Lettre à M™« de Florian, !«' février 176i
372 AVERTISSEMENT
grandeurs que les aspects sauvages, les côtés féroces même du fondateur de la puissance moscovite, il défend le plus qu'il peut son indépendance; il fait entendre à son correspondant que, dans l'iniérêt môme de son héros, il faut que Thistorien ne compromelte ni ne discrédite son carac ère et son autorité par de maladroites et stériles condescendances, et que des faits authentiques sont les seuls éloges sérieux et durables, a Ce sont les grandes actions, dit-il, qui louent les grands l ommes ^. »
On sait le jugement de Diderot sur cet ouvrage : il écrit à M"« Volland, le 20 octobre 1760 :
a Dcjmilaville m'a envoyé l'histoire du czar, et je Tai lue. Elle est divisée en trois parties : une préface sur la manière d'écrire l'hisfoire en génénil, une description de la Russie , et l'Iiistoire du czar d puis sa naissance juiiqu'à la défaite de Charles Xd à la journée de Pultava. (C'est la première partie.)
a La préface est légère. C'est le ton de la facilité. Ce morceau figurerait assez bien parmi les mélanges de littérature de Tauieur. On y avanre, sur la fin, qu^ii ne faut point écrire la vie domestique des grands hommes. Cet étrange paradoxe est appuyé de raisons que l'honni^leté rend spécieuses; mais c^est une fausseté, uu ii.on ami Plutarque et un sot. Il y a da' s ce premier mo'ceau un mot qui me platt, c'est que, s'il n'y avait eu qu'une bataille donnée, on saurait les noms de tous chux qui y ont assisté, et que leur généalogie passerait à la postérité la plus reculée. Qu'est-ce qui montre mieux que l'évidence de celte pensée combien c'est une étrange chose que des hommes attroupés qui se rendent dans un môme lieu pour s'entr'égorgpr?...
« La description de la Russie est commune; on y étale par-ci par-là des prétentions à la connais-ance de l'histoire naturelle...
a Quant à l'histoiie du czar, on la lit avec plaisir; mai?; si l'on se demandait à la fin : Quel grand tableau ai-je vu? quelle réflexion profonde me reste~t-il? on ne saurait que se répondre. L'écrivain de la France ne s'est peut-être pas élevé au niveau • u législateur de la Russie, (.epentant si toutes les gazettes étaient faites comme cela, je n'en voudrais perdre aucune.
<r 11 y a un très-beau chapitre dos cruautés' de la princ* &<e Sophie. On ne voit pas ^ans émotion le jeune Pierre, âj^é de douze à treize ans, tenant une Vierge entre ses mains, conduit par ses sœurs en i leurs à une multitude de soldats féroces qui le demandent à g'ands cris pour l'égorger, et qui viennent de cuu^er la tête, les pieds et les mains à son frère. <*.ela me rappelle certains morceaux de Tacite, tels que la consternation de Home lorsqu'on y apprit la mort de Britannicus, et la douleur du peuple lorsqu'on y apporta les cendres d« ce prince. »
Ce jugement peut s'appliquer à la seconde partie de l'ouvrage aussi bien
qu'à la première; il en faut surtout retenir ce mot: « Si toutes les gazettes
étaient faites comme cela, je n'en voudrais perdre aucune. » C'est l'avis de
tous les lecteurs.