E. 6. II
Les Bourguignons.
guignons s'établirent au bord du fleuve et dans le pays de Worms, où le poëme national des Nibelungen place le séjour de leurs rois. Il semble que TÉglise avait droit d'espérer mieux de ces vieux alliés de Tempire, qui se faisaient gloire de se dire issus du sang romain. Dès Tan 41 7, le gros de la nation avait reçu des prêtres catholiques ; et les Gaulois vantaient la douceur de ces nouveaux maîtres, qui vivaient avec eux comme des frères. Quelque temps après, une dernière bande, encore païenne, franchit la frontière à son tour, se présenta devant Tévéque de la cité la plus proche, et, après sept jours de jeûne, reçut le baptême (430) . Mais la joie de ces conversions fut courte : sous le règne de Gondebaud (490), les Bourguignons devinrent ariens. Tel fut durant longtemps le pouvoir de Terreur dans la Gaule orientale, qu'en 452, s'il en faut croire les plus anciennes traditions de Mayence, les hérétiques égorgèrent Aureus, évêque de cette ville, pendant qu il célébrait les saints mystères, et qu'au sixième siècle Catulinus d'Embrun, chassé de son siège par les sectaires, se réfugiait à Vienne (1).
npuissûnce Au milieu du cinquième siècle, Salvien achevait ^ du d'écrire son livre du Gouvernement de Dieu. Il regardait
chnstia- ^ *^
nisme. autour de lui, et, parmi tant de nations qui couvraient
(1) Gros., lib. Vil, cap. 52. Socrat., Hist. eccles,, VII, 30. Amniian., XXVIII, 5 : « Jam inde temporibus priscis sobolem se esse Romanam Burgundii sciunt. » Aviti Viennensis EpisL — Saint Aureus est mentionné au martyrologe de Rhabanus Maunis, ap. Canisii Lectiones antiq,, II, 2, p. 331. Cf. Serarius, Rerum Moguntin., 11. Wemer,Der Dom von Main%,
le territoire de l'empire, il n'apercevait que des païens et des hérétiques. Du côté de l'idolâtrie, il voyait les Saxons, les Francs, les Gépides, les Âlains ; le reste, Yisigoths, Ostrogolhs, Hérules, Rugiens, Suèves et Vandales, appartenait ou allait appartenir à l'arianisme (1). C'était donc vainement que l'Église avait compté sur les Germains. Elle s'était beaucoup promis de la simplicité de ces peuples, qui n'avaient encore abusé ni des lois, ni des arts, ni de la science, ni d'aucune des ressources de la nature humaine. Elle s'était efforcée de leur faire oublier par des bienfaits les exactions des proconsuls, les conquêtes meurtrières des empereurs et tout ce qui avait rendu haïssable le nom romain. Dans ses conciles, elle avait résolu d'avance les difficultés du dogme et réglé la discipline des mœurs, comme pour épargner à ces esprits inexpérimentés les dangers du doute. Elle avait pourvu à leur tutelle et à leur éducation, en recueillant les traditions politiques et littéraires de l'antiquité. Enfin, le moment venu, elle les pressait par l'Orient et l'Occident, elle les visitait par ses évêques, ses moines, ses vierges sacrées. Et cependant elle n'avait réussi qu'à sauver les misérables ruines de l'antiquité. La civilisation lui restait; mais elle voyait échapper l'une après l'autre les races qu'elle y devait faire entrer : le christianisme se conservait encore, mais la chrétienté ne se constituait pas. Tant d'impuissance après tant d'efforts accusait la ^^nt^de
Salvien et de
(1) Salvien, de Gubematione Dei, lib. IV : « Duo enim gênera in omni gente barbarorum simt, id est aut biereticonuu aut paganorum. »
politique de l'Église, et les païens lui reprochèrent d'avoir appelé les invasions. Les sages purent blâmer l'opiniâtreté de ce dogme qui ne savait pas céder aux exigences des temps : les ariens se seraient chargés de sauver le monde. D'autres s'en prenaient à la Providence; et, dans ce grand désordre où tombèrent les choses humaineS; quand Rome eut cessé d'en être maîtresse, on put douter qu'une autre sagesse les gouvernât. Le christianisme ne douta point; il ne désespéra pas des barbares, il ne se repentit point d'avoir pris leur parti dès* le commencement, lorsqu'ils ne servaient encore qu'à pourvoir les marchés d'esclaves et les tueries de gladiateurs. Saint Paul les avait déclarés égaux aux Grecs; Salvien les mit au-dessus des Romains de son temps : « Vous pensez être meilleurs « que les barbares ; ils sont hérétiques, dites-vous, et « vous êtes orthodoxes... Je réponds que par la foi nous « sommes meilleurs; mais par notre vie, je dis avec a larmes que nous sommes pires. Vous connaissez la a loi, et vous la violez; ils sont hérétiques, et ne le « savent pas. Les Goths sont perfides, mais pudiques ; a les Âlains, voluptueux, mais fidèles; les Francs, « menteurs, mais hospitaliers ; la cruauté des Saxons c( fait horreur, mais on loue leur chasteté... Et nous « nous étonnons que Dieu ait livré nos provinces aux « barbares, quand leur pudeur purifie la terre encore « toute souillée des débauches romaines (1) ! » En même
(1) Salvien., de Giibernatione Dei,lib. IV. «Certe, inquit aliquispcccator et malignissimuSy meliores barbaris sumus; et hocutique manifestum
temps Paul Orosc, disciple de saint Augustin, tout pénétré des rassurantes doctrines de la Cité de Dieu, écrivait ces paroles prophétiques : a Si les conquêtes c( d'Alexandre vous semblent glorieuses à cause de cet héroïsme qui lui soumit tant de contrées; si vous ne détestez point en lui le perturbateur des nations, plusieurs loueront aussi le temps présent, vanteront les vainqueurs, et tiendront nos malheurs pour des bienfaits. Mais on dira : ce Les barbares sont les ennemis de l'État. » Je répondrai que tout l'Orient pensait de même d'Alexandre ; et les Romains ne parurent pas meilleurs aux peuples ignorés dont ils allèrent troubler le repos. « Mais, dites-vous, les Grecs établissaient des empires; les Germains les renversent. » Autres sont les ravages de la guerre, autres les conseils qui suivent la victoire. Les Macédoniens commencèrent par dompter les peuples qu'ils policèrent ensuite. Les Germains bouleversent maintenant toute la terre; mais si (ce qu'à Dieu ne plaise!) ils finissaient par en demeurer maîtres et par la gouverner selon leurs mœurs, peut-êlre un jour la postérité salueraitelle du titre de grands rois ceux en qui nous ne savons encore voir que des ennemis (1). » Tout le génie chrétien est dans ce passage; et la restriction même qu'on y surprend est admirable comme le dernier cri
est quod non respicit res humanas Deus... An ineliores barbaris simus jam videbimus... » Ibid,, V, Vil. Cf. saint Augustin, de Civitate Dei, I, 7; IV. 29.
(\) PaulOrose, lib. 111. Cf. lib. VIL
du patriotisme antique qui ne peut se contenir, mais qui ne se refuse pas aux nouveaux desseins de Dieu sur l'univers. La lumière se fait, et du milieu des invasions on voit sortir un monde qui s'achèvera quand il aura trouvé ses maîtres. Mais il fallait les trouver, rocauondes Le jour de Noël 496, Tévêque Rémi attendait sur la Bagême'de porte dc la Cathédrale de Reims. Des voiles peints, suspendus aux maisons voisines, ombrageaient le parvis. Les portiques étaient tendus de blanches draperies. Les fonts étaient préparés et les baumes versés sur le marbre. Les cierges odorants étincelaient de toutes parts; et tel fut le sentiment de piété qui se répandit dans le saint lieu, que les barbares se crurent au milieu des parfums du paradis. Le chef d'une tribu guerrière descendit dans le bassin baptismal : trois mille compagnons l'y suivirent. Et quand ils en sortirent chrétiens, on aurait pu voir en sortir avec eux quatorze siècles d'empire, toute la chevalerie, les croisades, la scolastique, c'està-dire tout l'héroïsme, la liberté, les lumières modernes. Une grande nation commençait dans le monde : c'étaient les Francs (1).
L'Église le comprit. Ces illustres évêques des Gaules, qui veillaient depuis cent cinquante ans pour attendre l'heure de Dieu, sentirent qu'elle était venue. Saint Rémi reconnut dans son néophyte un nouveau Constantin..
(1) Gregor. Turon., II. « ... TaJemque ibi graliam astantibus Deustrw huit, ut aBstimarent se paradisi odoribus collocari. » Grégoire de Tours réduit le nombre des Francs baptisés à trois mille ; Frédégaire les porte à six mille. Dincmar les concilie en comptant trois mille guerriers, leurs femmes et leurs enfants.
Saint Avilus de Vienne écrivit : « L'Occident a trouvé (( sa lumière. » Le pape Ânastase, peu de jours après son élection, adressa une lettre à Glovis : « Nous nous « félicitons, ô notre glorieux fils, de votre avènement « à la foi chrétienne, qui s'est rencontré avec le nôtre « au souverain pontificat; car le siège de Pierre, en « une si grande occasion, ne peut point ne pas tres- « saillir de joie quand il voit la plénitude des nations « accourir à lui à pas pressés, et se remplir, dans Tes- « pace des temps, le filet mystérieux que le pêcheur « d'hommes a jeté en pleine eau, sur la parole du « Christ (1). »
(1) EpisL 41 . Aviti Viennensis, « Vestra fides nostra Victoria est... Gaudeat qmdem Graecia habere sepriucipem legis nostrse... Siquidem et in Occidentis partibus in rcge non novo novi jubaris lumen effulgurat. » Greg, Tur,, II, 31. — Epist. Anastasii papae, apud d'Achery SpiciLy III, 504.
jusemento I. Nous nous sommes arrêtés à la conversion des
desEistoiiens . ^ , . . .
sur la Francs comme au terme ou les invasions viennent
coiiTenion
des Francs, aboutir, et laisscut enfin apercevoir le dessein qu'elles accomplissent. Toutefois les historiens ont diversement jugé ce grand événement. Les écrivains français ont souvent déploré l'inelBcacité du baptême de Glovis, la condescendance de l'Église pour ses farouches néophytes, et l'impatience du clergé gaulois, si pressé de secouer le joug des Bourguignons et des Visigoths en faveur de ces nouveaux venus, qui n'avaient du catholicisme que le nom. On n'aime pas à voir les saints, les évêques, les moines, hanter le palais de ces Mérovingiens tout convertis de crimes, et Grégoire de Tours leur prodiguer les louanges que l'Écriture sainte réserve aux bons rois. Les Allemands vont plus loin : ils accusent le christianisme et la civilisation même d'avoir gâté ce noble peuple des Francs, le plus pur du sang germanique; de l'avoir initié à toute la cruauté des mœurs romaines, à toutes les perfidies de la politique
byzantine. Us oublient que l'histoire des fils de Mérovée n'a pas un trait odieux ou sanglant qui ne se retrouve plus barbare encore dans les chants de l'Ëdda, dans les fables des dieux dont les rois se disaient issus. En effet, tous les Germains se montrent les mêmes par quelque porte de l'empire qu'ils entrent, Francs et Visigoths, Vandales et Lombards, ariens ou idolâtres. On ne voit pas que la famille de Clovis soit ensanglantée de plus de meurtres que celle du grand Théodoric, ni que les fureurs de Frédégonde dépassent en horreur Alboin forçant Rosemonde à boire dans le crâne de son père (1). U faut bien reconnaître en effet que les Francs, au sortir de la basilique de Reims, ne se trouvèrent point magiquement transformés en d'autres hommes. Le doux Sicambre ne renonça ni au meurtre des chefs de sa famille, ni au pillage des villes d'Aquitaine. U laissa après lui deux cents ans de fratricides et de guerres impies* La Gaule vit avec effroi des princes qui égorgeaient les fils de leurs frères; les rois et les enfants des rois périssaient par le poignard d'une concubine couronnée; des leudes ingrats attachaient leur vieille reine à la queue de leurs chevaux. En même temps des bandes armées descendaient en Bourgogne et en Auvergne, brûlant et rasant les villes, les monuments, les
(1) Vie\Û}erg,KirchengeschichU, p. 284. Cet historien, qui corrige et tempère en plusieurs points le système des écrivains allemands, a cependant le tort de croire les Francs seuls atteints de ces vices qui firent la perte des Goths, des Vandales et des Lombards. Voyez, dans TËdda, Gudruna faisant manger ses deux fils à Altib, qu'elle égorge ensuite ; VVéland tuant les enfants de Nidur, pour faire des coupes de leurs crânes ; et, dans les rtibelongen, les guerriers s'abrcuvant du sang humain.
églises; ne laissant que la terre qu'elles ne poo^ai^it emporter, et s'en retournant ayec de longues files de prisonniers enchaînés, pour être Tendus sur les marchés du Nord (1).
Rien donc ne paraissait changé. Ces désordres continuaient ceux des siècles précédents : il n'y aYait dans les Gaules que sii mille chrétiens de plus. Mais les moments qui décident du sort des nations se cach^tit dans le cours ordinaire du temps : le propre du génie est de les saisir, et ce fut le mérite du clergé gallo-romain. D ne méconnut point les vices des Francs, il en fit la dure expérience; mais il connut aussi leur mission, n ne s'effraya pas de ce qu'il lui en coûterait de travaux et d'humiliations pour aider à ce grand ouvrage, et pour tirer d'un peuple si grossier tout ce que la Providence en voulait faire. Dès lors on voit commencer cette politique savante des évoques, qui éclaire les sanglantes ténèbres des temps mérovingiens. Elle parait tout entière dans la pensée de saint Rémi, si l'on en croit l'écrivain de sa vie. La nuit qui précéda le baptême de Clovis, comme il était seul avec la reine dans un lieu retiré, Rémi vint les trouver en secret; et, après les avoir longuement exhortés, il finit en les assurant que si leur postérité demeurait fidèle aux lois de Dieu, elle régnerait avec gloire, exalterait la sainte Église, hériterait de la puissance romaine, et contiendrait par ses victoires les incursions des autres peuples (2). Nous
(1) Vita S. Àuslremonii, Vita S. Fidoli,
(2) Vita S. Remigii, Hincmaro aiictore : c Qualiter scilicet saccessura
verrons en effet que toute la destinée des Francs était renfermée dans ces termes : Commencer la grandeur temporelle de l'Église, continuer les Romains, et finir les invasions.
