‹ Œuvres complètes de VoltaireChapitre 77 sur 420 · ATTENTAT DE DAMIENS SUR LA PERSONNE DU ROI · texte numérisé non relu

ATTENTAT DE DAMIENS SUR LA PERSONNE DU ROI

On donnait au roi le surnora deBieri-Aimè dans tous les papiers et les discours publics depuis Tannée 1744. Ce titre lui avait été donné d'abord par le peuple de Paris, et il avait été confirmé par la nation ; mais Louis le Bien-Aimé n'était pas alors aussi chéri des Parisiens qu'il Pavait été. Une guerre très-mal conduite contre l'Angleterre et contre le nord de l'Allemagne, l'argent du royaume dissipé dans cette guerre avec une profusion énorme, des fautes continuelles des généraux et des ministres, affligeaient et irritaient les Français. Il y avait alors une femme à la cour que Ton haïssait, et qui ne méritait point cette haine. Cette dame avait été créée marquise de Pompadour par des lettres patentes dès l'année 1745. Elle passait pour gouverner le royaume, quoiqu'il s'en fallût beaucoup qu'elle fût absolue. La famille royale ne l'aimait pas, et cette aversion augmentait la haine du public en l'autorisant. Le petit peuple lui imputait tout. Les querelles du parlement portèrent au plus haut degré cette aversion publique. Les querelles de la religion achevaient d'ulcérer tous les cœurs. Les convulsionnaires surtout étaient des énergumènes atroces qui disaient hautement, depuis une année entière, qu'il fallait du sang, que Dieu demandait du sang.

Un nommé Gautier, intendant du marquis de Ferrières, frère d'un conseiller au parlement, l'un des plus ardents convulsionnaires, avait tenu quelques propos indiscrets. Il passait pour haïr le gouvernement, qui l'avait fait mettre à la Bastille, en 1740, parce qu'il avait fait distribuer des Nouvelles à la main. Depuis ce temps il exhalait quelquefois ses mécontentements. Ces propos, quoique vagues, firent une grande impression sur un malheureux de la lie du peuple, qui était réellement atteint de folie. Il se nommait Robert-François Damiens ; c'était le fils d'un fermier qui avait fait banqueroute. Ce misérable ne méritait pas les recherches que l'on fit pour s'instruire qu'il était né dans un hameau nommé La Tieuloi, dépendant de la paroisse de Monchy-le-

i . Voyez, sur le môme sujet, le chapitre xxxvn du Précis du Siècle de Louis XV^ tome XV.

Breton, en Artois, le 9 janvier 1715. Il était alors âgé de quarantedeux ans : il avait été laquais, apprenti serrurier, soldat, garçon de cuisine, et valet de réfectoire au collège des jésuites à Paris pendant quinze mois; ayant été chassé de ce collège, il y était rentré une seconde fois ; enfin il s'était marié, et il avait des enfants. Étant sorti pour la seconde fois des jésuites, où il avait demeuré en tout trente mois, il servit successivement à Paris plusieurs maîtres. Étant alors sans condition, il allait souvent dans la grand'salle du palais, dans le temps de la plus grande effervescence des querelles de la magistrature et du clergé.

La grand'salle était alors le rendez-vous de tout ce qu'on appelait jansénistes ; leurs clameurs n'avaient point de bornes ; l'emportement avec lequel on parlait alluma l'imagination de Damiens, déjà trop échauffée ; il conçut seul, et sans s'ouvrir à personne, le dessein qu'il avoua depuis dans ses interrogatoires et à la torture, dessein le plus fou qui soit jamais tombé dans la tête d'aucun homme. Il avait remarqué qu'au collège des jésuites quelques écoliers s'étaient défendus à coups de canif, lorsqu'ils croyaient être punis injustement. Il imagina de donner un coup de canif au roi, non pas pour le tuer, car un tel instrument n'en était pas capable, mais pour lui servir de leçon, et pour lui faire craindre que quelque citoyen ne se servit contre lui d'une arme plus meurtrière.

Le 5 janvier 1757, à sept heures du soir, le roi étant prêt de monter en carrosse pour aller de Versailles à Trianon, avec son fils le dauphin, entouré de ses grands officiers et de ses gardes, fut frappé au milieu d'eux d'un coup qui pénétra de quatre lignes dans les chairs, au-dessous de la cinquième côte ; il porta la main à sa blessure , et la retira teinte de quelques gouttes de sang.

