POPULATION, FINANCES, ARMÉES, USAGES
Il est très-vraisemblable que la Russie a été beaucoup plus peuplée qu'aujourd'hui, dans les temps où la petite vérole, venue du fond de l'Arabie, et l'autre, venue d'Amérique, n'avaient point encore fait de ravages dans ces climats où elles se sont enracinées. Ces deux fléaux, par qui le monde est plus dépeuplé que par la guerre, sont dus, l'un à Mahomet, l'autre à Christophe Colomb. La peste, originaire d'Afrique, approchait rarement des contrées du septentrion. Enfin les peuples du Nord, depuis les Sarmates jusqu'aux Tartares qui sont au delà de la grande muraille, ayant inondé le monde de leurs irruptions, cette ancienne pépinière d'hommes doit avoir étrangement diminué.
Dans cette vaste étendue de pays, on compte environ sept mille quatre cents moines et cinq mille six cents religieuses, malgré le soin que prit Pierre le Grand de les réduire à un plus petit nombre : soin digne d'un législateur dans un empire où ce qui manque principalement c'est l'espèce humaine. Ces treize mille personnes cloîtrées et perdues pour l'État avaient, comme le lecteur a pu le remarquer, sept cent vingt mille * serfs pour cultiver leurs terres, et c'est évidemment beaucoup trop. Cet abus, si commun et si funeste à tant d'États, n'a été corrigé que par l'impératrice Catherine II. Elle a osé venger la nature et la religion, en ôtant au clergé et aux moines des richesses odieuses; elle les a payés du trésor public, et a voulu les forcer d'être utiles en les empéchajit d'être dangereux.
Je trouve, par un état des finances de l'empire, en 1725, en comptant le tribut des Tartares, tous les impôts et tous les droits en argent, que le total allait à treize millions de roubles, ce qui fait soixante-cinq millions de nos livres de France, indépendamment des tributs en nature. Cette somme modique suffisait alors pour entretenir trois cent trente-neuf mille cinq cents hommes, tant sur terre que sur mer. Les revenus et les troupes ont augmenté depuis *.
Les usages, les vêtements, les mœurs, en Russie, avaient toujours plus tenu de l'Asie que de l'Europe chrétienne : telle était l'ancienne coutume de recevoir les tributs des peuples en denrées, de défrayer les ambassadeurs dans leur route et dans leur
1. Dans rétat, pages 416-417, il est question de 721,500; mais Voltaire néglige ici les fractions. C'était par faute typographique que l'édition originale portait soixante et douze mille; voyez, dans la Correspondance, la lettre à Scliouvaloff, da 11 juin 1760. (B.)
2. On évalue aujourd'hui (1829) les revenus de la Russie à quatre cents millions, et ses troupes à plus d'un million. (B.)
séjour, et celle de ne se présenter ni dans l'église ni devant le trône avec une épée, coutume orientale, opposée à notre usage ridicule et barbare d'aller parler à Dieu, aux rois, à ses amis et aux femmes, ayec une longue arme offensive qui descend au bas des jambes ^ L'habit long, dans les jours de cérémonie, semblait plus noble que le vêtement court des nations occidentales de l'Europe. Une tunique doublée de pelisse avec une longue simarre enrichie de pierreries, dans les jours solennels, et ces espèces de hauts turbans, qui élevaient la taille, étaient plus imposants aux yeux que les perruques et le justaucorps, et plus convenables aux climats froids ; mais cet ancien vêtement de tous les peuples paraît moins fait pour la guerre et moins commode pour les travaux. Presque tous les autres usages étaient grossiers; mais il ne faut pas se figurer que les mœurs fussent aussi barbares que le disent tant d'écrivains. Albert Krants ' parle d'un ambassadeur italien à qui un czar fit clouer son chapeau sur la tête, parce qu'il ne se découvrait pas en le haranguant. D'autres attribuent cette aventure k un Tartare; enfin on a fait ce conte d'un ambassadeur français ^.
Oléarius prétend que le czar Michel Fédérovitz relégua en Sibérie un marquis d'Ëxideuil, ambassadeur du roi de France Henri IV; mais jamais assurément ce monarque n'envoya d'ambassadeur à Moscou *. C'est ainsi que les voyageurs parlent du pays de Borandie, qui n'existe pas ; ils ont trafiqué avec les peuples delà Nouvelle-Zemble, qui à peine est habitée; ils ont eu de longues conversations avec des Samoyèdes, comme s'ils avaient pu les entendre. Si on retranchait des énormes compilations de voyages ce qui n'est ni vrai ni utile, ces ouvrages et le public y gagneraient.
Le gouvernement ressemblait à celui des Turcs par la milice des strélitz, qui, comme celle des janissaires, disposa quelquefois
1. On voit que Voltaire ne perd aucune occasion de protester contre le port des armes en temps de paix.
2. Chroniqueur du xv* siècle, auteur des Chronica regtwrum aquilonarium, Daniœ, Sutciœ, Norvagice.
3. Voltaire rapporte cette aventure comme un conte, et ses ennemis lui ont souvent reproché de Tavoir dontice pour une vérité. (G. A.)
4. Voypz la préface. {Note de VoUair«f,) — Dans la première édition, Voltaire avait mis dans le texte : u Et jamais il n*y eut en France de marquis d'Ëxideuil. » Il a supprimé cette phrase parce qu'elle était inexacte, puisque le titre de marquis d'Ëxideuil appartenait, depuis 1587, à la famille Tallcyrand. Voyez au reste, page 391, la note extraite d'une Leltre de M. le pnnce Labanoff, et l'Avertissement de Beuchot.