Depuis Tavénement de Constantin, la reliffion avait . Moufede
* ' D la convenuoii
eu la liberté plutôt que l'empire. Les traditions, les '^i^^* institutions, les habitudes du gouvernement romain ^' ^^' étaient restées païennes, et l'Évangile, déjà maître des mœurs, pénétrait difficilement dans les lois. Les Francs, au contraire, formaient un peuple nouveau, qui n'était point engagé par douze siècles d'histoire, par des lois écrites, par l'éclat d'une littérature savante. Ils pouvaient disposer librement d'eux-mêmes, et Clovis eut la gloire de fixer leurs incertitudes et les siennes. Dans cette conversion, dont on a contesté la sincérité, il y eut autre chose qu'un calcul politique, autre chose qu'une inspiration du désespoir sur le champ de bataille de Tolbiac. En y regardant de près, on voit un grand combat dans l'âme de ce barbare retenu par toutes les passions du paganisme, mais attiré par les lumières de la civilisation chrétienne. Les dieux dont il se croit descendu l'épouvantent; il leur attribue la mort de son premier-né; il hésite à les abandonner pour ce Dieu nouveau, « pour ce Dieu désarmé, dit-il, et qui n'est « pas de la race de Thor et d'Odin. » l\ craint aussi son peuple, dont il veut s'assurer le consentement. Sans
eoram postcritas, regnum esset nobilissime propagatura atque gubernatnra, et sanctam Ecclesiam sublimatura, omnique romana dignilate regnoqoe potitura, et victoriam contra alianim gentium incursus adeptura. »
doute la soumission des Gaules, promise comme le prix de son abjuration, le touche, et le péril de Tolbiac le décide. Cependant il ne faut pas oublier ces entreliens avec Clotilde, ces controverses théologiques dont Grégoire de Tours altère probablement les termes, mais dont il atteste l'opiniâtreté. 11 faut tenir compte du témoignage de Nicétius de Trêves, lorsque, s'adressant à une petite-fille de Clovis, il lui écrit: « Vous avez appris « de votre aïeule Clotilde, d'heureuse mémoire, coma ment elle attira à la foi le seigneur son époux, et c( et comment celui-ci, qui était un homme très-habile « (homo astutissimm)j ne voulut pas se rendre avant de a s'être convaincu de la vérité. » Les Francs se rendi- Les Fraïuîs ^^^^9 commc lui, à la persuasion, à la parole. Le chrisau Miîîfœ du tianisme, maître de leurs convictions, trouva de lonnisme. gucs résistauccs dans leurs mœurs; mais il devint le principe bien ou mal compris de leur droit public. Us mirent les évéques dans les conseils, et le nom de la - sainte Trinité à la tête des capitulaires. Les guerres prirent un caractère nouveau, et devinrent des guerres de religion. Ne nous effrayons pas de ce mot comme d'une autre sorte de barbarie réservée aux nations chrétiennes : au contraire, il marque le commencement d'un état meilleur, où la pensée disposera de la force. Lorsque, rassemblant ses soldats, Clovis leur déclare qu'il supporte avec chagrin que les ariens possèdent la moitié des Gaules, et qu'ensuite, fondant sur les Visîgoths, il réduit leurs provinces en sa puissance, alors, assurément, il est permis de révoquer en doute le désinté-
ressèment du roi; mais on reconnaît la foi de la multitude et le premier réveil de la conscience chez ce peuple^ à qui il ne suffit plus de promettre le prix ordinaire des combats, l'or, la terre et les belles captives. Toute cette conquête de l'Aquitaine s'annonce comme une guerre sainte. Les envoyés du roi, venus au tombeau de saint Martin de Tours pour y recueillir quelque présage de la victoire, entendent chanter, à leur entrée dans la basilique, ce psaume de David : « Seigneur, vous m'avez ceint de courage pour les ba- « tailles : vous avez mis mes ennemis sous mes pieds. » Une biche merveilleuse montre aux Francs le gué du fleuve, et Clovis étant campé devant Poitiers, un météore flamboyant se balance sur le pavillon royal. Plus tard, rinvasion de la Bourgogne se colore des mêmes motifs religieux. Il s'agissait d'étendre le seul royaume catholique de l'univers, d'agrandir l'héritage du Christ, d'humilier les mécréants. Vous reconnaissez les motifs, les signes, les prodiges ordinaires des croisades ; ou plutôt la croisade est ouverte : elle se continuera contre les Saxons, contre les Slaves, contre tous les païens du Nord, jusqu'à ce qu'elle tourne vers l'Orient. Quand les Francs mirent le pouvoir séculier au service du christianisme, ils posèrent le principe d'où sortit toute la politique du moyen âge (1).
(1) Grégoire de Tours, lib. II, 29, dicebat : o Deus vester nihil posse « manifestatur ; et quod magis est, nec de deonim gcnere esse probatur... Si « in nomine deoriun meorum puer fuisset dicatus, vixisset utique... » Id,, cap. 31 : « Restai unum quod populus qui me sequitur non patitur relinc quere deos suos; sed vado, et loquar illis juxta Terbumtuum. » /(i., cap.
tes En même temps qu ils venaient prendre un rôle
Francs. .
succèdent nouveau dans l'histoire, les Francs v devaient succé-
lUx Bomains. ^ •*
der aux fonctions d'un peuple plus ancien; ils allaient remplacer ces mêmes Romains dont ils se vantaient d'avoir précipité la chute. Rome, pour qui travaillaient toutes les nations policées de la Grèce et de l'Orient, avait recueilli l'héritage de la civilisation antique pour le conserver et afin de le transmettre aux peuples modernes. Elle était allée chercher les barbares; elle avait voulu les dompter et les discipliner chez eux, les naturaliser chez elle. Séduits par le spectacle d'une société plus heureuse, ils en avaient convoité d'abord les richesses, ensuite les honneurs et les lumières. Us s'introduisirent dans les camps, dans les charges, dans toutes les parties de l'État. Nous savons comment un envahissement pacifique et sans résistance, qui s'accomplit en même temps que les irruptions armées, mit peu à peu les Germains en possession du pouvoir aussi bien que du sol. Il y eut donc entre la civilisation et la barbarie un rapprochement volontaire, et pour ainsi dire un contrat. L'Église en dressa l'acte, et ce fut sur ce contrat et non sur la conquête violente, ce fut sur un droit et non sur un fait, que reposa la société nouvelle. Mais, entre toutes les races germaniques, nulle ne se prêta mieux que les Francs à cette alliance qui devait renouer la suite des temps. Devenus les hôtes de l'em-
07 : « Valde moleste fero quod bi ariani partem teneant Galliarum : eamus « cuiii Dei adjutorio, et, supcratis, redigamus terram in ditionem nostram... » iNicetii Epistola ad Chlodoswind, apud Bouquet, t. IV : « Et cum esset « houio astutissimus, noliiit acquiescera antequam vera agnosceret. »
pire et ses auxiliaires, ils défendent le passage du Rhin contre les Alains, les Suèves, les Vandales, et se font exterminer au poste qu'ils ne peuvent plus couvrir. Plus tard, on les trouve à Châlons sous les drapeaux d'Aétius, pour écraser Attila. On voit leurs chefs, plies sans peine aux mœurs latines, élevés au commande* ment des légions, faire porter devant eux les faisceaux consulaires, et donner leurs filles aux empereurs. Les Francs Magnence et Silvanus avaient disputé la pourpre aux fils de Constantin. Le Franc Arbogaste gouverne sous le nom de Valentinien II; et Bauto, élevé à la dignité de consul, est harangué à Milan, le l^Vjanvier 385, par un jeune rhéteur qui sera un jour saint Augustin. Nous connaissons déjà Merobaudes, consul sous Valentinien III, poëte, honoré Jd'une statue dans le forum de Trajan ; nous avons trouvé un autre Arbogaste qui commandait à Trêves en 472, et à qui Sidoine Apollinaire écrivait : « Vous buvez les eaux de la « Moselle, mais celles du Tibre coulent dans vos dis- « cours. » Enfin, quand la dernière ombre de la puissance romaine fut évanouie, elle sembla reparaître, dans la personne de Clovis, le jour où, vainqueur des Visigoths, il reçut des ambassadeurs d'Anastase le titre et les ornements de patrice. Dans la basilique de Tours, devant le tombeau de saint Martin, en présence des guerriers et des prêtres, le roi chevelu revêtit la tunique de pourpre et la chlamyde, plaça la couronne sur son front, et, montant à cheval, jeta de l'or et de l'argent au peuple qui se pressait sur le chemin. Depuis
invasions.
ce temps, les siens le saluèrent du nom de consul et d'Auguste. Ses petits-fils furent appelés par les empereurs Justinien et Maurice au secours de l'Italie, en qualité de magistrats de cette vieille Rome dont ils gardaient la pompe, les titres, les traditions. Il parut que le génie civilisateur des Grecs pourrait bien revivre chez les princes des Francs; et, dans la cérémonie racontée par Grégoire de Tours, on entrevoit d'avance le couronnement de Charlemagne et la restauration de Tempire (i).
Les Les Francs se firent donc les défenseurs de l'Occi-
arrêtenues dcut civiHsé. Us prirent, sur les périlleuses frontières de la Gaule, la place des légions dans les rangs desquelles ils avaient combattu. Ils ne permirent pas que d'autres vinssent partager leurs conquêtes : ils se trouvèrent donc les ennemis naturels des invasions. Le reste des barbares, qu'entraînait encore l'impulsion du siècle passé, vint échouer contre cet obstacle. Les uns reconnurent, de gré ou de force, la supériorité d'une race plus puissante et plus éclairée qu eux. Les Alemans ne se relevèrent pas delà défaite de Tolbiac. Leur roi ayant péri dans le combat, les principaux allèrent trouver Clovis, et lui dirent : « Nous vous prions de ne a pas exterminer ce peuple ; dès ce jour, nous sommes
(1) Grégoire de Tours, HisL, II, 38. « Igitur ab Anastasio iinperatore codicillos de consulatu accepit, et in basilica beati Martini tunica blathea indutus est et chlamyde, imponens vertici diadema. Tune, ascenso equo, aurum argentumque prseseutibus populis propria manu spargcns, voluntate benignissima erogavit, et ab ea die tanquam consul et Augustus est Tocitatus. »
« à VOUS. » CJovis reçut leurs soumissions ; et ces bandes que Tépée de Julien avait décimées sans les dompter, vaincues par le Dieu de Clotilde, abandonnèrent le pays de Mayence, et se retirèrent vers le sud-est. Les Thuringiens soutinrent une guerre plus opiniâtre. Mais unjour que Hermanfried, leur roi, traitait de la paix avec Thierry d'Austrasie, et que tous deux se promenaient sur les murs de la ville, Hermanfried, poussé « on ne sait par qui, » tomba dans le fossé, et ses sujets découragés passèrent sous la loi des vainqueurs. Les Bavarois subirent tôt ou tard le même joug. Ces trois peuples finirent par s'attacher aux lieux où le sort des combats les avait arrêtés. D'autres s'épuisèrent dans une lutte impuissante, dernier effort de la barbarie qui devait périr. Les courses des Saxons désolèrent durant trois cents ans les provinces du Nord. Les Slaves commençaient à se montrer, mais ce ne fut que pour fuir devant des armes plus fortes que les leurs. Un marchand, uommé Samo, dont ils avaient fait leur roi, ayant ravagé le territoire des Francs, un envoyé de Dagobert vint enjoindre à ces barbares de respecter la paix des serviteurs de Dieu : « Si vous êtes les serviteurs de Dieu, répondit Samo, nous sommes les chiens de Dieu, pour mordre aux jambes les mauvais serviteurs. » Il semble, en effet, que les irruptions qui se répétèrent dans la suite ne servirent plus qu'à tenir les chrétiens en éveil. On vit se succéder les Normands, les Hongrois, les Sarrasins, jusqu'aux Mongols, qui furent l'épouvante du treizième siècle. Mais de ces nations guerrières,
m CHAPITRE III.
les deux premières ne se maintinrent qu'en venant se confondre dans la société chrétienne, qu'elles avaient fait trembler; les autres passèrent comme des fléaux, afin d'apprendre au monde que la violence ne fonde rien de durable (1).
Telles furent les conséquences de la conversion des Francs. En donnant des bornes à la barbarie, en éta-^ • blissant un pouvoir gardien de la civilisation antique, en plaçant le pouvoir sous la loi de l'Évangile, cet acte mémorable constitua définitivement la chrétienté, à laquelle il ne resta plus que de s'affermir et de s'étendre. Dès lors on s'étonne moins de la condescendance de l'épiscopat. On comprend cette réponse de saint Rémi aux détracteurs de Clovis : a II faut pardonner beaucoup à celui qui s'est fait le propagateur de la foi et le sauveur des provinces. » Le christianisme n'exigea point, de ces populations encore toutes frémissantes de fureurs et de voluptés, tout ce qu'il devait demander à des temps meilleurs. Sans faire fléchir ses règles, il mesura ses jugements. Quand l'Église recevait au baptême ces turbulents catéchumènes, quand elle rangeait au nombre des saints, Clotilde, le roi Sigismond, le roi Contran, elle savait mieux que nous ce qu'ils avaient étouffé d'instincts pervers pour devenir tels qu'elle les voyait.
La mission de ce grand peuple ne se déclara pas en
(1) Grégoire de Tours, Hist, Franc, H, 30; III, 8. « Factuin est autem, dum quadam die per murum civitatis Tulbiacensis confabularentur, anescio qtio impulsus,de altitudine mûri ad terram corruit. » Frédeg. 48.
un jour : elle demeura comme enveloppée dans les vicissitudes de l'époque mérovingienne, et n'éclata qu'à la fin. On la perd de vue au [milieu des partages perpétuels de territoire entre les princes, et au milieu des rivalités sanglantes des tribus saliennes et ripuaires, qui formèrent les deux royaumes d'Austrasie et de " Neustrie. Il faut cependant s'enfoncer dans ces temps orageux, et, traversant leurs obscurités, reconnaître les progrès de la foi, d'abord chez la nation franque, et à sa suite chez les peuples qui lui furent soumis.
Les Francs de Neustrie, disséminés entre la Somme i^ et la Loire parmi des populations nombreuses et que chréuenSe les invasions précédentes avaient épargnées, ne résis- ^^j^^J^^fg ^^ tèrent pas aux séductions du premier repos qui suit la victoire. Ils se laissèrent captiver par la fécondité du sol et par la facilité de la vie. Les vainqueurs se firent colons, les vaincus commencèrent à se mêler parmi les guerriers. Les sénateurs des villes occupèrent les offices de la domesticité royale; les pratiques d'étiquette et de chancellerie s'introduisirent dans les cours barbares de Soissons, d'Orléans et de Paris. Les rois aimèrent cette ville à demi romaine ; ils y habitaient le vieux palais de Julien, trônaient sur une chaise curule, s'entouraient de référendaires, de comtes, de clarissimes. Chilpéric dictait des vers comme Néron, ajoutait des lettres à l'alphabet comme Claude, composait des symboles de foi comme Léon et Anastase, bâtissait des cirques, donnait des jeux, dressait des cadastres comme tous les Césars. La société ancienne sortait de ses rui-
68 CUAPITRE III.
nés, et reprenait possession des belles provinces de la Gaule. Les contemporains eux-mêmes s'y trompèrent. Le poêle Fortunat, retenu à Poitiers par la pieuse amitié de sainte Radegonde, charmé des soins qu'il en reçoit, des corbeilles de fruits dont on charge sa table et des roses dont elle est jonchée, finit par se croire au siècle de Tibulle et d'Horace. Dans les jeux d'esprit des poètes comme dans les conseils des rois, on reconnaît en Neustrie l'ascendant de ce génie latin qui dompta sans l'étouffer le sang germanique, se rendit maître de la langue, des mœurs, de la législation, et qui devait finir par constituer F unité de la France au dedans, sa puissance au dehors.
Le Le christianisme semblait s'enraciner plus facile-»
ristianisme
leskis ^^^^ d^ûs un sol préparé de longue main. Les commencements, il est vrai, avaient été laborieux. On avait vu les satellites de Frédégonde massacrer l'évêque Prétextât au pied de l'autel ; deux filles de rois, Chrodielde et Basine, troubler de leurs emportements le monastère de Sainte-Radegonde, et faire chasser à coups de bâton les évêques assemblés dans la basilique pour les juger. Mais peu à peu les gens de guerre apprirent à laisser leurs armes à la porte de l'église, à recevoir la parole des chaires et les lois des conciles. Une lettre de Childebert P', adressée en 554 au clergé et au peuple, ordonne la destruction des idoles érigées sur les domaines des particuliers : « Et parce que les paroles ce de l'Évangile, des prophètes ou des apôtres, lues par c< le prêtre à l'autel, énoncent la loi de Dieu qui veut
« être appuyée de la puissance des rois, défenses sont c< faites de passer les nuits dans Tivresse, avec des c< chants voluptueux et des danses de femmes, selon la a coutume des païens (1). » Bientôt après, Clotaire P' sanctionne, non-seulement les commandements de Dieu, non-seulement l'indépendance de l'Église, mais la tutelle qu'elle devait exercer dans l'intérêt des faibles. Il ordonne que les évêques surveilleront la justice qui doit être rendue aux Romains selon le droit romain, aux barbares selon les coutumes barbares; et qu'en l'absence du prince, ils corrigeront les erreurs des juges. Cette autorité nouvelle de l'épiscopat se fait sentir dans les canons du concile de Paris, où soixante-dixneuf évêques assemblés en 614, après avoir revendiqué les immunités ecclésiastiques, portent une main hardie et bienfaisante sur le temporel en condamnant les guerres privées, en défendant aux juges de punir aucun accusé sans l'entendre, et d'obéir aux volontés du prince contre la disposition des lois. Des règles si nouvelles pour les vainqueurs, si oubliées chez les vaincus, annonçaient une ère de justice et de sécurité qui sembla s'ouvrir avec le règne de Dagobert P'. Ses armes étaient victorieuses : les coutumes diverses des peuples qu'il gouvernait, traduites en langue latine et corrigées par ses ordres, fondaient les premières législations
(\) Gregor. Turon., Vïlï, IX, X. Epistola Childeberti Z, ap. Pertz, ilfonumenta, t. III. « Utquicumque admonitide agrô suo ubicumque fuerint simulacra constructa, vel idola daemoni dedicata ab bominibus, non statim abjecerint, vel sacerdotibus haîc destruentibus prohibuerint, datis fidejussoribus non aliter discedant, nisi nostris obtutibus prsesententur. »
10 CHAPITRE m.
modernes; et quand les ambassadeurs étrangers l'avaient admiré dans la splendeur de sa cour, que Pépin de Landen, saint Amoul, saint Ouen, éclairaient de leurs conseils et que saint Éloi ornait de ses ouvrages, ils publiaient qu'ils avaient vu leSalomon du Nord (1). Espérance Jamais le clergé des Gaules ne fut plus près de réal'Église. User cet idéal d'une royauté religieuse et biblique qu'il s'était proposé de mettre sur le trône des Francs. C'est la pensée commune de tous ceux qui continuent la politique d'Avitus et de saint Rémi, de tous ces courageux évêques du sixième siècle, Injuriosus et Grégoire de Tours, Prétextât de Rouen, Germain de Paris; c'est le dessein qui les attire au palais de Neustrie, comme autrefois les prophètes chez les rois d'Israël. Tous les historiens l'ont remarqué, mais nulle part ce dessein ne se montre avec plus de sincérité et de grandeur que dans un document récemment découvert, et qui semble une instruction rédigée pour le fils de Dagobert, pour le jeune roi Clovis II. c< J'avertis votre sublimité, trèsce noble roi, d'accueillir avec indulgence ce que j'ai la « présomption d'écrire. Vous devez donc premièrece ment, ô roi très-pieux, repasser fréquemment les « saintes Écritures pour y apprendre l'histoire des ance ciens rois qui furent agréables au Seigneur, assuré c( qu'en suivant leurs traces vous obtiendrez une gloire et durable dans le royaume présent, et de plus une éterce nelle vie. Les rois dont nous parlons prêtèrent tou-
(i)Mansi Concilia, X, 545. Pertz, III, 14. — Gesta Dagoberti. Fre* degar. Chronic., 56.