Il vit, en se retournant, ce malheureux qui avait son chapeau sur la tête, et qui était précisément derrière lui. Il s'était avancé, à travers des gardes, couvert d'une redingote, à la faveur de l'obscurité, et les gardes l'avaient pris pour un homme de la suite du roi. On le saisit, on lui trouva trente-sept louis en or dans ses poches, avec un livre de prières. « Qu'on prenne garde, dit-il, à monsieur le dauphin ; qu'il ne sorte point de la journée. » Ces paroles, qu'il ne proférait dans son extravagance que pour intimider la cour, y jetèrent en effet les plus grandes alarmes. Le roi se fit mettre au lit, ne sachant pas encore combien sa blessure était légère. Son pouls était un peu élevé, mais il n'avait point du tout de fièvre. Il demanda d'abord un confesseur, on n'en trouva

point; et enfin un prêtre du grand commun vint le confesser.

On mit d'abord le coupable entre les mains de la justice du grand-prévôt de Fhôtel, selon les lois du royaume. Nous avons vu ^ que c'est ainsi qu'on en avait usé lorsqu'on fit le procès au cadavre de Jacques Clément.

Dès que les gardes du roi eurent saisi Damiens, ils le menèrent dans une chambre basse, qu'on appelle le salon des gardes. Le duc d'Ayen, capitaine des gardes, le chancelier Lamoignon, le garde des sceaux Machault, Rouillé, fils d'un employé dans les postes, devenu secrétaire d'État des affaires étrangères, étaient accourus. Les gardes l'avaient déjà dépouillé tout nu, et s'étaient saisis d'un couteau à deux lames qu'on avait trouvé sur lui. L'une de ces lames était un canif long de quatre pouces avec lequel il avait frappé le roi à travers un manteau fort épais et tous ses habits, de façon que la blessure heureusement n'était guère plus considérable qu'un coup d'épingle.

Avant que le lieutenant du grand-prévôt, nommé Le Clerc du Brillet, qui juge souverainement au nom du grand-prévôt, fût arrivé, quelques gardes du corps, dans les premiers mouvements de leur colère, et dans l'incertitude du danger de la vie de leur maître, avaient tenaillé ce misérable avec des pincettes rougies au feu, et le garde des sceaux Machault leur avait même prêté la main.

A son premier interrogatoire par-devant le lieutenant Brillet, il dit qu'il avait attenté sur le roi à cause de la religion.

Après un second interrogatoire, Belot, exempt des gardes de la prévôté, étant dans sa prison, Damiens dit à Belot qu'il connaissait beaucoup de conseillers au parlement. Belot écrivit les noms de quelques-uns, que Damiens dicta : ces noms étaient La Grange S Bèze de Lys, La Guillaumie, Clément, Lambert, le président de Rieux Bonainvilliers (il voulait dire Boulainvilliers); ce président était fils du célèbre Samuel Bernard, le plus riche banquier du royaume. Il prenait le nom de Boulainvilliers, parce qu'il avait épousé une fille de cet illustre nom. C'était alors un usage assez commun dans la plus haute noblesse de marier ses filles aux fils de gens d'affaires, que leurs richesses rendaient bien supérieurs dans la société à la noblesse pauvre et méprisée.

1. Voyez tome XII, page 537; tome XV, page 5il ; et dans les Mélanges^ année 1766, V opuscule iniiiM le président de Thou justifié, etc.

2. Voici les noms tels qu*on les lit dans VAlmanach royal de 1757: Rolland do Challerange, de Bèze de Lys, do La Guillaumie, Clément de Feillet, Lambert, le président Dcnis-Gabriel-Henri Bernard de Boulainvilliers. (B.)

Damiens écrivit aussi le nom de Mazy, premier président de la même chambre; il ajouta : et presque tous. Au bas de cette liste, il écrivit : « Il faut qu'il remette son parlement, et qu'il le soutienne, avec promesse de ne rien faire aux ci-dessus et compagnie », et signa son nom.

