‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 2)Chapitre 1 sur 17 · CHRETIENNE · texte numérisé non relu

CHRETIENNE

LA GERIMANIE CHRETIENNE SOUS LES RO&IAl^iS.

Les commencements du christianisme en Germanie Premiers

T 1 ' , -T II n témoignages

sont couverts d une obscurité au milieu de laquelle on desrères. voit poindre, vers la fin du second siècle, une faible lumière. On a cru reconnaître les tribus nomades du Rhin et du Danube dans un passage de la dispute de saint Justin contre le Juif Tryphon, où l'apologisle, faisant appel à tout l'univers, déclare « qu il n'est pas (( une race de Grecs, de barbares, ou quel que soit le « nom qu'on puisse leur donner; qu'ils vivent sur des « chariots, qu'ils habitent des tentes, qu'ils dorment « sans toit sous les cieux, chez qui des supplications ne « s'élèvent vers le Père de toutes choses au nom du « Seiigneur Jésus. » Toutefois une telle désignation se-

rait bien incertaine, si TertuUien ne prenait soin de la préciser, quand, revenant sur cette universalité dont le christianisme faisait gloire, il s'écriait : ce Et en qui ce donc ont cru tant (le peuples, Parthes, Mèdes, Élac< mites, ceux qui habitent TÉgypte et l'Afrique au delà c( de Cyrène, Romains et étrangers; ceux qui vivent c< sur les vastes frontières de la Mauritanie, en Espace gne, dans les cités des Gaules, au fond de la Bretacc gne où les armes romaines ne pénètrent pas ; Sarmates ce et Daces, Scythes et Germains (1)? »

S'il faut encore se défier de l'exagération oratoin* de l'apologiste africain, tous les doutes se dissipent devant le témoignage de saint Irénée, qui écrivait à Lyon dans le voisinage des chrétientés germaniques, e( qui n'hésitait pas à recueillir leur suffrage avec celui des plus illustres Églises de la terre. e< Si les langues ce diffèrent, dit-il, la tradition ne varie point, et les ce Églises fondées en Germanie n'ont pas d'autre loi ni ce d'autre enseignement que celles des Ibères et des ce Celtes, celles d'Orient et d'Asie, et les autres qui ont ce été établies au centre du monde. Mais comme le soce leil, créature de Dieu, est le même pour tout l'uni-

(i) S. Just. Dî'a/og. cum Tryph.y § 117 : oO^è Iv jàp ÔXwç i<ni tô -^ivc:

àyôptûircav, eire papêapwv eiT« 'EXXxvwv, êÎt6 ài?Xtdç wtivi cuv ovo|xaTi -repcatt'Yopeuop.svwv, % à|xa^c6i(ùv rj àoixtov )taXoup.8vwv, ri Iv ax.Yivaîç xtyjvot^oçwv oîxouvTCûv, èv oiç p.Ti ^là Tcû ôvo(ji.aTe; tcO crTaupwÔsvTOç ^ttow eùy^ai xat eùxapicrTiai tw narpl xai Trci'/irp twv oXwv "Yivovrai.

Terlullian., adv, JudaeoSf 7 : « Etiam Gsetuloruiii varietates et MauK rum multi fines, Hispanianim omnes termini, et Galliarum diversae iiationes, et Britannorum inaccessa Romanis loca, Christo vero subdita, ot Sarmatarum, çt Dacorum, et Germanorum, et Scytharum ... in quibiis -omnibus locis Christi nomen, qui jam venit, regnei. »

'^ Lk GERMANIE CHRÉTIENNE SOUS LES ROMAINS. 3

c< vers, ainsi le flambeau de la prédication luit pour « tous les hommes qui veulent arrivera la connaissance c< de la vérité. » Ce texte est considérable : il donne au christianisme des Germains une date certaine, antérieure à l'an 200. il lui donne aussi le caractère, non d'une croyance sans règle et flottante dans les esprits, mais d'un dogme immuable, d'un enseignement discipliné, d'une Église enfin qui a ses évoques, puisque ses traditions font autorité : c'est plus qu'une doctrine, c'est une société qui commence (1).

11 reste à savoir d'où vint pour les peuples du Nord lc cette prédication dont saint Irénée constate l'orthodoxie à'iïsSIte*^

des années

et l'uniformité. En présence du grand spectacle de la romaines. conquête qui porta, non-seulement les armes des Romains, mais leurs lois, leurs mœurs et leurs écoles, sur les bords du Rhin et du Danube, on ne s'étonne pas que ces contrées aient reçu du même lieu la foi et la civilisation, et que les évêques de Rome y aient en-

(i) Irenaeus, adv, Haer., 1,10: Kal out8 aî ev repp.avîaiç i^pujxevai 6)cxXvKTÎgu oXXb»; wgmcrrsuxaaiv, ii àXXcdç Trapa^t^oaaiv, oOre Iv Taîç 'lêripiatç, cuTt tv KeXTctç, OUTÊ xarà rà; àvaroXàç, oûte sv Aî'^ffrw, oure èv Aiêûr., c5t8 at xarà pi.saa tou xo<rp.ou i^pu[i.6vai.

Arnob., adv. Gent,, lib. I : « Si Alamannos, Persas, Scythas îdcirco volueniDt deyinci quod babitarent in eorum finibus Cbristiani. » S.Gbrysostome semble compter les Germains sous le nom de Scythes, parmi les barbares convertis à la foi : Quod Christns sit Devs, serm. 71 ; etïhcodoret nomme les Germains avec les peuples que les apôtres rangèrent sous la loi du Gbrist. Grxcar. affect. curai, , disput. IX. Sur rintroduclion du christianisme en Allemagne, Binterim, Geschichte der deutschen Concilien ; Hefele, Geschichte der Einfûhrung des Christenthums im sûdwestlichen Deutschlande ; Rudhart, JEllesie Geschichte Bayems; Wemer, der Dom %u Mainz, Nous avons contrôlé ces écrivains catholiques par la critique d'un savant professeur protestant, Rettberg, Kir^ chengeschichte Deutschlands»

voyé des missionnaires, quand les légions mêlées de chrétiens y amenaient des croyants et des martyrs. Dès le commencement du cinquième siècle, dans un temps où les souvenirs étaient encore si récents et si sacrés, le pape Innocent 1" affirmait « qu'il n'y avait pas d'église, en Italie et dans les Gaules, qui n'eût pour fondateur un évêque institué par saint Pierre ou par ses successeurs : » on comprenait alors dans les provinces d'Italie la Rhétie et le Norique, et dans celles de la Gaule les deux Germanies. Mais Tépiscopat, qui imitait les circonscriplions de l'empire, qui en emprunta les divisions par provinces et par diocèses, en franchit bientôt les frontières. L'historien Sozomène, frappé de la prompte conversion de plusieurs peuples germaniques, l'explique par le sort de la guerre, qui fit tomber dans leurs mains des évêques, des prêtres captifs. Il montre ces serviteurs de Dieu étonnant leurs maîtres par une vie sainte, guérissant les malades, enchaînant à leurs discours les tribus entières, qui venaient leur demander ce qu'il fallait croire et comment il fallait vivre. On aimerait à suivre de près les premiers pas d*un aposlolat si beau, à se représenter les hymnes de la Rédemption troublant le silence des forêts païennes, et les barbares baptisés aux fontaines qu'adoraient leurs pères. Mais ces temps, plus occupés de faire de grandes choses que de les écrire, n*ont pas même sauvé les noms de ceux qui fondèrent les premières chrétientés (1).

(I) Innocent I, ep. ad Decentium Eugubinum, apud Mansi III, p. 1028 ;

LA GKRMANIE CHRÉTIENÎSt: SOUS LES ROMAINS. 5

Les progrès du prosélytisme étaient favorisés par les mouvements des armées romaines à une époque où les chrétiens remplissaient déjà les camps. Si l'histoire de la légion Fulminante ne résiste pas à la critique dans tous ses détails^ elle atteste du moins le grand nombre des néophytes parmi les combattants que Marc-Âurèle conduisit en Germanie. Plus tard et sous Maximien, la légion Thébéenne meurt au pied des Alpes et donne à la Suisse ses premiers patrons. Grégoire de Tours ajoute qu'un détachement de ce corps, composé de cinquante hommes, souffrit le martyre à Cologne. 11 cite la basilique élevée en leur honneur, et qui témoignait déjà de l'antiquité de leur culte : tel était l'éclat des mosaïques à fond d'or qui en revêtaient les murailles, que le peuple l'appelait c< Téglise des Saints dorés. » L'Allemagne chevaleresque aima ces premières gloires militaires du christianisme; et l'église des Saints dorés, aujourd'hui Saint-Géréon, plusieurs fois reconstruite, porte encore sa coupole byzantine au-dessus des innombrables clochers qui firent nommer Cologne la Rome du Nord. A l'autre frontière de la Germanie

« In omnem Italiam, Gallias, Hispaniam, Africain atque Siciliam, etinsulas interjacentes, nullum instituissc ecclesias, nisi eos quos venerabilis apostolus Petrus aut ejus successores constituerint sacerdotes. »

Sozomène, Hist. eccles.y lib. II, cap. 6 : "fl^Ti-yàp toi Teàa<pl tôv *Pwv çûXa 6Xpi<rriàviîîcv ... wàai ^è papêapoiç o/^e^'Ôv irpd^aaiç cuvéêyj lîpeoêEUSiv TO ^yyaa twv x^itmcviSif ci 'ygvop.svct xarà x%ipov 7roXe[i.ot ... ttoXX&i t«v Upécov TGÛ Xpt(JTOu aîxK-aXtorci 'Ycvou.gvci, aùv aÙTctç ^aav wç 5*8 toù? aÙTo'ôi voaoôvTa; wovto, ... irpcasTi ^ï xal -rroXiTsiav àu.Eu.77TCv ecpiXoffocpojv ... 6aup.a<iavTe; ot pàpêapct tcù; àv^pa; tcO pîou xal twv TrapaS'dÇwv 8p"]f(ùv sù^po» V6ÏV ouviî^ov ... '7rpo6aX).d{i.8voi ouv auToù; toû wpoxTg'ou xaôyi-YTQTà; , i^i^oé* oxcvTO x*l iêaifTÎI^ovTO, x*t àjceXcuôto; e/.}cXriaîa^ov.

6 CHAPITRK I.

romaine, à Lauriacum sur le Danube, un officier appelé Florianus, apprenant que le gouverneur de la province venait de mettre en vigueur les édits de Dioclétien par le supplice de quarante fidèles, se rendit au tribunal, se déclara chrétien, refusa de brûler T encens devant les idoles, et fut précipité dans TEnns. Les actes de ce martyre ajoutent que le fleuve rejeta le corps sur un rocher, et qu'un aigle le couvrit de ses ailes étendues jusqu'à ce qu'une femme chrétienne vînt lui donner la sépulture. Le temps approchait, en effet, où les aigles de l'empire devaient étendre leur protection sur la foi persécutée (1).

