‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · LIBERTAS · texte numérisé non relu

LIBERTAS

D^din II ^^ fallait pas moins que ce concours de toutes les chei'** écoles et de toutes les nalions, pour sauver les lettres

IM Francs , , -^ t^ i^ .

dix-i"uème ^^^^ '^^ Fraucs. En effet, si nous ne trouvons pas au ^^^' septième siècle les ténèbres universelles que les historiens ont déplorées, il faut avouer que le huitième commence par des années bien sombres. Quand les Sarrasins brûlaient les villes du Midi, et que les Saxons forçaient la frontière du Nord; quand Charles Martel, entouré de prêtres concubinaires et simoniaques, leur abandonnait les dépouilles de l'Église ; quand, selon l'expression d'Hincmar , le christianisme semblait aboli, comment tant de désordres n'auraient-ils pas trouble le recueillement de Tétude? En même temps qu'un soldat tout couvert de sang prenait possession du siège cpiscopal de Mayence, les revenus de l'abbaye de Fontenelle servaient à équiper des hommes d'armes. Ces grands monastères, accoutumés au murmure stu-

dieux des écoliers qui se pressaient autrefois sous leurs cloîtres, n'enteudaient plus que les hennissements des chevaui, les aboiements des meutes et le sifflet des dresseurs de faucons. En plusieurs lieux, le déclin de renseignement ecclésiastique en Tint à ce point, que, le prêtre ne comprenant plus les paroles sacramentelles, on doutait de la validité des baptêmes (1).

Cependant la guerre et les abus n'avaient pas tellement profané tous les sanctuaires, que plusieurs ne cachassent encore un petit nombre d'hommes courageux, poursuivant dans l'ombre et dans le péril un travail sans récompense terrestre. Cette époque, où il semble qu'on n'écrive plus, voit s'ouvrir au contraire les chroniques de Saint-Amand, de Lobes, de Murbach, de Saint-Emmeran. Ce ne sont d'abord que les notes fugitives dont on enrichit le calendrier du monastère; mais ces notes, multipliées, animées bientôt par la grandeur des événements, deviendront des pages d'histoire. Si déchue que soit l'Ëglise des Francs,

(i) Cinkssiis, chap. Y, et VHiUaire lUUraire des Bénédictûis, t. IV, p. 1 el siÛT. Je regrette d'aroir comm trop tard k saiant traTail où M. Beognot réduit de beaucoup les accusations dont oo a chargé b iné* moire de Charles Nartei. Cependant b correspondance de S. Boniface atteste le déplorable ébt de TÉglise de France, et surtout b corruption dn clergé dont Charles Martel s'entourait. Voyez surtout b lettre 12 de S. Bonibce (édition de Giles|. Les r^lements du concile de Leptines semblent prouTer ansd que le pouToir temporel arait mis b main sur \j% biens de relise, pour subrenir aux frais de b guerre : c Statuimus quoqne, c cmn consilio serrorum Dei et populi cfaristiani, propter inuninentia c befla et penecationes ceterarum gentium quae in drcuitn nostro sunt, c ut sub precario et censu aliquam portem ecdesiasticae pecuoix in adjuc torium exercitus nostri, cum indulgentb Dei, aliqnanto tempore r^-tic neamof. »

530 CUâPITRE IX.

trois noms attestent que tcut savoir n'y est pas étonffiS-: Ghrodegang^ qui composa la règle des chanoines; Angeiramn, auteur d'une collection de décrétales ; et Ambroisc Autpert, qui étudia le grec pour porter une main plus sûre dans les difficultés de TÉcriture sainte. Les torts de Charles Martel^ exagérés d'aiUeurs parla postérité, finirent avec lui. Les premières lueurs d'un temps plus heureux commencent au règne de P^in le Bref, trop ciTacé par l'astre éclatant de Charlemagne. Tandis que Pépin protégeait les colonies savante que saint Boniface avait tirées des cloîtres anglo-saxons pour la réforme du clergé et pour l'éducation des barbaresy il recevait de Rome des livres de grammaire, de géométrie, de liturgie. Des chantres, envoyés par le pape Grégoire III, avaient enseigné aux Francs les élé* ments de la musique sacrée. Par les soins de Pépin, des moines choisis allèrent étudier le chant ecclésiastique à Saint-Jean de Latran. L'école du palais, que la main violente de Charles Martel n'avait pas fermée, retrouva son ancienne prospérité : les familles gallo-romaines d'Aquitaine briguaient la faveur d'y faire élever leurs fils avec ceux des Austrasiens. Charlemagne se forma au milieu d'eux; et ce grand homme, dont on a dit qu'il ne savait pas écrire, eut toute l'éducation que les nobles francs recevaient au palais des rois (1).