Il dicta à Texempt Belot une lettre assez longue au roi, dans laquelle il y avait ces mots essentiels : « Si vous ne prenez pas le parti de votre peuple, avant qu'il soit quelques années d'ici vous et monsieur le dauphin, et quelques autres, périront. Il serait fâcheux qu'un aussi bon prince, par la trop grande bonté qu'il a pour les ecclésiastiques, dont il accorde toute sa confiance, ne soit pas sûr de sa vie ; et si vous n'avez pas la bonté pour votre peuple d'ordonner qu'on lui accorde les sacrements à l'article de la mort... votre vie n'est pas en sûreté. L'archevêque de Paris est la cause de tout le trouble, etc. w

Cette lettre S signée du criminel, ayant été portée au roi, et ensuite remise au greffe de la prévôté, quelques personnes de la cour furent d'avis qu'on assignât, au moins pour être ouïs, les magistrats du parlement nommés par Damiens. Elles prétendaient que cette démarche pourrait ôter au corps entier un crédit qui gênait trop souvent la cour. Le ministère était alors partagé entre le comte d'Argenson et le garde des sceaux Machault, ennemis déclarés l'un de l'autre. Le comte d'Argenson était ouvertement brouillé avec la marquise de Pompadour ; le garde des sceaux était sa créature et son conseil ; sans se^ réconcilier, ils s'accordèrent pour la faire renvoyer de la cour ; ils prétendaient soulever toute la nation contre elle par le moyen du parlement, dont les familles, tenant à toutes les familles de Paris, formaient aisément la voix publique. Comme on n'était pas encore bien sûr que le couteau ne fût point empoisonné, on crut ou l'on fit croire que le roi était dans un très-grand danger, et que dans la crise où s'allait trouver le royaume, il fallait renvoyer cette dame et charger Je parlement du procès de Damiens. Le roi accorda l'un et l'autre. Le garde des sceaux alla dire à M"'* de Pompadour qu'il fallait partir. Elle s'y résolut d'abord, n'ayant pu voir le roi, et se croy^ant perdue ; mais elle se rassura bientôt. Le premier chirurgien déclara que la blessure n'était pas dangereuse ; et l'on ne fut plus occupé que du châtiment qu'exigeait un si étrange attentat.

Le comte d'Argenson fut chargé lui-même de minuter la lettre

1. Elle fait partie d'une des notes du chapitre xxxvii du Précis du Siècle cU Louis XV.

9« «IHAPEIftE LXTIL

que le p!>î eoTtr-^ri i rjix!:-*i-*n3: 3Zf»iBc£fi»dehgrandYIiambre, qui siêcçaîent ai«c-rs- L* pir»^':«*ïL: H<Miâû OMBposa cette lettre, dans laquelle ;e rc-î •i'Mûir.dLÎt 'lt*? -f .'/iwtaTJLTr 4ts*ftai:f . Ensuite le secrétaire -i'Éîit, oûŒ;:^ •:<* Siïaî-Fj:r»aiiiL «aivia des lettres patentes le i5 ;.ânTier. <êz2-ei?* Pfe.»?îyz«»a:ii- L? 17. â dix heures de la nuit, on ûx partir -ie Vef^&ill*^. 2xx feTi ïtimm. trois carrosses à quatre cheTisai. «5ir.:r:«!îsc** sutiiijj rnîSAiîas d« rêpmeDt des gardes, commacCf^ ;âr r^LiinT^ li-en jmi.ui^ H hwt soi»4ienteDants. De Doml-feiLi c^cz!chrs^»L2^ d* sArvcÈâvstfepncfdaLÎent la marche. On prît le ch<H&î3 z-«Lr Vi-£înr^. lae conpoi^e entière des nrd^ ie ;os^t iL< r^ i r^^socrse : xse C0iBin$:iiîe suisse bordait ks nies : on ;&arL:t rrê «ce *iïr«- p««r celle d*iiii ambassadeur. Les rue> ^catient N>rôeie^ tfixr^ c:.^«i;KBies aux gardes ; le guet à pied et à cheval eCii: psirt^ai âsMisê sv la nni^.