jours un cœur attentif aux avertissements des prophètes. CTest pourquoi, très-glorieux seigneur, il faut que vous écoutiez aussi les évêques, et que vous aimiez vos plus anciens conseillers. Mais n'accueillez qu'avec circonspection les paroles des jeunes gens qui vous entourent; et quand vous conversez avec les sages, ou que vous avez de bons entretiens avec vos officiers, faites taire les jongleurs et les bouffons. — Clovis, Fauteur de votre race, eut trois lils, Cbildebert, Clotaire et Clodomir. Dans Childebert, la sagesse et la condescendance furent poussées à ce point, qu'il aima d'un amour paternel non-seulement les anciens, mais aussi les jeunes; et quiconque prononce encore son nom, prêtre ou laïque, lève les mains au ciel en recommandant son âme,*d'autant qu'il fut toujours généreux et prodigue de largesses pour les églises des saints et pour ses compagnons de guerre. Clotaire l'ancien, qui eut cinq fils, et de la lignée duquel vous descendez, fut puissant en parotes; il conquit la terre, il gouverna les fidèles. Telle était sa bénignité selon Dieu, que non-seulement il paraissait juste dans ses œuvres, mais qu'il vivait comme un pontife dans le siècle : il donna des lois aux Francs et bâtit des églises. Vous donc, mon très-doux seigneur, puisque vos pères ont eu tant de sagesse et de doctrine, conduisez-vous en toutes choses comme il convient à un roi. Que jamais la colère ne soit maîtresse de votre âme ; et si quelque chose est arrivé qui émeuve votre cœur, qu'il se hâte de s'ouvrir à la
« paix! -^ En tout temps, ô roi très-illustre des Francs c< et mon doux fils, aimez Dieu, craignez-le ; croyez-le ce toujours présent, quoique invisible aux regards hu- « mains. Gardez-vous des flatteurs, mais attachez-vous a à qui vous dit la vérité. Apaisez doucement les cla- « meurs du peuple et corrigez sévèrement les mauvais « juges. Gardez à une seule épouse la foi du lit nup- « tial. Prononcez avec sagesse, interrogez avec pru- « dence; n'ayez pas honte de demander ce que vous ne « savez pas. Que votre intention soit toujours droite, c< votre parole inviolable. Sachez que nul ne peut être c< fidèle au roi dont la parole n'est pas sûre. Gouvernez c( ce qui reste de la race des Francs, je veux dire leurs ce fils, non pas avec la dureté d'un tyran, mais avec « l'affection d'un père. — Ce peu de mots que je viens ce d'écrire excédait de beaucoup mes forces; c'est l'ace mour de tous les Francs qui me l'arrache. Je demande ce humblement au Seigneur le salut éternel pour vous ce et -les vôtres, ô roi très-aimé (1)! » Décadence Assurémcut OU ne peut s'empêcher d'écouter avec Francs émotiou le prêtre inconnu qui tenait ce langage au der-
eostriens. , . * . . . ^ ^
nier rejeton de tant de rois homicides ; mais en même
(1) Exhortatio ad Francorum regem, tirée d'un ms. du Vatican, et publiée en 1851 par Angelo Mai, Nova Script, ret, coll., t. VI, part. 2, p. 3; reproduite et traduite en partie par le P. Pitra. Vie de saint Léger, p. 121 et 457. Je n*ai donné qu'un petit nombre de passages de cette longue instruction ; mais je me suis permis une correction nécessaire, et déjà indiquée par le P. Pitra, à l'endroit du texte où on lit : « Klotarius ata- Tus tuus très filios babuit : Hildebertum, Klodoveum et Rlodomirum. » n ne faut -pas beaucoup de hardiesse pour relever l'erreur du copiste, et lire : « Klodoveus atavus tuus très filios babuit : Hildebertum, Klotarium et Rlodomirum. »
temps il faut admirer l'illusion du patriotisme religieux, quand il loue la douceur de Childebert et de Glotaire, tous deux meurtriers de leurs neveux, et quand il se croit à la veille d'inaugurer la monarchie de David chez un peuple où vont commencer les rois fainéants.
Les vices de la barbarie ne peuvent rien trouver qui leur soit plus semblable, qui les flatte et les développe plus sûrement que les vices d'une civilisation en décadence. Ces rois neustriens, que nous avons vus si zélés pour les traditions romaines, avaient toutes les passions du Bas-Empire : l'ambition de gouverner les consciences, le génie de la fiscalité et le goût des plaisirs qui énervent les esprits. On sait comment Chilpéric, ayant dressé une confession où il supprimait la distinction de trois personnes en Dieu, la fit lire à Grégoire de Tours : c< Je veux, ajouta-t-il, que toi et les autres docteurs « des églises vous croyiez ainsi. » Les docteurs résistèrent, et le roi renonça à la théologie. Mais ni lui, ni ces princes imprudemment loués d^avoir vécu comme des pontifes, ne renoncèrent à faire des évêques, à les déposer, à convoquer les conciles, à corriger les saints canons. Si l'assemblée de Paris, en 614, avait ordonné l'élection des évêques par le clergé et le peuple sans intervention des rois, une constitution de Clotaire U, portant publication des actes du concile, en tempérait la discipline par cette clause, que « l'élu serait agréé « du prince, ou même que le prince pourrait désigner « un des clercs du palais, en ayant égard au mérite et
« à la doctrine. » Des souverains si occupés du gouvernement des âmes ne méprisaient cependant pas les soins temporels. Les publicains de Rome n'avaient pas connu d'exactions que les officiers mérovingiens ne fissent revivre. On revit tous les excès qui avaient ruiné les curies et dépeuplé les provinces. L'impôt territorial et personnel s'éleva jusqu'à ce point que beaucoup abandonnèrent leurs terres, et que plusieurs aimèrent mieux laisser mourir leurs enfants que de supporter les charges croissantes de la capitation. C'est en vain que les cris des opprimés troublaient le repos des princes, et que Frédégonde, touchée de repentir à la mort de ses deux fils, avait fait brûler les registres des taxes. Il ne fallait pas moins que ces trésors, « pleins de rapines et de malédictions, » pour soutenir l'éclat d'une cour où le roi siégeait sur un trône d'or massif, pour suffire aux largesses que ses leudes attendaient de lui, et à l'entretien de ses concubines. La coutume barbare qui permettait la polygamie aux chefs, résistait à la sévérité de la loi chrétienne. Ce même Dagobert, trop comparable à Salomon, finit comme lui : trois reines en titre partageaient sa couche; et tel était le nombre de ses concubines, que l'historien de sa vie n'en donne pas les noms. Après lui, les rois fainéants commencent. Le chariot à quatre bœufs qui les promenait dans Paris n'était qu'un reste et une image de ce luxe gaulois où s'enfoncèrent les Francs dégénérés. L'exemple de la royauté gagnait peu à peu les leudes, qui échangeaient une vie de hasards et de fatigues contre les paisibles
ombrages, les salles de mosaïque et les festins des villas romaines. Les conquérants, tombés aussi bas que leurs sujets, furent conquis à leur tour, et, en 687, la bataille de Testry livra la Neustrie aux Austrasiens (1).
Les tribus austrasiennes étaient restées entre la Pa8«»sme Somme et le Rhin, sur un territoire sillonné par les in- ^de"^ vasions, dans le voisinage de la Germanie, où elles se recrutaient : là se conservaient les habitudes militaires de la conquête, et les souvenirs des forets natales. 11 ne faut pas croire que tous les Francs eussent accompagné Clovis au baptême : longtemps encore on vit à sa table les adorateurs d'Odin s'asseoir à côté des évê ques et des moines. Un jour que saint Waast accompagnait Clotaire au banquet qu'un de ses leudes lui avait préparé, en entrant dans la salle il remarqua, d'un côté, les vases de bière et d'hydromel bénits pour les convives chrétiens; de l'autre, ceux qu'on avait réservés aux libations des infidèles. Le plus grand nombre de ces opiniâtres qui repoussaient l'Évangile n'entrèrent pas en Neustrie, et, se détachant de leurs compagnons, ils demeurèrent dans les provinces orientales avec leurs
(i) Gregor. Turon.» V, 45. « Per idem tempus Chilpcricus rex scripsit indiculum, ut sancta Trinités non in personarum distinctione, sed tantuin Deus noniinaretur... quumquc haîc mihi recitari jiississet : Sic, inquit, volo ut tuetceteri doctores ecclesianim credatis. « Idem, IV, 26. — Constit. Clothariif ap. Pertz, Monum.y III, p. 14 : « Vel certe si de palatio eligitur, per meritum pcrsonae et doctrinae ordinetur. » — Gregor. Turon., V, 29. VitaS. Bathildis, n° 5. Pitra. Histoire de saint Léger, p. 134. — Vita dagoberti. — Thierry, Lettre X sur VHistoire de France, reconnaît dans le char à quatre hœufs des rois fainéants le luxe ordinaire de la noblesse gauloise. Grimm, Deutsche Rechtsalterthiimerf p. 262, y voit au contraire un trait de mœurs germaniques.
dieux. Les bords de la Meuse et de FEscaut devinrent le refuge d'un paganisme qui s'attachait aux arbres des forêts, aux eaux des fontaines, souvent aux idoles délaissées des Romains. L'anachorète Wulfilaich jeûnait et priait pour décider les infidèles du pays de Trêves à renverser la statue de Diane. Tel était à Cologne le nombre des Francs faisant profession d'idolâtrie, que le diacre Gallus ayant mis le feu au sanctuaire où ils célébraient leurs orgies, ils le poursuivirent, l'épéeà la main, jusque auprès du roi Thierry, et que celui-ci, au lieu de les punir, réussit à peine à les apaiser par la douceur de ses discours. Souvent, après que le prêtre avait usé une longue vie à la conversion de ces barbares, touchés de quelque présage inattendu, d'un cri de guerre, d'une terreur panique, ils le laissaient tout à coup seul dans son oratoire, et retournaient aux superstitions de leurs pères. Les bandes qui descendirent en Italie, sous la conduite de Théodebert, pour vendre leurs services aux Goths et aux Grecs, et les trahir tour à tour, offraient encore des sacrifices humains. Au moment de passer le Pô, on y jeta, comme prémices de la guerre, des femmes et des enfants égorgés (1).
(i) Vita S, Remigii: « Multi denique e Francorum exercitu, necdum ad fidem conversi, cum régis parente Raganario ultra Summam fluvium aliquandiu degerunt. » — Vita S. Fridolinif Vita S, Vedasti : « Advenit ut quidam vir Francus, nomine Hozinus, regem Glotarium ad prandinm vocaret... Cumque ergo beatus ad prandium venisset, domum introiens conspicit gentili ritu vasa plena cervisiae domi adstare. Responsum est alia christianis, alia vero paganis obposita ac gentili ritu sacraficala. » — Gregor. Turon., VIII, 15. Id., Vitsè Patrum, cap. 6. Cf. Vita Radegundis apud Mabillon, Acta SS. 0. S. jB., I, 327. Vita S, Amandi : « Ejus loci habitatores iniquitas diaboli adeo inretivit, ut, relicto Deo, fana vel idola
LES FUANCS. 77
Ceux mêmes qui faisaient profession publique du christianisme portaient en secret des amulettes, prenaient les augures, sacrifiaient au bord des fontaines et allumaient le feu sacré au frottement de deux morceaux de bois. Si la lune s'éclipsait, la foule assemblée sur les places poussait des cris terribles, pour délivrer Tastre des deux loups dont on le croyait poursuivi. Do longues processions d'hommes couverts de vêtements en lambeaux promenaient dans les campagnes les images des anciennes divinités. Les mœurs étaient encore moins chrétiennes que les croyances. L'esclavage et la polygamie régnaient dans les manoirs des grands; l'incendie et le pillage faisaient l'occupation de leurs journées, et l'orgie le repos de leurs nuits. Il fallut qu'une constitution de Childebertll, publiée au champ de mars d'Attigny (595), punît de mort les noces incestueuses,, inutilement poursuivies par les canons des conciles. La personne des prêtres n'était guère plus respectée que l'asile des lieux saints et que les terres ecclésiastiques. Les satellites du même Childebert poursuivaient un accusé jusque dans la maison d'Agéric, évêque de Verdun, découvraient le toit de l'oraloire où le proscrit s'était caché, et le massacraient au pied de l'autel, sous les yeux du pontife, qui en mourut de douleur. Et cependant les prédilections de TÉglise s'ar-
adorarent. j> Procope, de Bello Gothico, lib. H, 25. Oî <l>pà'y7oi, «aî^a; n xflù 'pvaîxaç rûv PotOcov, cuffirep évTaûôoc eupcv, lepeuov te «eai aÙTÛv Ta Gttj&aTa iç TÔv irorajxov, àxpoôivia tcu icoX^jxcu, ippiirrouv. Cf. Thierry, Lettrès sur rhistoirede France. Reltberg, Kirchengeschichte, t. I,p. 286. Grimm, Mythologie, 39.
Fêtèrent sur cette seconde branche de la race franque. A la mollesse des Neustriens elle préfera les courages indociles de ces barbares qui lui faisaient la tâche plus rude, comme on aime chez les enfants ces caractères fougueux dont on connaît les ressources. Dans la résistance elle sentit la force ; elle comprit que cette énergie, domptée par une savante discipline, mais non pas éteinte, deviendrait capable de tout ce qui est grand. Dès lors ce fut sur les Francs d'Austrasie qu'elle compta pour la défense et T accroissement de la société chrétienne. Mais il fallait d'abord les y faire entrer (1).
Une tâche si difficile voulait le concours de deux puissances, l'épiscopat et le monachisme. i.'épiscopat La conversion de l'empire romain avait été l'ouvraffe
d'Austrasie. ^ * ^ *-*
de répiscopat. Les évêques, ces magistrats religieux, attachés aux villes où ils avaient leur siège, leur tribunal, et au-dessous d'eux les sept ordres de la hiérarchie ecclésiastique, convenaient en effet à une société régulière qui finit par les recevoir dans ses rangs, par leur donner une autorité civile, et par les entourer d'un appareil semblable à celui des préteurs et des proconsuls. Après la chute de l'empire, l'épiscopat conserva le caractère officiel qu'il tenait des lois impériales : il traita de puissance à puissance avec les chefs barbares : c'est le rôle de saint Rémi auprès de Glovis, de saint Avitus auprès de Gondebaut. C'est surtout celui des évêques de Neustrie; ils trouvent des appuis dans les cités dont ils
(i) Indiculiis superstitionum ad concilium Liptifieme. Pcrtz, Wonument,,m;i^, 9. Gregor. Turon., IX, 12, 23.
sont les défenseurs, dans la population gallo-romaine qui enveloppe et contient les Francs. Mais Tépiscopat devait rencontrer plus de résistance en Austrasie; disséminé dans des villes moins nombreuses, moins latines, il avait aussi moins d'action sur les bandes errantes d'une population toute germanique. Cependant TÂustrasie, au sixième siècle, compta de grands évêques : Sidonius de Màyence, Carentinus de Cologne, Agricole de Châlons, Égidius de Reims, Villicus de Metz, Agéric de Verdun. On les voit appliqués à réparer les désastres des invasions, à racheter les captifs, à nourrir les pauvres, à relever les esprits de leur abattement et les églises de leurs ruines. Aux descriptions qui nous en restent, ces églises avec leur nef portée sur deux rangs de colonnes superposées, avec leur abside resplendissante d'or et de mosaïques, semblent reproduire le type consacré des basiliques romaines ; comme les pontifes qui les bâtissaient, presque- tous fils de sénateurs, élevés à l'école des rhéteurs et des grammairiens, semblent plus occupés de sauver les restes de la civilisation que d'aller audevant de la barbarie (1).