(1) Sur la légion Fulminante, Tertullien, Apologetic. Pour la légion Tliébéenne, les premiers témoignages sont : l^une vie de saint Romain, abbé, rédigée avant la tin du cinquième siècle (Bolland., Acta SS., febr. 28) ; 2® une homélie de S. Avitus de Vienne (Sirmond, 0pp. H, p. 93) ; 3" les actes rédigés par saint Eucher, et qu'il faut attribuer ou à saint Eucher premier, évêque de Lyon, mort en 454, ou à saint Eucher, deuxième du nom, qui se trouva au second concile d'Orange en 529. — Gregor. Turonensis, Miraculor., I, 62 : a Est apud Agrippinensem urbem basilicain qua dicuntur L viri ex illa legione sacra Thebaîorum pro Christi nomine martyrium consummasse. Et quia admirabili opère ex musivo quodammodo deaurata resplendet, Sanctos aureos ipsam basilicam incolae vocitare voluerunt. » Saint Géréon est nommé pour la première fois dans un martyrologe germanique de la seconde moitié du huitième siècle. V. Rettberg, t. I, 105. Depuis cette époque, on le trouve toujours nommé avec les martyrs de la légion Thébéenne qui souffrirent à Cologne. Adon, Martyrol, : « Apud Coloniam Agrippinam natale SS. martyrum Gereonis et aliorum CGGxviii quos ft Tunt Thebaeos fuisse. » — Trêves comptait aussi parmi ses patrons saint Tyrsus et ses compagnons, martyrs de la même légion : mais ou ne connaît pas de preuve plus ancienne de leur existence que leurs noms gravés sur une plaque de plomb découverte avec leurs reliques en 1071. BoUand., Acta SS. sept. U.

Augsbourg honorait sainte Afra, martyre, dont les actes, publiés par Buinart ( Acta martyrum sincera, p. iOO ) , présentent bien des caractères d'authenticité. Cependant Rettberg, Kirchengeschichte, p. 146, leur oppose deux vers de Foriunal, (îiii rvprc5ti'ntL'nt Afra comni(> une vierge, au

LA GERMAME CHRKTIENNK SOUS LES ROMAINS. 1

Constanlin rendit la paix à TÉglise en 312, et, l'an- Lesévéques née suivante, il introduisait Tépiscopat germanique ^ux^^SÎ*^ dans les conciles en appelant à Rome Maternus, évêque de Cologne, pour y siéger, sous la présidence du pape Melchiade, au tribunal qui devait juger la cause des donatistes. Les donatistes condamnés réclament un concile plus nombreux; trente évéques se réunissent dans la ville d'Arles en 314, et Maternus de Cologne y reparaît avec Agritius de Trêves, le diacre Macrinus et Texorciste Félix. Les Pères de cette assemblée déclarent qu'ils ont été convoqués par la volonté de l'empereur. Et, en effet, quand on considère le fréquent séjour de Constantin à Trêves et ses campagnes au bord du Rhin, on a lieu de croire qu'il avait éprouvé la sagesse des évéques de cette province, qu'il choisissait pour juges des querelles religieuses de son temps : peut-être leurs entretiens, fixant ses doutes, décidèrent la détermination qui tira le christianisme des catacombes (1).

lieu d'une courtisane pénitente et martyre, telle qu'elle paraît dans ses actes. Ces vers prouvent au moins Tantiquité de son culte :

Pergts ad Âugustam quam Virdo Lycusque tlucntant : lUic ossa sacrœ vencrabere virginis Afrœ.

Venant. Fortunatus, de Vita sancti Martiniy lib. IV.

Les actes de saint Florianus sont absolument incontestés. Pez, Script, rer. Ausliix^ I, p. 1, 36. Bolland., Acta SS,, maiià. 4. Rettberg, 157. Muchar. Noricum. Rudhart, JEltesle Geschichte Bnyerns, p. 207. Si Ton n'a point parlé ici du martyre de Quiriims, évéque de Sciscia, célébré par Prudence {Peristephanon, Vil), c'est que Sciscia, ville de la Pannonie, ne se trouvait pas sur le territoire de F Allemagne moderne.

(1) Eusèbe, Hist. eccks., l. X, cap. 5. Optât. Milevit. lib. 1, conir, Parmenion., cap. 23 : « Dati sunt judices Maternus ex Agrippina civitate, fteticius ab Augustoduuo civitatc, Marinas Arelatensis. » Ilonthcim, His-

La querelle des donatistes n'était que le prélude de cette fameuse controverse de Farianisme qui allait mettre en feu le monde chrétien. Toute la question se réduisait à un mot : « Le Fils est-il consubstantiel au Père, ou n'est-il que semblable? » Mais ce mot contenait toute une théologie, et la théologie toute l'économie de la société nouvelle. Les contemporains ne s'y trompèrent pas, et la grandeur des intérêts qu'ils voyaient engagés ne leur laissa plus de repos. L'esprit humain, qu'on pouvait croire épuisé, retrouva ses forces dans les disputes du quatrième siècle, qui donnèrent à la littérature sacrée ses plus beaux génies et ses plus grands caractères. Les conciles où s'agitèrent tant de questions de métaphysique, d'exégèse, de droit canonique, furent autant d'écoles destinées à commencer l'éducation publique des peuples modernes. Les Églises de Germanie n y manquèrent point. Théophile, métropolitain des Goths, siégeait à Nicée. Plus tard, quand la foi de Nicée sembla périr par une conjuration d'eunuques et de sophistes, Maximin de Trêves pressa la convocation du concile de Sardiques (347), qui h sauva : plusieurs évêques des provinces du Danube y parurent, et Euphratas de Cologne fut l'un des deux députés chargés de porter à l'empereur Gonslance les décrets de l'assemblée. Servatius de Tongres soutint le courage des orthodoxes à Rimini (359). Maxime de Laybach (iËmona) et Marcus de Pettau souscrivirent aux

toria T7*evirensis diplomatica, t. I. Binterim, Geschichte d. d. Concilient t. I, p. 345. Wansi, ConciL, II, p. 456, 476.

LA GERMANIE ClIRÉTIEiNNE SOUS LES ROMAINS.

actes d'xiquiléo (381). Un peu auparavant, Paulin de Trêves, successeur de Maximin, refusait de signer la condamnation de saint Âthanase au conciliabule d'Arles (353), et allait mourir banni au fond de la Phi'ygie. Mais ces glorieux exils trompaient les espérances de l'hérésie et la politique des empereurs; les plus lointaines chrétientés se visitaient par leurs confesseurs, et s'animaient à persévérer jusqu'au moment où, les empereurs finissant, la vérité restait (1).

On s'étonne moins, en effet, de trouver ces évoques L'Égiisc

germanique

du Nord si éclairés et si fermes dans des questions qui au q^|^{jeme troublaient les flambeaux mêmes de l'Église, quand on '^^^^^' voit saint Athanase exilé dans Trêves pendant deux ans, et embrasant de son feu tout le clergé des Gaules. Lui-même fait gloire des amitiés qu'il y forma; il rend témoignage à la piété de cette grande Tille : il y avait vu, dit-il, construire les premières basiliques, et la foule impatiente se presser sous leurs voûtes avant que les ouvriers en eussent posé la dernière pierre. Ses écrits y avaient popularisé la vie monastique, comme on s'en assure par un récit que saint Augustin tenait de la bouche d'un officier du palais impérial. Pendant que la cour séjournait à Trêves, et un jour que l'empe-

(i) Athanas., Hist. Arianor. ad MonackoSy p. 329, 360, 363. Id. Ad episr.jEgypt., p. 278. Id. Apolog. ad imp. Constant. ^ éd. Benedict.,t.I, p. 297. Théodoret, Hist, eccles., lib. lï, cap. 8. Nicephor. Callist., Hist, eccles.y lib. IX, cap. 23. Mansi, III, p. 51, 38 ; ibid., 600, 617. Sulpic. Sever., Sacr, hist., \l. — On n'a point tenu compte ici du prétendu concile de Cologne (346), cité dans la vie de saint Servatius de Tongres^ mais dont Fauthenticité est universellement rejetée. Voy. Binterim et Rettberg.

reur y assistait aux jeux publics, cet officier visitait avec trois amis les jardins qui entouraient la ville. Deux d'entre eux, se détachant des autres, arrivèrent à une masure habitée par des cénobites; et, s'y étant arrêtés, ils y trouvèrent une copie de Thistoire de saint Antoine par Âthanase. La première lecture de cet écrit les toucha si fort, qu'ils renoncèrent à la cour et se vouèrent à la profession monastique en ce même lieu : leurs fiancées prirent le voile des vierges. Ainsi cette cité impériale, dont Ausone célébrait les larges remparts et les écolt s florissantes, voyait se multiplier les sanctuaires dans ses murs et à ses portes, et commençait à compter parmi les métropoles religieuses de l'Occident. Trêves avait donné asile à saint Athanase; saint Jérôme y vint chercher la science, et y fit un séjour assez long pour transcrire de sa main les écrits de saint Hilaire. Saint Ambroise y naquit; et c'est là qu'il dormait enfant dans la cour du prétoire, quand un essaim d'abeilles, renouvelant ce qu'on raconte du berceau de Platon, vint se poser sur ses lèvres. C'est là qu'enfin saint Martin de Tours protesta contre le supplice de l'hérétique Priscillien et de ses complices. L'erreur des priscilhanistes était condamnable; elle renouvelait l'enseignement des manichéens, avec tous les périls qu'il fit courir encore moins à la foi qu'aux mœurs des peuples. Mais quand les coupables, amenés à Trè^ves, traduits par deux évêques au tribunal de l'usurpateur Maxime, eurent subi la peine capitale, l'Église apprit avec horreur une nouveauté si contraire à la douceur de ses doctrines, et

saint Martin refusa de communiquer avec ceux qui avaient mis le dogme sous la protection des bourreaux. Ce n'était pas trop de ces grands exemples et de ces grands hommes pour fonder l'orthodoxie dans les provinces destinées à devenir le royaume des Francs, et pour les sauver de Tarianisme, qui devait faire la perte des Goths et des Vandales (1).

Au cinquième siècle, la foi semble maîtresse des Nombre

des

provinces germaniques. En même temps que le paga- évêchés. nisme se retire et que chaque année voit fermer quelque temple, les sièges épiscopaux se multiplient et fixent autour d'eux le réseau mobile des communautés chrétiennes. En s'attachant aux seuls témoignages que la critique ne conteste pas, on trouve au nord les Églises de Trêves, de Cologne, de Tongres, de Metz et de Toul; au midi, celles de Coire, de Laybach et de Pettau, de Lauriacum et de Tiburnia ; on connaît enfin des évêques de Rhétie et de Norique, sans désignation de siège. Saint Valentin, l'un d'eux, avait sa sépulture à Mais, au bord de l'Inn, où de nombreux pèlerins venaient vénérer en lui le père des pauvres et le rédempteur des captifs. La discipline de ces Églises est écrite dans les actes des conciles où parurent leurs représentants, surtout dans les canons d'Arles et de Sardiques, qui