(1) Pertz, Monument. Germ,, 1. 1, praefat. Les annales de Saint- Amand s'ouvrent en 686, colles de Lobes en 687, celles de liurbach en 705, celles (le Saint-Einraeran en 732.

Paul. Diacon., de Episcopis Uetensihus. Histoire littéraire^ t. IV.

Ephl. XUI Pauli papread Pippinum : « Direximus etiara exccUentissima?

Ainsi, dans l'école, comme dans les affaires de l'Ëtat ce

', ^ ' qui fit la

et de l'Eglise, nous trouvons Gharlemague préparé, ^^l^ servi par les événements; mais nous ne trouvons pas''"''^"^ que sa gloire en souffre. Nous regrettons peu pour lui cette majesté solitaire qu'on lui prêtait en le représentant comme une grande figure que rien n'annonce et rien ne suit, au milieu des temps barbares. Au contraire, il n'y a pas de destinée plus glorieuse que d'être le dernier effort d'un long travail de la Providence et de rbumanité, que d'arriver prédit et attendu. Dieu, qui ne crée rien de solitaire dans la nature, n'agit pas autrement dans l'histoire : comme il s'y prend deux cents ans d'avance, et qu'il remue toute la Grèce pour susciter Alexandre; comme il fouille jusqu'au fond des entrailles de Rome, par les discordes, par les guerres civiles, pour en faire sortir César; de même il ne juge pas que ce soit trop des convulsions de la barbarie, des résistances désespérées de la civilisation pan-

Praecellentiae Testrse et libros quantos reperire potuimus, id est, antiphonoe et responsale, insimul artem grammaticam (sic) Aristotelis, Dionysii Arcopaghae libros, geometricam, orthographiam, oranes grseco doquio scriptores. »

Eckchardas, de Casibus S. Galli : f Carolus... rogat papam tiinc quidem Âdrianum, quom defuncti essent qnos antea Gregorius miserai, ut itenim mittat Romanos cantores. » EpisL XXX Pauli papae ad Pippinum : c Quod praesentes... monachos Simeoni scholse cantorum priori contradcrc deberemus, ad instmendam eos in psahnodîae modulatione. » Sur récole du palais au temps de Pépin, Yoyez ci-dessus les textes cités des Vie? de S. Benoit d^Aniane et d'Adalhard. Le ps^ Adrien, dans sa réponse zv.\ livres Garotins, rappelle qo'Ângilbert a été nourri dbns le palais des la première jeunesse. La vie de Wala atteste que Cbarlemagne avait les mciiios maîtres que les jeunes nobles : c Inter palatii tirocinia, omni mundi |>radeotia emditiu, uoo cam terrarum principe magistris adhibitas. »

(lant trois siècles, quand il s'agit de produire Gbarlemagne. C'est l'honneur de ce grand homme que tout aboutisse à lui dans ce qui le précède, qu'on ne puisse réviter, et qu'on arrive à lui par quelque chemin qu'on marche, par les lettres comme par la religion et par le gouvernement. Au lieu d'une colonne isolée dans le désert, c'est le beffroi qui couronne une ville, au pied duquel on arrive de toutes les portes, dont Tinévitable perspective se représente au détour de chaque rue, et dont la cloche règle le sommeil et le réveil d'un peuple. Ne croyons pas non plus qu'on humilie Charlemagne en lui donnant des maîtres, en le montrant docile aux leçons des clercs comme aux conseils des papes. Pour un Germain, pour un descendant de cette race indomptable, le caractère du génie n'était pas l'indépendance, mais la docilité : c'était de croire, d'étudier, d'obéir; c'était de mettre pendant quarante-six ans le plus grand pouvoir de la terre aux ordres de la foi, de la justice, de la science. Dans ce long règne de Charlemagne, il faut admirer bien moins la force de son épée que celle de ses convictions. De même que les scrupules d'une conscience chrétienne l'avaient jeté dans toutes les diffîcullés de la réforme ecclésiastique, de même qu'un juste sentiment des besoins de son siècle et de son pays l'inspira dans la grande affaire du rétablissement de Tcmpire; ainsi c'est la passion de savoir qui le pousse à la restauration des écoles. Ce conquérant, ce législateur, ce souverain de vingt peuples mal unis, est possédé de la curiosité qui trouble le sommeil des savants.