Cette dernière ffénération de l'ancienne Édise des mceiius
^ ^ ° de Trêves.
Gaules n'a pas de représentant plus illustre que saint
(1) Gregor. Turonensis, ÏII, 35 ; V, 46 ; VIII, 5. Forlunat., lib. II, 10; lib.UI, 9, 10,11,16, 17, 26:
Âurea templa novas pretioso fulta décore
Tu nites : unde Dei fulgct honore domus Majoris numeri quo templa capacia constent.
Âlter in excelso pendulus ordo datur.
I^ deux ordres de colonnes superposés se voient encore aujourd'hui dans les basiliques romaines de Sainte- Agn^s et des Quatre-Saints-Couronnés.
Nicetius de Trêves, élevé au siège épiscopal en 527. Ce qui éclate en lui, c'est d'abord l'horreur de la violence dans un siècle si violent. Le jour où il allait prendre possession de son siège, dit Grégoire de Tours, comme il arrivait près des portes de Trêves, au coucher du soleil, ceux de sa suite dressèrent les tentes, et lâchèrent les chevaux pour les faire paître dans les champs des pauvres. Ce que voyant Nicetius, touché de pitié, il s'écria : « Hâtez-vous de retirer vos bêtes des « moissons des pauvres; sinon, je vous retranche de c< ma communion. » Et parce qu'ils tardaient à obéir, lui-même se mit à la poursuite des chevaux, les chassa des champs, et il fit ensuite son entrée au milieu de l'admiration du peuple. Dans cette ville quatre fois ruinée il apportait la passion de construire, qui est un des caractères du génie romain. Les architectes qu'il appela d'Italie ne relevèrent pas seulement les églises, ils couronnèrent de tours les hauteurs voisines, les munirent de machines de guerre; et Trêves, rassurée contre les incursions de l'ennemi, remise en possession de ses palais de marbre et de ses basiliques dorées, put se croire revenue au temps des Césars. Nicetius luimême ne pouvait se détacher des traditions de l'empire, dont le déclin était pour lui le présage de la fin des temps. Les yeux fixés sur l'Orient, il y suivait avec inquiétude la décadence de la monarchie de Constantin et de Théodose. Il écrivait à Justinien, tombé dans l'hérésie : « Vous étiez le soleil du monde, et les pasteurs « des églises se réjouissaient de votre éclat. 0 notre
« bien^aimé Justinien, qui donc vous a trompé? qui « vous a réduit à la part de Judas?.. •* Sachez que toute « ritalie, TAfrique et l'Espagne, de concert avec la (( Gaule, anatbématisent votre nom en même temps « qu'elles déplorent votre perte. » Cet esprit si passionné pour la gloire de l'empire n'oublie pourtant point le salut des barbares; mais il y travaille à la manière des évêques du siècle précédent, par les mains des princesses dont il éclaire le zèle, et des princes dont il maîtrise la fougue. Il écrit à Golosuinde, petitefille de Clotilde, devenue lépouse d'Alboin, roi des Lombards; il l'invite à se souvenir de son aïeule, à détacher de Farianisme le roi son époux; il n'éparg^e m les arguments tirés de FÉcriture, ni les souvenirs de Tolbiac et de Vouillé, ni les termes capables de flatter Poreille de cette fille des Mérovingiens, qu'il appelle Tétoile et la perle de la chrétienté. En même temps il portait une censure vigilante dans le palais des rois d'Austrasie. Comme Théodebert entrait un jour à l'église, entouré de ses leudes dont il négligeait de réprimer les injustices, Nicelius interrompit les mystères : « Le sacrifice, dit-il, ne sera point achevé, si les ex- « communies ne sortent d'abord. » Les excommuniés sortirent. Bientôt après ils eurent leurs représailles, quand le roi. Glolaire exila Nicetius. Mais lui, s'en allant en exil, consolait le seul diacre qui F eût accompagné, et l'assurait que le jour de la justice était proche. Sigebert en effet le rappela, et les Francs entourèrent de leurs respects les dernières années de ce vieil évêque^
qui passait pour avoir connu les desseins de Dieu sur la race de leurs rois. On disait qu'il avait vu en songe une haute tour dont les créneaux louchaient au ciel. I^e Sauveur était debout sur le faîte, et les anges se tenaient aux fenêtres. Or l'un d'eux avait dans les mains un grand livre, où il lisait F un après T autre les noms de tous les rois qui avaient été ou qui seraient un jour, en marquant le caractère de leur règne et la durée de leur vie; et après chaque nom tous les anges répondaient Amen* Grégoire de Tours rapporte ce rêve et le trouve prophétique; rien ne peint mieux en effet la mission des Francs que cette intervenlion de Dieu même, faisant lire aux anges les commencements d'une histoire qui devait être pour ainsi dire la sienne : Gesta Dei per Francos (4).
Toutefois Grégoire de Tours, Thistorien de ces grands évêques, et Fortunat, leur poëte, qui les poursuivit de ses épîtres, de ses éloges, de ces épitaphes, s'accordent à les louer d'avoir soutenu les fidèles, convaincu les hérétiques, jamais d'avoir évangélisé les païens. Il semble qu'attachés par leur ministère au séjour des cités, ils s'en éloignaient peu et s'efforçaient d'y attirer le peuple des campagnes, pour le fixer autant que pour l'instruire. C'est du moins le sens des canons, qui exigent que tous les chrétiens viennent célébrer les fêtes solennelles dans les villes, sans qu'il soit permis, ces
(1) Fortunat, Carmin, III, 9, 10. Gregorius Turonens., Historia, lib, X, cap. 29. De vitis PatrurUf cap. 17. Epistolx S. Nicetii, apud Duchesne, t. I, p. 852.
jours-là, aux prêtres des campagnes d'y offrir les saints mystères. Quarante évêques parurent au concile de Reims, tenu en 625. Ds s'appliquèrent à vaincre l'opiniâtreté des mœurs barbares par une suite de dispositions qui excommunient les homicides, qui défendent de réduire en captivité les hommes libres, qui soumettent à la pénitence publique les fidèles coupables d'avoir observé les augures ou mangé des viandes immolées. Toutefois ces défenses n'atteignaient encore que les chrétiens. Parmi ceux qui souscrivirent aux actes du concile, on trouve saint Gunibert de Cologne et saint Àmulf, homme de guerre, porté par la voix du clergé et du peuple sur le siège épiscopal de Metz ; tous deux conseillers des rois d'Austrasie, tous deux Francs d'orighie, et qui montrèrent, par la sainteté de leur vie comme par la sagesse de leur gouvernement, ce que pourrait le christianisme pour corriger l'âpreté du sang germanique. Âmulf figure parmi les ancêtres de Pépin le Bref et de Gharlemagne, ces belliqueux propagateurs de la foi. Gunibert obtient la concession du château d'Utrecht pour les missionnaires qu'il entretient en Frise; mais on ne voit point qu'il y ait prêché. Ces deux évêques annoncent une époque de prosélytisme : ils ne l'ouvrent pas encore (1).
Cependant l'esprit des apôtres venait de pousser chez les infidèles Lupus de Sens (613), violemment chassé
(1) EpisL Bûnifacii, édit. Wurdtwein, p. 279. Rettberg, Kirchengeschichte, 488, 537. Guizot, Histoire de la civilisation en France, àlxnenTième leçon.
de son siège par les leudes et la complicité du clergé. Ce proscrit inaugurait obscurément la mission qui devait être poursuivie avec tant d'éclat, sur les bords de l'Escaut et de la Meuse, par saint Éloi et saint Âmand (1).
s. Éio . On connaît assez les commencements de saint Éloi, et comment cet ouvrier ciseleur, appelé au conseil des rois, compta parmi les grands hommes de son temps. On sait moins que, devenu évoque de Noyon en 640, il s'arracha à ces habitudes sédentaires qui faisaient l'impuissance de l'épiscopat austrasien ; il commença à s'enfoncer dans les campagnes, et à visiter les tribus des Suèves, des Frisons et des autres barbares campés dans les plaines de la Flandre, depuis Courtray jusqu'à Anvers. Ces peuples, perdus aux dernières extrémités du monde, n'avaient pas connu le Christ; et quand Éloi parut au milieu d'eux, ils se jetèrent sur lui comme des bêtes féroces. Mais la majesté de sa personne, la douceur de ses discours, le charme de ses vertus, finissaient par désarmer toutes les résistances. Peu à peu il attirait, il réunissait dans les oratoires, il courbait sous la discipline du catéchuménat ces hommes passionnés pour la solitude et pour l'indépendance. Chaque année, au temps de Pâques, il en baptisait un grand nombre ; et des vieillards tout blanchis venaient recevoir l'eau sainte de ses mains. Saint Ouen, son ami et son contemporain, a recueilli le souvenir d'une prédication qui faisait des conquêtes si rapides. On aime (1) Vita S. Lupi, apud Surium, 1 sept.
LKS FHANCS. 85
à y surprendre le secret de la parole chrétienne au moment de sa plus grande puissance, à entendre ce langage sensé que l'Ëglise tenait à des peuples bercés de fables, qui allait, pour ainsi dire, réveiller les con* sciences, et y substituer aux vaines terreurs de la superstition la crainte de Dieu et le respect des hommes. « N'adorez point le ciel, disait-il, ni les astres, ni la « terre, ni rien autre que Dieu ; car, seul, il a tout créé « et tout ordonné. Sans doute le ciel est haut, la terre « grande, la mer immense, les étoiles sont belles ; « mais il est plus grand et plus beau, celui qui les a « faits. Je vous déclare donc que vous ne devez prati- « quer aucune des sacrilèges coutumes des païens... « Que nul n'observe quel jour il quitte sa maison et « quel jour il y rentre ; car Dieu a fait tous les jours. 11 « ne faut pas craindre non plus de commencer un travail « à la nouvelle lune; car Dieu a fait la lune afin qu'elle « servît à marqueries temps, à tempérer les ténèbres, « et non pour qu'elle suspendît les travaux et qu'elle ce troublât les esprits. Que nul ne se croie soumis à un a destin, à un sort, à un horoscope, comme on a coutume « de dire «que chacun sera ce que sa naissance l'a fait; » « car Dieu veut que tous les hommes se sauvent et arec rivent à la connaissance de la vérité. Mais, chaque c< jour de dimanche, rendez-vous à l'église; et là, ne « vous occupez ni d'affaires, ni de querelles, ni de récits c< frivoles; mais écoutez en silence les divines leçons. « 11 ne vous suffit pas, mes bien-aimés, d'avoir reçu le « nom de chrétiens, si vous ne faites des œuvres chré-
a tiennes* Celui-là porte utilement le nom de chrétien, « qui garde les préceptes du Christ, qui ne dérobe point, (c qui ne fait pas de faux témoignage, qui ne ment ce point, qui ne commet point d'adultères, qui ne hait « aucun homme, qui ne rend point le mal pour le mal. « Celui-là est vrai chrétien, qui ne croit point aux phy- (c lactères ni aux autres superstitions du diable, mais a qui met dans le Christ seul son espérance; qui reçoit « les voyageurs avec joie comme le Christ lui-même, « parce qu'il est dit : c< J'ai été voyageur, et vous m'ac< vez reçu. » Celui-là, dis-je, est chrétien, qui lave les <c pieds de ses hôtes et les aime comme des parents a très-chers, qui donne l'aumône aux pauvres selon ce « qu'il possède, qui ne touche pas à ses fruits sans en « avoir offert quelque chose au Seigneur, qui ne connaît a ni les balances trompeuses ni les fausses mesures, « qui vit chastement et qui apprend à ses voisins à vivre (c dans la chasteté et dans la crainte de Dieu ; qui enfin, ce retenant de mémoire le symbole et Foraison dominicc cale, s'applique à les enseigner à ses enfants et à ceux ce de sa maison. » Quoi de plus simple que ces paroles? Et cependant quoi de plus nouveau pour des hommes de sang, habitués à honorer leurs dieux par des victimes humaines, qui ne connaissaient pas de devoir plus sacré que la vengeance, ni de précepte plus sage que cette maxime de TEdda : ce Qu'il se lève matin celui qui en ce veut à la vie et aux richesses d'autrui. Rarement le ce loup, s'il reste couché, trouve une proie (1) ! »
(1 ) D'Achery, Spicilegium, t. II. Vita S. Eligii. Nous avons déjà dooiié
Les instructions de saint Éloi sont tirées en partie des homélies de saint Césaire, qui faisaient depuis longtemps le fond de la prédication dans l'Église des Gaules. Et en effet, saint Éloi, Gallo-Romain d'origine, habile dans Fart de ciseler l'or et de frapper les monnaies, appelé du rang des laïques au siège épiscopal, appartient encore, par la gravité de son caractère, par la régularité, par la mansuétude, aux mœurs de l'antiquité chrétienne. Au contraire, Tesprit impétueux du moyen âge éclate déjà dans la vie de saint Amand.
Amandus, Aquitain de naissance et formé à la disci- §. Amand. pline monastique dans une île de l'Océan, après avoir passé quinze ans de sa vie dans une cellule auprès de l'église de Bourges, se lassa tout à coup de la solitude, et se sentit inspiré d'aller visiter Rome. Là, comme il demandait à veiller une nuit devant le tombeau des saints apôtres, les gardiens le chassèrent honteusement. D restait donc assis sur l'escalier de la basilique, lorsqu'il crut voir devant lui l'apôtre saint Pierre qui lui montrait le chemin des Gaules, et lui ordonnait d'y porter l'Évangile aux païens. 11 obéit donc; et ayant reçu en 626 la consécration épiscopale sans résidence déterminée, il prêcha d'abord dans le pays de Gand et de Tournay. Il y trouvait un ciel rigoureux, une terre stérile, un peuple qui, après avoir connu le christianisme, était retourné aux faux dieux, et si farouche que les prêtres refusaient de l'évangéliser. La terreur que
un extrait considérable des instructions de saint Éloi, dans les Germains nvant le christianisme, p. 397.
répandaient ces barbares sembla d'abord troubler le cœur du jeune missionnaire ; et oubliant cette maxime de saint Grégoire, « que les conversions doivent être volontaires, » il sollicita Tordre de Dagobert, que si quelqu'un refusait le baptême, c< il y fût contraint par l'autorité royale. » Il ne tarda pas à connaître que la conquête des âmes voulait une autre puissance que celle des rois. Longtemps il erra sans asile, abandonné des siens, poursuivi d'injures par les femmes, battu par les hommes, jeté dans les rivières. Enfin ces peuples, que la foi ne touchait point, furent vaincus par la charité. Un des leurs ayant été condamné à mort, Àmandus sollicita la grâce du coupable et ne l'obtint pas. Mais quand les bourreaux se furent retirés, il fit détacher le corps du gibet, s'enferma avec lui dans le lieu où il avait coutume de prier; et le lendemain ceux qui venaient ensevelir le supplicié trouvèrent que l'évêque l'avait rappelé à la vie, et s'occupait de laver ses plaies. Le bruit de cette action émut tout le pays; et les habitants, renversant leurs temples, demandèrent le baptême. Mais Amandus affermissait son ouvrage en prenant possession du sol par la fondation de plusieurs monastères. Il les peuplait de ses néophytes, de captifs rachetés par ses soins, de courageux disciples comme saint Bavon, saint Florbert, saint Humbert, qu'attirait autour de lui le prestige de l'exemple et du péril. En 647, le vœu des évêques et du peuple l'éleva au siège de Maëstricht; mais cette grande âme, qui avait résisté à tous les périls de l'apostolat, ne résista pas au spectacle des
L!iS FRANCS. 89
dérèglements du clergé. Au bout de peu d'années, et malgré les instances du pape Martin V% Amandus reprit son bâton de missionnaire, et quitta Maêstricht pour aller vieillir chez les païens (1).