(1) Théodoret, Hût. eccles., I, 32. Athanas., ad ep, ^gypl.; Apolog., 1. 1, p. 682. Augustin, Confess., VIII, 6. llieronym., EpisL Yl ad Florentium; Proœm. libn II commentar, in epist. ad Galatas, où l'on voit qu'il connaissait la langue celtique, encore parlée à Trêves pendant le séjour quil y fit. Episl. Ilï. Paulin., d^ Vita Amhrosiiy Sulpic. Sever., DialoQ.f\\\^(t. 15. Ambios., Epist. ad Valentin, ^ lib. V, ep,27

pourvoient à la police du clergé, qui distinguent les fonctions des diacres et des prêtres, règlent l'élection, la résidence et la juridiction des évêques, et couronnent toute la hiérarchie sacrée par l'autorité du pontife romain. Les Pères du concile d'Arles adressent leurs décisions à saint Sylvestre, « croyant que c'est à lui de <( les notifier aux autres, puisqu'il a la plus grande « part dans le gouvernement de l'Église. » Et l'assemblée de Sardiques se propose « d'honorer la mémoire « de Tapôtre Pierre, en déclarant que si un évêque « déposé par ceux de sa province veut en appeler de « leur sentence, Tévêque de Rome sera prié de lui c( donner des juges. » Tels étaient les étroits liens qui rattachaient au saint-siége les provinces du Nord; longtemps avant les pontificats de saint Léon et de saint Grégoire le Grand. Si l'on veut achever de connaître les mœurs religieuses de cas contrées par un document sur lequel nous aurons lieu de revenir, la Yie de saint Severin, apôtre du Norique, on y voit figurer tous les ordres du clergé jusqu'aux portiers et aux chantres, les ermites, les moines et les vierges sacrées ; on y trouve le culte des reliques, les dîmes levées pour les pauvres, le rituel des funérailles, les prêtres veillant auprès de la dépouille des morts; et enfin, avant les barbares, toutes les formes liturgiques, toutes les observances qu'on avait voulu faire dater de la barbarie (1). Théologie. Mais l'esprit vivait sous les formes : il éclate dans le

(1) Sur le nombre des évêques authentiques de ^ancienne Germanie,

petit nombre de monuments littéraires, d'inspirations poétiques qui nous restent de ces chrétientés mal connues. L'Église de Germanie avait eu de bonne heure son premier docteur en la personne de saint Victorin, évêque de Pettau, sur les frontières du Norique et de la Pannonie, mis à mort pour la foi au temps de Dioclétien. Rhéteur avant sa conversion, et versé dans les lettres grecques plus que dans la langue latine, il s'était attaché à traduire ou plutôt à s'approprier les commentaires d'Origcne sur l'Écriture sainte, et à combattre les hérétiques de toutes les sectes. Saint Jérôme, qui le compte parmi les colonnes de l'Église, loue la grandeur de ses pensées, malheureusement trahie par l'in-

voy. Rettberg. 1, 238. Binteriin, 1, 8 et sqq. Sur saint Val^ntin, Fortuiiat, de Vita S. MarlinU lib. iV.

IngTcdiens rapido quo gurgite volvilur iËnus, Inde Valentini benedicti templa require.

Cf. rinscription donnée dans le Corpus poetarum de Pesaro, t. VI, p. 280 :

Hic jacet in lumulo quem flevit Rhetica tellu8|

Maxima sumniorum gloria pontificum :

Abjeclis qui fudit opes nudataque texit

Agmina, captivis prœmia larga ferens.

Est pietas ?icina polo, nec funeris ictum

Sentit ovans, meritis qui petit astra bonis. His pollens titulis Valentiniane sacerdos

Grederis a cunctis non poluisse mori.

— Sur les conciles d'Arles et de Sardiques, Mansi, ConciL, t. II, t. III. Fleury, Hist. eccles., t. III. — Vita S. Severini, ap. Bolland,^! cm SS., januarii 8. Aucun,doute ne s*élève sur l'authenticité de cette vie de saint Severin, écrite à la tin du cinquième siècle par son disciple Eugippius. — Si je n'ai 'pas tenu compte de la suscription souvent citée d'une lettre de saint flilairede Poitiers : « Episcopis Germani» primie et Germaniae secundae, » etc. (Opéra S. Hilarii, t. U, p. 457), c'est que cette suscription manque dans plusieurs manuscrits.

correction de son langage. C'est en effet le caractère d'un fragment sur la création, conservé sous le nom de Yictorin, où l'on reconnaît aussi cette théologie symbolique dont l'école d'Origène poussa trop loin la subtilité. Tout s'y réduit aux harmonies des nombres sacrés : on y voit tous les rapprochements auxquels les mystiques se sont attachés : les quatre fleuves du paradis terrestre et les quatre animaux, symboles des évangiles; les sept chandeliers devant le trône de l'Agneau et les sept dons de TEsprit; les vingt-quatre vieillards qui se tiennent en présence de Dieu, considérés comme les anges des douze heures du jour et des douze heures de la nuit, comme autant de figures du temps rendant hommage à l'immobile éternité. Il y a quelque intérêt à trouver ainsi dans les écrits d'un évêque du troisième siècle, perdu sur les bords de la Drave, la clef des allégories qui remplissent les éclatantes mosaïques des églises de Rome et de Ravenne. Et si Yictorin a multiplié jusqu'à l'excès les explications mystiques, si sa doctrine des nombres rappelle trop souvent les vaines spéculations des néopythagoriciens, s'il finit par tomber dans Terreur de ceux qui attendaient l'avènement temporel du Christ et le règne de mille ans, on l'excuse d'une illusion qui fut celle de plusieurs grands esprits, et on aime à reconnaître je ne sais quoi d'oriental, de hardi, de grandiose, chez ce théologien dont la pensée a déjà l'essor de l'esprit allemand, en même temps qu'elle en a les dangers (1).

(i) Hieronym., Catalog.y c. 74 : « Yictorinus Pitabionensis episcopus,

Nous trouverions sans doute une doctrine plus sûre inscriptions

^ chrétiennes.

dans les écrits de Maximin de Trêves, dont la parole puissante allait troubler jusqu'au fond de l'Orient les conciliabules des ariens, et rétablir sur le siège de Constanlinople le patriarche Paul, dépossédé par leurs violences. Mais le temps n'a épargné de ces anciennes Églises de Trêves et de Cologne, ni les écrits de leurs évêques, ni les murs de leurs basiliques, mais seulement un petit nombre d'inscriptions sépulcrales, où l'on surprend la foi du peuple sous la forme la plus naïve et la plus touchante. Rien n'est plus instructif^ rien ne fait mieux ressortir l'unité du monde chrétien, que ces pierres tumulaires trouvées au bord de la Moselle ou du Rhin, avec tous les symboles des catacombes romaines : la colombe portant le rameau d'olivier, le labarum, le monogramme du Christ entre l'alpha et Foméga. Quelquefois une inscription grecque marque la sépulture d'un chrétien d'Orient, mort sous un ciel si différent du sien. Ailleurs, c'est un enfant enseveli dans les blancs vêtements du baptême, un centurion des colonies militaires, qui, après vingt-cinq ans de combats, a voulu qu'on mît sur sa tombe le signe paci-

non aeque latine ut grasce noverat, unde ejus opéra, grandia sensibus, viliora vidcntur coinpositione verborum. « Id. , ad Pammachium, Id., epist. 75, advers Vigilantiunu Id. ad Paulin., de Institut, monach. Cassiodor., delnstit. divin, litt., cap. 7 . Tillemont, Mémoires, V, p. 153. Le traité de Fabrica mundi a été donné par Cave, Script, eccles., I, p. 148. Le commentaire sur TApocalypse, attribué à Victorin (Biblioth. Patr, maxim., t. 111, p. 414), ne peut pas être de lui, mais d'un écrivain du cinquième siècle. On croit reconnaître plus sûrement son style et ses opinions dans des scolies sur T Apocalypse, publiées par Millani, Bologne, 155H, et par Galland.

fique du Christ. Ces inscriptions prodiguent déjà les termes les plus tendres de la langue religieuse, mais dans un latin dégénéré, où Ton n'entend que le cri d'une douleur plébéienne, trop pauvre pour acheter de quelque rhéteur une épitaphe correcte. C'est là qu'on voit des barbarismes, des solécismes opiniâtres, qui allestent la décomposition de la langue classique, et des vers étranges qui violent toutes les lois du rhythme, mais qui donnent l'exemple d'une prosodie nouvelle. Les lettrés païens devaient fouler aux pieds avec bien du mépris ces premières fleurs de poésie que nous aimons à cueillir parmi les tombeaux de nos pères. Tels sont ces quatre vers qu'on lit sur un marbre enchâssé dans le mur du vestibule de Saint-Géréon : « Ci-gît « Ârtémia, doux et bel enfant, — charmante à voir, « et très-aimable en toutes ses paroles. — La mort, à « cinq ans, l'emporta vers le Christ. — Innocente, elle « a passé tout d'un coup aux célestes royaumes (1). »

(1) Saint Athanase fait allusion aux écrits de saint Maximin amtre les ariens, Ad episcop. ^gypt, contr. Arian., p. 278. Sozomène, HisL eccles,, II, c. 11. Lersch, Central-Muséum rheinlaendischer Inschiifteily ni, 29 : ^Evôa^e xsÏTai à^i?^&; 'A-]fpi7ra 2ûpo; KuxaiTpc^ftêa^aîcdv op«v '\77aaswv. Id.,I, 67 : « Ilic jacet puer nomene Valentiniano qui vixit anno III et meses et dies xvi, et in albis cum pace recessit. » Ibid., 66 : « Hic jacit Emeterius ont. (centurio) ex numer. Gentil., qui vixit ann. quinquagenta, militavit p. m. xxv, d. d. d. » Suit le monogramme du Christ. Lersch et Rettberg, après lui, ont le tort de traduire numerus Genti- Hum, par une cohorte de païens. Les Gentiles étaient les mêmes que les Lxti, c'est-à-dire les colons militaires des frontières de l'empire. V. Cod. Theodos, VU, 15, 1. — Lersch, Cmtral-Museum, 111,31 ;ï, 65, inscription de Saint<Géréon :

Hic jacit Artemia, dulcis aptissimus infans.

Et visu grata, et verbis dulcissima cunctis.

ia quinto ad Gbristum delulit anno.

Innocens subito ad cœleslia régna transivit.

Traditions et

Mais la véritable poésie de cet âge n'est pas encore celle qui se laisse emprisonner sous la règle et graver ^^*» sur la pierre : on la trouve bien plus libre et plus inspirée dans les traditions qui s'attachent dès lors comme une auréole à la mémoire des saints du pays. La vénération du peuple pour ces évéques dont ils avaient reçu la foi les accompagnait dans la mort. Peu à peu la postérité, qui aime à reculer les figures héroïques pour leur ajouter le prestige du temps, transporta ces pontifes du quatrième siècle au premier ; on en fit les disciples des apôtres ; et la légende, remplissant les lacunes de l'histoire, rattacha les Églises germaniques aux origines du christianisme. C'est ainsi que la tradition populaire s'est emparée de Maternus de Cologne, le même que nous avons tu siéger aux conciles de Rome et d'Arles, et qu'elle Fa pris pour le fils ressuscité de la veuve de Naïm, que saint Pierre aurait envoyé avec deux autres, Eucharius et Yalérius, porter la foi aux peuples du Nord. Les trois missionnaires avaient descendu le Rhin jusqu à une bourgade d'Alsace, quand Maternus mourut. Ses compagnons reprirent tristement le chemin de Rome; ils en revinrent quarante jours après avec le bâton de saint Pierre ; et, lorsqu'ils l'eurent ]K)sé sur le tombeau du mort, le mort se leva. Ce miracle commença la conversion des peuples : les trois saints l'achevèrent en bâtissant plusieurs églises, e€ continuèrent d'évangéliser la contrée jusqu'à Trêves^ où ils arrivèrent l'an 54 de l'Incarnation. Ils y occupèrent l'un après l'autre le siège épiscopal. Maternus 1. 6. II. 2:

poussa plus loin ses prédications et fut le premier ëvéque de Cologne et de Tongres. Après autant d'années de pontificat qu'il avait passé de jours dans le tombeau, comme il lisait l'évangile du fils de la veuve de Naïm, c'est-à-dire celui de sa propre résurrection, il mourut une troisième fois, pour ne plus ressusciter qu'au dernier jour. Il y avait assurément une poésie singulière dans ce récit, selon lequel toutes les nations germaniques devaient la foi aux larmes d'une veuve. Mais j'y trouve aussi une lumière historique et une preuve de plus de l'antique attachement des Églises du Nord au siège de saint Pierre, puisqu'elles veulent tenir de lui le bâton pastoral, ce bâton du pécheur qui deviendra plus tard une crosse d'or redoutée des rois (1).