Au moment où il émeut tout TOccident du bruit de ses premières victoires, il reprend eu sous-œuvre ses études incomplètes ; il relit avec Pierre de Pise les textes classiques : sous la conduite d'Alcuin, il achève de s'instruire dans les arts libéraux. Ses lettres ne laissent pas de repos à ce docte maître; il lui propose des difficultés de grammaire, d'arithmétique, d'astronomie. Il parle le latin aussi éloquemment que sa langue maternelle; il entend assez le grec pour corriger la version latine des Évangiles sur l'original. Il intervient dans la controverse de Tadoptianisme, et demande à ses évéques des traités théologiques, qu'il fait recommencer s'ils ne le satisfont pas. "Ce sont les occupations, non d'un sophiste couronné, inaccessible aux affaires comme les empereurs de Constantinople, mais du plus actif des hommes, qui mit fin à cinquante-trois expéditions militaires, et qui chaque année tenait en personne ses plaids généraux. Ne nous étonnons plus s'il dispute les heures avec opiniâtreté, si, pendant le repas, il se fait lire l'histoire ancienne ou la Cité de Dieu, de saint Augustin, s'il se réveille la nuit pour s'exercer à tracer de beaux caractères. Et cependant, après tant d'efforts, au milieu des Italiens, des Irlandais, des Anglo-Saxons dont il a rempli son palais^ l'idéal d'une science plus parfaite le poursuit, le désole, et lui arrache ce cri de naïve impatience : « Plût à Dieu « que j'eusse seulement douze clercs comme saint « Augustin et saint Jérôme (1) ! »

(1) Ëginhard, 24; 25 (Hist. liit.f t. III, chap. u). Moaachus SangallaisiS;

thuS ^ chroniqueur ajoute qu'Alcuin répondit tout indiarcbeTéque gjj^ . ^ j^e Créateur du ciel et de la terre n'en a eu que Mayence. ^^ ^q^j^^ et tu en veux douzc ! » Mais si Gharlemagne n'obtint pas les douze docteurs qu'il demandait, il avait reçu le don de suppléer à l'insuffisance des hommes par les institutions. Quand ce grand esprit, qui n'embrassait rien à demi, fut épris des lettres, il fallut qu'il les propageât. H se mit à Tœuvre, non pas avec le caprice et la violence de Ghilpéric imposant aux écoles son alphabet enrichi de quatre lettres, mais avec le bon sens, la mesure, la persévérance qui font triompher les desseins bienfaisants. Dès son premier voyage à Rome, il en avait ramené des maîtres. En même temps il se souvenait des savants disciples que saint Boni&ce avait laissés, et il écrivait à Lull, archevêque de Mayence : « Au bienheureux évêque son père, Charles, se con- « fiant au secours du Christ. Tandis que vous veillez a avec l'aide de Dieu à la conquête des âmes, nous « trouvons très-surprenant que vous ne montriez aucun « zèle à instruire votre clergé dans les lettres. Car vous « voyez de toutes parts les ténèbres de l'ignorance se c< répandre parmi vos peuples ; et lorsque vous pourriez « les éclairer du rayon de la science, vous souffrez c( qu'ils languissent dans la nuit. Il y a cependant deux « clercs, l'un attaché à un évêque, l'autre à un abbé,

I, 9. M. Ampère a parfaitement établi que les paroles d'Éginhard, « Tentabat et scribere, » signifient, non que Charles ne sût point écrire, mais qu'il s'exerçait à l'art des calligraphes, alors si cultiTé dans les monastères. Nous n'avons pas parlé des poésies latines de Gharlemagne, parce qu'elles peuvent avoir été composées en son nom par les lettrés de sa cour.

