‹ Œuvres complètes de VoltaireChapitre 87 sur 420 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

L'incrédulité ', souvenons-nous-en, est le fondement de toute sagesse, selon Aristote. Cette maxime est fort bonne pour qui lit l'histoire, et surtout l'histoire ancienne.

Que de faits absurdes, quel amas de fables qui choquent le sens commun ! Hé bien, n'en croyez rien.

Il y a eu des rois à Rome, des consuls, des décemvirs. Le peuple romain a détruit Garthage ; César a vaincu Pompée : tout cela est vrai ; mais quand on vous dit que Castor et Pollux ont combattu pour ce peuple ; qu'une vestale avec sa ceinture a mis à flot un vaisseau engravé ; qu'un gouflfre s'est refermé quand Curtius s'y est jeté : n'en croyez rien. Vous lisez partout des prodiges, des prédictions accomplies, des guérisons miraculeuses opérées dans les temples d'Esculape : n'en croyez rien ; mais cent témoins ont signé le procès-verbal de ces miracles sur des tables d'airain ; mais les temples étaient remplis d'ex-voto qui attestaient les guérisons : croyez qu'il y a eu des imbéciles et des fripons qui ont attesté ce qu'ils n'ont point vu. Croyez qu'il y a eu des dévots qui ont fait des présents aux prêtres d'Esculape quand leurs enfants ont été guéris d'un rhume ; mais pour les miracles d'Esculape, n'en croyez rien. Ils ne sont pas plus vrais que ceux du jésuite Xavier', à qui un cancre vint rapporter

1. Dans les éditions des OEuvres de Voltaire données par les frères Cramer, ainsi que dans les éditions in-4o et encadrée, ce morceau, sous le titre de Pyrrhonisme de Vhistoire^ était au nombre des pièces préliminaires do VHistoire de Charles XIL Dans les éditions de Kchl et quelques-unes de ses réimpressions, ce morceau formait, dans les Mélanges historiques, Tarticle \i des Fragments sur rhistoire. On Tavait intitulé Qu'il faut savoir douter; éclaircissements sur Vhistoire de Charles Xil. En conservant ce titre, d*autrcs éditeurs l'avaient mis à la fin de ['Histoire de Charles XI l. (B.)

2. Dans l'édition de 1748, cette préface commençait ainsi : tt L'incrédulité, dit Aristote, est le fondement de toute sagesse. Cette maxime, etc. » ( B.)

3. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l'article Xavier.

son crucifix du fond de la mer, et qui se trouva à la fois sur deux vaisseaux

Mais les prêtres égyptiens étaient tous sorciers, et Hérodote admire la science profonde qu'ils avaient de la diablerie : ne croyez pas tout ce qtfe vous dit Hérodote.

Je me défierai de tout ce qui est prodige; mais dois-je porter Pincrédulité jusqu'aux faits qui, étantdans Tordre ordinaire des choses humaines, manquent pourtant d'une vraisemblance morale?

Par exemple, Plutarque assure que César tout armé se'jeta dans la mer d'Alexandrie, tenant d'une main en l'air des papiers qu'il ne voulait pas mouiller, et nageant de l'autre main. Ne croyez pas un mot de ce conte que vous fait Plutarque : croyez plutôt César, qui n'en dit mot dans ses Commentaires, et soyez bien sûr que quand on se jette dans la mer, et qu'on tient des papiers à la main, on les mouille.

Vous trouverez dans Quinte-Curce qu'Alexandre et ses généraux furent tout étonnés quand ils virent le flux et le reflux de l'Océan, auquel ils ne s'attendaient pas : n'en croyez rien.

Il est bien vraisemblable qu'Alexandre, étant ivre, ait tué Clitus; qu'il ait aimé Éphestion comme Socrate aimait Alcibiade ; mais il ne l'est point du tout que le disciple d'Aristote ignorât le flux et le reflux de l'Océan. Il y avait des philosophes dans son armée : c'était assez d'avoir été sur l'Euphrate, qui a des marées à son embouchure, pour être instruit de ce phénomène. Alexandre avait voyagé en Afrique, dont les côtes sont baignées par l'Océan. Son amiral Néarque pouvait-il être assez ignorant pour ne pas savoir ce que savaient tous les enfants sur le rivage du fleuve Indus? De pareilles sottises, répétées dans tant d'auteurs, décréditent trop les historiens.

Le P. Maimbourg vous redit, après cent autres, que deux juifs promirent l'empire à Léon l'Lsaurien, à condition que quand il serait empereur il abattrait les images*. Quel intérêt, je vous prie, avaient ces deux juifs à empêcher que les chrétiens eussent des tableaux ? comment ces deux misérables pouvaientils promettre l'empire ? N'est-ce pas insulter à son lecteur que de lui présenter de telles fables ?

Il faut avouer que Mézerai, dans son style dur, bas, inégal, mêle aux faits mal digérés qu'il rapporte bien des absurdités pareilles : tantôt c'est Henri V, roi d'Angleterre, couronné roi de France à Paris, qui meurt des hémorroïdes pour s'être, dit-il,

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