Ainsi tout est plein du souvenir de Rome dans ces commencements. Il avait fallu les légions pour construire les voies qui percèrent les forêts germaniques, et pour y amener, cachés dans leurs rangs, les premiers propagateurs de l'Évangile. Il avait fallu les colonies,

(1) Mayenco nomme pour premier évêque Crescens, disciple de saint Paul ; Metz, saint Clément, disciple de saint Pierre, et saint Patient, disciple de saint Jean ; Toul, saint IMansuetus, disciple de saint Pierre : la Rhétie croyait avoir été évangélisée par saint Pierre, saint Paul et saint Barnabe. Cf. Tillemont, Mémoires, I; Calmet, Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine; Murenis, Helvetia sanctu. Sur la légende de saint Matcrnus : Gesta Trevirorum, apud d'Achery, Spicilegium, II, 207 ; Jacques de Kœnigshoven, Chronik, c. 5, ap. Schilter, Supplément, p . 451 ; Reins, Chronik der Stadt Cœln :

Das wart sente Maternus zo Agrippinam gesant, Die nannte sy Cœlne algehant, etc.

Cf. Tillemont, Mémoires, l\, p. 499; VI, p. 26. Schœpflin, Alsacia illustrata, !, 533. Homheiin, Htstoria Trevirensisdiplomaticu, I, p. xxxi\|\

les municipes, les métropoles, pour mettre toutes les ressources de la civilisation au service de ces Églises conquérantes qui se formaient sur les conûns de la barbarie. Il avait fallu que le génie latin, exercé depuis quatre cents ans au gouvernement du monde, respirât dans les sénats d' évoques qui constituèrent Tunité de croyance et de discipline. On reconnaît, dans tout ce qu'ils fondèrent, la main d'un peuple accoutumé à ne pas bâtir pour un jour. Cette première période est comme ces ruines romaines sur lesquelles les siècles suivants ont construit,, sans crainte pour les monuments qu'on leur faisait porter.

CIIAPITBE II.

LE CHRI8TIAH1SME DBTA«T LES INTASIONS.

Efpénaees ^^^ invasioDS pouvaient venir : TÉglise était en me- **^®" sure de les recevoir. Elle avait des évêques à toutes les portes de l'empire, et des prêtres sur le chemin de tous les barbares. Ses basiliques étaient ouvertes, ses baptistères préparés; elle n'avait plus qu'à attendre que les chefs lui amenassent leurs peuples. 11 semble que les plus farouches devaient se rendre à la majesté de ses institutions; et c'est l'opinion commune, que la conversion des Germains fut prompte et facile. Elle coûta cependant plus qu'on ne pense. L'Église allait être en présence d'une nouvelle race : elle y trouvait deux périls. D'un côté c'était la barbarie, le goût du sang et de la destruction, la haine du nom romain et en même temps un paganisme nouveau, fort de sa grossièreté même, qui semblait ne pas laisser de jour à la raison, ni d'ouverture à la controverse. D'un autre côté, et surtout parmi les chefs, parmi les mercenaires engagés à la solde des Césars, il y avait l'attrait prématuré d'une civilisation trop savante pour eux, et dont

LE GHRISTIAmSME DEVANT LES INVASIONS. Si

ils comprenaient les désordres mieux que les bienfaits :

il était aisé de prévoir qu'ils, partageraient les vices et

les erreurs de la société ancienne aussi bien que ses ',

dépouilles; en sorte qu'on avait autant à craindre de 1

leur corruption que de leur violence.

Il y avait longtemps que ces deux passions contraires^ celle de jouir et celle de détruire, poussaient les peuples du Nord vers les provinces romaines, quand, la garde des frontières fléchissant, trois routes s'ouvrirent devant eux. A l'orient, les Goths trouvaient la vallée du Danube, par où ils se jetèrent sur la Thrace et l'Asie Mineure. Au midi, la vallée de l'Inn livrait aux Hérules et aux Lombards les gorges des Alpes et l'entrée de l'Italie. A l'occident, la vallée du Rhin frayait aux Bourguignons* aux Alemans, aux Francs, le chemin des Gaules. Il faut voir comment le christianisme pénétra chez les barbares par tous les passages qui les vomissaient sur l'empire.

Les Goths étaient les plus puissants des Germains ^^^j^^ par l'autorité de leurs traditions, par la vigueur de leur lescSSiin constitution civile, religieuse, militaire, par l'étendue Les Goths*. de leur territoire et le grand nombre de peuples qu'ils avaient rangés sous leurs lois. Des rivages de la Scandinavie, où les navigateurs grecs les trouvaient quatre siècles avant notre ère, ils s'étaient avancés jusqu'au Danube, soumettant les Vandales, les Marcomans et les Quades, et réduisant l'empire à les traiter comme les nations qu'il craignait, c'est-à-dire à les prendre à son service. Us avaient le titre et la solde d'alliés lorsque,

Ulphilas.

r empereur Philippe ayant refusé de subir plus longtemps l'affront du tribut annuel qu'ils exigeaient sous ce nom, ils forcèrent la ligne romaine et envahirent la Mésie. Bientôt après, on voit leurs bandes couvrir les plaines de la Thrace : les cent mille habitiants de Philippopolis meurent sous les ruines de leur ville. Dèce périt en voulant les venger (252). Durant vingt ans les Gotlis ravagèrent la Grèce, l'IUyrie, la Troade, la Cappadoce ; ils brûlèrent le temple d'Éphèse, saccagèrent Trébisonde, Nicée, Athènes, ramenant leurs chariots chaînés de butin, et laissant derrière eux la peste et la famine. Rien n'égale l'horreur de ces temps désastreux : les lettres mêmes semblent s'éteindre, et il y a une interruption de vingt années dans les historiographes des empereurs (1).

Mais, parmi les captifs que les vainqueurs chassaient devant eux, plusieurs portèrent le christianisme aux foyers de leurs maîtres. D'ailleurs, comment les Goths, enrôlés sous les aigles de l'empire, auraient-ils résisté aux progrès d'une doctrine qui avait gagné les légions, surtout quand ils virent la croix sur les drapeaux^ quand eiifin quarante mille d'entre eux combattirent pour Constantin dans la femeuse journée qui renversa tout ensemble la fortune de Licinius et le règne du paganisme? L'Éghse des Goths grandit dans l'ombi-e; on l'a vue déjà représentée par Tévêque Théophile au concile de Nicée. Bientôt après parait Ulphilas, qui

(!) Jomandès, de Rehts Geticis, 16, 17, 4 8, ÎO.

tient un moment dans ses mains toutes les destinées religieuses de son peuple. On ne sait rien dès commencements de cet homme extraordinaire, sinon qu'il des* oendait d'une famille chrétienne enlevée de la petite ville de Sadagolthina en Gappadoce par les Goths, qui la saccagèrent en 266, et que ce fils adoptif des barbares, ]e ^ de la louve (Wulfilas), comme ils l'appelaient, était compatriote et peut-être parent de l'historien grec Philostorge. Il évangélisait les Yisigoths de la Mésie, de la Dacie et de la Thrace, quand il devint leur évêque vers 548, et se rendit en celte qualité au concile tenu en 360 à Gonstantinoplc par les ariens, qui surprirent son adhésion, sans le détacher néanmoins de l'orthodoxie (1). C'est alors que, frappé delà majesté des Césars, il put concevoir le dessein de donner à son apostolat le dangereux appui de leur épée. Deux partis divisaient les Yisigoths. L'un obéissait à Athanaric, l'autre à Fritigern. Après une lutte inégale, Fritigern invoqua l'intervention de l'empire; Ulphilas semble en avoir négocié les conditions. Les tribus menacées se soumirent au baptême, reçurent des secours, marchèrent contre Athanaric et furent victorieuses. Depuis ce jour, rien ne résista plus à la prédication d'Ulphilas. 11. acheva son œuvre par la traduction des saintes Écritures, monument célèbre et resté jusqu'à nous. C'était fixer le christianisme dans la nation que

(i) Sozomène, Vï, 57 : 'AirsptwJTCTw; claai osTa.T/^wv toî; à|i.«pt Eù^oÇiov XV. ^Axocxtov TT.; 6v KciivoravTivo'JTroXti ouvo^ou, ^tsy.6tvi xctvwvûv toi? u-

plÙai TÛV SV NuCAta 9UV8}.Ô9VTMV.

2é CHAPITRE II.

de le fixer dans la langue. L'évèque s'en rendit maître, et la força d*obéir à la pensée ehrélienne; il centraignît cette parole sanguinaire à répéter les psaumes de David, les paraboles évangéliques, la théologie de saint ' Paul. Mais il ne traduisit point les libres des Rois, de peur que, la lettre tuant l'esprit, les récits sacrés ne servissent qu'à réveiller les passions guerrières de ses barbares. L'alphabet runique, usité chez lesGoths, avait sufli à tracer des présages sur des baguettes superstitieuses ou des inscriptions sur les sépultures : il fallut le compléter pour un usage plus savant, et le nombre des lettres fut porté de seize à vingt-quatre. La langue gothique, façonnée de la sorte, prit un singulier caractère de douceur et de majesté. On put voir que les grandes qualités des idiomes classiques ne périraient pas avec eux ; et la traduction de la Bible, ce livre éternel, commença la première des littératures modernes. Quand Ulphilas parut, peut-être après une longue retraite, radieux de sainteté, apportant TAncien et le Nouveau Testament au peuple campé dans les plaines de la Mésie, on crut qu'il descendait du Sinaï; les Grecs l'appelèrent le Moïse de son temps, et c'était l'opinion des barbares « que le fils de la louve ne pouvait faire mal (1). »

(1) PhUostorge, II. 5. Socrate, Ub. Il, cap. 4i. Sozomène, lib. VI. Métaphraste, ad diem 15 sept. Jornandès, de Rébus Geticis, cap. 51. Cf. Baronius, adann. 370. BoUand., AcL SS. sepUmbr. 15. Ulphilas, lierausgegeben von J. Ch. Zûhn (Weissenfels, 1805) M. Waitz {Ueberdas Leben und die Lehre des Ulfila) a publié les fragments inédits d'un discours prononcé au concile d'Aquilée, en 381 , par Auxentius, arien, et disciple d*Ulphilas. Auxentius y loue son uiaitre dans les termes les plus magnifiques.