« que vous avez exercés aux arts libéraux, de telle sorte <i qu'il ne leur manque presque rien pour atteindre c( le comble de la perfection. Ayez donc soin d'appli- « quer les vôtres à Téf ude autant qu'il est en vous, les « pressant tantôt par d'afTectueux conseils, tantôt par « de sévères reproches; et s'il en est de pauvres dans c( le nombre, excitez-les en les aidant de vos secours. « Si vous ne pouvez en attirer d'autres, du moins, « parmi ceux qui sont attachés au service de votce « église, vous pouvez instruire ceux que vous jugerez <c capables. Et qui croira, en effet, que, dans une si « grande multitude soumise à votre gouvernement, on a ne puisse trouver personne à instruire?... ToiLsiceux « qui vous connaissent pour disciple du martyr saint « Boniface attendent de vos efforts le plus grand fruit. « Préparez-vous donc désormais, aimable père^ à rea doubler de soin pour nourrir vos fils dans les arts a libéraux, afin de satisfaire ainsi à notre plus ardent « désir, et de mériter la récompense éternelle (1). »

Il ne faut pas mépriser ce premier acte de Charle- cimiuir» magne. On y reconnaît déjà le coup d'œil du génie à resu^uoi qui rien n'échappe, qui sait dans quel coin du royaume écoles. et sous quel maître deux clercs ont étudié. On aime la respectueuse hardiesse de ce jeune roi, rappelant au vieil évêque une partie de ses devoirs. Ce langage n'est pas d'un prince qui regarde les lettres comme qne

(i) Cette lettre de Gharlemagne, tirée d'un mannscrit de l'abbaye de Saint-Martial, a été publiée par l'abbé Lebœuf dans le supplément à sa Dissertation sur Tétat des sciences sous Gharlemagne, Dissertations sur rhist. ecclésiast,, p. 370 et sui?.

Taine décoration de son règne; qui entretient des savants dans le palais, comme il a des bétes curieuses dans ses jardins. Le rétablissement de l'étude est, à ses yeux, plus qu'un bienfait politique; il en fait une affaire de religion. Chaque fois qu'il visite Rome, il en rapporte, avec un zèle plus ardent pour le christianiane, je ne sais quel impérieux besoin de presser le réveil des esprits. Sa pensée éclate enfin dans la mémorable lettre qu'il adresse aux évéques et aux abbés en 787, au retour de son troisième pèlerinage. On y surprend bien, sous l'embarras du discours, l'efTort d'un grand dessein qui se débat contre un reste de barbarie, et qui en triomphera.

« Charles, par la grâce de Dieu, roi des Francs et « des Lombards, patrice des Romains, au nom du Dieu a tout-puissant, salut. Sache votre Dévotion agréable « à Dieu, qu'après en avoir délibéré avec nos fidèles, « nous avons estimé que les évcchés et les monastères c( qui, par la grâce du Christ, ont été rangés sous notre « gouvernement, outre Tordre d'une vie régulière et ce la pratique de la sainte religion, doivent aussi met- « tre leur zèle à l'étude des lettres, et les enseigner à et ceux qui, Dieu aidant, peuvent apprendre, chacun c< selon sa capacité. Ainsi, pendant que la règle bien c< observée soutient Thonnêteté des mœurs, le soin c< d'apprendre et d'enseigner mettra Tordre dans le « langage, afin que ceux qui veulent plaire à Dieu en ce vivant bien, ne négligent pas de lui plaire en parlant c< bien. Il est écrit : Tu seras justifié ou condamné par

