‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · E. G. II · texte numérisé non relu

E. G. II

du Weser. Pendant que les chaires des monastères et des églises épiscopales réunissaient la jeunesse lettrée, et l'initiaient aux sept arts^ les canons avaient fondé renseignement primaire; ils l'avaient fondé universel et gratuit, en exigeant que le prêtre de chaque paroisse apprit à lire aux petits enfants sans distinction de naissance, et sans autre rétribution que cette promesse des livres saints : « Ceux qui auront instruit leurs frères c( brilleront comme des étoiles dans l'éternité (1). » L'école Ainsi la volonté de Charlemagne forçait toutes les

da palais

ciiar£^ e ^sistanccs : l'ignorance et le dérèglement ne pouvaient rien contre l'opiniâtreté d'un dessein poursuivi pendant quarante ans de règne par un homme qui, après avoir vaincu la barbarie sur les champs de bataille, n'était pas d'humeur à la laisser maîtresse des cloîtres. Avec Tordre il donnait l'exemple, et com-

(1) Pcrtz, p. 65 : « Et non solum servilis conditionis infantes, sed etiam ingenuorum filios adgregent, sibique socient; et ut scbolae legentium pueroruin fiant... » etc. Concilmm Cabilonensej ann. 815 : « Ëpiscopi scbolas constituant, in quibus et litterarix solertia disciplinae, et sacra Scripturaî documenta discantur. » Cf. Concilium Parisiense, VI, ann. 829; Concilium Aquisgranense, ann. 816; Meldense, 815; SaponariensCy 859 : « Constituantur undiquc scbolœ publicae, scilicet ut utriusque eruditionis, et divinae scilicet et bumanae, in Ecclesia Dei fructus valeat ac^rescere. » Thsodulfi Aurelianensis CapituL 20 (ante ann. 800) : « Praesbyteri per. villas et vicos scbolas babeant ; et si quilibet fidelium suos parvulos ad discendas littcras eis commendare vult, eas suscipere ac docere non reniiant. Attcndente, illud quod scripluni est : « Qui ad justitiam eruf diunt mullos, fulgebunt quasi stellae in perpétues œternitates. » Cuni ergo eos docent, nibil ab eis pretii pro bac re exigant. » Lauuoy (de Scholis) établit, dès le neuvième siècle, Texistence des écoles de Paris, Orléans, Fontenelle, Auxerre, Lyon, Reims» Mayence, Liège, Hirscban, la Nouvclle-Corbie. L'édit de Lotbairc, en date de 835, institue neuf écoles pour ritalie : Pavie, Ivrie, Turin. Crémone, Florence, Vérone, Ferme, Vicence, Cividal del Friuli.

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c( apprenne à louer sans cesse le Dieu puissant qui « orna le firmament de constellations, la terre de verce dure! Les pipeaux de Flaccus (Alcuin) auront un « chant pour vous, Homère (Angilbert), quand vous « serez revenu au sacré palais. Puissent vivre heureux c( Tyrsis etMénalcas! Que Ménalcas continue de châ- « tier les cuisiniers, pour que le poëte voie fumer dec< vaut lui les plats chauds ; que l'échanson Néhémie c< lui verse de larges coupes de vin grec, puisqu'il a c( coutume de ne point marcher sans une tonne à sa c( suite. Salut aux fils et aux filles de la roya^le lignée! « Que le Christ leur donne de vivre heureux de lonc< gués années, et leur accorde les joies du royaume c< éternel ! 0 Christ ! salut du monde, notre gloire, notre ce vie et notre rédempteur, en tout temps, en toute ance née, à toute heure, conservez notre hien-aimé David c< (Charlemagne) ; donnezilui la joie d'une heureuse vie ce et d'un règne béni; et qu'à cette prière le peuple c< entier, d'une seule voix, réponde : Àmen (1). »

(i) Alchuini Versus, apud Froben, t. Il, p. 228 :

Venerunt apices vestrœ Pielatis ab aula, 0 dilecte Deo, David dulcissime Flacco... Tu dignos equidem misisti sorte ministros Ordinibus sacris jam per loca nota capensei.. Âccurnint medici mox Hippocratica tecta. . , Quid Maro versi6cus solus peccavit in aula? Non fuit ille pater jam dignos babere magistrmu Qui daret egregias pueris per tecta can^œnas? Quid faciet Beled lliacis (?) doctus in odis? Cur, rogo, non tenuit scbolam sub nominepatris?