Cependant Aihanaric vaincu s'était vengé sur ceux ^■|g<!^ de ses sujets qui faisaient profession de christianisme. ^^ g^ L'idole nationale fut conduite sur un char de triomphe parmi les tribus établies au bord du Dniester; des sacrifices et des banquets célébrèrent son passage, et Ton ordonna que tous participassent aux viandes immolées. .Ceux qui s'y refusèrent furent brûlés dans leurs tentes. Plusieurs» dont on a conservé les noms, périrent par les flammes, avec le pavillon qui leur servait d'oratoire. Toute la foi et toute la magnanimité des anciens marie comparant à tout ce que 1* Ancien Testament a de plus grand, à Joseph, à Moïse, à David, au prophète Elisée. Il le vante d*avoir prêché la doctrine d'Arius dans tonte sa rigueur, en repoussant paiement ceux qui font le FiJs consubstantiel au Père, et ceux qui le font semblable. Selon lui, Ulphilas, après être resté lecteur jusqu'à Tâge de trente ans, aurait été ordonné é?êque en 348 ; sept ans après, une persécution violente laurait contraint de se réfugier avec son peuple sur le tenitoire de Fempire, où Tempercur Constance leur assigna des terres. Il y serait demeuré trente-trois ans, c'est-àdire jusqu'à sa mort. Auxentius ajoute qu'Olphilas écrivit et prêcha dans les trois langues des Goths, des Grecs et des Latins. — M. Waitz, dans la savante dissertation qui accompagne ces fragments, ne peut dissimuler combien le témoignage d'Auxentius est suspect en ce qui touche aux intérêts de Tarianisme. Sozomèue et Théodoret s'accordent complètement à représenter (Jlphilas attaché premièrement à la foi de Nicée, et plus tard entraîné à l'hérésie par les évêques ariens. La difficulté est plus grande en ce qui touche l'époque de sa chute. Si l'on s'attache à Auxentius, il semble Hlu'Ulphilas dut embrasser la communion de Constance en 555, quand il se senii réfugié sur les terres de l'empire ; mais aucun autre historien n'a mentionné un établissement des Goths dans l'empire d'Orient à cette époque. Selon Socrate, les Goths de Fritigem seraient devenus ariens quand ils reçurent les secours de Valens ; et Tiliemont, VI, 798, démontre que cette guerre civile des Goths et l'intervention des Romains précédèrent l'invasion des Huns, qui rejeta définitivement une partie de la nation gothique au delà du Danube, en 576. Enfin, c'est à cette dernière époque que Sozomène et Théodoret placent l'apostasie d'Ulphilas, avec les circonstances qu'on verra plus bas, et qui prêtent une extrême vraisemblance à leurs récits. Du reste, M. Waitz reconnaît avec nous que les Goths professèrent ^'abord Torthodoxie.

tyrs reviraient chez ces barbares, qui commaiçai^it à fixer sor eux FatteiitHRi do monde. L'É^se des Goths adressa à celle de Gappadoce, qn'elfe hanorait oomme sa métropole, mie lettre comparable à celle des chrétiens de Ltoo aux chrétiens de Sraynie: « L'Ëglise de a Dieu qui est chez les Goths, à TËglise de Diea qui est a en Gappadoce, et à tous lesdirétiens en qudqoe lieu. a qu'ils habitent. Que la paix, la miséricorde et la cha* « rite de Dieu le Père et de Jésus-Ghrist Notre-Sei* a gneur abondent en vous ! — Gette parde du bienh^ch ce reux Pierre n'a pas cessé d'être vraie, que dans toute « nation Dieu a pour agréables ceux qui le craignent c( et qui pratiquent la justice. G'est ce qui vient d'éclaa ter en la personne du bienheureux Sabas, martyr de c< Dieu, qui, étant Goth de naissance et vivant au milieu « d'une race perverse, a imité les saints de telle sorte « qu'il a brillé comme une étoile nouvelle levée sur le c< monde. » Sabas avait soutenu de sa parole et de ses exemples les chrétiens persécutés. D venait de célébrer la fête de Pâques auprès du prêtre Sansala, quand les hommes d'un chef de guerre nommé Âtharid l'arrêtèrent pendant la nuit; et, lui présentant des viandes immolées : « Voici, lui dirent-ils, ce que vous envoie Athaa rid votre seigneur. » Sabas répondit : « 11 n'y a qu'un a Seigneur, qui est au ciel. » Et comme il refusait de toucher aux viandes idolâtriques, après qu'on l'eut traîné sur les pierres et les épines, on le conduisit sur le bord du fleuve pour y être précipité. Mais lui, levant les yeux, déclarait qu'il voyait sur Tautre bord

les anges venus pour le recevoir. Ïjb récit de cette mori héroïque a toute la simplicité des actes authentiques des martyrs, et la lettre s'achève par ces courts et fra*temels adieux qui terminent les épitres des premiers chrétiens : c< Saluez tous les saints* Ceux qui souffrent « la persécution avec nous vous saluent encore. » Les Grecs inscrivent dans leurs monologes les noms de Sa-^ bas et de ses compagnons. L'Asie admira que le Christ se fftt choisi des confesseurs parmi ces peuples dont elle avait éprouvé la férocité. L'Occident les connut, et des témoins oculaires de leur supplice en firent le récit aux chrétiens de Garthage (1).

Une chrétienté fondée sur de si glorieux souvenirs ne pouvait tomber. Tandis que plus tard les Goths de l'invasion se laissaient gagner par l'arianisme, on voit une autre partie de ce peuple, restée sédentaire au ncnrd de la mer Noire, persévérer dans l'orthodoxie. Deux de ses prêtres, Sounia et Fretila, écrivent à saint Jérôme, et le consultent sur les variantes 3e la Yulgate et de la version alexandrine. Le solitaire de Bethléem admire ce zèle des Écritures; il ne voit pas sans émotion les

(l)Métaphraste, add. 15 sept. Bolland., Acta SS., martii 26. Parmi les noms des martyrs de ce jour que les menées grecques ont conservés et défigurés, il en est plusieurs dont il est facile de reconnaître Tétymologie toute germanique : Bathusis, Verkas, Sigitzat, Sverilas, Svimblas. — Acta S. NicetXy^^. Bolland., septemb, 15. Acta S. Sa&a?, Bolland. , apn'L 12. Soiomêne, lib. VI, cap. 37. Saint Épiphane, H^es., 70. S. Ambroise in Lucam, 2. Saint Augustin, de Civitate Dei, lib. XVUI, 52. « Bex Gothorum in ipsa Gotbia persecutus est christianos crudelitate niirabilr, cum ibi non essent nisi catholici, quorum plurimi martyrio coronati sunt, sicut a quibusdam frati-ibus qui hinc ibi fuerant et se vidisse incunctanter recordabantur, auditimus. »

blondes armées des Gètes portant avec elles leurs sanctuaires mobiles, et les dressant comme le tabernacle au milieu du camp d'Israël. Saint Jean Chrysostome pressait de ses efforts le grand ouvrage de la conversion des barbares, dont le spectacle le ravissait : il y voyait les prophéties accomplies^ et, selon la parole d'Isaïe, les loups devenus dociles et les lions domptés. Par ses soins, lesCioths eurent à Constantinople leur Église nationale, et les saints mystères y furent célébrés en leur langue. Ceux qui campaient au nord de l'empire lui envoyaient un diacre chargé des lettres de leur chef, et voulaient recevoir un évêque de ses mains. C'est vers le même temps qu'il faut placer l'apostolat de saint Nicétas. Il était venu du fond de la Dacie visiter à Noie le tombeau de saint Félix; il avait trouvé l'hospitalité auprès de saint Paulin, autrefois sénateur et poëte, maintenant retiré dans la solilude et voué au service de Dieu. Au moment du départ, Paulin adresse à son hôte des adieux poétiques, où Ton voit retracée avec complaisance l'image des Églises naissantes du Nord. « Tu « traverseras sans effort les mers soumises : la croix du « salut armant l'antenne de ton navire, tu défieras les « vents et les flots. — Les joyeux matelots changeront ce en hymnes leurs chants accoutumés, et leurs voix « pieuses entraîneront les brises favorables à leur suite. c< — Avant tous, Nicétas entonnera le cantique du Christ « avec l'éclat de la trompette, et David, psalmodié à deux c( chœurs, retentira d'un bout à l'autre des mers. — c< Les bêtes des eaux tressailleront à Vamen des chré-

LE CnaiSTIANISME DEVANT LES INVASIONS. »

(( tiens, et les monstres, attentifs au chant du prêtre, a se joueront autour du navire. — Oh ! qui me donnera « les ailes de la colombe pour me mêler aux chœurs (c que tu formes à célébrer mon Dieu d'une voix qui <n va jusqu'au ciel? — Les plages hyperboréennes te « nomment leur père, le Scythe s'apaise à tes accents, d et, infidèle à lui-même, il apprend de toi à dépouil* « 1er son humeur farouche. — Les Gètes accourent, et a avec eux les deux peuples des Daces, celui qui habite « l'intérieur des terres, et celui des frontières, fier de (c se montrer couvert du cuir de ses nombreux trouce peaux. — Dans ces contrées silencieuses de l'uni- « vers, les barbares ont appris à louer le Christ avec la « fidélité d'un cœur romain, et à mener en paix une « chaste vie (1). »

Ainsi le christianisme aima de bonne heure les barbares, et les servit avant qu'ils fussent devenus maîtres du monde. Ils s'en souvinrent dans leur victoire. Quand Âlaric, en 410, saccagea Rome, un de ses guerriers qui avait forcé la demeure d'une vierge avancée en âge y trouva des vases d*or et d'argent. Mais la chrétienne

(l) s. nieronym., Qu«$t. hebraic. in Gènes., et Epist. 3 : c Getarum rutilas et flavus exercitus ecclesiarum circumfert tcntoria. • S. J. Chrysost., ejrisL 69. Saint Paulin, carmen 30 :

Ibis illabens Pelago jacenti, Et rate armata iitulo salutis, Victor anlenna cruds ibis, ondis

Tutus et austris.

Nayitœ leli solitum celeusma Concinent rersis modulis in bymnos.

Et piis ducent comités in equor

Voeibos auras, etc. ...

lui déclara qu'ils appartenaient au trésor de Tapôtrc saint Pierre; et le barbare, retirant la main, envoya demander au roi ce qu'il devait faire de cet argent et de cet or. Alaric commanda que les vases fussent reconduits avec respect dans la basilique du Vatican. Les barbares les portèrent un à un sur leurs têtes, tandis que d'autres les environnaient l'épée nue. La trompette pacifique retentit; les Romains sortirent rassurés des retraites où ils n'attendaient plus que la mort ou la ser^ vitude; les vainqueurs et les vaincus se mêlèrent, et leurs voix se confondirent dans les mêmes cantiques. C'est alors que saint Augustin croyait voir les barbares entrer, à flots précipités dans cette ciité mystique de l'Église dont il traçait le dessin, et qu'il s'écriait : a La <c dernière table de la proscription de Sylla fit périr <c plus de sénateurs que les Goths n'en dépouillèrent. « Tout ce qui s'est vu de meurtres, d'incendies et de « pillage dans ce récent désastre de Rome est . arrivé c< selon la loi ordinaire des combats. Mais ce qui est « nouveau et sans exemple, c'est que la férocité barce bare se soit adoucie jusqu'à ce point, que nos basili*c( ques soient devenues des asiles où nul n'a été frappé, « d'où nul n'a été enlevé, où l'on a conduit tout ce qu'é- « pargnait la fureur de l'ennemi... Celui-là est aveugle c< qui ne reconnaît point ici la puissance du Christ et « le bienfait des temps chrétiens (1) ! »

(1) Paul Orose, VII, 28... « Hymnus Romanis barbarisque concinentibus publiée canitur. Personal laie, in excidio urbis, salutis tuba, omnesque etiain in abditis latentes iuTitat ac. puisât. Goacurrunt ad vasa Pétri vasa

LE CHRISTIANISME DEVANT LES IxNVASIONS. 31

Mais déjà la mobilité des barbares avait détruit ces LesGoUw

• ^ passent

espérances. Parmi le grand nombre d'aventuriers, de ^ *'*"*»"«»•• transfuges, et de proscrits que le hasard des événements poussait chez les peuples du Nord, les hérésies dont le christianisme ét^it déchiré trouvaient des propagateurs. Dès le règne de Constantin, un évêque; syrien nommé Audaeiis,. qui enseignait les erreurs des quatuordécimansetdesanthropomorpbites, exilé poijir sa résistance au concile de Nicée^ s'était enfoncé dans le pays des Goths, où il avait fondé des églises et des monastères. On louait la piété et Finnoccnce de ses disciples; mais^ en. préchant un Dieu corporel et semblable à l'homme, il flattait la grossièreté des barbares; et si son enseignement se perpétua, il ne faut pas s'étonner de voir plus tard des prêtres qui sacritient à Odin etbaptisent au nom du Christ. Toutefois les erreurs d'Audasus ne firent que des prosélytes obscurs : une chute plus éclatante devait entraîner toute la nation (1).