Ces heures de découragement, ces abdications volon- insuffisance taires sont fréquentes dans la vie des saints évêques ^*^p»*<»p«^ austrasiens : Remacle, successeur de saint Amand, Arnulf de Metz, Hidulf de Trêves, finirent par chercher dans le cloître une paix que la corruption du siècle ne leur laissait plus. L'entrée des barbares dans l'Église avait été une invasion : ils portaient le trouble dans les habitudes des vieux chrétiens, ils envahissaient le sacerdoce, ils s'emparaient de l'épiscopat. Les noms germaniques qu'on lit au septième siècle dans les catalogues d'évêques égalent déjà le nombre des noms romains. Les hommes de sang s'assirent sur la chaire des confesseurs et des martyrs. Sous ces prélats belliqueux, qui vivaient entourés de piqueurs de chiens et de dresseurs de faucons, souvent le clergé fut sans règle et sans doctrine; le sanctuaire devint un manoir, et la crèche de Bethléem une écurie de chevaux de guerre. Le sixième siècle n'avait eu que sept conciles nationaux ou provinciaux; le septième n'en compta que cinq; et dans ces assemblées peu nombreuses on ne relrouve pas les questions mémorables qui agitaient l'Italie et l'Orient. Saint Grégoire le Grand écrivait aux rois austrasiens pour leur reprocher les honneurs ecclésiastiques vendus à l'encan, l'élévation subite des laïques
(1) VUa S.i4manrfi,ap. MabiUon, Acta SS. 0. S. B., t. II, p. 715.
puissants aux sièges épiscopaux; a d'où il arriye que a ceux qui aspirent aux saints ordres ne songent point <c à corriger leura mœurs, mais à ramasser les richesses c< dont il faut acheter les dignités sacrées; tandis que « les hommes pieux, auxquels la pauvreté ferme la « porte, renoncent au ministère des autels (1). » Ainsi commençait cette usurpation de l'aristocratie militaire, qui, soutenue par la simonie, perpétuée par le concubinat, aurait fait du sacerdoce une caste et de l'Église un fief, sans l'infatigable résistance des papes. Aux mauvaises habitudes du passé se joignaient déjà les mauvais penchants de l'avenir. L'épiscopat ne suffisait plus à l'éducation des barbares : ces disciples récalcitrants demandaient d'autres maîtres : les moines se présentèrent.
Le. Dès le troisième siècle, et quand le premier effort
monachisme. ' * * ^
progilf dans ^^s grandes invasions menaçait les provinces septen- Gaïu^^et ses trioualcs, OU avait vu à F autre extrémité de l'empire, dans les solitudes de l'Egypte et de la Palestine, le christianisme rassembler ces armées de cénobites destinées à former la réserve de la civilisation. Les âmes généreuses s'échappaient des ruines de ce monde romain, qui périssait par i'égoïsme; elles se réfugiaient
(1) Grégoire de Tours (IV, 43) cite les évêques Salonius, d*Eiubrun, et Sagittarius, de Gap, qui, armés du casque et du bouclier, combattaient dans les batailles, et s'abandonnaient aux yices les plus honteux. — Epist. S. Gregorii MagniTheodeberto et Theodorico regibus, ce Simoniacam hse-
resim quae prima contra Ecclesiam diabolica plantatione surrepsit Ut
ipsi qui sacros ordines appetunt non mores corrigere studeant, sed divitias quibus sacer honor emitur satagant congregare. Ilinc etiam fit ut insontes et pauperes a sacris ordinibus prohibiti résiliant. »
LES FRANCS. ^ 9i
au désert, et il ne faut pas les accuser d'avoir abandonné la société en péril : elles emportaient avec elles la société même, ou du moins l'esprit de sacrifice qui la fonde et la soutient. Les milices monastiques^ successivement ralliées par les règles de saint Pacôme, de saint Antoine et de saint Basile, se trouvèrent en mesure de passer en Occident au moment où l'invasion en forçait les frontières, de reprendre pied à pied le terrain conquis par la barbarie, et de pousser peu à peu leurs lignes victorieuses jusqu'aux derniers rivages du Nord. Pendant que les empereurs fixaient leur séjour à Trèws pour surveiller de plus près les irruptions des Allemands et des Francs, les disciples de saint Âthanase ouvraient dans la même ville le premier monastère des Gaules. Avant la fin du quatrième siècle, saint Martin fondait près de Poitiers l'abbaye de Ligugé, celle de Harmoutiers près de Tours. En même temps les cénobites de Lyon bâtissaient le sanctuaire de l'ile Barbe, et Victricius de Rouen jetait des colonies de moines sur les côtes de Flandre. Au siècle suivant, saint Honorât et Gassien, tout pénétrés des traditions de la Thébaïde, les faisaient ^revivre à Saint-Victor de Marseille et à Lérins. Des deux grandes écoles de Lérins et de Marmoutiers, la vie cénobilique se répandit dans les vallées du Rhône et de la Loire; le monachisme couvrait déjà l'Aquitaine, la Neustrie et la Bourgogne de ses légions, quand la règle bénédictine acheva de les discipliner. Vers 542 un diacre italien, nommé Maurus, s'établit à Glanfeuil, au diocèse d'Angers : il venait de cette célè-
bre abbaye du mont Cassin, vers laquelle commençait à se tourner l'admiration de l'Occident : saint Benoît, en l'envoyant au pays des Francs avec quatre disciples, lui avait remis le livre de la règle, le poids du pain qu'on distribuait chaque jour aux moines et la mesure du vin. C'était bien peu pour la conquête du monde barbare. Mais la règle de saint Benoit régularisait la pratique des trois conseils évangéliques : la pauvreté, la chasteté, l'obéissance. La pauvreté volontaire devait produijre le travail libre, qui succéda à l'esclavage, qui fit du défrichement des terres une œuvre de piété et de miséricorde; et ces hommes sans possessions, en réhabilitant la culture, commencèrent à reconstituer la propriété. La chasteté n'étouffait pas l'amour, elle l'affranchissait des liens étroits du sang. Les moines avaient un père et des frères dans les murs du cloître, la parole leur donnait des enfants au dehors, l'esprit prévalut sur la chair; et ces hommes sans famille ramenèrent dans le monde une pureté de mœurs qui devait régénérer la famille. EnRn, l'obéissance avait ses garanties raisonnables dans la liberté des vœux, dans les épreuves du noviciat, dans l'élection des supérieurs. Mais à ces conditions ^obéissance devenait absolue; elle ne connaissait rien d'impossible; elle supposait le plus difficile des sacrifices, celui de la volonté. Ainsi, quand la force était maîtresse du monde, les moines inauguraient le règne de la conscience; quand la barbarie n'avait pas de caractère plus déclaré que l'horreur de toute dépendance, ils donnaient le spectacle de la vie
commune, c'est-à-dire d'une vie de subordination continuelle. Les hommes de la solitude reconstruisaient la société (1).
Mais ces bienfaits n'étaient pas l'ouvrage d'un jour. ^^^^ Le grand nombre des règles et des réformes monasti- mooi^lisme ques faisait assez voir tout ce que cet idéal chrétien "^'dS'*
^ ^ , les Francs.
de la communauté rencontrait de résistances dans la nature humaine, tout ce qu'il fallait de génie et de sainteté pour réunir sans péril sous un même toit des hommes déjà croyants, déjà résolus à tous les genres d'humiliations et d'austérités. Les monastères n'avaient pas de miurs si hauts ni de portes gardées si fidèlement, que les désordres du siècle n'en forçassent l'entrée. Nous avons trouvé l'abbaye de Sainte-Croix de Poitiers profanée par les fureurs de deux princesses. L'archevêque Lupus, de Sens, avait dû fuir devant les persécutions de Médégisile, abbé de Saint-Bemi. La passion du gain pénétrait avec celle du pouvoir dans les cloîtres lés plus réguliers; et Grégoire de Tours rapporte comme un châtiment de Dieu la mort de trente moines ensevelis par l'éboulement d'une colline où ils cherchaient de l'airain et du fer. D'ailleurs, les colonies de cénobites, dqà nombreuses dans les contrées de la Gaule qui avaient conservé plus de traces de l'ancienne culture ne s'aventuraient que lentement sous le ciel froid, dans les forêts stériles, parmi les populations violentes
(1) Saint Augustin, Confessions, Vlïl. 6. Mabillon, Annales 0. S, Bénedicti. llignet. Mémoire sur Vintroduction de Vancienne Germanie dans la société civilisée de V Europe occidentale.
tft CBAPITBE IIL
deTAosInsie. Aa âxîèine »ècle, m eoraple deux cent qoaiiM^ie éldUissements religieiix des Pjrraiées à la Loire, ei des booches da Rhône aux Tosgps : m n^ea ocmnait qae dix des Vosges au Rhin. Ce n'était pas assex qo'il j eût une legidatâcm mcmastiqoe : il fidhdt on feajie mcMiasIique poor la pratiquer (1).
Cette focatiim ne fut pas cdle des Francs. Sans doute la Franee derait compter d'illustres moines, puisqu'dle fut la patrie de saint Rnmo et de saint Rernard. Elle introduisit dans les r^les monastiques des réformes que toute l'Église honora : cdles de Saint-Renoît d'Âniane, celles de Cluny, de Citeaux, de Clair?aux. Pendant quatorze cents ans elle se couvrit d'abbajes, de prieurés, de couvents, n'épargnant, pour les dot^, ni la t^re, ni les privilèges des rois, ni l'art des architectes et des sculpteurs. Cependant la France ne produisit aucune des grandes règles qui se partagèr»t la chrétienté : elle laissa aux Orientaux saint Rasile, à l'Italie saint Benoit et saint François d'Assise, à l'Espagne saint Dominique et saint Ignace. 0 semble qu'dle fut douée moins libéralement du génie contemplatif qui fait le fond de la vie religieuse : elle n'a rien à comparer aux ravissements de sainte Catherine de Sienne et de sainte Thérèse. Son partage est l'action. Ce qui lui appartient dans l'histoire du monachisme, ce sont les ordres militaires du Temple et de l'Hôpital. La mission qui lui plaît, c'est de servir Dieu par l'épée.
(1) Gr^or. Tnronensis, Hist., IX, 59; IV, 51. Vita S. Lttpi, apud Surum, 1 sept. Blabillon, Armales.
LES FRÂI4CS. »5
Toute rinspiratioD du moyen âge français est déjà dans ce passage du prologue de la loi salique^ où l'on entend bien plus le cri de la guerre sainte que la psalmodie dii cloître : « Vive le Christ, qui aime les Francs ! Qu'il « garde leur royaume cl remplisse leurs chefs de la « lumière de sa grâce ! qu'il protège l'armée, qu'il leur « accorde des signes qui attestent leur foi, la joie, la c< paix, la félicité ! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige (( dans le chemin de la piété ceux qui gouvernent! Car « cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave « et forte, secoua de sa tète le dur joug des Romains, « et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême», « orna somptueusement d'or et de pierres précieuses (( les corps des saints martyrs que les Romains avaient « consumés par le feu, mutilés par le fer, ou fait dé- « chirer par les bêtes (1). »
(1) Prologusad kgem salicam, traduction de M. Guizot. Hûl. de la emUsation, I, leçon 9*.
LA PRiDlCATION DES IRLANDAIS.
Destinées '"^ p^uplc monastiquc des temps barbares, le peuple **ceui^^\^^ missionnaire, et destiné à porter la lumière de la foi et
iriandiiis. de la scieuce dans le^ ténèbres croissantes de lOccident, c'est le peuple irlandais, dont on connaît mieux les malheurs que les services, et dont on n'a pas assez étudié l'étonnante vocation.
Les historiens de la civilisation moderne ont coutume de la faire sortir tout entière de la décadence romaine et des invasions germaniques. Ils ne remarquent pas assez que les Romains finissaient quand les Germains commençaient à peine, que la première de ces deux taces était trop vieille pour achever l'éducation de la seconde, et qu'entre elles il avait fallu pour ainsi dire une autre génération pour soutenir la chaîne et former le nœud. C'est la fonction de la race celtique," qu'on voit de bonne heure couvrir, comme d'une couche féconde, une partie de la Germanie, de Tltalie et de TEspagne, la Gaule, la Bretagne et l'Irlande. La culture latine se propagea bientôt chez ces peuples dociles. La
moitié des grands écrivains de Rome sortent des provinces celtiques, de la Tarragonaise, de la Narbonnaise, delà Cisalpine; et, dès la fin du premier siècle, les rhéteurs gaulois tiennent école d'éloquence chez les Bretons. Nulle part le christianisme ne trouva des cœurs plus inclinés et des communications plus rapides. L'Église des Gaules enveloppa bientôt dans son prosélytisme le reste des nations celtiques; et pendant qu'elle envoyait en 429 saint Loup de Troyes et saint Germain d'Auxerre pacifier les troubles que l'hérésie pélagienne excitait chez les Bretons, un Gallo-Romain appelé Patricius, formé à la vie religieuse dans les mo • nastères de Marmoutier et de Lérins, avait entrepris et presque achevé en trente-trois ans la conversion de rirlande (1).
Cette île vierge, où jamais un proconsul n'avait mis le pied, qui n'avait connu ni les exactions de Rome, ni ses orgies, était aussi le seul lieu du monde dont FÉ- Tâogile eût pris possession pour ainsi dire sans résistance et sans effusion de sang. La première ardeur de la foi, qui partout ailleurs conduisait les chrétiens au martyre, poussait les néophytes irlandais au monastère;
(1) Strabon, IV et VIL Diodore de Sicile, 32. Plutarque, in Mario, XI. Tacite, Agricola, Juvénal :
Gallia causidicos docuit facunda Britannos.
Martial:
Dicitur et nostros cantare Britannia versus.
Diefenbacb, Celtica, H et III. Moore, History of Ireland, chap. X. — Cmfessio S. Fatricii.
98 CUAPITRE IV.
et saint Patrice se félicitait déjà de voir les fils et les filles dés chefs des clans se ranger sous la loi du cloître en si grand nombre, que lui-même ne pouvait plus les compter. L'Occident n'avait rien vu de comparable à ces grandes fondations, à ces villes cénobitiques deBafi'^ gor, de Clonfert, de Clonard, dont chacune rassembla plus de trois mille hommes. Sans doute les instîtutioàs de la Thébaïde, portées sous un ciel si différent^ n'y étouffèrent point le caractère national. Le christianisme a toujours traité avec respect les nations con« verties : il avait épargné les temples de l'Italie et de la Grèce, il ne porta pas la cognée dans les bois sacrés des Irlandais. Le grave génie des druides, leur science, leurs traditions, passèrent d'abord chez les moines pour s'y purifier. Les religieuses de Kildare entretenaient auprès de l'église de Sainte-Brigite un feu bénit qui y brûlait encore au bout de six cents ans. Les plus aus* tères anachorètes ne se défendaient pas de ce respect de la nature qui avait fait le fond du culte de leurs pères. Saint Colomban, sur un rocher des Hébrides, vivait dans un commerce familier avec les bâtes du désert; et quand saint Keivin priait les mains étend ues^ on rapporte que les oiseaux venaient y pondre leurs œufs. Les bardes entraient au monastère, mais en y portant la harpe nationale, les chants, les souvenirs du pays; on voit les saints se délasser en écoutant les joueurs de luth; la poésie nationale fait irruption dans la légende; et, pendant que le moine est enfermé entre les murs étroits de sa cellule, son imagination erre sur
les mers avec saint Brendan, ou parcourt le monde invisible à la suite de saint Patrice (1).