Je nie suis permis de rapprocher les vers qui traitent do la chapelle, et qui dans le texte forment deux fragments, séparés peut-être par une erreur de copistes.

^t^'^ Cette épître a bien l'accent d'admiration passionnée, cattoîiî- de respect et aussi d'aimable enjouement qui convenait giennes. ^^^ entretiens familiers d'un homme excellent comme Âlcuin, avec un grand homme comme Charlemagne. Toute la cour y parait : le clergé de la chapelle et les enfants qu'on exerce au chant ecclésiastique, le collège des médecins, les scribes de la bibliothèque, l'école enfin; et autour du prince tout un cortège d'illustres personnes, vouées au culte des lettres. Le poète n'oublie ni les absents, ni les officiers de bouche dont il ne dédaigne pas les services, ni surtout les nobles princesses qu'il a droit de nommer ses filles depuis qu'elles ont sollicité ses leçons, lui rappelant que Jérôme, ce grand docteur de l'Église, ne dédaigna pas d'adresser à des femmes ses interprétations des livres saints. Sans doute le pédantisme mêle ses travers au premier enthousiasme des plaisirs d'esprit. Ces Germains, fouillant toute l'antiquité classique et toute la Bible pour y dérober des noms moins rudes que ceux de leurs pères; les évêques et les guerriers se faisaient appeler comme les pasteurs des églogues ; l'opiniâtreté des discussions grammaticales; le goût des énigmes, où le grand roi lui-même se pique d'exceller ; tous ces traits rappellent le faux Virgile, et la tradition des rhéteurs aquitains. Longtemps encore elle se défendra contre les progrès de la raison publique. Au dixième siècle, Atton de Verceil écrira la satire de son temps dans une langue où l'on retrouvera toutes les ténèbres des douze latinités; et le géographe anonyme de Ravenne rîvali-

sera de hardiesse avec Fécole de Toulouse, quand il s'agira de citer des philosophes égyptiens, goths, africains, que lui seul a connus. Les poètes continueront de semer dans leurs vers des acrostiches, des héllénismes; et l'on composera en T honneur de Charles le Chauve ce fameux poème dont dhaque mot commence par un C. Enfin, les lettrés s'obstineront à demander aux Romains et aux Grées un baptême qui efface leur origine : à entendre nommer les docteurs de la réforme Mélanchton, Osiandre, OËcolampade, on croirait avoir affaire à des gens fraîchement débarqués d'Athènes, si bientôt ils ne se trahissaient par la violence de leurs invectives ; et les académies italiennes emprunteront aux bergers d'Arcadie leur houlette avec leurs noms (1).

(1) Âlcuin iDotive à sa manière Tusagedes noms d'empnmt. Epist, 185 : c Siepe&miliaritas nominis immutationem solet facere, sicut ipse Dominus Simonem mutavit in Petrum, et filios Zebedei nominavit tonitnUy quod etiam antiquis yel his noyellis diebus probare poteris. t

Àttonis Polypticum, apud Mai, Scriptor. Vatican., t. VI. Âtton a laissé deux rédactions de cette pièce : Fane en langage énigmatiijae, Taulre plus intelligible, et qui donne la clef de la première. Ûobscurité résulte de remploi des mots barbares, des mots tirés du grec, comme exhippitare pascemata, logo cyriou; entin, des transpositions qui boule?ersent la construction de la pbrase. Exemple : c Hanc unde congruit Âugusti caveat qui potiri censuram ut nomine parât. i> Lisez : c Unde congruit ut qui parât potiri nomine Âugosti caveat hanc censuram. »

En ce qui touche le géographe de Ravenne, Toyez Tiraboschi, t. VI, et les belles recherches de M. Letronne sur Dichuill. Le géographe anonyme cite Marpesius, le roi Ptolémée, Lollianus, Castorius et Arbition, philosophes romains; Aitanarid, Eldebald, Marcomir, philosophes des Goths; Cincris et Blantasis, Egyptiens ; et les Africains Geon et Bïsis.