« les paroles. Quoique^ en effet, il soit bien mieux de « bien agir que de savoir, cependant il faut savoir avant c< d'agir. Chacun donc doit apprendre la loi qu'il veut c< accomplir, de façon que Tâme comprenne d'autant « plus l'étendue de ses devoirs, que la langue se sera « acquittée sans erreur des louanges de Dieu. Car si « tous les hommes doivent éviter Terreur volontaire, « combien plus doivent s'en garder, selon leur pouvoir, « ceux qui ne sont appelés qu'au service de la vérité! « Or, dans ces dernières années, comme on nous écric< vait de plusieurs monastères, nous faisant savoir que Cl les frères qui les habitent multipliaient à l'envi leurs c< saintes prières pour nous, dans la plupart de ces c< écrits nous avons reconnu un sens droit et un dis- « cours inculte. Ce qu'une sincère dévotion dictait fidèc< lement à la pensée, un langage inexpérimenté ne « pouvait l'exprimer au dehors, à cause de la néglic< gence qu'on porte aux études. C'est pourquoi nous « avons commencé à craindre que si la science man- « quait dans la manière d'écrire, de même il y eût a beaucoup moins d'intelligence qu'il ne faut dans l'inc( terprétation des saintes Écritures. Bien que les er- « reurs de mots soient dangereuses, nous savons tous c< que les erreurs de sens le sont beaucoup plus. C'est c< pourquoi nous vous exhortons, non-seulement à ne « pas négliger l'étude des lettres, mais encore, avec c< une humble intention bénie de Dieu, à rivaliser de c< zèle pour apprendre, afin que vous puissiez pénétrer « plus facilement et plus sûrement les mystères des

o38 CHAPITRE II.

« saintes Écritures. Or, comme il y a dans les livres sa- « crés des figures, des tropes et d'antres ornemra ts semtt blables, il n'est dontenx pour personne que chaciiD, « en les lisant, ne saisisse d'autant plus vite le sens « spirituel, qu'il s'y trouve mieux juréparé par l'ensd- « gnement des lettres. U faut choisir pour ce ministère « des hommes qui aient la volonté, le pouYoir d'ap- « prendre, et le désir d'instruire les autres : et que « cela soit fait seulement dans Tintention pieuse qui <c inspire nos ordres. Car nous désinms que vous soyez, a comme il convient à des soldats de l'Ëglise, pieux au a dedans, doctes au dehors, réunissant la chasteté d'une « sainte vie et la science d'un bon langage, afin que ^< tout homme qui vous visitera pour l'amour de Keu « et pour voir de près la sainteté de ¥os mœurs, en ce même temps qu'il sera édifié de votre esprit, s* éclaire « de votre sagesse, la reconnaisse soit à vos leçons, soit « à vos chants sacrés, et revienne joyeux, rendant grâce « au Seigneur tout-puissant. Ne négligez point d'eu- « voyer des copies de cette lettre à tous les évéques vos a sufTragants, et dans tous les monastères, si vous vou- « lez jouir de nos bonnes grâces. Au lecteur salut (1). » Cette autorité des livres saints invoquée pour ani-

(i) Encyclica de litteris colendis, apud Sirmond, Concilia Gallix, t. il, p. 124. Pertz, l I Legum, p. 52, traduite pour la première fois par M. Ampère, Histoire littéraire, t. Ilï, p. 25. Le texte latin n'est pas élégant, mais il est correct. L'exemplaire qui nous a été conservé s'adressait à Baugulf, abbé de Fulde : « Karolus, gratia Dei, rex Francorum et Longobardonim, ac patricius Romanorum, fiaugulfo abbati et omni congregationi, tibi etiam commissis fidelibus oratoribus nostris, in omnipotentis Dei nomine, amal^ilem direximus salutem. »

mer le prêtre à rétude, ces considérations théologiques tirées de si loin, n*ont rien qui nous surprenne. Nous retrouvons la tradition familière des écoles ecclésiastiques, la pensée commune de Cassiodore, de Bède, d!Alcuin : le seul motif assez fort pour sauver lès lettres pendant trois cents ans, est encore le seul qui puisse les restaurer. Un capitulaire de Fan 789 ordonne au clergé « de former des écoles d'enfants, et d'y ap- « peler non-seulement les fils des serfs, mais ceux des « hommes libres. Chaque monastère, chaque évêché, « aura des psautiers, des livres de chant, de comput, « de grammaire, et des exemplaires corrects de TÉ- <i criture sainte ; car souvent les hommes voulant bien • « prier Dieu le prient mal, à cause dés livres incor- <c rects qu'ils ont dans les mains. Et ne laissez point « vos enfants altérer les textes, soit en lisant, soit en <c écrivant. Mais s'il est nécessaire de faire écrire un c< psautier ou un missel, qu'on y emploie des hommes « faits, et qu'ils y mettent toute leur application. » L'Église de France se rend enfin à des sollicitations si justes ; et le concile de Châlons en 813, rappelant les ordres du seigneur empereur, décrète que les évoques établiront des écoles, où l'enseignement des lettres sera donné en môme temps que l'interprétation de TÉcriture sainte. Ces règlements souvent désobéis, toujours rappelés, restaurèrent les écoles déchues, en suscitèrent de nouvelles, et en formèrent comme un réseau lumineux qui, avant la fin du neuvième siècle, couvrait la France, la Lombardie, la Germanie, jusqu'au bord