Il ne faut cependant pas répéter, comme on Ta trop jl,f||JJ5^ dit, que TÉglise d'Irlande, nourrie des doctrines de l'Asie, repônssjiit Tautorité des papes ; et que ses moines, de concert avec les Guidées de Bretagne, sauvèrent l'indépendance religieuse au milieu de la servitude universelle du moyen âge. Si les fondateurs des monastères irlandais rappellent souvent, par les dispositions et par les termes de leurs règles, les institutions de l'Orient, c'est à Lérins et dans les écrits de Cassien qu'ils les connurent; c'est de Rome que Patrice tient sa mission, c'est d'elle qu'il a reçu la langue de sa liturgie, les dogmes qu'il enseigne et les observances qu'il répand. Parcourez ce qui reste de ces premiers siècles, les décrets des conciles nationaux, les pénitentiels, les légendes; vous y retrouverez tout ce que les ennemis de Rome ont rejeté : le sacrifice eucharistique, l'invocation des saints, la prière pour les morts, la confession, le jeûne et l'abstinence. Les dissidences se réduisent à trois points : la forme de la tonsure, les <iérémonies accessoires du baptême, et l'époque où il fallait célébrer la fête de Pâques; ces dissentiments si faibles s'effacent quand les Pères du concile de Lene, tenu en 630, « ayant recouru, disent-ils, à la capitale des villes chrétiennes comme des fils à leur mère, » se conforment
{\) Confessio S. PafncM. Giraldus Cambrensis, Topographia Hibemix, rfistinctio 2, cap. 28, cap. 34. VitaS. Columbx^a^pvLàiliBbiMon, ActaSS. 0. S. B., t. I, p. 561. Vita S. Brigitœ, apud Basnage, TliesaurusmonU" mentorum, 1. 1. Thomas Moore, History ofîreland, t. I.
iOO CHAPITRE IV.
à l'usage universel de la chrétienté {{). Les communautés religieuses d Irlande n'étaient donc pas les gardiennes jalouses de je ne sais quel christianisme hétérodoxe; c'étaient les colonies et comme les postes avancés de la civilisation latine. Elles eij^ conservaient la science en même temps que la foi, et leurs écoles imitaient ces écoles romaines de la Gaule, d'où étaient sortis tant de flambeaux de l'Église : Honorât, Gassien, Salvien, Sulpice Sévère. Elles perpétuaient renseignement des sept arts libéraux de l'antiquité ; et la grammaire, avec l'étendue que les anciens donnaient à ce mot, y comprenait l'étude des deux littératures grecque et latine. Des maîtres blanchis dans les exercices de la
(1) Le principal auteur de Thypothèsc d'une ancienne Église protestante chez les Celtes est Usher, on Religion ofancient Ir, and Brit. Reprise par Hugues, Horx hritannicse, elle a passé chez plusieurs écrivains français et allemands, notamment M. Augustin Thierry, Histoire de la conquête d'' Angleterre, et M. Rettberg, Kirchengeschichte, 1. 1, p. 317. Elle, est complètement détruite par Lanigan, Ecclesiastical history, t. III ; Mocre, History ofJreland, chap. XI, et par un savant travail deM.Varin, publié dans le Journal général de V instruction publique du 25 mars 1846. Les preuves innombrables de Torthodoxie des Irlandais sur tous les points contestés sont dans les Vies des Saints, surtout dans celle de S. Colomba, apud Basnage, Thésaurus monument,, 1. 1, où Ton trouve Tautorité des évéques et la distinction des ordres, la présence réelle, Tintercession des saints, la prière pour les morts. Colomba, abbé de Uy, est précisément le patriarche de ces Culdces dont on a célébré si fort rindépcndancc etraversion pour les innovations romaines. Ajoutez le traité de S. Curamian sur la célébration de la pàque, et la lettre des Pères du concile de Lene, apud Usher, Epistol. Hibemic, Sylloge n* 11. Un Missel irlandais trouvé à Bobbio, et mentionné par O'Connor dans les Rerum hibeniic. Script,, epist. nuncup. cxxxviii, contient une messe pro defunctis. Un seul point reste acquis à nos adversaires : c'est que l'Église romaine toléra quelque temps thez les Bretons et les Irlandais Tordination des honmies mariés, comme elle la tolère encore chez les catholiques des rites orientaux. }M\neT,Inquiryinto certain vulgar opinions, leMerl A, Synodus Patricii, can. 6, ap. Wilkins, ConciL Brit. 1, 2.
méditation et de la pénitence y expliquaient Ovide, et formaient les novices à écrire dans le rhythme de Virgile. Cette vie austère, mais pacifique et studieuse, avait sa douceur en des temps si durs. Il semble qu'on en ressente le charme quand on relit le chant que voici, écrit en vers latins rimes à la manière de nos séquences, et qui fut longtemps populaire parmi les religieux de Bangor : a La règle de Bangor est bonne : elle est droite « et divine, sévère, sainte et exacte, souverainement «juste et digne d'admiration. — C'est la nef battue « des flots, mais dont rien ne trouble la paix; c'est une « heureuse demeure fondée sur la pierre; c'est vrai- « ment la vigne transplantée d'Egypte. C'est la bergerie « où le Sauveur garde le troupeau de son père. — a Épouse et reine digne du Christ, la lumière du soleil <c fait son vêtement : elle est simple, elle est savante et « invincible à tous les assauts. — Aux fils qui naîtront « d'elle Dieu le Père prépare une vie bienheureuse en <i la compagnie des saints, une vie qui ne finira pas. « La règle de Bangor est bonne (1). »
(1) Vita'S. Columbx: Aldhelra, epist. apud Usher Sylloge. O'Connor, Annales ulUmenses ad ann. 777. Antiphonarium yetustissimum monaslcrii Benchorensis, ap. Muratori, Anecdota lalina, t. IV :
Bencliuir bona rcgula, Recta atque divina...
NaTis nunc[uain turbata, Quamvis fluctibus tonsa...
Necnon YÎnea vera Ex iEgyplo transducta...
Ghristo regina apta, Solis luce amicta, Simplex simul atque docta, Undecumque invicta. . .
Benchuir bona régula.
missions irlandaises.
}^ Toutefois, le recueillement des moines d'Irlande était i
troublé par la passion des pèlerinages et de la prédication. Ces hommes, qui avaient cherché la paix dans la solitude, ne l'y trouvaient pas; ils se sentaient pressés d'en sortir, de répandre ce feu de la science sacrée qui les brûlait, d'évangéliser les infidèles et les chrétiens dégénérés. Dans leurs songes, dans leurs extases, les anges les appelaient pour leur montrer des peuples assis à l'ombre de la mort; ils voyaient la mer s'ouvrir devant eux, ou se changer sous leurs pas en une prairie émaillée de fleurs. Us franchirent le détroit et se répandirent sur les rochers des Hébrides, sur les hautes terres de l'Ecosse et dans le Northumberland ; ils passèrent en Neuslrie et en Flandre, traversèrent le continent, pénétrèrent jusqu'au fond de l'Espagne et de l'Italie, où plusieurs d'entre eux occupèrent des sièges épiscopaux. Du dixième siècle au onzième, c'est-à-dire précisément quand toute science et toute piété menaçaient de s'éteindre, ces maîtres infatigables ne cessaient de sillonner TEurope, ouvrant des écoles monastiques, enseignant dans celles qu'ils trouvaient ouvertes; et, si les auditeurs leur manquaient, se tournant vers le peuple et criant sur les places publiques : « Qui veut acheter la sagesse? » Mais une sorte de piété filiale les poussait de préférence vers ces Églises des Gaules, d'où ils avaient reçu l'Évangile. Us y rapportaient la vigueur d'une race dont le sang n'était pas mêlé, et qui ne connaissait pas les mœurs relâchées du Midi. Us renouvelèrent les rangs du clergé, qui s'employait à la conver*
sîon des païens^ et, dès ce moment, on y trouva rassemblés des hommes de trois nations : d'abord les Gallo-Romains, qui formèrent longtemps comme le noyau du sacerdoce; ensuite les Francs, qui n'y étaient pas tous attirés par l'ambition et par la simonie ; enfin les Irlandais, qui corrigèrent la mollesse des premiers et r ignorance des seconds, les rallièrent ensemble et les menèrent en avant. Sous leur conduite, nous verrons la conquête chrétienne s'affermir en Neustrie, passer le Rhin et s'étendre dans l'Âlémannie et la Bavière (1).
Les premières missions des Irlandais n'ont laissé que des traces incertaines; leur caractère ne se déclare, et leur efficacité ne se fait sentir qu'au moment de l'apostolat de saint Golomban.
En 590, et lorsque les mœurs chrétiennes semblaient Apostolat
de
périr chez les Francs par les désordres de la guerre et s. coiomban par la négligence des prélats, on vit paraître à la cour du roi Contran un moine étranger. C'était un homme d'environ trente ans, d'une beauté qui attirait tous les regards. Nourri de bonne heure aux lettres divines et humaines, versé dans la grammaire, la rhétorique, la géométrie et les saintes Écritures, son savoir et sa piété avaient fait l'admiration des religieux de Bangor, parmi
(1) Vita S. Livini, Vita S. Fursasi. Monachus Sangallensis, de Rébus gestis Caroli Magni, — Au neuvième siècle, rirlandais Sedulius, éleyépar le pape à rérêehé d'Oreto, en Espagne, écrit un traité de ConcordatUia Hi$pani^ et Hibemise. En Italie, trois grands évêques irlandais : S. Frigidien (S. Fredîano) à Lucques, S. Cataldus à Tarente, S. Donatus à Fiesole. Une Vie inédite de ce dernier, c(mseryée la bibliothèque Laurentien^e, le montre restaurant Fétude des lettres en même temps que la discipline de rEgKae.
lesquels il avait passé sa jeunesse. Après de longues épreuves, il s'était cru inspiré d'aller, comme Abraham, servir Dieu sur une terre lointaine. Douze moines raccompagnaient. Le roi; touché de l'austérité de ces pèlerins, leur permit de se choisir une demeure dans ses États. Us s'enfoncèrent donc dans les Vosges, et à l'endroit le plus âpre et le plus désolé, sur les ruines de deux bourgades romaines au milieu desquelles les idoles des païens étaient encore debout, ils fondèrent successivement les trois monastères d'Ànegrai, de Luxeuil et de Fontaines. En effet, ces colons du désert avaient attiré un grand nombre de disciples par le spectacle de leurs vertus, par le triomphe du travail et de la prière sur la stérilité du sol et les terreurs de la solitude. On croyait que toute la nature était soumise à des hommes qui avaient chassé les ours et fécondé les rochers; lorsque saint Golomban traversait les forêts voisines, on disait que les oiseaux venaient se jouer autour de lui, et que les écureuils descendaient des arbres pour se poser sur sa main. Il ne faut pas s'étonner si les cœurs ne résistaient pas à une parole qui touchait les bêtes sauvages, si de tous côtés les nobles amenaient leurs lils, et si, la communauté s'accroissant chaque jour, au bout de vingt ans ce foyer commença à percer de ses clartés les ténèbres de l'Église franque et à troubler le sommeil du clergé. C'est ce qui paraît par une lettre où Golomban repousse les accusations portées contre lui touchant sa manière de célébrer la pâque, et, félicitant les évêques de s'être assemblés en synode, les exhorte
à se réunir plus souvent, à convoquer chaque année les conciles prescrits par les canons, à tenir enfln les fervents en haleine et les tièdes dans la crainte (1).
En même temps que la réforme de saint Golomban inquiétait la faiblesse des gens d'Église, elle n'épargnait pas les vices des hommes de guerre. Thierry II avait hérité du royaume de Bourgogne : il vivait dans ces habitudes de polygamie que la loi barbare autorisait, et dont le christianisme ne corrigea que lentement les rois mérovingiens. Golomban le pressait de chercher les douceurs d'un mariage légitime (ce sont les expressions de la légende), afin que la race royale sortît d'une reine respectée et non pas d'un lieu de prostitution. Mais Brunehaut, l'aïeule du roi, comme une autre Jézabel, s'opposait aux exhortations du saint; car, si les concubines étaient chassées et qu'une reine fût mise à la tête de la cour, elle craignait de perdre une partie de sa dignité et de ses honneurs. Il arriva donc qu'un jour le bienheureux Golomban vint trouver Branchant, comme elle séjournait au manoir de Bourcheresse. Et, l'ayant vu dans la cour, elle lui conduisit les fils que Thierry avait eus de ses adultères : « Voici, dit-elle, les fils du roi; fortifie-les de ta bénédiction. » Le saint répondit : « Sache que ceux-ci ne porteront jamais le sceptre royal, car ils sortent d'un mauvais lieu. » Et Brunehaut furieuse ordonna aux enfants de se retirer. Hais les fureurs de Brunehaut ne pardonnaient pas.
(1) Vita S. Columbani, auciore Joan. Bobbiensi, ap. Mabillon, Acta SS. 0. S, B.,t. II. -S.Columban, Epùlola 2, apudBiblioth.Patr.Mai.,XII.
Elle souleva les colères des grands et du clergé contre cet étranger, qui s'écartait des coutumes reçues. Le roi Thierry se rendit à Luxeuil ; il voulut forcer la clôture, pénétrer dans les lieux réguliers du monastère j et comme le serviteur de Dieu l'accablait de reproches,c( Je ne suis pas assez fou, s'écria-t-il, pour te donner la couronne du martyre; » et, l'ayant d'abord exilé à Besançon, il le fît ensuite conduire à Nantes pour le renvoyer en Irlande. Mais la mer repoussa le navire; et le saint, abandonné par ses gardes, traversa la Neustrie et passa auprès du roi Théodebert d'Austrasie, qui le pressa d'évangéliser les païens des frontières (1).
Golomban, rejeté par les chrétiens, avait une autre mission chez les inOdèles. Le souvenir des peuples qui ne connaissaient pas le Christ le poursuivait dans le sommeil : il hésitait entre les Germains et les Slaves,^ lorsqu'un ange lui apparut en songe, et, traçant un cercle : « "Voici le monde devant toi, dit-il; prends à droite ou à gauche, mais ne t'écarte pas de ta route^ si tu veux manger le fruit de tes sueurs. » Le saint,, accompagné d'un petit nombre de disciples, se dirigea* donc vers le pays des Alemans ; il remonta le Rhin, sui-^ vit le cours de l'Aar et de la Limnat jusqu'au delà de Zurich, et s'arrêta enfin près du lac de Constance, dans un endroit fertile couronné de montagnes, au milieu des ruines de la ville romaine de Brigantium. C'est
(1) Fredegar. Chronicon. Vita S. Columbx : « Cui Brunechildis : « Régis « sunt filii ; hos tu benedictione robora. » Ai ille : « Nequaquam» inquit, istos « regalia et sceptra suscepturos scias, qui de lupanaribus emerserunt. p- 111a furens pai;yulos abire jabet. t
daos ce voyage que la légende recueille deux traits qui rattachent étroitement le paganisme des Germains aux traditions Scandinaves. Un jour, Golomban rencontra sur son chemin une troupe de barbares, occupés autour d'une chaudière immense où bouillonnait la cervoise; et l'homme de Dieu leur ayant demandé ce qu'ils se {uroposaient de faire, ils répondirent qu'ils sacrifiaient à leur dieu Woden. Cette chaudière rappelait les tonneaux de bière réservés aux libations des convives païens chez les rois francs, et la coupe que les héros de FEdda vidaient en l'honneur d'Odin. Plus loin, les missionnaires étant entrés dans un ancien oratoire dédié à sdinte Âurélie et profané par les barbares, y trouvèrent Irois images dorées attachées à la muraille, que le peufde des environs adorait, en disant : a Ce sont là les anciens dieux du pays, dont la protection nous a conservés nous et nos biens jusqu'à ce jour (i). » La légende ajoute que l'un des trois dieux était celui du tonnerre; et tout semble indiquer la Irinité germanique, Do^ar, Woden et Saxnot, honorés dans le sanctuaire en ruines, comme Odin, Thor et Freyr dans le temple doré d'Upsal. L'opiniâtreté d'une religion qui avait, des racines si profondes n'effraya pas le zèle de Golomban : il renversa la coupe des libations, brisa les
(1) Fredegar. Chronicon, VitaS. Columbx. Vila SfSalli, apud Pertz Mmumenta. VitaS. Galli, apud Acta SS. 0. S. B., sect. II, p, 233 : « Reperenmt autem in templo très imagines œreas deauratas, parieti affixas, quas populus diinisso altaris sacri cul tu adorabat, et, oblatis sacrifîciis, dkere consuetit */« Isii sunt dii yetercs et antiqui hujus loci tutores, t quorum solatio et nos et nostra perdurant usque ad praesens. )>
idoles et en jeta les débris dans le lac. En même temps il exhortait le peuple à quitter des dieux impuissants, purifiait l'autel de sainte Aurélie, et, y célébrant les saints mystères, réprenait possession du pays au nom du Christ. La colonie monastique se reposa trois ans à Brigantium, les uns s' employant à la culture des terres, les autres à faire des filets, plusieurs au ministère de la parole. Mais, comme on les accusait auprès du duc des Âlemans d'effaroucher le gibier de ses chasses, et deux des moines ayant péri par les mains des Toleors, Colomban rassembla ses frères et leur dit : « Nous avions trouvé une conque d'or; mais elle était pleine de serpents. » Il secoua donc la poussière de ses souliers, passa les Alpes, et descendit en Italie : c'est là qu'il fonda chez d'autres Germains, chez les Lombards, le monastère de Bobbio, troisième et dernière station de ce pèlerinage, dont il faut étudier les bienfaits.
