AVERTISSEMENT POUR LA PRÉSENTE ÉDITION
dit-il, s'il n'était connu que par Nordberg. » Il serait à coup sûr beaucoup moins populaire, et sa renommée aurait été probablement renfermée dans les bornes étroites de son pays.
L'appréciation qui a contribué le plus à faire considérer l'ouvrage de Voltaire comme peu solide, c'est celle de Napoléon I*'. On sait que Napoléon, dans sa campagne de 4 842, rejetait le Charles XII, qu'il traitait de roman, pour lire et étudier l'exact mais ennuyeux ouvrage d'Adlerfelt. « On conçoit, en eifet, dit M. Villemain, que les descriptions, devinées par l'historien d'après des cartes et des livres, n'aient pas satisfait la rigueur de la géogra-* phie militaire, la plus exacte de toutes par le but décisif qu'elle se propose. Voltaire cependant eut, un des premiers, l'art de mêler l'image des lieux à celle des événements pour l'intelligence et l'efTet du récit : témoin sa description si bien placée du climat de la Suède, sa vue des plaines de la Pologne et des forêts de l'Ukraine, sa route tracée vers Smolensk. Mais cette géographie de peintre avec ses brillantes perspectives ne suffit pas au général, qu'une erreur de quelques lieues peut fatalement tromper; ce n'est pas là cette carte historique qui ressemble à un plan de bataille, cette topographie de conquérant que Napoléon voulait, et qu'il a jetée lui-même en tête du récit de sa campagne d'Italie comme le cercle magique oiî il enfermait sa proie. Un autre défaut de V Histoire de Charles XII, lue surtout pendant la campagne de Russie, c'est que le récit, toujours si net et d'un coloris si pur, manque parfois de sérieux, et n'a jamais cette mâle tristesse et cette austérité qui peint et fait sentir les grandes catastrophes, même sans les déplorer. »
Peut-être aussi, ajouterons-nous, Napoléon découvrait-il dans ce récit de Voltaire, qui fait bien ressortir les moyens de défense naturels de la Russie, des sujets d'inquiétude et de funestes présages.
Ce qu'il ne faut pas supposer, c'est que Voltaire n'ait pas fait d'activés recherches pour s'éclairer; il s'était entouré de tous les renseignements, de tous les documents qui pouvaient lui faire connaître la vérité; il s'était adressé à tous ceux qui avaient vécu, avec Charles XII ou qui avaient été mêlés à quelques-uns des événements de son histoire. Il avait écrit son livre, dit-il lui-môme ^ sur les Mémoires de M. de Fabrice, qui avait été huit ans favori du roi de Suède ; sur les lettres de M. de Fierville, envoyé secret de France à Bender ; sur les rapports de M. de Croissy, ambassadeur de France. Il avait consulté M. Jeffreys, ministre d'Angleterre en Turquie, M. de Ferrioî, notre ambassadeur à Constantinople, le maréchal de Saxe, fils du roi Auguste, lord Bolingbroke, le médecin Fonséca, M. Bru, drogman, le marquis de Brancas, ambassadeur en Suède, le baron de Gorlz, etc.
« Il y a telle scène, nous dit M. A. Geffroy, pour laquelle il a été instruit de première main. C'est, par exemple, la duchesse de Marlborough qui lui a raconté les détails de l'enlrevue entre le célèbre général anglais et le roi de Suède, et ces détails sont entièrement conformes à ce que nous donnent
1. Voyez ci-après Préface de l' Édition de 47 48, et Conseils à un journaliste dans ]e% Mélanges.
lu ^^trt tlî>c>irMJ[|>T POCR LA PRÉSENTE ÉDITION.
%K jA^wv^m^ vm àuc luÏMtiduie^ qu oq peut lire dans sa correspondance, ;IM»M^^ '4«r >ir iÀ^^MT^ Murray, à Londres, en 1 845. C'est grâce à des infor- ;ii«u%j«i9^ Si «Imnrtes que Voltaire à fait de cette curieuse scène une courte, \b^ pMdlure que les écrivains modernes ont ensuite copiée ^ » Vo^lutre cite parmi les ouvrages qu'il a eus sous les yeux V Histoire oUodu priuce Cantemir, et VHistoire militaire d'Adlerfell, qui donne ^x^Hetueut et jour par jour les marches deTarmée suédoise. Il a puisé dans timvnji^ de Diilerac, Anecdotes de Pologne, et dans celui de Limiers, lhsimr$ de la Suède pendant le règne de Charles XII. Mais il ne parait ^ $étre servi de VHistoire de Charles XII, d'ailleurs fort superficielle, publiée en 1707, à Stockholm, par Grimaret'.
iHi trouvera les preuves de l'enquête la plus opiniâtre dans le dossier qu'il déposa à la Bibliothèque du roi, et qui s'y trouve encore '; on y voit ttoiamiuent sa correspondance avec Villelongue, qui avait été colonel au «^vice du roi de Suède. On constate le soin, la prudence, avec lesquels il contrôle les témoignages qu'on lui donne. Ainsi Voltaire ne croit pas VillekHigue, lorsque celui-ci lui affirme que le duc de Marlborough donna 4(H>t000 écus au comte Piper pour détourner l'ardeur belliqueuse do Charles \U contre la Russie. H n'admet la démarche bizarre et hardie do Villelongue aupi^ès du sultan Achmet qu'après avoir interrogé M. de Fierville et un autre correspondant. Ces deux derniers confirment la première partie du récit de Villelongue, et nient l'entrevue de Villelongue avec le sultan. « J'ai trouvé, dit Voltairo, de pareilles contrariétés dans les Mémoires que l'on m'a confiés. En ce cas, tout ce que doit faire un historien, c'est de conter ingénument le fait, sans vouloir pénétrer les motifs, et de se borner ^ dire précisément ce qu'il sait, au lieu de deviner ce qu'il ne sait pas ^. » Les corrections nombreuses qu'il fit dans les éditions successives de son ouvre prouvent avec quel zèle il cherchait la vérité. Il lui en coûtait peu de rectifier une erreur; on en a un remarquable exemple dans la Lettre aux auteurs de la Bibliothèque raisonnée, sur l'incendie de la ville d* Aliéna, qu'on trouvera dans les Mélanges.
Noutt ri^produisons d'autre part le bulletin bibliographique dressé par M. A. (foIVroy, dans son édition classique de VHistoire de Charles XII. Nous devons aussi mentionner parmi les éditions consultées par nous avec fruit c^Ue donnée à la librairie Belin par M. L. Grégoire, professeur d'histoire au lyooo i4ondorcot et au collège Chaptal.
t. Havue d§* Deujp Mondes^ 15 novembre 1869, tome LXXXIV.
^, Co môme (iiimarot e»t fauteur de la première biographie de Molière.
^. Piècoi divorttot ; carton 1300 B.