du Weser. Pendant que les chaires des monastères et des églises épiscopales réunissaient la jeunesse lettrée, et l'initiaient aux sept arts, les canons avaient fondé renseignement primaire; ils l'avaient fondé universel et gratuit, en exigeant que le prêtre de chaque paroisse apprit à lire aux petits enfants sans distinction de naissance, et sans autre rétribution que cette promesse des livres saints : a Ceux qui auront instruit leurs frères c< brilleront comme des étoiles dans l'éternité (1). » L'école Ainsi la volonté de Charlemagne forçait toutes les

dn palais .

chartoâ e résistauccs : l'ignorance et le dérèglement ne pouvaient rien contre l'opiniâtreté d'un dessein poursuivi pendant quarante ans de règne par un homme qui, après avoir vaincu la barbarie sur les champs de bataille, n'était pas d'humeur à la laisser maîtresse des cloîtres. Avec Tordre il donnait l'exemple, et com-

(1) Pcrtz, p. 65 : c Et non solum scmlis conditionis in&ntes, sed etiam ingenuorum filios adgregent, sibique socient; et ut scbolae legentium pueroruin fiant... i> etc. Concilitim Cabilonensef ann. 815 : « Episcopi scholas constituant, in quibus et litterariae solertia disciplinae, et sacra Scrlpturœ documenta discantur. 9 Cf. Concilium Parisiense, VI, ann. 829; Concilium Aquisgranense, ann. 816; Meldensey 815; SaponariensCf 859 : « Constituantur undique scbolie public», scilicet ut utriusque eruditionis, et diyinae scilicet et humanae, in Ecciesia Dei fructus valeat accresccre. » Theodulfi Aurelianensis Capitul. 20 (ante ann. 800) : a PrîES- Lytcri per. villas et vicos scholas habeant ; et si qnilibet fidelium suos parvulos ad discendas litteras eis commendare vult, eas suscipere ac docere non renuant. Attendente, illud quod scriplum est : « Qui ad justitiam eru- « diunt niullos, fulgebunt quasi stella) in perpetuos leternitates. » Cum ergo eos docent, nihil ab eis pretii pro bac re exigant. » Lauuoy (de Scholis) établit, dès le neuvième siècle, Texistence des écoles de Paris, Orléans, Fontenelle, Auxerre, Lyon, Reims, Mayence, Liège, Hirschan, la Nouvelle-Corbie. L'édit de Lothaire, en date de 835, institue neuf écoles pour ritalic : Pavie, Ivrie, Turin, Crémone, Florence, Vérone, Ferme, Vicence, Cividal del Friuli.

mençait dans le palais cette réforme de Técole, qu'il voulait pousser jusqu'aux dernières frontières de l'empire.

L'école du palais, oubliée sous les Mérovingiens, de- vm^ vait occuper les historiens de Gharlemagne : plusieurs y reconnaissent le commencement d'un enseignement pubHc d'où sortira toute l'Université; les autres n'y aperçoivent qu'une réunion fortuite et mobile d'hommes lettrés, et beaucoup moins une école qu'une académie. Cependant les témoignages qui prouvent la perpétuité de l'école palatine d'un bout à l'autre de la première race, qui la montrent florissante sous Pépin le Bref, ne la laissent pas périr sous ses successeurs. Ansegise, abbé de Fontenelle, est recommandé dès l'enfance au glorieux Charles, conduit à la cour, « et instruit de toute la science divine comme de toute la philosophie humaine. » Aldric, évêque de Sens, avait étudié les arts libéraux et la doctrine sainte avec tant de succès, qu'ayant un jour défendu la foi chrétienne contre quelques incrédules en présence de Louis le Débonnaire, son éloquence ravit l'empereur, qui l'établit précepteur du palais. Mais pourquoi relever un à un ces indices qui prouvent sans éclairer, quand nous avons rimage toute vivante et l'âme même de l'école dans les récits du moine de Saint-Gall, et dans la correspondance d'Âlcuin (1) ?