En 376, les Huns, traversant les Palus-Méotides, s'étaient précipités sur Tempire, et refoulaient devant eux les flots pressés des peuples germaniques. Les Yisigoths de Fritigern, qui avaient éprouvé la puissance de l'empire d* Orient, lui demandèrent un asile. Ulphilas fut leur médiateur, et, accompagné des principaux d'entre eux, se rendit à Constantinople. Il y trouva les ariens

Christi. Plurimi pagani christianis, professione, si noa fide, admiscentur, et per hoc tamen ad tempus, quo magis confundantur, eTadunt. • Cf. saint Augustio, de CivU. Deiy I, 7 ; IV, 29. (1) Epiphan.y Hxres,^ 70.

tout-puissants^ et leur évéque Eudoxius d'Àntioche gou- Ternant le faible esprit de l'empereur Yalens. Valens accorda aux Goths une avare hospitalité sur la rive romaine du Danube, à condition de livrer leurs armes en gage de paix étemelle, et leurs enfants pour recruter les légions. Eudoxius proposa d'ajouter qu'ils embrasseraient la communion de l'empereur. Les députés barbares répondaient que rien ne les détacherait de la foi qu'ils avaient reçue. Mais Dlphilas, circonvenu par les ariens, touché de la douceur de leurs paroles et de la richesse de leurs présents, se laissa persuader que la querelle, indifférente au dogme, n'intéressait que l'orgueil des Latins et des Grecs. Ce grand homme fléchit; et les Goths, qui tenaient sa parole pour la loi de Dieu, passèrent à r hérésie (1).

Ainsi les Yisigoths devinrent ariens par la défection de leur maître dans la foi. Pendant quarante ans de dévastations, les soldats d'Âlaric et d'Âstaulfe traînèrent l'erreur avec eux, et l'établirent enûn dans le royaume qu'ils fondèrent au pied des Pyrénées. En même temps ils la communiquaient aux Ostrogoths, demeurés en arrière, et réservés pour d'autres conquêtes. Ceux-ci la portèrent en Italie, et jusqu'au cœur même de la chrétienté, quand ils y pénétrèrent à la suite de Théodoric. Jamais à la cour de Byzance Tarianisme n'avait paru

(l)Théodoret, IV, 37 : TooTovxai Xo-^oi; xaroucmX'naa; Eù^oÇio; xal xpri- (AASt ^tXta<ra; itilaon rscL^ttnaxtMi tcu; (JapSxpou; rh PacriXsw; xcivovtav àaira<raa6ou... xal •>[9.ç OôXcpiXoç Eù^c^tcp xai OùaXsvn xotvMvx<rat irc^wv oÙTcî);, eux tîvai h-^irtù^t £910 ^laçopàv, àXXà (xaraign, fpiv iofdoaaîku w ^taoTxotv. Cf. Sozoraènc, VI, 37.

plus puissant que sous le patronage de ce grand prince, en qui Rome saluait le réparateur du vieil empire, et les barbares le fondateur d'un empire nouveau. En même temps qu'il rendait au sénat ses prérogatives, aux magistratures leurs pouvoirs, aux écoles leurs dotations, on le vit donner des lois à ses barbares, faire entrer dans son alliance et sous sa tutelle les rois des Yisigoths, des Thuringiens, des Burgondes; et, devançant de trois cents ans l'œuvre de Charlemagne, réunir les nations germaniques en une seule famille, pour les faire entrer dans l'héritage de la civilisation romaine. Les soins du gouvernement n'étouffaient point en lui le zèle de la secte. A côté de son palais de Ravenne, il avait élevé à son culte la basilique de Saint-Apollinaire le Neuf et le baptistère de Sainte-Marie in Cosmedin, enrichi de mosaïques dont le temps n'a pas effacé l'éclat. La tolérance qu'il avait montrée d'abord à toutes les communions fit place à un prosélytisme persécuteur, aussitôt qu'il eut donné à l'arien Eutharic la main de sa fille et le premier rang dans ses conseils. Ce fut le signal d'une persécution qui se déclara en interdisant aux Romains de porter les armes, en renversant à Vérone l'oratoire de Sainl-Étienne, et plus tard en ordonnant le supplice de Boëce et de Symmaque. Le jour était déjà fixé où les églises des orthodoxes devaient être livrées aux sectaires; et il parut un moment que les invasions s'étaient faites pour remettre à l'arianisme les destinées du genre humain (1).

(1) Parmi les admirables églises de Ravenne, il y en a trois qu*on croit E. G. n. 3

34 CHAPITUE II.

L'avenir n'en décida pas ainsi. La foi seule, fausse Qu vraie, fait les sociétés durables. Les peuples ne restent pas longtemps au service des systèmes où ils ne voient que Tautorité des hommes. Or Tarianisme était une doctrine déiste, qui n'avait pas le courage de s'enfoncer dans les obscurités fécondes du dogme; c'était une transaction misérable de la théologie avec la philosophie païenne : la Trinité d'Arius renouvelait celle de Platon. En niant la divinité du Christ, il ôtait le mystère, il diminuait la foi. Du même coup il détruisait toute la grandeur du sacriQce de la Rédemption, et, en ne mettant plus qu'un homme sur la croix, il diminuait l'amour. C'était pourtant de la foi et de Tamour, c'était de ce dogme de rHomme-Dieu que devaient sortir la science sacrée, la société catholique et tout ce qu'elle fit de grand. Les nations naissantes avaient besoin d'une éducation qui les rendît fortes, d'une tutelle qui les protégeât contre leurs princes. Mais le clergé arien, nourri dans les palais, dans la faveur des eunu-

bâties par les ariens : Saint-Apollinaire le Neuf, Saint-Esprit, et le baptistère de Sainte-Marie in Gosmedin, dont on attribue les mosaïques à Farchevêque saint Agnellus, après qu'il eut rendu cet édifice au culte catholique. Mais les catholiques avaient déjà un baptistère, le même qu'on admire aujourd'hui auprès de la cathédrale ; et la discipline de ce temps ne permettait pas de baptiser en deux endroits. Les mosaïques de Sainte-Marie in Gosmedin se rapportant toutes à Tidée du baptême, il faut donc les reconnaître pour l'œuvre des ariens, qui seuls y ont administré le sacrement. Au sommet de la voûte on a représenté le baptême du Sauveur dans le Jourdain. Le fleuve y est figuré à la manière des anciens, par un vieillard versant une urne. Au-dessous, les douze apôtres, séparés par des palmiers, et tenant des couronnes, à l'exception de saint Pierre et de saint Paul, dont le premier porte des clefs, et le second des livres. Entre ces deux apôtres la croix est placée sur un trône couvert de tapis précieux^

ques et des impératrices, n'était pas en mesure de former les hommes. On trouve des évêques à la suite des rois, jamais en lutte avec eux. Au milieu des grands événements dont ils sont témoins, ils n'entrent que trois fois en scène dans les conférences de Vienne, de Carthage, de Tolède, contre les catholiques; ils y donnent toujours le spectacle de leur impuissance. 11 fallait d'autres mains pour conduire les siècles violents du moyen âge. Enfin, les doctrines se perdent aussi par leurs fautes. Celle-ci, dont on a vanté la douceur, mit en feu tout l'Occident. Il ne faut pas, comme on a coutume de le faire, justifier la persécution de Théodoric comme une représaille de l'édit de l'empereur Justin contre Tarianisme; elle le précéda, et rien n'absoudra jamais le supplice de Boëce (<). Les Ostrogoths d'Italie avaient l'exemple des Visigoths, leurs aînés dans l'arianisme, dont les violences désolèrent la Gaule et l'Espagne. Sidoine Apollinaire décrit les emportements du roi Euric à Toulouse, les édits de proscription, les évêques chassés, et l'herbe croissant dans les églises désertes. La fille de Clovis, devenue l'épouse d'Amalaric, envoie à ses frères ses vêtements trempés du sang que

(i) En ce qui touche les véritables causes de la persécution de Théodoric, il faut consulter TAnonyme de Valois : « Qui Euthaiicus nimis asper fuit, et contra fidem catholicam initnicus... Ex eo enim invenit diabolus locnm, quemadmodum hominem, bene rempublicam sine querela gubernantem^ subreperet. Nam mox jussit ad fonticulos in proastio civitatis Yeronensis oratorium. S. Stephani, idem situm altarium subverti. Item ut nollus Romanus arma usque ad cultellum uteretur vetuit. »

c Symmachus, scholasticus judseus, jubente non rege sed tyranno, dictavit praecepta die n* feria sept, kalend. septembr. indict. iv, ut die do • minica adTeniente, ariani basilicas catholicas invaderent. •

» Hérules.

les mauvais traitements de son époux lui ont fait verser. Léovigild n'épargne pas Herménégild son fils, et le fait décapiter pour avoir refusé la communion des ariens. Cette succession de crimes est le signe des puissances qui finissent; et Tempire des Goths périt pour avoir refusé de la société romaine ce qui en faisait la force morale, je veux dire Torthodoxie.

Le En même temps que le christianisme entrait en Ger-

ristianisme

tiCTmi^e ^^^^^ P^r l'orient avec les premiers apôtres des Goths, LiemaLet il s'y introduisait au midi par les riches provinces de la Rhétie et du Norique, qui s'étendaient du pied des Alpes au Danube, et qui formaient comme le boulevard de l'Italie. La vallée de l'Inn s'ouvrait au milieu, et deux routes militaires, celle de Vérone et celle d'Aquilée, conduisaient aux portes de Rome. C'était le chemin le plus court des invasions; ce fut celui de Radagaise et d'Attila. Après eux, une partie des peuples qui les suivaient s* établit dans ce beau pays. Nulle part la conquête du sol ne fut plus complète ; les bandes germaniques y effacèrent jusqu'au souvenir des populations primitives si difficilement soumises par les Romains, et en firent deux provinces allemandes, rAutriche et la Bavière. Nulle part la conquête des âmes ne fut plus laborieuse, ni la lutte plus soutenue entre l'orthodoxie, maîtresse des villes romaines, et les croyances des barbares attachés au paganisme de leurs pères, ou gagnés par l'arianisme de leurs voisins. Un seul document contemporain éclaire l'histoire de la Germanie méridionale à une époque si décisive : c'est la Vie de saint Se-

vérin par son disciple Eugippius, à laquelle il faut s'arrêter, à cause du jour inattendu qu'elle jette sur les peuples et les chefs barbares qui précipitèrent la chute du dernier empereur d'Occident (1).