Les modernes ont admiré la mission de saint Colomban. Ils ont loué les traits pittoresques, les vives couleurs de sa légende, et comme ce parfum sauvage du désert qui s'en exhale. Us finissent par aimer le carac^ tère impétueux de ce moine, qui les scandalise un peu de la violence de son zèle et de l'âpreté de ses discours. Plusieurs ont vanté sa fidélité aux traditions de l'indépendance irlandaise, et sa résistance à l'autorité des évêques de Rome. Quelques-uns pensent, au contraire, que l'isolement jaloux où Colomban s'enferma borna ses conquêtes, et que le prosélytisme irlandais, plus occupé d'étonner les hommes par des vertus inimitables
LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS. iOd
que de les toucher par la parole et par les œuvres^ dut abandonner enfin la conversion de la Germanie à des esprits moins fiers et à des mains plus actives (1).
Tout n'est pas sans fondement dans des jugements si g ^J^^ divers; et la règle de saint Colomban, où éclate surtout son génie, eut en eiTet de quoi effrayer les délicats. Au fond on n'y trouve que les conditions ordinaires de l'état monastique, mais toutes poussées à une perfection capable de désespérer la nature : Tobéissance, mais jasqu'à la mort; la pauvreté, mais jusqu'à Toubli des choses terrestres; la pureté, mais jusqu'à ce point que le péché de la chair n'est pas plus prévu dans la règle ^e le parricide dans la loi de Selon. Voici en quels termes le législateur trace la vie de ce peuple, auquel il a ouvert ses cloîtres : « Que le moine vive dans le (c monastère sous la loi d'un seul et dans la compagnie « de plusieurs, pour apprendre de Tun l'humilité, des « autres la patience. Qu'il ne fasse point ce qu'il veut. « Il doit manger ce qu'on lui commande, ne posséder « qu'autant qu'il reçoit, obéir à qui lui déplaîl. Il n'ira « chercher son lit qu'épuisé de fatigue; il faut qu'il « s'endorme en s'y rendant, qu'il en sorte avant d'avoir « achevé son sommeil. S'il a souffert une injure, qu'il « se taise; qu'il craigne son supérieur comme Dieu, et « qu'il l'aime comme un père. Il ne jugera pas la déci-
(1) M. Ampère a public une savante et ingénieuse leçon sur S. Colomban dans VHistoire littéraire de France, t. Il, chap. 17. Cf. Guizot, Hist. de la civilisation, t. II, leçon XVi. Rettberg, Kirchengeschichte, t. II, p. 35. Hefele, Geschichte der Einfûhrung des Christenthums im Sudwestlichen Deutschland.
c< sion des plus anciens : son devoir est d'obéir et d'ao- « complir les commandements, selon cette parole de « Moyse : « Écoute Israël, et tais-toi. » Comme il faut a toujours avancer, il faut toujours prier, toujours trace vailler, étudier toujours. » Telle était pourtant la loi qui peuplait la solitude de Luxeuil, qui devait en sor* tir pour former ou réformer un nombre infini de cotthmunautés; tant cet âge de fer voulait une verge de fer, tant la société en désordre avait besoin d'être ramenée à l'école des privations et de l'obéissance ! Toutefi[»s la règle de saint Golomban, par une rédaction vague et plus prodigue de maximes générales que de pratiques; par cette dureté même qui ne pouvait avoir qu'un lemps, par ces dispositions pénitentiaires qui châtiaient du fouet les moindres négligences, le cédait incontestablement à la règle de saint Benoit, dont on a toujours admiré la précision et la mesure, dont les soixantetreize articles suivent le moine à toutes les heures du jour et de la nuit, le contiennent sans l'étouffer, et l'humilient sans l'avilir. Voilà pourquoi la règle bénédictine devait prévaloir sur celle de saint Colomban et la remplacer, dès la fin du huitième siècle, jusque dans les colonies religieuses de l'Irlande (4). ies poésies. Toutefois Golombau n'avait pas si sévèrement banni de ses cloîtres les consolations de la terre, qu'il n'y eût laissé place aux lettres. Cet esprit austère était aussi
(1) Régula S. Columbani, Biblioth. Pair. Max., XII. Fleury, Uist. ccclés., t. VIII, livi-e 35.MabiIIon, Annales Ord, S. B.,t. I. Rcttberg, t. II, p. 678.
un esprit orné. A l'âge .de soixante-huit ans, le fondateur de tant de monastères adresse à un ami une épîtrc en vers adoniques, tout embaumée, pour ainsi dire, de poétiques réminiscences. Il le prie de ne point mépriser ces petits vers, ,ces courtes mesures c< sous les- « quels Sapho, la grande muse des Lesbiens, aimait à ce enchaîner de mélodieux accents. » Il compare les joies de l'amilié aux vains trésors qui font périr avec eux les empires : c< La toison d'or fut la cause de beaua coup de maux : une pomme d'or troubla le banquet a des dieux et arma la jeunesse dorienne contre l'opua lent royaume des Troyens. La pluie d'or pénétra la a tour de Danaé. Pour un collier d'or, Amphiaraûs fut ce vendu par une perfide épouse. C'est au poids de l'or c< qu'Achille vendit à Priam le corps de son fils. Et Ton Ci assure que les portes de Pluton s'ouvrent devant un a rameau d'or... Je vous conseille donc, ô noble frère! «de renoncer aux vaines sollicitudes. Que sert d'en a graisser de farine et de son des coursiers généreux? « Que sert d'ajouter le gain au gain, et de mettre denier « sur denier? Pourquoi vous rendre le complice des per- « versdont vous recevez les présents? Le Christ a horreur « des présents de l'iniquité... Je dictais ainsi, accablé « de maux cruels que souffre mon corps fragile, brisé « par l'âge. Car tandis que les temps précipitent leur (( cours, j'atteins la dix-huitième olympiade de ma vie. « Tout passe, et les jours irréparables s'enfuient. Vivez, « soyez fort, soyez heureux, et souvenez-vous de la triste «vieillesse! »En perpétuant ainsi le culte de l'anli-
il2 CHAPITRE IV.
quité, en ordonnant d'éiiulier toujours, Colomban faisait de ses monastères autant d'écoles; il tirait ses disciples de la spéculation et de Tisolement, pour les jeter dans la pratique, pour leur donner prise sur la société. Sa sollicitude était si loin de s'enfermer dans les murs de l'abbaye, que nous avons de lui trois pénitentiels, c'est-à-dire trois traités de pénitence ecclésiastique, l'un pour les moines, le second pour les clercs, le dernier pour les laïques. C'est là qu'il faut chercher cette distinction profonde du précepte et du conseil, des devoirs et de la perfection, qui fait la grandeur et la solidité de la morale chrétienne. Pendant que le moine est punissable de la plus faible infraction à la règle qu'il a volontairement acceptée, et qu'il y a des expiations pour le murmure, pour la violation du silence, pour l'oubli d'un signe de croix, les crimes des laïques sont ridolâlrie, l'homicide, l'adultère, l'inceste, la fornication, le vol, le parjure et l'ivresse. Le clerc qui frappe un homme jusqu'à effusion de sang fera pénitence pendant un an; le laïque, quarante jours. Ce maître si dur pour les forts, pour ceux qui ont la science, qui ont la paix du désert, devient tout à coup condescendant pour ceux qui vivent dans les tentations d'un siècle violent, pour les ignorants et les faibles (1).
(1) Opéra S. Columbani., BibL Pair. Max,, XII. Ibid., Epistola ad Fedolhim :
Accipe, quœso, KuDC bipedali Condita versu Garminuloruin Idunera parva...
Enfin, s'il est vrai que saint Colomban défendit avec ses rapports
* avec Uome.
opiniâtreté, quelquefois avec emportement, l'usage de l'Irlande en ce qui touchait la célébration de la Pâque; si dans ses lettres il exhorte sévèrement Boniface IV à faire son devoir de pape, et à prendre garde que le juge des pasteurs ne le trouve endormi, cette hardiesse n'a rien qui puisse étonner quand on connaît la liberté du langage des saints, l'éloquence désordonnée du septième siècle et le zèle amer des hommes du Nord. Ce temps était de ceux où la pensée, cessant d'être maîtresse de la parole, se laisse trahir par l'excès comme par l'insuffisance de l'expression ; où l'écrivain dit moins qu'il ne veut, plus qu'il ne veut, rarement ce qu'il veut. Saint Colomban reproche à Boniface IV ce je ne sais quoi d'orgueilleux qui le pousse à réclamer plus d'autorité que les autres dans les choses divines. 11 faut bien croire qu'il le blâme seulement de s'élever au-dessus des papes ses prédécesseurs, et qu'en attaquant la personne il respecte le siège, puisqu'il ajoute aussitôt : a Nous tous, Hibernois, qui habitons les extrémités du « monde, nous sommes les disciples de saint Pierre, a de saint Paul, des apôtres, qui ont écrit sous la dictée « de l'Esprit-Saint : nous ne recevons rien de plus que «la doctrine apostolique, telle que Rome nous l'a «transmise... Nous sommes liés à la chaire de saint
Inclyla vates, Nomine Sappho, Vcrsibus istis Dulcc solebat
Edere carmen... :
Vive, valc lœtus, tristiscfue mémento senectœ. E. 6. II. 8 •■
iU CIlAPiTRK IV.
« Pierre; et, quoique Rome soit grande et célèbre, c'est « à cause de cette chaire seulement qu'elle nous paraît « célèbre et grande... Depuis que l'Esprit de Dieu, ence traîné vers l'Océan par ces deux nobles coursiers dont « Rome est si heureuse de posséder les reliques, par « les apôtres Pierre et Paul, a passé le détroit, leurs « successeurs sont à nos yeux grands et illustres, et ils « deviennent presque célestes pour nous. » De telles paroles sont décisives; mais Tesprit de Colomban éclate moins encore dans ses paroles que dans cette famille religieuse qui lui survit, qui se propage par tout l'Occident sans y porter ni la haine de Rome ni le goût de la révolte, et qui n aurait jamais étendu si loin ses rameaux si le schisme en eût desséché la racine (1). Le L'école monastique de Luxeuil vient de s'ouvrir, et
™Luxeuii/ avant le milieu du septième siècle on en voit sortir les eJAusfwsie. réformatcurs du clergé austrasien. Ce sont d'abord des évèques ; Ragnacairede Râle, Chagnoald de Laon, Achar de Noyon, Audomar de Térouanne, tous barbares d'origine, mais dont la fougue domptée, non pas éteinte, par l'éducation du cloître, devait ranimer le corps attiédi de l'épiscopat. Ce sont ensuite les fondateurs de monastères : le Franc Romaric, qui bâtit Remiremont; Théodefrid, premier abbé de Corbie; l'Irlandais Dichuill, honoré sous le nom de saint Dié ; l'Aquitain Remacle, appelé d'abord à gouverner l'abbaye de Solignac, et qui plus tard éleva celle de Stavelo et de Malmedy. Eu
(1) s. Columbani EpisL d Bonifacium papam.
même temps que la règle de saint Colomban prenait possession de ces nouvelles colonies, son nom repassait la mer avec tout l'éclat de la sainteté, agitait les monastères dlrlande, et y multipliait les vocations. Le nombre des Irlandais sur le continent devint tel, qu'en plusieurs lieux on éleva des hospices destinés aux pèlerins de leur nation. On ne recevait pas impunément des hôtes si éloquents et d'un si grand exemple : les nobles se dépossédaient pour les retenir, pour leur bâtir des cellules, quelquefois pour y aller vivre sous leurs lois. C'est ainsi que, les prêtres Caidoc et Fricor ayant converti un seigneur nommé Riquier, il embrassa la pénitence avec tant de ferveur, qu'il donna la liberté à ses esclaves, prit les ordres, et devint le fondateur de la fameuse abbaye de Centule. Vers le même temps, l'Irlandais Roding s'établissait à Beaulieu, au cœur de la forêt de l'Argonne. Sidonlus, de la même nation, s'arrêtait à Calais; les deux moines Ultan etFoillan obtenaient la terre de Fosse, au diocèse de Maëstricht. Saint Fursy, leur frère, avait pénétré jusqu'en Neustrie, où il fonda le monastère de Lagny : les peuples accouraient pour voir cet étranger mystérieux qui avait connu la mort ; car on disait que, détachée en songe de l'enveloppe terrestre, l'âme de Fursy, sous la conduite de trois anges, avait visité l'enfer et le ciel ; il y avait appris les malheurs qui menaçaient le monde, à cause des péchés des rois, des évêques et des moines. Mais aucun de ces pèlerins ne devait égaler la gloire de l'évêque Livin, qui, abandonnant son siège et sa patrie, était venu évangéliser
les infidèles auprès de Gand, et périr par leurs mains. Toute rÉglise des Gaules honora sa mort ; et nous-mêmes nous nous émouvons encore à la lecture d'une épître que cet homme simple et bon écrivait, un peu avant son martyre, à Florbert, son ami. Florbert lui avait envoyé des vivres, et lui demandait des vers. Livin s'excuse sur la tristesse du ciel et la dureté des hommes. « J'ai vu, dit-il, un soleil sans rayons, un jour sans luc< mière et des nuits sans repos. Autour de moi s'ameute Cl un peuple impie et qui demande mon sang. 0 peuple! (c quel mal t'ai-je fait? C'est la paix que je t'apporte : « pourquoi me déclarer la guerre? Mais ta barbarie fera « mon triomphe et me donnera la palme du martyre; a je sais en qui je me confie, et mon espoir ne sera pas ce trompé. Tandis que j'écris ces vers, l'âne des provia sions m'arrive, pliant sous le fardeau ; il m'apporte « tout ce qui fait les délices des champs, et le lait, et le « beurre, et les œufs; les fromages pressent les joncs « des paniers trop étroits. Que tardes-tu, bonne menace gère? Hâte le pas et rassemble tes nouvelles richesses, « toi si pauvre ce matin! » Et le bon évêque finit par un touchant retour sur sa jeunesse, et sur ce nom de poëte que lui donnaient ses compagnons de noviciat. « Je ne suis plus ce que je fus, et j'ai perdu le don des « vers joyeux (1). »
(1) Mabillon, Annales I, Acta SS. 0. S. B.. sîbc. II. Vita S. Emlasii. Vita S. Fursxû Vita S, Livini. — Concilium Meldense, ann. 845, can. 40. Valois, Notitia Galliarum, p. 442. O'Connor, ScripL Rer. Hihern., epist. nuncupat, ccxxvi. Fleury, Histoire ecclésiastique, t. Vlïf, livre
La mission des Irlandais en Âustrasie fut surtout d*é- . .lm . tendre et de régulariser les institutions monastiques. ^fi^MBi L'exemple de Colomban et des siens plaisait aux âmes institutions
,j. A>i*>i • •• monastique;;
hardies, entramait les timides, et tournait pour ainsi dire du même côté tout l'effort de la société chrétienne. L'esprit des solitaires de Luxeuil gagnait le monde, et se faisait sentir dans l'Église et dans l'Ëtat .Saint Éloi et saint Amand ne pensent pas avoir achevé la conversion de la Flandre, s'ils ne la couvrent de monastères. Leurs disciples peuplent les deux abbayes de Gand, celles de Tournai, de Saint-Ghislain et de Marchiennes, de Sainl- Tron, de Lobes. La famille des Carlovingiens, de ces grands civilisateurs, s'illustre déjà par le nombre de ses fondations. La veuve et les filles de Pépin de Landen, Itta» Begga, Gertrude, prennent le voile, forment les communautés de Nivelles et d'Ândane; et, pour instruire au chant des psaumes les vierges qu'elles rassemblent, elles appellent encore des maîtres irlandais- Plus tard. Pépin d'Héristal etPlectrude ouvrent à d'autres
57. Rettbergv Kircliengeschichle, t. I. Epistola S.Livini ad Florbertuvi abbatem, apud Usher, Epist, Hibem, Sylloge :
Audeo mira loqui : solem sine lumine Tidi ;
Est sine luce dies, sic sine pace quies... Hœc<{uoque dum scribo, properans agitator aselli
Mun^e nos solito pondère lassus adit.