Il n'es4 p;ss ttù q:^\'-3 irHSeftîî: inx cîteyeiis de se mettre à la fenrtre <oa$ peine ce !a rse. Ce sMecwie ahsoide se trouTe à la Torité dans l^s noaTeI>< paK>pBes de ce teoips. Ces nou?eIles menrenairvs sont tvMixvu^ ^rivspwôes cens à qui leur obscurité ne permet pas d^t^îie hiee iîftii^na«w

IVmtant que le rei resiecai: ^ftà à la friand^chambre non complète le juo^iiieiii cSe KuaùraKS^ 3 ft*e« exilait pas moins seize desi con:!ietik^ qui arTi^ec: Àxixe Sccir déflûssion : on leur fit même ràfih>nt de k$ Ja:?>^ canâer par k$ aitiiefs da guet dans leurs mai5^^n$ ju^qu^u mornes: i5e imr dfpait pour lair exil, depuis le :^7 j;inTier ju^u^u 5-f . La 4rra»c^càambi« fit dtes remontrances qui ne futvnl tH\inl iwsîtees : ei3e JthfciiâoaBa k reste de son corps : cette oh;!imbre ftil *Kyr^ an>i;-::y«»c2it oocapce da deToir d'instruire le pnvtV do IVtnùen^ ^ar ly^^^jcî îc^it Rwis ftisait les conjectures lt>s plus .ttr\H>>s et les pJis^ <vsB«hîict»W!5v.

1.0 tour des nùnisiTv^ îv>ur <<re exiks «e tafda*pas d'arrirer. Louis W ,i\îiit exile pîusie^rs t>e ce«x qui le senraient et qui l\ippi>vh>iieut. Ouit jiittîà ^4^î irait traite le duc de La Rool^ofoui\iuKL jiTAud-^ivnîtTv .:e U onle-robe, le plus honnête Ih^uuh' de h cour ; le thic iîe O.hiù'.îoti. joaTemeur de son fils; lo oomlo do MAuro)viSs îo jv.îs *:K*iea de «s ministres; le garde dfvs sotviux Olu^uxoîuK o,«î A r^v^îv^î^ rt^nsiMTéde la réputation drtUN IKuïvpo. tout lo îv^rîoîm>r.t *îe Farts, ^ un très-grand uoiubiv d\iun>>s mAj^tsîr^î^ xî^ o^^Npies, des abbés, et des hotuuuvs do Umu olc^i

\ i\ \\\M\\\\\s(^ do l\^w,vï,^^ttr, <îu Ax:îiit (ait It^nT0Ter le comte do M^uuviMN, t\\ txMUxNjxn 00 n^n^o )o pixxîe des sceaux Machault 01 lo oouuo d Vi>ixn>N\Nu O^^ jvirkîoïirïO phr? aisément une injure

à son ennemi déclaré qu'une trahison ou une faiblesse à un homme de son parti. Elle proposa au comte d'Argenson de se réconcilier avec lui, et de lui sacrifier le garde des sceaux. Il refusa : alors la perte de tous deux fut résolue, et ils reçurent leurs lettres de cachet le même jour !•' février*. Tel a été souvent le sort des ministres en France : ils exilent, et on les exile ; ils emprisonnent, et ils sont emprisonnés. Toutes ces choses, qui sont de la plus grande vérité, se trouvent éparses dans les journaux étrangers ; on les a rassemblées ici sans aucune envie de flatter ni de nuire, et seulement pour Tinstruction de ceux qui trouvent leur consolation dans l'histoire.

Dans le procès de Damiens que la grand'chambre instruisit, le criminel soutint toujours que la religion Tavait déterminé à frapper le roi, mais qu'il n'avait jamais eu l'intention de le tuer; il déclara, sans varier, que son projet avait été conçu depuis l'exil de tout le parlement.

Interrogé sur les discours qu'on tenait chez le docteur de Sorbonne nommé Corgne de Launai, dont il avait été quelque temps laquais, il répondit « qu'on y disait que les gens du parlement étaient les plus grands coquins et les plus grands marauds de la terre )). Toutes ses réponses étaient d'un homme insensé, ainsi que son action.

Interrogé pourquoi il avait fait écrire par l'exempt Belot les noms de quelques membres du parlement, et pourquoi il avait ajouté : presque tous, il répondit : « Parce que tous sont furieux de la conduite de l'archevêque. »

Vareille, enseigne des gardes du corps, lui ayant été confronté, et lui ayant soutenu qu'il avait dit que « si on avait tranché la tête à quatre ou cinq évêques, il n'aurait pas assassiné le roi pour la religion », Damiens répondit « qu'il n'avait pas parlé de leur trancher la tête, mais de les punir, sans dire de quel supplice ». Il persista toujours à soutenir que « sans l'archevêque cela ne serait pas arrivé, et qu'il n'avait frappé le roi que parce qu'on refusait les sacrements à d'honnêtes gens ». Il ajouta « qu'il n'allait plus à confesse depuis que l'archevêque avait donné de si bons exemples ».