Lebœuf, DisserL, t. 11, État des sciences depuis Charlemagne jusqu*au roi Robert. Abbon de Saint-tiermain, dans son poème du siège de Paris, IMratique la ScinderaUo phonorum :

... Burgun — adiere *- dionet.

|l aime les vnoU grecs : basikos, cosmos, polis, archon* Tout^on troi-

Mais l^enseignement des écoles de la décadence avait achevé sa tâche, eo communiquant la science aux barbares sous des formes capables de les attacher. Maintenant là barbarie fuyait : de ces mystères à l'ombre desquels les lettres s'étaient réfugiées, il ne restait plus qu'un appareil inutile, des souvenirs confus, et le goût du faux savoir et des faux brillants, qui durera autant que l'esprit humain. Une école nouvelle s'élevait où le bon sens devenait maître, où la doctrine des anciens se dégageait de toute corruption, où la raison moderne grandissait dans de meilleurs exercices. Ne nous scandalisons pas de trouver qu'un temps fut où Ton n'expliquait pas Virgile aux élèves du palais : Alcuin réclama pour le poète, et tout donne lieu de croire qu'on lui rendit justice. Virgile eut le privilège de diviser les hommes de ce temps, de faire la passion des uns, le scandale des autres, l'occupation de tous. Rigbod, évoque de Trêves, savait mieux les douze livres de l'Enéide que les quatre Évangiles. Alcuin, dans son enfance, avait préféré les larmes de Didon aux hymnes de David. 11 est vrai que plus tard il se reproche amèrement ce péché, et que, devenu vieux, il ne veut plus faire admirer à ses écoliers de Tours les dangereuses beautés du poëte païen. Mais son disciple Sigulfe leur lira Virgile en cachette : peu à peu le doux chantre

sième livre est dans le même style. Voyez aussi les vers de Valafrid Strabo, les lettres d'Hincmar (epist. 8), les écrits de Pascase Ratbert et d'Héric d'Auxerre. On peut suivre longtemps encore la trace de ce style au moyen âge, et, par exemple, dans les églogues latines de Dante et do Giovanni d<^l Virgilio.

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des Géorgiques se fera ouvrir le§ portes les plus sévères; on le trouve dang les catalogues de foutes les bibliothèques ecclésiastiques du neuvième et du dixième siècle, à Saint-Gall, à Fulde, à Metz, à Reims, ordinairement en compagnie d'Horace et de Térence. On le donnera même en spectacle au peuple dans les drames religieux; Virgile aura la parole après David et Isaïe dans le mystère des Vierges sages et des Vierges folles, et on le mettra parmi les prophètes, plutôt que de le laisser avec les réprouvés (1). On n'a plus d'inquiétude pour les anciens, quand l'éducation de Charles le Chauve est confiée à Loup de Ferrières, le plus fervent disciple de Cicéron et de Quintilien. Un peu plus tard, Scot Érigène introduit la philosophie au palais. Dernier héritier des spéculations d'Alexandrie, il les lègue à l'ardente curiosité du moyen âge. De ces hardiesses qui le conduiront jusqu'aux ^limites du panthéisme, il restera deux choses : il nous laissera toutes les sources du mysticisme dans sa traduction de Denys l'Aréopagile, où iront s'inspirer Hugues, Richard de Saint-Victor, saint Bonaventure ; et tout le germe de la scolastique dans sa méthode, qui est déjà l'effort de la foi pour se justifier par la raison, c'est-à-dire la pensée môme de saint Anselme et de saint Thomas. Cet Irlandais, ce disputeur téméraire est venu jeter à Paris un brandon qui n'en sortira plus, qu'Abailard relèvera, et qui deviendra un flambeau.

Nous commençons à prévoir que la réforme litlé- {V Alchnini Vita, ap. Froben. I^bœuf, Dissertations, t. II, p. 17.

