AVANT-PROPOS
Dans les premières années du siècle où nous sommes, le vulgaire ne. connaissait dans le Nord de héros que Charles XII. Sa valeur personnelle, qui tenait beaucoup plus d'un soldat que d'un roi, l'éclat de ses victoires et môme de ses malheurs, frappaient tous les yeux qui voient aisément ces grands événements, et qui ne voient pas les travaux longs et utiles. Les étrangers doutaient même alors que les entreprises du czar Pierre I^ pussent se soutenir ; elles ont subsisté, et se sont perfectionnées ^ sous les impératrices Anne et Elisabeth, mais surtout sous Catherine II, qui a porté si loin la gloire de la Russie. Cet empire est aujourd'hui compté parmi les plus florissants États, et Pierre est dans le rang des plus grands législateurs. Quoique ses entreprises n'eussent pas besoin de succès aux yeux des sages, ses succès ont affermi pour jamais sa gloire. On juge aujourd'hui que Charles XII méritait
1. L*édition de 1759 porte: « Se sont perfectionnées surtout sous rimpératrice Elisabeth, sa fille. Cet empire, etc. » Dans Tédition in-4<* de 1708, il y a : « Elisabeth, sa fille, et encore plus sous Catherine Seconde. Cet empire, etc. » La version actuelle est de 1775. (B.)
d'être le premier soldat de Pierre le Grand *. L'un n'a laissé que des ruines, l'autre est un fondateur en tout genre. J'osai porter à peu près ce jugement, il y a trente années*, lorsque j'écrivis l'histoire de Charles. Les Mémoires qu'on me fournit aujourd'hui sur la Russie' me mettent en état de faire connaître cet empire, dont les peuples sont si anciens et chez qui les lois, les mœurs et les arts sont d'une création nouvelle. L'histoire de Charles XII était amusante, celle de Pierre P' est instructive.
DKSCïll PTION DE LA RLSSIE.
L'empire de Russie est le plus vaste de notre hémisphère ; il s'étend d'occident en orient l'espace de plus de deux mille lieues communes de France, et il a plus de huit cents lieues du sud au nord dans sa plus grande largeur. Il confine à la Pologne et à la mer Glaciale ; il touche à la Suède et à la Chine. Sa longueur, de l'île deDago, à l'occident de la Livonie, jusqu'à ses bornes les plus orientales, comprend près de cent soixante et dix degrés ; de sorte que quand on a midi à l'occident on a près de minuit à l'orient de l'empire. Sa largeur est de trois mille six cents verstes du sud au nord, ce qui faithuitcenlcinquante de nos lieues communes^
Nous connaissions si peu les limites de ce pays dans le siècle passé que, lorsque en 1689 nous apprîmes que les Chinois et les Russes étaient en guerre, et que l'empereur Cam-hi' d'un côté, et de l'autre les czars Ivan et Pierre, envoyaient, pour terminer leurs dif-
1. Montesquieu avait dit {Esprit des lois, livre X, chapitre xiii), en parlant de Charles XII : « Il n*était point Alexandre, mais il aurait été le meilleur soldat d'Alexandre. »
2. Dès 1731 Voltaire avait écrit que Pierre I'^*' était beaucoup plus grand homme que Charles XII. Voyez page 132.
3. Voyez les lettres de Voltaire à Schouvaloflf {Correspondance, années 1757 et 1758).
4. L'Encyclopédie fait le verste de 547 toises, et en compte 104 pour un degré de latitude; d'autres le font de 545 toises, et en donnent 104 1/2 au même degré. {Note de Decroix.)
5. Voyez ci-après, chapitre vu de la première partie. Le nom de Cam-hi est quelquefois écrit Kang-hi et Kang-ki. ( B.)
férends, une ambassade à trois cents lieues de Pékin, sur les limites des deux empires, nous traitâmes d'abord cet événement de fable.
Ce qui est compris aujourd'hui sous le nom de Russie, ou des Russies, est plus vaste que tout le reste de TEurope, et que ne le fut jamais Tempire romain, ni celui de Darius conquis par Alexandre : car il contient plus de onze cent mille de lieues carrées. L'empire romain et celui d'Alexandre n'en contenaient chacun qu'environ cinq cent cinquante mille, et il n'y a pas un royaume en Europe qui soit la douzième partie de l'empire romain. Pour rendre la Russie aussi peuplée, aussi abondante, aussi couverte de villes que nos pays méridionaux, il faudra encore des siècles et des czars tels que Pierre le Grand.