Duboalay Toit dans Fécole da palais le commencement de rUniyersité. Cette opinion, combattue par les auteurs de VHistoire littéraire^ ne pou- Tait se soutenir. Mais les auteurs de VHistoire littéraire (t. IV, p. 10)

5tt CDAPITRE IX.

On a trop dédaigne le moine deSaintrGall. Il écrit à la fin du neuYième siècle, au moment où la puissante abbaye, bien loin d'être plongée dans ces ténèbres où les traditions historiques ne pénètrent que sous la forme de fables populaires, brille au contraire de tout l'éclat des études renaissantes. Assurément, quand le chroniqueur, du fond de ses montagnes et de ses neiges, raconte les conquêtes de Charlemagne sur la foi des vieui guerriers qui le suivirent, on peut croire que Timagination prête bien des traits au tableau^ et que la poésie fait irruption dans l'histoire. Mais lorsqu il suit le grand empereur dans la chapelle, et quil rapporte ses entretiens familiers avec les clercs, le chroniqueur est pour ainsi dire sur son terrain : il reproduit les récits qui ont fait le tour des monastères, et qui, exagérés sans doute, mais toujours reconnaissables, sont arrivés à Saint-Gall avec les pèlerins, avec les moines voyageurs, avec les laïques dégoûtés de la cour. S'il représente le docte Charles au milieu des chantres, marquant la mesure avec son bâton, gourmandant les uns, louant les autres, on reconnaît la passion favorite des rois francs pour le chant ecclésiastique, et cet ordre de la chapelle,

rectMumssent l'existi^oee de VécAe palatÎDe, et les textes sonrants la proii-

TOilt dêp.

Viîa 5. Anst^isi Fon:af*^:Ufi<is, MabifloD, .4. S5. 0. S. B., sec. IV, p. 0^1 : « >'oD uiuho |K^t ».l fobtiuiD eam perducens, in manus glorioi^s^iui r\^ib Carv^li coiniiKHkiine studuit. » Il y acquit une grande instructii>t) : « Oiniii scii^ntii diniu* >cilicet atque bumanae philosophisB suffîcienter îostniotus. »

Mut S, AUhci St'mnfnsiSf itiJ.. p. 568 : i A parentibus traditus in Ubt^ralibus $tudii$ enklk'ndus, iiùribilîter orpit proficere... imperator Augu>tu^ tHiiu iMTAwpWre;:! |V]djiini:m 'ostituit. »

qui lient de si près à l'enseignement de l'école. Aussi le moine n'a-t-il garde d'oublier comment, au retour de ses guerres, Charles faisait appeler les enfants qui étudiaient au palais, et corrigeait lui-même leurs compositions en prose et en vers. « Or il arriva qu'un jour les enfants des moindres familles lui présentèrent des écrits où le savoir passait toute espérance, tandis que les nobles n'offrirent que de misérables essais, tout pénétrés de fatuité. Alors le très-sage Charles, imitant la justice du Juge étemel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait, en les encourageant, et leur promettant, s'ils persévéraient; de les honorer, de leur réserver les évêchés et les riches abbayes. Puis, se retournant vers les autres qu'il avait à sa gauche, avec un regard foudroyant et une voix de tonnerre : a Par le « Dieu du ciel, s'écria4-il, je fais peu de cas de votre c< noblesse et de votre beauté, quoique d'autres vous c( admirent. Et tenez pour certain que si par une appli- « cation vigilante vous ne réparez promptement votre « négligence première, vous n'obtiendrez rien dé moi ! » On a refusé toute créance à ces récits, qui font de Charlemagneun pédagogue et un chantre au lutrin. On ne s'est pas souvenu que rien n'est petit dans les grands hommes; le génie ne fait jamais mieux paraître sa force qu'en embrassant jusqu'au dernier de ces détails, méprisés des esprits médiocres. Et quand il s'agissait du salut des lettres, il n'y avait pas moins de mérite à s'assurer par soi-même de la justesse d'une note et de la correction d'un vers, que, la veille d'une bataille, à

visiter les selles des chevaux et à goûter la soupe des soldats (1).

