retirer; mais cet avis eut un effet tout contraire à ce qu'il en attendait. Le général Meyerfeit crut qu'on lui tendait un piège pour l'intimider, et sur cela seul il se résolut à risquer le combat.
Les Russes vainquirentcejour-là les Suédoisen bataille rangée pour la première fois. Cette victoire, que le roi Auguste remporta presque malgré lui, fut complète : il entra triomphant, au milieu de sa mauvaise fortune, dans Varsovie, autrefois sa capitale, ville
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alors démantelée et ruinée, prèle à recevoir le Tainqueur, quel qu'il fût, et à reconnaître le plus fort pour son roi. Il fut tenté de saisir ce moment de prospérité et d'aller attaquer en Saxe le roi de Suéde avec l'année moscovite. Mais ayant réfléchi que Charles XII était à la télé d'une armée suédoise jusqu'alors invincible; que les Russes l'abandonneraient au premier bruit de son traité commencé; que la Saxe, son pays héréditaire, déjà épuisée d'argent et d'hommes, serait ravagée également par les Suédois et par les Moscovites; que l'empire, occupé de la guerre contre la France, ne pouvait te secourir; qu'il demeurerait sans États.-sans aident, sans amis : il conçut qu'il fallait fléchir sous la loi qu'imposait le roi de Suède. Cette loi ne devint que plus dure quand Charles eut appris que le roi Auguste avait attaqué ses troupes pendant la négocia tiou. Sa colère et le plaisir d'humilier davantage un ennemi qui venait de le vaincre le rendirent plus inflexible sur tous les articles du traité. Ainsi la victoire du roi Auguste ne servit qu'à rendre sa situation plus malheureuse; ce qui peut-être n'était jamais arrivé qu'à lui.
II venait de faire chanter le Te Deum dans Varsovie, lorsque Fingsten, l'un de ses plénipotentiaires, arriva de Sase avec ce traité de paix qui lui Atait la couronne. Auguste hésita , mais il signa, et partit pour la Saie dans la vaine espérance que sa présence pourrait fléchir le roi de Suède, et que son ennemi se souviendrait peut-être des anciennes aUiances de leurs maisons, et du sang qui les unissait.
Ces deux princes se virent, pour la première fois, dans un lieu nommé Gutersdorf, au quartier du comte Piper, sans aucune cérémonie. Charles XII était eu grosses bottes, ayant pour cravate un talTetas noir qui lui serrait le cou : son habit était, comme à l'ordinaire, d'un gros drap bleu, avecdes boutons de cuivre doré. Il portait au côté une longue épée qui lui avait servi k la bataille de Narva, et sur le pommeau de laquelle il s'appuyait souvent, La conversation ne roula que sur ses grosses bottes. Charles XII dit au roi Auguste qu'il ne les avait quittées depuis six ans que pour se coucher. Ces bagatelles furent le seul entretien de deux rois dont l'un Atait une couronne à l'autre. Auguste surtout pariait avec un air de complaisance et de satisfaction que les princes et les hommes accoutumés aux grandes affaires savent prendre au milieu des mortiflcalious les plus cruelles. Les deux rois dînèrent deux fois ensemble. Charles XII afi'ecta toujours de donner la droite au roi Auguste ; mais bien loin de rien relâcher de s demandes, il en Ht encore de plus dures. C'était déjà 1
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