La mort d'Attila avait laissé le désordre parmi les nations qu'entraînait sa fortune. Des restes de cette formidable armée, trois corps principaux occupaient le Norique : les Rugiens sur le Danube, entre Lauriacum (Lorch) etFaviana, qui fut Vienne; les Alemans au confluent du fleuve avec l'Inn, où -un ancien camp (Batava Castra) marquait la place de Passau ; les Hérules à Juvava, aujourd'hui Salzbourg, sur la route de l'Italie, ouverte à leurs armes. Les habitants des villes, décimés par la guerre et la famine, suivaient du haut de leurs murailles les rapides chevauchées de ces barbares qu'ils voyaient enlevant les moissons, et chassant devant eux des troupeaux de captifs. Les garnisons délais» sées, sans solde et souvent sans armes, finissaient par abandonner leurs postes. Le clergé même n'était plus maître des esprits effrayés; et beaucoup de chrétiens, ne sachant plus de quels dieux conjurer la colère, allaient prier à l'église et ensuite sacrifier aux idoles (2).

(1) Bolland., Acta SS.^ 8 januar. Pez, Script, rer. Austr,^ I, p. 91. Hansitz, Germ, sacr,, I. 69. Aucun doute ne peut s'élever sur Tautheoticité de cette Vie, dont l'auteur est connu et cité par Isidore de Séville, de Vir, illustr,, c. 13. Honor. Augustodun., de Luminar. écoles. y 13. L'un des traits les plus frappants de la vie de saint Severin, son entrevue avec Odoacre, se trouve aussi dans l'Anonyme de Valois. Cf. Rettberg, Kirchengeschichte, I, 227. Muchar, Noricum, IL

(2) Vita ap. BoUand., cap. 1. « Tempore quo Attila, rex Hunnorum, defunctus est, utraque Pannonia et cetera Danubii conGnia rébus turbabantur ambiguis. Cf. cap. 2, 6, 7. — Les Rugiens étaient inquiétés par les in*

wScvcnn C'est au milieu de répouvante universelle que parut Norique. ^^ anachorètc nommé Severin, dont personne ne connut jamais ni la naissance ni la première vie. Son langage était celui d'un Latin; mais ses habitudes et ses discours trahissaient un long séjour en Orient, où il avait cherché la perfection chrétienne chez les saints des déserts. Du monastère qu'il s'était bâti aux portes de Vienne, le bruit de ses vertus n'avait pas tardé à se répandre dans tout le Norique ; et les villes les plus menacées l'appelaient dans leurs murs. A la vue de cet homme sans patrie, supérieur aux faiblesses de la terre, qui venait pieds nus par des chemins glacés, jeûnant jusqu'au coucher du soleil et dormant sur un cilice, les peuples commençaient à se croire visités de Dieu. Pour lui, il leur prêchait la pénitence, ordonnait des prières et des aumônes, raffermissait les liens relâchés de la foi et de la discipline, et s'attachait à vaincre d'abord le désordre des consciences, premier péril d'une société qui se dissout. Mais sous le zèle du moine éclatait l'habileté de l'homme public : les dîmes levées par ses soins pourvoyaient au rachat des captifs, à l'entretien des pauvres, à l'insuftisance du commerce qui enrichissait autrefois les deux rives du Danube, et dont les rares transports ne se faisaient plus maintenant qu'avec le sauf-conduit des barbares. Il s'occupait enfin de la défense militaire avec le calme d'un vieux capi-

cursions des ThuringieDs et par les Goths, qui leur fermaient rentrée de ritalie : cap. 2 et 6. Sur l'abandon des garnisons, cap. 2 et 7. Sur Topiniâtreté des pratiques psuennes, cap. 4.

taine, organisant l'attaque et la retraite, recueillant d*abord les populations des campagnes dans les villes avec leurs troupeaux et leurs récoltes, abandonnant ensuite les villes mal fermées, pour réunir ses forces derrière des remparts plus sûrs. Les soldats sans ordres reprenaient les armes sur sa parole, et les cités sans magistrats obéissaient avec joie à ce prophète, dont les avertissements ne les avaient jamais trompées. Les habitants de Salzbourg et de Passau, qu'il pressait inutilement de quitter leurs demeures, étaient tombés au pouvoir des ennemis. Le reste des Romains, rassemblé par ses soins dans Lauriacum, fit une longue résistance. Severin lui-même les exhortait à veiller, à entretenir les feux sur les tours, jusqu'à ce qu'enfin, le roi des Rugiens s'étant approché avec une armée nombreuse, toute défense parut inutile, et les assiégés n eurent plus à choisir qu'entre la mort et l'esclavage. Alors le serviteur de Dieu se rendit au camp, et, au nom du Christ son maître, il stipula que le roi retirerait ses troupes; que les Romains réfugiés dans Lauriacum en sortiraient libres, respectés désormais dans leurs personnes et dans leurs biens. Et sur sa foi les réfugiés sortirent; ils commencèrent à repeupler les campagnes, à rebâtir les cités, et à vivre en paix avec les conquérants. C'est par là que les mœurs, les institutions, les souvenirs d'une société policée, se conservèrent dans les provinces du Danube. Passau, Salzbourg, Vienne, sortirent de leurs ruines : ces villes restèrent comme autant de forteresses du christianisme au milieu des

peuples barbares qui se succédèrent pendant deux cents ans autour d'elles, qui les soumirent à leurs lois, mais qu'elles soumirent à leurs lumières (1).

C'est ce que Severin avait prévu ; et cet homme si occupé de sauver les villes romaines ne l'était pas moins de gagner les âmes des Germains. Les plus farouches, les plus gâtés par l'arianisme ou par l'idolâtrie, ne pouvaient s'empêcher d'honorer un vieillard pauvre comme eux, exempt des délicatesses et des vices qui leur rendaient la civilisation méprisable. Comment eussent-ils considéré comme un ennemi celui qui bénissait leurs enfants, guérissait leurs malades, se faisait livrer ceux d'entre eux qu'on amenait prisonniers, leur servait à manger et à boire, et les renvoyait libres? Eux aussi recherchaient ses entretiens comme ceux d'un prophète, et visitaient sa solitude comme un lieu de pèlerinage. Une troupe de ceux qu'on recrutait pour la garde des empereurs se pressait un jour à sa porte; et parmi eux un jeune homme d'une haute stature baissait la tête pour entrer : c< Va, lui dit Severin, tu « n'es vêtu que de misérables peaux ; mais le temps « vient où tu feras de grandes largesses. » Ce jeune homme fut Odoacre : devenu maître de l'Italie, il se souvint du présage de l'anachorète, et lui accorda la grâce d'un condamné. Une autre fois, comme les Ale-

(i) Sur la naissance et la patrie de saint Severin, voyez les doutes de son disciple Eugippius, dans Tépitre dédicatoire qui précède la Vie. Sa prédication, ses austérités, ses miracles, cap. 1, 2, 4, 7, 8, 10. — Levée des dîmes, organisation des secours publics, cap. 6 et 8. — Actions miUtaires, cap. 2, 8, 9. — Traité avec le roi des Rugiens, cap. 9.

mans ravageaient le territoire de Passau, où il se trouvait alors, Gibold, leur roî, souhaita de le voir. L'homme de Dieu alla donc trouver le roi, et lui tint un langage si ferme, que le barbare, troublé, promit de rendre ses captifs et d'épargner le pays : on l'entendit ensuite déclarer à ses compagnons que jamais, en aucun péril de guerre, il n'avait tremblé si fort. Mais c'est surtout du fond de son monastère de Vienne qu'on voit Severin exercer son apostolat parmi les Rugiens, attirer leurs chefs dans sa cellule, s' appliquant à les détacher de l'hérésie, s'occupant aussi de leurs intérêts et de leurs dangers, leur conseillant d'aimer la paix et de ménager les faibles. Rien n'est plus beau que le récit de ses derniers moments, quand, averti de sa fin prochaine, il mande auprès de lui le roi Fléthée et la reine Gisa, fougueuse arienne dont il avait plus d'une fois combattu les violences. Après avoir exhorté le roi à se souvenir de Dieu et à traiter doucement ses sujets, il mit la main sur le cœur du barbare, et se tournant vers la reine, « Gisa, lui dit-il, aimes-tu cette âme plus que « For et l'argent? » Et comme Gisa protestait qu'elle préférait son époux à tous les trésors : c< Eh bien donc, « reprit-il, cesse d'opprimer les justes, de peur que « leur oppression ne soit votre ruine. Je vous supplie « tous deux, en ce moment où je retourne à mon « maître, de vous abstenir du mal et d'honorer votre « vie par des actions bienfaisantes. » L'histoire des invasions a bien des scènes pathétiques. Je n'en connais pas de plus instructive que l'agonie de ce

42 CUAPITRE II.

vieux Romain expirant entre deux barbares, et moins touché de la ruine de l'empire que du péril de leurs âmes (1).

L'anachorète qui défendit le Norique veillait en même temps dans l'intérêt de toute la chrétienté. Si le débordement des invasions se fût précipité d'un seul coup, il aurait submergé la civilisation. L'empire était ouvert, mais les peuples n'y devaient entrer qu'un à un ; et le sacerdoce chrétien se mit sur la brèche afin de les retenir jusqu'au moment marqué, et pour ainsi dire jusqu'à l'appel de leur nom. Attila trouva saint Léon au passage du Mincio, comme saint Aignan sur les murs d'Orléans, et saint Loup aux portes de Troyes. Saint Germain d'Auxerre arrêta Eocharich, roi des Alemans, au cœur de la Gaule, comme saint Severin avait contenu leurs bandes sur les chemins de l'Italie. La postérité ne sait pas assez ce qu'elle doit à ces grands serviteurs de la Providence, qui eurent la gloire peu commune, non de presser leur siècle, mais de le retarder. En des temps si désastreux, dix ans de délai pouvaient être le salut du monde. Peut-être si Odoacre, maître de Rome, usa de clémence, s'il épargna les monuments, les lois, les écoles, et ne détruisit que le vain nom de l'empire, c'est qu'il se souvint, comme on Ta vu, du moine romain qui avait prédi sa victoire et béni sa jeunesse.

^ S^'r Cependant ces grands effets de l'apostolat de Severin

Lombards.

(1) Sur les rapports de saint Severin avec les barbares, cap. 2, et pas* sim. Odoacre, cap. 2, 9. Gibold, cap. 6. Fléthée et Gisa, cap. 3, 11.

ne parurent pas d'abord. Six ans après sa mort, en 488, ses disciples persécutés chargèrent son corps sur leurs épaules, et allèrent chercher la paix au delà des Alpes. Les Hérules et les Rugiens demeurèrent hérétiques, et les Alemans païens. Quatre-vingts ans plus tard, quand les Lombards traversèrent ces contrées pour se jeter sur l'Italie, tel était leur attachement au paganisme, qu'ils se vantaient encore de vaincre par la protection de Freia el de Woden. Les premiers pas de leur conquête furent marqués par le pillage des églises, le massacre des prêtres et le martyre d'un grand nombre de chrétiens qui refusèrent d'adorer une tête de chèvre ou de manger des viandes immolées. A la fin du septième siècle, les Lombards de Bénévent honoraient encore un dragon doré; et, plus tard, le clergé de Milan ne put corriger le peuple du culte de la vipère qu'en transportant l'image dans T église, où elle représenta le serpent d'airain des Hébreux. Cependant les rois faisaient profession d'arianisme; les lois d'Autharis défendaient de donner aux Lombards le baptême des catholiques; les évêques de l'hérésie envahissaient à main armée les basiliques des orthodoxes ; et si le zèle de saint Grégoire, la piété de Théodelinde et la sagesse du roi Aripert achevèrent la conversion des Lombards, cette nation ne se défit jamais d'un vieux levain de barbarie. Elle continua de trahir le vice de son origine par sa haine des Francs et sa haine deg papes : c'est ainsi qu'elle devait arriver à cette inévitable ruine réservée aux peuples qui furent les obsta-

des de la civilisation, au lieu d'en être les instru* ments (1).