Si raire de Charlemagne ne périra pas plus après loi que fondateur ^^^ desselus poHtiques et religieux, et nous compremttniiô. nous pourquoi la tradition , qui n'a jamais complètement tort, a fait de Charlemagne le fondateur de TUniversité. Non, Charlemagne ne fonda point l'Université, c'est-à-dire cette libre association de professeurs, consacrée au treizième siècle par les privilèges des papes et par le patronage des rois. Mais on peut dire que Charlemagne avait donné d'avance un esprit à ce corps, qu'il avait commencé la popularité, l'universalité de l'enseignement, quand il appela au rendez-vous de Fétude les hommes savants des quatre coins delà chrétienté. On peut dire qu'en convoquant autour de lui tant d'Italiens, d'Irlandais, d'Anglo-Saxons, il accoutumait tout ce qu'il y avait de docte chez les peuples voisins à prendre le chemin de la France ; qu'elle lui dut de voir tous les grands théologiens du treizième siècle venir d'Italie et d'Allemagne briguer ses chaires, et le bruit de ses disputes retourner aux extrémités de l'Europe avec les quarante mille étudiants qui en étaient venus. On peut dire enfin que Paris reçut de lui ce pouvoir de la parole publique, dont nos pères comprenaient déjà toute la grandeur, lorsque, cherchant à se rendre compte des fondions que la Providence partageait aux peuples chrétiens, ils voulaient qu'elle eût donné a le sacerdoce aux Romains, comme aux aînés ; « l'empire aux Germains, comme aux plus jeunes ; et c< l'école aux Français, comme aux plus intelligents (1).» (1) Jonlani Chronicon a creatione mundi ad Uenrinm V//.

Nous nous arrêtons au moment où les destinées de toncinsion. l'esprit humain sont assurées. Des travaux moins igno^ ^barbareS* rés que les nôtres ont fait voir que l'impulsion donnée *^S'go"rme par Charleraagne se prolongea sans interruption jus-i» littérature qu'à ces beaux siècles du moyen âge, dont on ne con- "®^^" ^s®teste plus ni le savoir ni le génie (1). Ce qui restait à prouver, c'était la perpétuité des traditions littéraires aux temps barbares, de Clovis à Charleraagne. Cette étude nous a jetés dans des recherches périlleuses, sur des chemins arides, à travers des obscurités que nous n'avons pas toujours éclairées. Cependant nous ne regretterions pas nos efforts, s'ils avaient réussi à rétablir, sur le seul point où elle paraissait suspendue, cette loi divine du travail, qui est celle de la nature comme de l'humanité; qui, après avoir poussé nos pères à toutes les études, nous pousse nous-mêmes à les recommencer avec eux, et, quand la vie est si courte, le présent si orageux, nous fait consacrer les jours et les nuits à rechercher ce qu'apprirent, ce que pensèrent, ce que voulurent des hommes morts depuis douze cents ans.

Lorsqu'on s'enfonce dans les vallées des Vosges et du Jura, au cœur des âpres contrées où les vieilles mœurs germaniques se défendirent si longtemps, on est d'abord frappé de la sauvage majesté de ces lieux. Mais, en y regardant de plus près, on trouve qu'une puissance plus grande que la nature, je veux dire le travail, la poursuit jusque dans ce sanctuaire, la sub-

(1) Ampère, Histoire littéraire, t. IIL B.vhr, Geschischie (1er romisclien Ljtorgtur in karolingis(^ben Zeitalter.

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jugue et la met à son service, sans rien épargner de co qui semblait créé pour la liberté et pour le repos. Quoi de plus calme que ces grands arbres qu'on croirait nés pour ne rien faire, comme les fils des anciens rois? 11 faudra pourtant qu'ils descendent de leurs rochers, pour aller servir le paysan qui leur fera porter le toit de sa maison, ou le navigateur qui en formera les flancs de ses vaisseaux. Quoi de plus libre que le torrent? Et cependant on est venu le chercher dans son lit; on l'emprisonne, on l'attache comme un esclave à la meule. Ne dites pas que ces usines déshonorent la sauvage beauté du désert : le bruit des marteaux et la fumée des forges vous apprennent que la création obéit à l'homme, et l'homme à Dieu.

L'histoire nous a donné un spectacle semblable. Nous avons vu la barbarie dans toute la grandeur que lui prêtent les récits de Tacite et les chants de l'Edda. Nous connaissons ces Germains créés pour la ruine de l'empire et pour la conquête de l'Occident, capables de tout, hormis d'obéir et de travailler. Après la guerre et la chasse, ils passent les longues journées d'hiver dans l'inaction, dans le sommeil de la pensée. Le Christianisme vient; et s'il craignait, comme on l'assure, le réveil de la raison humaine, il n'aurait qu'à laisser dormir ces peuples. Il trouve en eux des hommes qui ne lisent point, qui n'écrivent point, qui l'aideront, s'il le veut, à brûler ce qui reste de l'antiquité païenne. Mais il en use bien autrement : avec l'Évangile il leur donne des lois; au lieu de planter une croix dans la