Ce fut surtout dans son interrogatoire du 26 mars qu'il déclara « que s'il n'était pas venu souvent dans la salle du palais, il n'aurait pas commis son crime, et que les discours qu'il y avait entendus l'y avaient déterminé ».

1. Voyez Essai sur les Mœurs, chapitre xcvm, tome XII, page 140. IC. — Histoire du Parlement II. 7

Ce qull y a de plus singulier, c'est que le premier président de Maupeou lui ayant demandé « s'il croyait que la religion permettait d'assassiner les rois », il dit par trois fois « qu'il n'avait rien à répondre ».

Après la lecture de son arrêt, prononcé en présence de cinq princes du sang, de Yingt-deux ducs et pairs, de douze présidents à mortier, de sept conseillers d'honneur, de quatre maîtres des requ<?tes, et de dix-neuf conseillers de grand'chambre, il fut appliqué à la question des coins qu'on enfonce entre les genoux serrés par deux planches ; il commença par s'écrier : « C'est ce coquin d'archevêque qui est cause de tout. » Ensuite il énonça que c'était le nommé Gautier, homme d'affaires de M. de Ferrières, frère d'un conseiller au parlement, qui lui avait dit, en présence de ce même Ferrières, « qu'on ne pouvait finir ces querelles qu'en tuant le roi » ; qu'il demeurait dans la même rue que Gautier ; qu'il lui avait entendu tenir ce discours dix fois, et ajouter « que c'était une œuvre méritoire ».

Au huitième et dernier coin, il répéta encore qu'il avait été inspiré par les discours de ce Gautier, et par ceux qu'il avait entendus dans le palais. Immédiatement après la question, on lui confronta Dominique-François Gautier, qui dit d'abord n'avoir point de reproches à lui faire, mais qui nia toute sa déposition. On lui confronta aussi le sieur Ferrières : celui-ci convint que Damiens lui avait apporté quelijuefois des arrêts du parlement, et justifia son domestique Gautier autant qu'il le put.

On mit dans les préparatifs du supplice de ce misérable, et dans son exécution, un appareil et une solennité sans exemple. On avait entouré de palissades un espace de cent pieds en carré, qui louchait à la grande porte de l'Hôtel de Ville. Cet espace était entouré en dedans et en dehors de tout le guet de Paris. Les ^AiMes françaises occupaient toutes les avenues, et des corps de It^hleH auisaes étaient répandus dans toute la ville. Le prisonnier Ï\U \\\^ti» vers les cinq heures S sur un échafaud de huit pieds et \{^\\i i>nrrés. On le lia avec de grosses cordes retenues par des ^^y)i>^ do fer qui assujettissaient ses bras et ses cuisses. On com- M^^^ \^^ lui brAler la main dans un brasier rempli do soufre ^M^^^^V Knauito il fut tenaillé avec de grosses pinces ardentes, %^\ (M'^^^ t^ux cuisses, et à la poitrine. On lui versa du plomb |V^^ ^vt^^ de la poix-résine et dé l'huile bouillante sur toutes ^0^ ^s^W^ C^ supplices réitérés lui arrachaient les plus affreux

I ^ WM% ItMv (éVolfrf* Voltaire)

hurlements. Quatre chevaux vigoureux, fouettés par quatre valets de bourreau, tirèrent les cordes qui portaient sur les plaies sanglantes et enflammées du patient; les tirades et les secousses durèrent une heure. Les membres s'allongèrent et ne se séparèrent pas. Les bourreaux coupèrent enfin quelques muscles. Les membres se détachèrent Pun après l'autre *. Damiens, ayant perdu deux cuisses et un bras, respirait encore, et n'expira que lorsque le bras qui lui restait fut séparé de son tronc tout sanglant. Les membres et le tronc furent jetés dans un bûcher préparé à dix pas de Téchafaud.