Ruris delicias afiert, cum lacté butyrum,
Ovaque ; caseoli plena canistra premunt. Hospita, quid restas? EfTer jam sedula gressum :
GolHge divitias que modo pauper eras...
Non sum qui fueram festivo carminé Itetus :
Qualiter esse queam, tela cruenla vidons?
La Vie de S. Fridolin, ap. Rolland., Act, 5S. Mart, l, attribue aussi à cet Uandab la fondation de Saint- Ayold, au diocèse de Metz.
pèlerins d'Irlande le monastère de Saint-Martin de Cologne^ fondent dans la même ville Sainte-Marie du Gapitole, et Sustern au diocèse de Maëstricht. Dans ces institutions, il faut voir autre chose que la terreur d'un mourant ou d'un grand coupable qui cherche à pourvoir au salut de son âme par les prières d'autrui, autre chose surtout que des milliers de vies consumées dans l'oisiveté du cloître et dans l'ennui d'une psalmodie éternelle : il y faut reconnaître l'inspiration religieuse premièrement, mais aussi le dessein d'une saine politique. Les abbayes du septième siècle, avec leurs populations de trois cents, de cinq cents moines, étaient comme autant de forteresses dont les murs arrêtaient les incursions des infidèles. Elles s'échelonnèrent des bords de la Somme à ceux du Rhin, cernant l'Austrasie par le Nord, la séparant des contrées païennes, et l'enfermant pour toujours dans les frontières agrandies de la chrétienté. Les abbayes étaient des colonies immobiles au milieu du peuple mobile des campagnes. Ces sociétés qui ne mouraient pas, qui n'abdiquaient pas comme les évêques, qui ne se laissaient pas entraîner comme eux à la suite des rois, qui résistaient mieux qu'eux à la fraude et à la violence ; ces sociétés obéissantes, chastes, laborieuses, étonnaient les barbares, les retenaient par leurs bienfaits et les fixaient enfin, ce qui était beaucoup pour les civiliser. Nous avons considéré les abbayes comme des écoles de science sacrée et profane; c'étaient en même temps des écoles d'industrie et d'agriculture, qui conservaient dans leurs ateliers tous les arts de
raniiquiié, qui poussaient avec Topiniâtreté des vieux Romains le défrichement des déserts. C'est là aussi qu'on voit commencer cette innovation des temps chrétiens, l'éducation des femmes. A l'exemple de la ville cénobitique de Rildare, fondée par sainte Brigite, où une abbesse et un évêque gouvernaient de concert deux grandes communautés de moines et de religieuses, les monastères doubles s'étaient propagés en Irlande, et plus tard en Âustrasie, où l'on connaît ceux de Nivelles, de Maubeuge et de Remiremont. Les hommes et les femmes y vivaient assurément séparés, mais sous une même loi. A Remiremont, l'abbé avait le gouvernement spiiîtuel; Tabbesse semble Tavoir retenu à Nivelles et à Maubeuge. Cette discipline, qui convenait à l'admirable pureté des mœurs irlandaises, ne devait pas se soutenir chez les Francs. Mais les monastères de femmes ^ multiplièrent; la croBse de leurs abbesses se fit respecter des seigneurs voisins ; leurs bibliothèques s'enrichirent des textes classiques, leurs religieuses prirent mng parmi les chroniqueurs et les poètes. L'égalité des âmes, que la sagesse antique avait méconnue, devait reparaître dans les monastères pour rentrer dans la Emilie. Ces graves fondatrices du septième siècle, qui n'avaient songé qu'à l'éducation de quelques centaines de filles barbares, commencèrent celle du peuple le plus chevaleresque et le plus poli de la terre (1).
(1) Mabillon, Annales, t. hAcla SS. O.S. B. sxc, II et IlL Vita Romaricif Vita Gerlrudis, Martyrolog. Roman.,* 30 januar. Fleury, HisU icclésiast.y liv. 37, 38, 39. Reltberg, Kirchengeschichte, 1. 1. M. Varin
La conversion des Francs d'Âustrasie entraînait celle
de trois peuples rangés sous leur dépendance, je veux
dire les Âlemans, les Thuringiens et les Bavarois.
Les Les tribus qui avaient formé la puissante confédération
rbnSiws des Alemans, chassées de la rive gauche du Rhin par
en
lémannie. les aruiécs dc Clovis, s'étaient rejetées dans les vallées de la Souabe et de la Suisse. Contenues dans la soumission par des officiers francs, elles conservèrent longtemps la liberté de leurs croyances et de leurs mœurs : elles avaient des temples connus et des sacrifices publics. Un petit nombre de prêtres dispersés dans les anciennes villes romaines suffisaient à peine à garder les ruines des églises, et ne pouvaient rien pour la conversion des conquérants. Quand les Alemans suivirent Théodebert en Italie, ils se distinguaient encore des Francs, leurs compagnons d'armes, parla grossièreté de leur idolâtrie et par leur fureur contre les lieux saints. C'est cependantvers ces peuples redoutés, vers les gorges des Alpes, où les pèlerins les plus hardis ne se hasardaient qu'en tremblant, que se tourna d'abord le prosélytisme des Irlandais, si l'on peut ajouter foi à la légende de saint Fridolin, écrite au dixième siècle par un moine de Seckingen. Fridolin, d'une noble famille d'Irlande, venu dans les Gaules sous le règne de Clovis, après avoir visité le tombeau de saint Hilaire de Poitiers, avait traversé l'Austrasie et le pays des Alemans jusqu'à Coire,, prêchant la foi et dédiant à saint Hilaire plusieurs ora-
a lu à rAcadémie des inscriptions et belles-lettres un savant mémoire sur les monastères doubles.
LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS. i.i
toires, dont le plus célèbre devint le berceau de la ville de Glaris. On ajoutait qu'averti en songe de s'arrêter sur une terre déserte au milieu du Rhin, il avait pris possession de l'île de Seckingen, où il fonda un monastère double, selon l'usage de sa nation. Plus tard, deux antres Irlandais sont poussés vers les mêmes contrées. L'anachorète Trudpert bâtit dans la forêt Noire un ermitage autour duquel doit s'élever un jour Fribourg en Brisgau. Un jeune homme appelé Findan, enlevé par des pirates sur les côtes de sa patrie, s'arrache de leurs mains, se jette à la nage et aborde en Belgique, remonte le Rhin, et achève sa vie dans l'exercice de la pénitence à Rheinau, près de Schaffouse (1).
Il semble que les moines d'Irlande eurent comme un attrait plus'vif pour ces lieux sauvages, pour ces vertes montagnes couronnées de glaciers, qui leur rappelaient les pâturages et les neiges de leur pays. Mais c'était peu d'avoir donné aux déserls le spectacle de l'ascétisme chrétien, il appartenait à l'apostolat de saint Colomban d'entraîner les peuples. Nous l'avons vu pendant trois ans s'attacher à la conversion des païens, troubler leurs orgies, briser leurs faux dieux, et s'éloigner enfin^ comme il disait, de ce nid de vipères. Mais, tandis qu'il s'acheminait vers l'Italie, un de ses religieux appelé Gallus fut retenu par la lièvre, et resta chez les Aie -
(1) Agathias, Hist. I, cap. 7. Vita S. Columbani, Vila S. Galli. Vita S. Pimmt, ap. Act. SS. 0, S. JB.. sœc. 2 et 3. Vita S.FiidolmU ap. Boliand., Mar^ I,p. 433. Lorentz, Acta S. Trudperti martyris; Argentorati, ^Tï4. Vita S. Findani, ap. Goldast., Script, rerum Allemanicariim.
mans. C'était un homme éloquent, qui parlait la langue des Germains, et dont les discours avaient touché un grand nombre d'infidèles. Il ne faut donc pas s'étonner si la légende fait fuir les esprits mauvais, c'est-à-dire les anciens dieux, devant lui. Elle raconte qu'un soir, <3omme Gallus jetait ses filets dans le lac, il entendit le démon de la montagne appeler le démon des eaux : « Lève-toi, lui criait-il, et viens à mon secours; car ces « étrangers m'ont chassé de mon temple. » Et le démon des eaux répondait : « Voici l'un d'entre eux, à qui « je n'ai jamais pu nuire. J'ai tenté de rompre ses fi- « lets, mais je pleure ma défaite; car il est toujours « muni du signe de la prière, et le sommeil ne le suret prend jamais. » Mais le serviteur de Dieu, au nom du Christ, leur commanda de se retirer, et leurs derniers cris se perdirent dans le silence de la nuit (1).
Après le départ de ses compagnons, Gallus fut saisi d'une grande tristesse; et, dès que la fièvre l'eut quitté, allant trouver le diacre Hillibold, il lui demanda s'il connaissait dans le voisinage un lieu convenable pour
(1) Vita S. Gallij apud Pertz, t. II, p. 5. On voit ici les traces de cette ï>6ésie rimée qui tendait à s'introduire dans la prose des légendes : p«it- •êtrc faut-il y reconnaître le reste d'un ancien chant populaire parmi les populations latines de la Suisse, recueilli plus tard par le biographe do Saint-Gall.
Ecce peregrini vcnerunt.
Qui me de temple cjeccrunt.
— En unus illorum est in pclago, Cui nunquam nocere potero.
Volui cnim relia sua lœdcrc ; Sed me viclum probe lugcre.
Signe oratienis est semper clausus, Nec unquam semne oppressus.
y élever un oratoire et une cellule : « car, disait-il, mon âme a désiré d'un désir extrême finir ses jours terrestres dans la solitude. » Le diacre répondit : c< Mon père, je connais un désert âpre et resserré entre de hautes montagnes, mais tout peuplé d'ours, de loups et de sangliers. » Le saint répliqua : « Si le Seigneur est avec nous, qui sera contre nous? » Et le lendemain, au point du jour, ils se mirent en chemin. A la neuvième heure le diacre proposa de prendre le repas; mais le serviteur de Dieu déclara qu'il ne mangerait pmnt avant que. le Christ lui eût montré le lieu de sa demeure; et ils continuèrent de marcher jusqu'à l'endroit où la petite rivière de Steinach, tombant de la montagne, se creuse un lit dans le rocher. Or, comme Gallus cheminait en priant, son pied s'embarrassa dans les broussailles et il tomba. Le diacre voulait le relever; mais lui s'écria t c( Laissez-moi, ce lieu, est celui de mon repos pour les siècles. C'est ici que j'aurai ma demeure, parce que je l'ai choisie. » Et, s'étant fait une croix d'une branche de coudrier, il la planta, y suspendit la petite châsse où il portait des reliques, et s'agenouilla pour demander à Dieu de rendre ce désert habitable. Ensuite les deux pèlerins prirent leur nourriture et dormirent. Mais pendant la nuit le saint se leva pour prier encore ; et, pendant qu'il était en oraison, un ours descendu de la montagne vint dévorer les restes du repas. Gallus, sans se troubler, lui jeta un pain et lui dit : c< Au nom du Christ, retire-toi de cette vallée. c( Les montagnes et les collines te seront communes
c( avec nous, mais à condition que tu ne feras de mal c< ni aux troupeaux ni aux hommes. » Le lendemain, le diacre alla pêcher à la cascade ; et, comme il lançait les filets, deux démons lui apparurent sous la figure de deux femmes nues qui lui jetaient des pierres en l'accusant d'avoir amené dans la solitude cet homme sévère, l'implacable ennemi de leur race. Mais Gallus étant survenu exorcisa les fantômes; on les vit fuir en remontant le cours de la cascade, et longtemps encore on entendit dans la montagne comme des voix de femmes qui pleuraient et qui demandaient si le chrétien était toujours dans le désert. C'est le récit de la légende; elle fait admirablement ressortir tout ce qui restait encore du paganisme dans les imaginations, et le combat engagé entre le dieu nouveau et les anciennes divinités, qui avaient pour ainsi dire toute la nature dans leur parti. Ces esprits des lacs et des glaciers, ces Ondines qui narguent le pécheur, sont les souvenirs tout vivants de la mythologie germanique. S'ils fuient devant la parole du serviteur de Dieu, c'est pour se réfugier plus loin; et, cinq siècles après, quand le poète des Nibelungen représente les guerriers bourguignons chevauchant à travers l'Allemagne et se rendant à la cour d'Attila, les Ondines les arrêtent au passage du Danube pour leur prédire une mort violente au milieu des festins (1).
Cependant l'histoire se dégage de la légende, et l'ac-
(1) Vita S. Gain. Cf. Nibelungen, Aventure 25; Grimm, Deutsche Mythologie^ 456.
cord des récits contemporains ne permet pas de révo- (pier en doute le séjour de Gallus dans ces montagnes auxquelles il devait donner son nom* Le saint avait trouvé entre deux ruisseaux un lieu aplani et couvert d'un bois très-agréable. C'est là qu'il bâtit sa cellule. Bientôt deux disciples vinrent la partager avec lui : peu à peu leur nombre s'éleva jusqu'à douze. La route qui conduisait à l'humble monastère se frayait sous les pas des pèlerins. La renommée de Gallus s'étendit à ce point; que le choix du clergé et du peuple vint l'arracher de son désert pour le faire asseoir sur le siège épiscopal de Constance. Il descendit donc à Constance, et parut dans l'assemblée, mais pour y refuser l'épiscopat; et, ayant fait élire à sa place Jean son disciple, il prononça, en le présentant au peuple, un discours qui nous est resté. Il y embrasse tout Tensemble de la doctrine chrétienne, partant de Dieu et de la création pour descendre le cours des temps, expliquant F économie de la chute et de la rédemption, la mission des apôtres et la vocation des gentils, et faisant servir toute l'histoire de l'humanité comme d'introduction à son apostolat auprès de ces pauvres gens, de ces chasseurs et de ces pâtres, réunis, pour l'entendre, sur les ruines d'une bourgade romaine. « C'est pourquoi, dit-il, «nous vous supplions au nom du Christ de vivre « comme il convient à des chrétiens, évitant la concu- « piscence, l'ivresse qui prive l'homme de sa raison, « la fornication qui le souille, l'avarice qui est une ^< idolâtrie, l'emportement de la colère, les nuages de
« la mauvaise tristesse ; mais soyez miséricordieux les « uns pour les autres, vous pardonnant comme Dieu « vous a pardonné. Ayez soin de racheter vos péchés « passés par la pénitence et par Taumône, et de préve^ « nir les péchés futurs avec l'ordre de Dieu, sachant « que le jour du jugement approche, et que l'heure de <( la mort est incertaine. » On reconnaît dans le texte latin qui nous reste de ce discours, probablement prononcé en langue barbare, toutes les habitudes de la prédication irlandaise : une théologie savante et qui ne se défend même pas des réminiscences de la littérature profane; une exposition lumineuse du dogme, une interprétation charitable de la morale évangélique, et cette judicieuse distinction entre les conseils réservés au petit nombre et les lois faites pour tous, « si douces « que nulj s'il n'est bien ignorant et bien indigne, ne « peut être exclu du royaume de Dieu. » La cellule de ce prédicateur populaire, le lieu d'où il avait chassé les ours, fut le commencement de la grande abbaye de Saint-Gall, destinée à devenir la lumière de l'Allemagne méridionale, à ranger sous son autorité de nombreux vassaux dont elle polissait les mœurs, à ouvrir enfin ces écoles fameuses où le génie national fut nourri dans l'étude de l'antiquité, et d'où Ton verra sortir un jour, à la suite des théologiens et des chroniqueurs, les premiers poètes populaires (I).
La fondation de Saint-Gall acheva de réduire le pays
(1) Vita S. Gain, Sermo S. Galli, apud Basnage, Thésaurus, t. I, p. 781.
des Alemans en province chrétienne. Ces hommes farouches, qui ne croyaient qu'à leur épée, crurent à la puissance pacifique de la croix. Ils en mirent le signe sur leurs armes. Des fouilles récentes dans le pays de Vaud ont mis au jour des sculptures barbares, et, parmi des ossements, des bracelets, des colliers, des fermoirs d'un grossier travail, mais chargés de symboles chrétiens. On y voit des croix, des hommes en prière, et sur une agrafe de baudrier un sujet souvent répété dans les peintures des catacombes "i Daniel debout, les mains étendues, entre d^ux lions. Une inscription en caractères latins nomme le guerrier qui porta ce riche ornement : nasualdus nansa vivat : deo utere felix da-