‹ Œuvres complètes de VoltaireChapitre 247 sur 420 · S III · texte numérisé non relu

S III

On ne s'est point fatigué, dans cette Histoire de Pierre le Grand, à rechercher vainement l'origine de la plupart des peuples qui composent l'empire immense de Russie, depuis le Kamtschatka jusqu'à la mer Baltique. C'est une étrange entreprise de vouloir prouver par des pièces authentiques que les Huns vinrent autrefois du nord de la Chine en Sibérie, et que les Chinois eux-mêmes sont une colonie d'Égyptiens. Je sais que des philosophes d'un grand mérite* ont cru voir quelque conformité entre ces peuples; mais on a trop abusé de leurs doutes ; on a voulu convertir en certitude leurs conjectures ^

Voici, par exemple, comme on s'y prend aujourd'hui pour prouver que les Égyptiens sont les pères des Chinois. Un ancien a conté que l'Égyptien Sésostris alla jusqu'au Gange : or, s'il alla vers le Gange, il put aller à la Chine, qui est très-loin du Gange, donc il y alla ; or la Chine alors n'était point peuplée, il est donc clair que Sésostris la peupla. Les Égyptiens, dans leurs fêtes, allumaient des chandelles ; les Chinois ont des lanternes, donc on ne peut douter que les Chinois ne soient une colonie d'Egypte. De plus,

1. Le Siècle dft Louis XIV avait paru depuis huit ans (1751).

2. Malraii (1678-1771), physicien, mathématicien, littérateur et ami de Voltaire, auteur des Lettres au P. Parennin, Voyez la Correspondance^ 9 août 1760.

3. Ceci est contre de Guignes v.t721-1800), auteur d*un Mémoire dans lequel on prouve que les Chinois sont une colonie égyptienne (1759). « J*ai été obligé ea conscience, écrit Voltaire à Mairan, le 9 auguste 1760, de me moquer de lui, sans le nommer pourtant, dans la Préface de VHistoire de Pierre l*r. On imprimait cette histoire Pannée passée, lorsqu'on m^envoya cette plaisanterie de M. de Guignes. Je vous avoue que J*éclatai de rire... »

les Égyptiens ont ud grand fleuve; les Chinois en ont un. Enfin il est évident que les premiers rois de la Chine ont porté les noms des anciens rois d'Egypte : car dans le nom de la famille Yu, on peut trouver les caractères qui, arrangés d'une autre façon, forment le mot Menés. Il est donc incontestable que l'empereur Yu prit son nom de Menés, roi d'Egypte, et l'empereur Ki est évidemment le roi Aïoës en changeant A en a et i en toës.

Mais si un savant de Tobolsk ou de Pékin avait lu quelqu'un de nos livres, il pourrait prouver bien plus démonstrativement que nous venons des Troyens. Voici comme il pourrait s'y prendre, et comme il étonnerait son pays par ses profondes recherches. Les livres les plus anciens, dirait-il, et les plus respectés dans le petit pays d'Occident nommé France, sont les romans ; ils étaient écrits dans une langue pure, dérivée des anciens Romains, qui n'ont jamais menti : or plus de vingt de ces livres authentiques déposent que Francus, fondateur de la monarchie des Francs, était fils d'Hector; le nom d'Hector s'est toujours conservé depuis dans la nation, et, même dans ce siècle, un de ses plus grands généraux s'appelait Hector de Villars.

Les nations voisines ont reconnu si unanimement cette vérité que l'Arioste, un des plus savants Italiens, avoue, dans son Roland, que les chevaliers de Charlemagne combattaient pour avoir le casque d'Hector. Enfin une preuve sans réplique, c'est que les anciens Francs, pour perpétuer la mémoire des Troyens leurs pères, bâtirent une nouvelle ville de Troyes en Champagne ; et ces nouveaux Troyens ont toujours conservé une si grande aversion pour les Grecs leurs ennemis qu'il n'y a pas aujourd'hui quatre de ces Champenois qui veuillent apprendre le grec. Ils n'ont même jamais voulu recevoir de jésuites chez eux ; et c'est probablement parce qu'ils avaient entendu dire que quelques jésuites expliquaient autrefois Homère aux jeunes lettrés.