A regard de ce Gautier, si violemment accusé d'avoir tenu des discours qui avaient disposé Damiens à son crime, il fut encore interrogé, mais après la mort de Damiens. Il avoua qu'à la vérité il avait entendu un jour Damiens parler vivement des affaires du parlement, et qu'il avait dit « que c'était un bon citoyen ». On ordonna contre lui un plus ample informé pendant une année, après quoi il fut élargi.

Dans le même temps le roi faisait enlever trente-quatre membres du parlement de Besançon , qui s'étaient opposés aux édits bursaux; et des archers les conduisaient dans différentes provinces. Tous les parlements du royaume lui adressaient des plaintes. Les avocats ne plaidaient point dans Paris, et tous les citoyens étaient irrités.

Le roi, pour apaiser les cris, donna six mille livres de pension aux deux rapporteurs qui avaient instruit le procès de Damiens», deux mille au premier greffier, quinze cents au second. Peu d'officiers qui versent leur sang dans les batailles sont aussi bien récompensés. On espérait par là faire rentrer les autres membres du parlement dans leur devoir; et tandis qu'on prodiguait les pensions à la grand'chambre, on offrait le remboursement de leurs charges à treize conseillers exilés; mais on manquait d'argent, et la guerre funeste dans laquelle on était engagé appauvrissait et dépeuplait le royaume. On changeait de ministre des finances de six mois en six mois : c'était montrer la maladie de l'État que d'appeler toujours de nouveaux médecins. Il fallut enfin négocier avec ceux de la grand'chambre, des enquêtes, et des requêtes.

1. Voyez Tarticle Coriosité, in flne^ dans lo Dictionnaire philosophique.

2. Dans la première édition, il y avait ici sept mots, qui furent supprimés dès la seconde édition (voyez TAvertissement de Beuchot): Trois mille à chacun des seize commissaires. Voltaire lui-même signalait cette faute dans sa lettre au comte de La Touraille, du 17 septembre 1769. (B.)

qui avaient donné leurs démissions : on les leur rendit, ils reprirent leurs fonctions ^; mais ils demeurèrent très-aigris.

On rendit aussi au parlement de Rennes trois conseillers qu'on avait mis en prison ; et le parlement de Rennes ne fut que plus irrité.

Dès que le parlement parut tranquille, Parchevéque Beaumont ne le fut pas; il renouvela toutes les querelles qui semblaient assoupies: refus de sacrements, interdictions de religieuses. Le roi ayant écrit précédemment au pape Benoit XIV pour le prier de lui donner les moyens d'apaiser les troubles, moyens très-difficiles à trouver, Beaumont avait écrit de son côté pour aigrir le pape. Il déplut également au roi et au pontife de Rome. Louis XV, accoutumé à l'exiler*, l'envoya en Périgord. C'est ainsi que se termina l'année 1757 '.

DE L*ABOLisSEIIENT DES JÉSUITES.

*0n sait tout ce qu'on reprochait depuis longtemps aux jésuites : ils étaient regardés en général comme fort habiles, fort riches, heureux dans leurs entreprise^, et ennemis de la nation : ils n'étaient rien de tout cela; mais ils avaient violemment abusé de leur crédit quand ils en avaient eu. D'autres ordres étaient beaucoup plus opulents, mais ils n'avaient pas été intrigants et

i. 29 août 1757. {NoU de Voltaire,)

2. La première édition seule porte : Louis XV, qui n$ savait qu'exiler; voyez en effet, page 90, rénumération de quelques exils. Dès la seconde édition de VHistoire du Parlement, Voltaire mit : accoutumé à VexUer. (B.)

3. Dans les éditions de 1 769 et 1770, le chapitre se terminait par l'alinéa que voici : a Toutes CCS querelles tombèrent bientôt d»ns l*oubIi, lorsque rexpulsion des

jésuites occupa tout le royaume. »

Cet alinéa, supprimé dans Tédition encadrée de 1775, fut rétabli en 1777, dans le tome XXVU de Tcdition in-4^. Il n'avait pas été conservé par les éditeurs de Kohi. (B.)

4. Ce chapitre, qui dans la première édition était le lxvii*, commençait alors ainsi :

« Pour connaître un peu Tcsprit des jésuites, ou plutôt celui de presque tous les moines, je commencerai par rapporter ce qui leur arriva dans le ressort du

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