VIII
Il y a un article important qui peut intéresser la dignité des
1. Ce qui forme aujourd*hui le paragraphe viii est une partie de ce qui formait, en 1763, la préface Au lecteur^ de la seconde partie. Voici ce qui précédait le passage conservé :
« L*empire de Russie est devenu de notre temps si considérable pour TEurope que Pierre, son vrai fondateur, en est encore plus intéressant. C*est lui qui a donné au Nord une nouvelle face; et, après lui, sa nation a été sur le point de changer le sort de l'Allemagne, et son influence s*eftt étendue sur la France et sur PEspagne, malgré Timmense distance des lieux, [/établissement de cet empire esit peut-être la plus grande époque pour PËurope, après la découverte do nouveau monde. C'est uniquement ce qui engage Tauteur de la première partie de VHistoire de Pierre te Grand à donner la seconde.
« 11 y a quelques fautes dans plusieurs exemplaires du premier tome, dont on doit avertir le lecteur.
« Page 26, Russie rouge, lisez : avec une partie de la Russie rouge. Au reste, il est bon d'apprendre aux critiques mal instruits que la Volhinie, la Podolie, et quelques contrées voisines, ont été appelées Russie rouge par tous les géographes.
« On peut laisser au pays d'Orembourg l'épithète de petit, parce qu'en effet ce gouvernement est petit en comparaison de la Sibérie à laquelle il touche. On peut substituer une peau d*ours à la peau de mouton que plusieurs voyageurs prétendent être adorée par les Ostiaks. bi ces bonnes gens rendent un culte à ce qui leur est utile, une fourrure d'ours est encore plus adorable qu'une peau de mouton, et il faut avoir une peau d*àne pour s'appesantir sur ces bagatelles.
« Que les barques construites par le czar Pierre l" aient été appelées ou non demi-galères; que Pierre ait logé d'abord dans une maison de bois ou dans une maison de briques, cela est, je crois, fort indifférent.
« Il y a des choses moins indignes des yeux d'un lecteur sage. \\ est dit, par exemple, au premier volume, que les peuples do Kamtscbatka sont sans religion. Des mémoires récents, etc. »
Voyes les sept alinéas du chapitre i*' que j'indique comme ajoutés en 1763, et fondus dans le texte en 1768; après quoi l'auteur reprenait :
« Au reste, il est bon d'avertir que l'illustre géographe Delisle appeUe ce paya
couronnes. Oléarius, qui accompagnait, en 1634 S des envoyés de Holstein en Russie et en Perse, rapporte, au livre troisième de son histoire, que le czar Ivan Basiiovitz avait relégué en Sibérie un ambassadeur de l'empereur : c'est un fait dont aucun autre historien, que je sache, n'a jamais parlé ; il n'est pas vraisemblable que l'empereur eût souffert une violation du droit des gens si extraordinaire et si outrageante.
Le même Oléarius dit dans un autre endroit : « Nous partîmes le 1 3 février, de compagnie avec un certain ambassadeur de France, qui s'appelait Charles de Talleyrand, prince de Chalais, etc. Louis l'avait envoyé avec Jacques Roussel eu ambassade en Turquie et en Moscovie; mais son collègue lui rendit de si mauvais offices auprès du patriarche que le grand-duc le relégua en Sibérie. »
Au livre troisième, il dit que cet ambassadeur, prince de Ghalais, et le nommé Roussel, son collègue, qui était marchand, étaient envoyés de Henri IV -. Il est assez probable que Henri IV, mort en 1610, n'envoya point d'ambassade en Moscovie en 1634. Si Louis XIII avait fait partir pour ambassadeur un homme d'une maison aussi illustre que celle de Talleyrand, il ne lui eût point donné un marchand pour collègue ; l'Europe aurait été informée de cette ambassade, et l'outrage singulier fait au roi de France eût fait encore plus de bruit.
Kamshat. Nous retranchons d'ordinaire les ka et les koy qui sont à la fin des noms russes ; et c*est ainsi qu*en usent les Italiens.
« Il y a un article plus important qui peut intéresser, etc. »
Cest dès 1768 que ce qui forme aujourd'hui le paragraphe viii a été mis à la ■suite de la préface de 1750. (B.)
i. Le prince A. Labanoff, dans sa Lettre à M, le rédacteur du Globe^ 1827, in-8o, dit qu'il faut lire 1635, et que 1634 est une faute d'impression. La faute de Voltaire vient de ce que la date de 1631 se trouve dans une phrase d'Oléarius, qui précède celle où il est question du marquis d'ExideuiL (B.)
2. L*ouvrage allemand d'Oléarius, intitulé Nouvelle Helation d*un voyage en Moscovie et en Perse, a eu plusieurs éditions; la traduction française, par A. de Vicquefort, a été aussi imprimée plusieurs fois. L'édition de 1727 est celle qu'a consultée Voltaire. Car c'est dans cette édition, page 207, qu*on nomme Henri IV le roi de France au nom duquel on suppose la mission de Talleyrand. M. le prince A. Labanoff dit qu'Oléarius parle simplement du roi de France (sans le nommer). L'édition de 1656, de la traduction française d'Oléarius, porte : le roi défunt, expression qui désigne évidemment Louis XIII, qui d'ailleurs ost nommé en toutes lettres dans le passage d'Oléarius que vient de transcrire Voltaire. Charles de Talleyrand avait été envoyé en Russie par Bethlem-Gabor, prince de Transylvanie ; ' c'est ce qu'explique le prince Labanoff dans un Post-scriptum de sa Lettre à M, le rédacteur du Globe, post-scriptum qui contient une lettre de Louis XIII, du 3 mars 1645, par laquelle le monarque français demande au czar la liberté de Talleyrand. Cette lettre de Louis XIII avait été publiée, dès 1782, par G.-F. MuUer, comme je l'ai dit dans mon Avertissement. ( B.)