Il est certain que de tels raisonnements feraient un grand effet à Pékin et à Tobolsk ; mais aussi un autre savant renverserait cet édifice en prouvant que les Parisiens descendent des Grecs : car, dirait-il, le premier président d'un tribunal de Paris s'appelait Achille de Harlai. Achille vient certainement de l'Achille grec, et Harlai vient d'Aristos, en changeant istos en lai. Les Champs-Elysées , qui sont encore à la porte de la ville, et le mont Olympe , qu'on voit encore près de Mézières, sont des monuments contre lesquels l'incrédulité la plus déterminée ne peut tenir. D'ailleurs toutes les coutumes d'Athènes sont conservées dans Paris ; on y juge les tragédies et les comédies avec autant de légèreté qu'elles

Tétaient par les Athéniens; on y couronne les généraux des armées sur les théâtres comme dans Athènes ; et en dernier lieu * le maréchal de Saxe reçut publiquement des mains d'une actrice une couronne qu'on ne lui aurait pas donnée dans la cathédrale. Les Parisiens ont des académies qui Tiennent de celles d'Athènes, une église, une liturgie, des paroisses, des diocèses, toutes inventions grecques, tous mots tirés du grec; les maladies des Parisiens sont grecques, apaplexie, phthisie,péripneumonie, cachexie, dyssenterie, jalousie, etc.

Il faut avouer que ce sentiment balancerait beaucoup Tautorité du savant personnage qui a démontré tout à l'heure que nous sommes une colonie troyenne. Ces deux opinions seraient encore combattues par d'autres profonds antiquaires ; les uns feraient voir que nous sommes Égyptiens, attendu que le culte d'Isis fut établi au village d'Issy, sur le chemin de Paris à Versailles. D'autres prouveraient que nous sommes des Arabes, comme le témoignent le mot d^almanach, à^alambic, d^algèbre, d'amiral. Les savants chinois et sibériens seraient très-embarrassés à décider, et nous laisseraient enfin pour ce que nous sommes.

Il paraît qu'il faut s'en tenir à cette incertitude sur l'origine de toutes les nations. Il en est des peuples comme des familles : plusieurs barons allemands se font descendre en droite ligne d'Arminius; on composa pour Mahomet une généalogie par laquelle il venait d'Abraham et d'Agar.

Ainsi la maison des anciens czars de Russie venait du roi de Hongrie Bêla; ce Bêla, d'Attila; Attila, de Turck, père des Huns, et Turck était fils de Japhet. Son frère Russ avait fondé le trône de Russie; un autre frère, nommé Camari, établit sa puissance vers le Volga.

Tous ces fils de Japhet étaient, comme chacun sait, les petitsfils de Noé, inconnu à toute la terre, excepté à un petit peuple très-longtemps inconnu lui-même. Les trois enfants de ce Noé allèrent vite s'établir à mille lieues les uns des autres, de peur de se donner des secours, et firent probablement avec leurs sœurs des millions d'habitants en très-peu d'années.

Plusieurs graves personnages ont suivi exactement ces filiations avec la même sagacité qu'ils ont découvert comment les Japonais

1. Voltair3 écrivait cela en 1750 : c'était en 1745, après la bataille de Fonteno);, que le maréchal de Sa?(e, de retour à Paris, assistant dans les balcons de TOpéra à une représentation d*Armide, s*étalt vu présenter une couronne de laurier par M}^* de Metz, qui faisait le rôle de la Gloire.

avaient peuplé le Pérou. L'histoire a été longtemps écrite dans ce goût, qui n'est pas celui du président de Thou et de Rapin de Thoiras.

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