‹ Œuvres complètes de VoltaireChapitre 158 sur 420 · LIVRE TIlOISiÈME. S · texte numérisé non relu

LIVRE TIlOISiÈME. S

qa'un souverain fût forcé à livrer un général d'armée, un ministre public : c'était un grand abaissement d'être obligé d'envoyer à son successeur Stanislas les pierreries et les archives de la couronne; mais ce fut le comble à cet afiaissemeut d'être réduit enûo à féliciter de son aTénement au trône celui qui allait s'y asseoir à sa place. Charles exigea une lettre d'Auguste à Stanislas : le roi détrôné se le ût dire plus d'une fois; mais Charles voulait cette lettre, et il fallait l'écrire. La voici telle que je l'ai vue depuis peu, copiée fidèlement sur l'original que le roi Stanislas garde encore^ :

« Monsieur et frère ,

u Nous avions jugé qu'il n'était pas nécessaire d'entrer dans nn commerce particulier de. lettres avec Votre Majesté ; cependant , pour faire plaisir k Sa Ma}csté suédoise, et afin qu'on ne nous impute pas que nous faisons difûcultë de satisfaire à son désir, nous vous félicitons par celle-ci de votre avènement à la couronne, et vous souhaitons que vous trouviez dans votre patrie des sujets plus fidèles que ceux que nous y avons laissés. Tout le monde nous fera la justice de croire que nous n'avons été payés que d'ingratitude pour tous nos bienfaits, et que la plupart de nos sujets ne se sont appliqués qu'à avancer notre ruine. Nous souhaitons que vous ne soyez pas exposé à de pareils malheurs, vous remettant à la protection de Dieu.

. A Dresde, le 8 avril nOT,

« Votre frère et voisin ,

H AUGUSTE , flof. »

Il fallut qu'Auguste ordonnât lui-même à tons ses officiers de magistrature de ne plus le qualifier de roi de Pologne, et qu'il fit elTacer des prières publiques ce titre auquel il renonçait. 11 eut moins de peine à élargir les Sobieski : ces princes, au sortir de leur prison, refusèrent de le voir; mais le sacrifice de Patkul fut ce qui dut lui coûter davantage. D'un côté, leczarle redemandait hautement comme son ambassadeur; de l'autre, le roi de Suède exigeait, en m^enaçant, qu'on le lui livrât. Patkul était alors enfermé dans le château de Kouoigstein en Saxe. Le roi Auguste crut

1. Ces derniers mots Turent ajoutes parce que la première version ( Ittra, dODDée pw Voltaire, avait été trouvée Tiusse par Nordlierg.

pouvoir satisfaire Charles XII et son honneur en même temps. Il envoya des gardes pour livrer ce malheureux aux troupes suédoises ; mais auparavant il envoya au gouverneur de Koênigstein un ordre secret de laisser écïiapper son prisonnier. La mauvaise fortune de Patkul remporta sur le soin qu'on prenait de le sauver. Le gouverneur, sachant que Patkul était très-riche, voulut lui faire acheter sa liberté. Le prisonnier, comptant encore sur le droit des gens et informé des intentions du roi Auguste, refusa de payer ce qu'il pensait devoir obtenir pour rien. Pendant cet intervalle les gardes commandés pour saisir le prisonnier arrivèrent, et le livrèrent immédiatement à quatre capitaines suédois, qui l'emmenèrent d'abord au quartier général d'Alt-Rantstadt, où il demeura trois mois attaché à un poteau avec une grosse chaîne de fer. De là il fut conduit à Casimir.

Charles XII, oubliant que Patkul était ambassadeur du czar, et se souvenant seulement qu'il était né son sujet, ordonna au conseil de guerre de le juger avec la dernière rigueur. Il fut condamné à être rompu vif, et à être mis en quartiers. Un chapelain vint lui annoncer qu'il fallait mourir, sans lui apprendre le genre du supplice. Alors cet homme, qui avait bravé la mort dans tant de batailles, se trouvant seul avec un prêtre, et son courage n'étant plus soutenu par la gloire ni par la colère, sources de l'intrépidité des hommes, répandit amèrement des larmes dans le sein du chapelain. Il était ûancé avec une dame saxonne nommée M™* d'Einsiedel, qui avait de la naissance, du mérite et de la beauté, et qu'il avait compté d'épouser à peu près dans le temps même qu'on le livra au supplice. Il recommanda au chapelain d'aller la trouver pour la consoler, et de l'assurer qu'il mourait plein de tendresse pour elle. Quand on l'eut conduit au lieu du supplice, et qu'il vit les roues et les pieux dressés, il tomba dans des convulsions de frayeur, et se rejeta dans les bras du ministre, qui l'embrassa en le couvrant de son manteau et en pleurant. Alors un officier suédois lut à haute voix un papier dans lequel étaient ces paroles :

« On fait savoir que l'ordre très-exprès de Sa Majesté, notre seigneur très-clément, est que cet homme, qui est traître à la patrie, soit roué et écartelé pour réparation de ses crimes, et pour l'exemple des autres. Que chacun se donne de garde de la trahison, et serve son roi fidèlement. » A ces mots de prince trèsclément : « Quelle clémence ! » dit Patkul ; et à ceux de traître à la patrie : « Hélas I dit-il, je l'ai trop bien servie.» Il reçut seize coups, et souffrit le supplice le plus long et le plus affreux qu'on puisse

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