Mais les derniers doutes se dissipent si l'on parcourt la correspondance d'Alcuin : c'est là qu'il faut se donner le spectacle du palais de Gharlemagne, avec ces trois lumières qui l'éclairent: l'académie, ou plutôt la réunion d*hommes lettrés que le prince appelle à discuter des questions de tout genre; la bibliothèque, richement pourvue de livres sacrés et profanes; enfin l'école, où les jeunes gens sont instruits. C'est là que Pierre de Pise enseigne, et qu'après lui s'introduisent ces Irlandais qu'on insulte du nom d'Égyptiens ; c est là qu'espérant tout du grand roi qu'il sert, Âlcuin rêve une nouvelle Athènes. Un ouvrage si beau veut le concours d'une main toute-puissante. Il faut, que Charles veille à l'éducation de la jeunesse du palais, exhortant les disciples au culte de la science, qui fera la fortune de leur âge mûr et l'honneur de leurs cheveux blancs. Ces intelligences grossières et encore rouillées ont besoin d'être polies : c'est ce que le prince obtiendra, s'il exige qu'on reproduise avec élégance les pensées éloquentes qu'il aura dictées. Ces textes ne souffrent pas d'équivoque : on y voit tout ce qui forme une école, des maîtres, des élèves, un enseignement soutenu. Mais la scène achève de s'animer, et tout l'intérieur de cette cour savante se découvre dans une épître en vers où

(1) Monachus Sangallensis, de Cura ecclesiastica Caroli Magni, Le moine de Saint-Gall est contemporain de Tlrlandais Moengall et de ses plus illustres élèves, Notker, Hartmann et Totilo.

Ton se perdrait aisément, si l'on ne savait d'avance que sous les noms de David, de Flaccus, d'Homère, et tant d'autres tirés de rÉcriture ou de l'antiquité, on retrouve Gharlemagne, ^cuin lui-même, Angilbert, et tons ceux qui faisaient l'ornement du palais (1).

Le poète n'écrit d'abord que pour accuser réception d'une lettre. Mais, au souvenir du prince dont elle lui portait les amicales paroles, son cœur s'émeut et son style s'élève : « Vous êtes la gloire et l'espérance de vos c< peuples ; vous êtes la joie d'un grand empire ; vous « êtes l'honneur de l'Église, vous en avez la garde, vous c< en avez Tamour. Vous avez rempli de dignes minisa très tous les rangs de la hiérarchie qui peuple la cha- « pelle. Un prêtre saint, le cœur inspiré, marche de-

(1) Xkhwm EpistoL, edit. DuchesDc; episL 25, ad Homeruin souiii : fl Miror cur Flacciiue pigritise socordiam septipHcis sapientiae décos, meus dnlcissimiis David interrogare Yoluisset de quaestiombus palatims... duni Kecularis litteraturae libri et ecclesiastic» soliditatis sapientia, sicut justum est, apud Yos inveniantur... »

EpisL 10, ad Carolum : t Idem Petrus fîiit qui in palatio vestro grammaticam docens, claniit. »

Episl. 9 : f Nesciens aegyptiacam scholam in palatio DavidicaB versari gloriae. »

Epist, 1 : c Âd sapientiam omni studio discendam et quotidiano exercitio possidendam exhortare, domine rex, juyenes quoscomque in palatio excellentisB yestrse quatenos in ea proficiant setate florida, ut ad honorcm canitiem suam perducere digni habeantur. »

Epist. 106 : c Et juvenum mentes quadam inertiae rubigine obductas, ad acumen ingenii per yestram sanctissimam solertiam elimandas. »

Epist, 15 : c Vestra ergo auctoritas palatinos erudiat puero$, ut elcgantissime proférant quidquid yestri sensus lucidissima dictaverit cloquentia. »

J'écarte tous les textes dont le sens pourrait être équivoque, et où le mot schola peut être pris dans le sens de corporation, de règle, de discipline, comme dans la lettre des érêques à Louis le Germanique : c Domus r^is schola dicitur, id est disciplina. »

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