Ayant contesté ce fait incroyable, et voyant que la fable d'Oléarias avait pris quelque crédit, je me suis cru obligé de demander des éclaircissements au dépôt des affaires étrangères en France. Voici ce qui a donné lieu à la méprise d'Oléarius. .
Il y eut en effet un homme de la maison de Talleyrand qui, ayant la passion des voyages, alla jusqu'en Turquie, sans en parler à sa famille et sans demander de lettres de recomman-r dation. Il rencontra un marchand hollandais, nommé Roussel > député d'une compagnie de négoce, et qui n'était pas sans liaison avec le ministère de France. Le marquis de Talleyrand se joignit avec lui pour aller voir la Perse, et, s'étant brouillé en chemin avec son compagnon de voyage, Roussel le calomnia auprès du patriarche de Moscou : on l'envoya en effet en Sibérie ; il trouva le moyen d'avertir sa famille, et au bout de trois ans, le secrétaire d'État, M. Desnoyers, obtint sa liberté de la cour de Moscou.
Voilà le fait mis au jour : il n'est digne d'entrer dans l'histoire qu'autant qu'il met en garde contre la prodigieuse quantité d'anecdotes de cette espèce, rapportées par les voyageurs *.
Il y a des erreurs historiques ; il y a des mensonges historiques. Ce que rapporte Oléarius n'est qu'une erreur ; mais quand on dit qu'un czar ' lit clouer le chapeau d'un ambassadeur sur sa tête, c'est un mensonge. Qu'on se trompe sur le nombre et la force des vaisseaux d'une armée navale, qu'on donne à une contrée plus ou moins d'étendue, ce n'est qu'une erreur, et une erreur très-pardonnable. Ceux qui répètent les anciennes fables, dans lesquelles l'origine de toutes les nations est enveloppée, peuvent être accusés d'une faiblesse commune à tous les auteurs de l'antiquité ; ce n'est pas là mentir, ce n'est proprement que transcrire des contes.
L'inadvertance nous rend encore sujets à bien des fautes, qu'on ne peut appeler mensonges. Si dans la nouvelle géographie d'Hubner® on trouve que les bornes de l'Europe sont à l'endroit où le fleuve Oby se jette dans la mer Noire, et que l'Europe a trente millions d'habitants, voilà des inattentions que tout lecteur
i. « Voltaire ayant ainsi prouvé l'invraisemblance du fait rapporté par Oléarius, on n*y songea plus pendant longtemps ( dit M. le prince A. LabanofT dans sa Lettre déjà citée); Levesque est même le seul qui en ait parlé depuis en 1796, dans un mémoire qu'il lut à Tlnstitut sur les anciennes relations de la France avec la» Russie. Il voulut combattre l'opinion de Voltaire, et rétablir le fait supposé; mais il échoua entièrement, et cette fable retomba dans l'oubli comme elle le méritait. »
2. C'est au czar Ivan Basilovitz qu'on attribue cette cruauté; voyez, dans la. Correspondance^ la lettre à Schouvaloff, du 11 juin 1761. (B.)
3. Sa Géographie universelle avait été traduite en français en 1759. (G. A.)
instruit rectifie. Cette géographie vous présente souvent des villes grandes, fortifiées, peuplées, qui ne sont plus que des bourgs presque déserts : il est aisé alors de s'apercevoir que le temps a tout changé ; Tauteur a consulté des anciens, et ce qui était vrai de leur temps ne l'est plus aujourd'hui.
On se trompe encore en tirant des inductions. Pierre le Grand abolit le patriarcat. Hubner ajoute qu'il se déclara patriarche luimême. Des anecdotes prétendues de Russie vont plus loin, et disent qu'il officia pontificalement ; ainsi d'un fait avéré on tire des conclusions erronées, ce qui n'est que trop commun.
Ce que j'ai appelé mensonge historique est plus commun encore ; c'est ce que la flatterie, la satire, ou l'amour insensé du merveilleux, font inventer. L'historien qui, pourplaireàunefamille puissante, loue un tyran est un lâche, celui qui veut flétrir la mémoire d'un bon prince est un monstre, et le romancier qui donne ses imaginations pour la vérité est méprisé. Tel qui autrefois faisait respecter des fables par des nations entières ne serait pas lu aujourd'hui des derniers des hommes.
Il y a des critiques plus menteurs encore, qui altèrent des passages, ou qui ne les entendent pas ; qui, inspirés par l'envie, écrivent avec ignorance contre des ouvrages utiles : ce sont les serpents qui rongent la lime, il faut les laisser faire.
HISTOIRE
DE