Un ambassadeur anglais qui résidait, en 1733, à Pétersbourg, et qui avait été à Madrid, dit, dans sa relation manuscrite, que dans l'Espagne, qui est le royaume de l'Europe le moins peuplé, on peut compter quarante personnes par chaque mille carré, et que dans la Russie on n'en peut compter que cinq; nous verrons au chapitre second si ce ministre ne s'est pas abusé. IlestditdanslaZ)m)a,faussementattribuée au maréchal de Vauban S qu'en France chaque mille carré contient à peu près deux cents habitants l'un portant l'autre. Ces évaluations ne sont jamais exactes, mais elles servent à montrer l'énorme différence de la population d'un pays à celle d'un autre.
Je remarquerai ici que de Pétersbourg à Pékin on trouverait à peine une grande montagne dans la route que les caravanes pourraient prendre par la Tartarie indépendante, en passant par les plaines des Calmoucks et par le grand désert de Cobi ; et il est à remarquer que d'Archangel à Pétersbourg, et de Pétersbourg aux extrémités de la France septentrionale, en passant par Dantzick, Hambourg, Amsterdam, on ne voit pas seulement une colline un peu haute. Cette observation peut faire douter de la vérité du système dans lequel on veut que les montagnes n'aient été formées que par le roulement des flots de la mer, en supposant que tout ce qui est terre aujourd'hui a été mer très-longtemps. Mais comment les flots, qui dans cette supposition ont formé les Alpes, les Pyrénées, et le TauruSj n'auraient-ils pas formé aussi quelque coteau élevé de la Normandie à la Chine dans un espace tortueux de trois mille lieues? La géographie ainsi considérée pourrait prêter des lumières à la physique, ou du moins donner des doutes.
i. Nous avons déjà dit (tome XIV, page 141, note 2) que là Dtnte royale est bien de Vauban.
Nous appelions autrefois la Russie du nom de Moscovie, parce que la ville de Moscou, capitale de cet empire, était la résidence des grands-ducs de Russie ; aujourd'hui l'ancien nom de Russie a prévalu.
Je ne dois point rechercher ici pourquoi on a nommé les contrées depuis Smolensko jusqu'au delà de Moscou la Russie blanche, et pourquoi Hubner la nomme noire, ni pour quelle raison la Kiovie doit être la Russie rouge.
Il se peut encore que Madiès le Scythe, qui fit une irruption en Asie près de sept siècles avant notre ère , ait porté ses armes dans ces régions, comme ont fait depuis Gengis et Tamerlan, et comme probablement on avait fait longtemps avant Madiès. Toute antiquité ne mérite pas nos recherches ; celles des Chinois, des Indes, des Perses, des Égyptiens, sont constatées par des monuments illustres et intéressants. Ces monuments en supposent encore d'autres très-antérieurs, puisqu'il faut un grand nombre de siècles avant qu'on puisse seulement établir l'art de transmettre ses pensées par des signes durables, et qu'il faut encore une multitude de siècles précédents pour former un langage régulier. Hais nous n'avons point de tels monuments dans notre Europe aujourd'hui si policée ; l'art de l'écriture fut longtemps inconnu dans tout le Nord; le patriarche Constantin, qui a écrit en russe l'histoire de Kiovie, avoue que dans ces pays on n'avait point l'usage de l'écriture au v« siècle.
Que d'autres examinent si des Huns , des Slaves et des Tatars ont conduit autrefois des familles errantes et affamées vers la source du Rorysthène. Mon dessein est de faire voir ce que le czar Pierre a créé, plutôt que de débrouiller inutilement l'ancien chaos. Il faut toujours se souvenir qu'aucune famille sur la terre ne connaît son premier auteur, et que par conséquent aucun peuple ne peut savoir sa première origine.
Je me sers du nom de Russes pour désigner les habitants de ce grand empire. Celui de Roxelans \ qu'on leur donnait autrefois, serait plus sonore; mais il faut se conformer à l'usage de la langue dans laquelle on écrit. Les gazettes et d'autres mémoires depuis quelque temp semploient le mot de Russiens ; mais comme ce mot approche trop de Prussiens, je m'en tiens à celui de Russes, que presque tous nos auteurs leur ont donné ; et il m'a paru que le peuple le plus étendu de la terre doit être connu
i. M. Daunou a lu à Tlnstitut un mémoire sur les Roxelans, qui n'est point encore imprimé (10 décembre 1829). (B.)
par un terme qui le distingue absolument des autres nations ^ II faut d'abord que le lecteur se fasse, la carte à la main, une idée nette de cet empire, partagé aujourd'hui en seize grands gouvernements, qui seront un jour subdivisés, quand les contrées du septentrion et de l'orient auront plus d'habitants.
Voici quels sont ces seize gouvernements, dont plusieurs renferment des provinces immenses.