Le La prédication chrétienne n'avait plus qu'à tenter

^stianisme , . „ . < f ^ Mr\ * i ?f • i^

chMies un dernier effort du cote de 1 Occident : c était par la,

Germains ^ * '

d'ocddent. pjjj. ^^g ggiiges du Rhin, si inférieures à celles de Grèce et d'Italie en lumières, en richesse, en puissance, que la foi devait pousser ses entreprises les plus hardies, pénétrer au delà des fleuves qui avaient arrêté les Romains, cerner la Germanie, et n'y plus laisser une forêt où le paganisme pût cacher ses mystères.

Là aussi l'apostolat n'avait pas attendu la victoire des barbares pour aller au-devant d'eux. Dès l'an 396, Victricius, évêque de Rouen, prêchait sur les bords de l'Escaut, dans le voisinage de ces farouches tribus des Frisons qui, trois siècles plus tard, devaient faire encore des martyrs. Saint Paulin de Noie écrit à Victricius ; il le félicite d'avoir ouvert au Christ la terre des Morini, reléguée aux dernières extrémités de l'univers, battue des flots d'un océan barbare. Au lieu des bandes ennemies qui infestaient les forêts et les plages désertes, maintenant des chœurs d'hommes angéliques peuplaient d'églises et de monastères les villes et les bourgades, et faisaient retentir de pieux concerts les îles et les profondeurs des bois. Vers le même temps, les Marcomans, ces vieux ennemis de Tempire, établis

(1) Le Noriquc après la mort de saint Severin, translation de ses reliques, Vit, ap. Bolland., cap. 12. — Les Lombards, Paul diacre, I. Saint Grégoire, Dialog.j III, 22, 27, Acta SS,, febr. 3. Vita S. Barbalù

dans le pays qui fut la Souabe, embrassèrent le christianisme. Frigitii, leur reine, entendit raconter par un chrétien d'Italie les actions de saint Ambroise, et elle voulut connaître le Dieu qui avait de si grands serviteurs. Elle envoya donc au saint des messagers et des présents, afin qu'il lui fît savoir comment elle devait croire et prier. Il répondit par une lettre admirable, où il résumait tous les dogmes et toutes les preuves de la foi. La reine, reconnaissante, persuada son époux et son peuple; et lesMarcomans convertis ne troublèrent plus le repos du monde. Tel était le pouvoir d'un nom dans un siècle où tous les pouvoirs humains périssaient. Arbogaste, ce Franc mercenaire qui fit un empereur, mangeant un jour avec plusieurs chefs de sa nation, ils lui demandèrent s'il connaissait Ambroise; et comme il répondit qu'il en était aimé, et que souvent ils s'asseyaient tous deux à la même table, « Nous ne nous c( étonnons plus, s'écrièrent-ils, que tu battes tes ence nemis, si tu es l'ami d'un homme qui dit au soleil : (1 Arrête-toi ! et le soleil s'arrête. » La foi pure et forte de l'Église des Gaules pénétrait peu à peu parmi ce grand nombre de barbares auxiliaires qui remplissaient les terres, les légions, les dignités de l'empire. 11 semble que le christianisme, en s' assurant ainsi des héritiers présomptifs de la .puissance romaine, avait pris enfin des garanties suffisantes, et que l'avenir ne pouvait lui échapper. Mais Terreur devait encore le lui disputer longtemps (1).

(i) Baroiiius,ad ann. 396. Saint Paulin, episL 28, ad VictriciumRothO'

Ravages Quand Radagaise, en 406, se précipita sur Tltalie à

de l'invasion. o / / x x

sîfnteOwuie. '^ ^^^^ d'une multitude innombrable qui alla périr misérablement dans les montagnes de la Toscane, ce ne fut pas, comme on l'a cru, l'emportement furieux d'un barbare, ce fut la résolution concertée de plusieurs peuples : toute la Germanie était derrière lui, et pensait à ce coup en finir avec Rome. A la nouvelle du désastre de leur chef, les Suèves, les Alains et les Vandales, qui les suivaient de loin, tournèrent vers le Rhin, forcèrent le passage et se répandirent sur la rive gauche, brûlant les villes, réduisant les citoyens en esclavage : au pillage des basiliques on reconnaît encore le plus grand nombre des conquérants pour des idolâtres. Une bande s'empara de Mayence, surprit les chrétiens rassemblés dans l'église au nombre de plusieurs milliers, et les passa au fil de l'épée. Jamais peut-être le paganisme ne parut plus près de venger ses humiliations qu'au moment où les Huns vinrent s'abattre sur les villes chrétiennes de la Gaule. A F aspect de ces fils du désert conçus, disait-on, dans les embrassements des sorcières et des mauvais génies, à qui l'on ne connaissait pas d'autre dieu qu'une épée plantée en terre ni d'autre culte que l'effusion du sang, les cœurs les plus fermes purent regretter les temps de Dèce et de Dioclétien. Les églises disparaissaient, et les dernières

magensem. Vita S, Ambrosii, auctore Paulino. Arbogastes... cum in conyiyio a regibus gentis susb interrogaretur utrum sciret Ambrosinm, et respondisset nosse se yinim et diligi ab eo, atque fréquenter cum illo convivari solilum, audivit : «c Inde boc vincis omnes, quia ab illo viro diligeris qui dicit soli : Sta, et stat. »

traces de culture s'effaçaient comme Fherbe sous les pieds des trois cent mille hommes qu'Attila traînait après lui. Besançon, Strasbourg, Worms, Mayence, Langres, Reims, Cambrai, Toul et Trêves, furent emportés : il ne resta de Metz qu'une chapelle dédiée à saint Etienne; les prêtres périrent au pied des autels qu'ils paraient ce jour-là pour célébrer la fête de Pâques (1). Les Huns succombèrent dans les plaines de ChâlonSy mais cette lutte sanglante prolongea la terreur de leur passage. C'est au milieu de ces redoutables i^)ectacles que la postérité encore émue plaça la belle l^ende de sainte Ursule. Ursule, fille d'un roi chrétien de la Grande-Bretagne, est demandée en mariage par un prince idolâtre; elle donne son consentement afin de sauver son père, mais on lui accordera trois ans pour jouir de sa virginité, et, pour présent de fiançailles, dix jeunes filles de la plus pure noblesse des deux royaumes : chacune de ces dix sera, comme elle, suivie de mille compagnes. Alors elle fait équiper onze galères, et chaque jour elle exerce sa jeune troupe à déployer les voiles, à soulever les rames. Les courses de la flotte virginale charment la multitude rassemblée sur le rivage : ce sont les derniers jeux de ces filles de navigateurs. Un soir lèvent du nord s'élève; les onze galères fuient sur l'Océan, arrivent aux bouches du Rhin et le remontent jusqu'à Bâle. Là, averties par un

(1) Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, I. Paul Orose, VII, 2G. Cf. Prosper. Aquit. Chronic. Nicolai Serarii, Uerum Mogtintinensiutn , 13). V. Werner, Der Domvon Mainz. Gregor., Turonens., lib. II, 6.

ange, les voyageuses prennent terre et passent les Alpes pour accomplir le pèlerinage de Rome. Elles revenaient joyeuses et redescendaient le Rhin sur leurs navires ; déjà elles reconnaissaient les clochers de Cologne, quand elles aperçurent les tentes des Huns campés autour de la ville. Enveloppées de toutes parts, brebis parmi les loups, entre le déshonneur et la mort, elles moururent jusqu'à la dernière. Ursule, menée aux pieds d'Attila, refusa de partager son trône; et, percée d'un trait, la reine de cette blanche armée rejoignit ses compagnes dans le ciel. Voilà le poétique récit du moyen âge. Ces légions de vierges entourées par les païens, et tombant sous les flèches, n'étaient-elles pas l'image des jeunes chrétientés de Germanie étouffées dans leur fleur par l'invasion (1)?

(1) J'ai suivi Tune des plus anciennes versions de la légende, celle de Sigebert de Gembloux (Gbronic. ad ann. 453). On la trouvera plus développée et sous les plus vives couleurs poétiques dans le récit recueilli par Surius. La première trace de cette tradition, inconnue aux martyrologes d'Adon, de Rhabanus Maurus, et de Notker, se trouve dans celui de Wandelbert au neuvième siècle, apud d'Achery Spicilegiumt II, 54.

Tum numerosa simul Rbeni per litiora fulgent Cbrislo virgineis crecta tropsea maniplis, Âgrippinse urbi, quarum ftiror impius olim Millia mactavit ductricibus inclyta sanctis.

Ce n'est pas ici le lieu de cbercber le fondement historique de cette légende. Elle pourrait trouver son explication dans cette mention d'un ancien missel cité par Grandidier, Histoire de VÉglise de Strasbourg, I, p. 147 : « UrsulîB et Undecimillae, et sociarum virginum et martyrum. » — Mais j'inclinerais plutôt à y reconnaître la fausse interprétation de ces initiales latines XI. M. V. « Undecim Martyres Virgines. » Je trouve en effet dans un calendrier de l'église de Cologne au neuvième siècle, publié par Binterim (Colon., 1824), les noms d'Ursule et de dix compagnes, Ursula, Sancia, Grcgoria, Pinosa, Martba, Saula, Britula, Santina, Rabacia, Saturia, Palladia. Cf. Rolland., Acta SS., junii, t. VI, p. 22. Cœlnische

Taodales.

Le même flot de barbares qui ramenait le paganisme L'ananismc en Occident y portait aussi l'hérésie. Ces fidèles Églises ^^^^ qui avaient persévéré dans la foi de Nicée, malgré les anathèmes des faux conciles et les édits des empereurs, virent reparaître Tarianisme plus menaçant que jamais, avec les bandes des Visigoths et des Vandales. Nous connaissons déjà les violences des Yisigoths, et comment Euric leur roi poussa Temportement justju'à ce point qu'il semblait, selon la parole de Sidoine, plutôt le chef d'une secte que celui d'un grand peuple. Mais aucune persécution n'égala celle des Vandales, quand Genseric, maître de Carthage, commença à bannir les évéques; quand Huneric son fils fit enlever en une seule fois quatre mille neuf cents prêtres et laïques pour les jeter dans les déserts, et qu'enfin l'Église africaine compta quarante mille martyrs. Du reste, les Vandales comme les Goths et les Lombards éprouvèrent les effets de cette hérésie, fatale à la durée des nations. Leur empire périt au bout de quatre-vingts ans, sans laisser d'autres vestiges que le désordre des croyances, le relâchement des liens politiques, la diminution du peuple, et tous les maux qui livrèrent l'Afrique sans défense à l'épée des Sarrasins (4).

Les premiers conquérants des Gaules n'avaient passé le Rhin que pour s'enfoncer vers le midi. Les Bour-

Rheim Chronik, V, 152 et suiv. Rettberg, Kirchengeschichte, 1. 1, p. iij. Binterim, Erx4iocese Cœln, I, 66.

(1) Sidon. Apollinar., EpisL Victor Vitensis, Hist. persec. Varidal. YiiaS. Fulgentii apud Biblioth. Patr, Max., t. IX.

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