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solitude, et d'être satisfait si les tribus converties sont venues prier autour, il leur fait bâtir des villes, il entasse dans des murailles, dans la gêne d'une vie commune, ces barbares qui ne souffraient point de voisins. Il les pousse enfin dans des écoles, pour les faire pâlir pendant sept ans sur les neuf livres de Martianus Capella et sur les dix catégories d'Âristote. Sans doute on peut demander si le christianisme employait bien le temps de ses disciples. On lui a reproché d'avoir flétri ces générations neuves, en les mettant au régime d'une civilisation vieillie; on a regretté pour les Germains la liberté de leurs forêts, où les chênes auraient fini par rendre des oracles, comme à Dodone, et où les muses seraient descendues comme sur les montagnes de la Grèce, si elles n'avaient eu peur des moines et des pédagogues. Nous estimons au contraire que le travail, loin de gâter les peuples modernes, leur donna ce tempérament robuste qui a résisté à tant de révolutions. Nous ne nous repentons point de celte laborieuse éducation de nos aïeux, ni des siècles qu'ils passèrent à lire en latin, à versifier en latin, à parler latin. L'empreinte latine était encore le sceau de l'empire du monde; et les nations qui en furent marquées plus fortement, la France, l'Angleterre et l'Espagne, étaient seules destinées à voir leur épée, leur politique et leurs langues sortir de l'Europe, et remuer toute la terre.

Le travail n'étouffe donc pas l'inspiration, il la féconde ; et nous pouvons dire maintenant qu'il n'y a point de siècles laborieux sans un souffle inspiré qui

les soutienne. S il nous était donné de revenir un jour sur les temps obscurs oà nous n'avons cherché que la trace de l'étude, nous y suivrions sans peine le sillon lumineux de la poésie et de Téloquence. Sans doute nous ne trouverions pas la poésie dans les vers de Fortunat et d'Âlcuin; mais elle est déjà tout entière dans cet effort des âmes pour atteindre un idéal meilleur que les tristes réalités de la vie. D'un côté, c'est l'idée de l'empire, d'une monarchie qui échappe aux étroites limites des royautés barbares, qui se rattache à tous les grands souvenirs de l'antiquité : voilà le rêve de la société laïque, et en même temps la première pensée de l'épopée guerrière, de ces poèmes d'Alexandre, de César, de Gharlemagne, éternel passe-temps du moyen âge. D'un autre côté, c'est l'idée de Dieu qui conduit les anachorètes au désert, les missionnaires au milieu des hasards de l'apostolat, les pèlerins aux saints lieux de Rome et de Jérusalem. Mais ni le désert, ni les saints lieux, ni les forêts païennes évangélisées, ni aucune des scènes de la terre, ne suffit à ce besoin de l'infini, qui fait le charme et le désespoir de l'imagination humaine. Lasse des beautés qui se voient, elle veut qu'on l'entretienne de l'invisible ; et, pour la satisfaire, il faudra que saint Fursy visite le ciel et l'enfer sous la conduite des anges, que saint Patrice descende au purgatoire. Ces visions rempliront les légendes des saints, elles agrandiront le cycle mobile de l'épopée religieuse, jusqu'au moment où elle se fixera sous les traits iramortels de la Divine Comédie.

Les temps que nous avons traversés ne nous rendraient pas les merveilles de Téloquence classique; nous ne retrouverions nulle part les tribunes d'Athènes et de Rome, ni même la parole dorée de saint Jean Chrysostome, ni les cris pathétiques de saint Augustin. Cependant saint Jean Chrysostome et saint Augustin, avec toute la beauté de leur génie, ne réussirent qu'à consoler les derniers moments de leurs peuples d'Antioche et d'Hippone; ils aidèrent la société ancienne à bien mourir, ils honorèrent ses funérailles. Les prédicateurs des temps barbares firent plus : ils créèrent des peuples nouveaux. Les discours de saint Éloi, de saint Gall, de saint Boniface, commencèrent la tradition de cette éloquence simple, populaire, moins curieuse de plaire à Toreille que de convaincre la raison, et dont il faudra bien avouer la puissance quand elle éclatera sur les lèvres de saint Bernard, et qu'elle fera les croisades. Mais saint Bernard prêche en langue vulgaire ; à celte voix qui lève des armées, je reconnais la parole de la France, mise au service de la civilisation chrétienne; et j'ai confiance qu'elle y restera.

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