SOCIALISME
En traitantdes origines du socialisme, nous avons réuni sous ce nom les écoles diverses qui le prennent, et que nous ne pouvions diviser pour ouvrir une controverse particulière avec chacune d'elles. Si beaucoup de socialistes ne sont que les disciples attardés des plus coupables erreurs du paganisme, il y en a d'autres qui se rattachent en plus d'un point aux traditions chrétiennes, et dont le tort principal est de donner de nouveaux noms à d'anciennes vertus, de changer les conseils de l'Évangile en préceptes, et de vouloir fixer sur la terre l'idéal du ciel. Nous ne méconnaissons pas la générosité de ces illusions, mais nous en voyons le danger. Comme toutes les doctrines qui ont troublé le re-
fis HiLÂIfGES.
pos du monde, le socialismfi n'a de puissanceqne par beaucoup de vérités mêlées de beaucoup d'erreurs. Cette confusion lui prête un semblant de nouveauté qui étonne les esprits faibles : on aura écarté tout le péril de ses enseignements, quand on y aura montré, d'une part, des vérités antiques qui n'avaient pas attendu, pour se produire, le soleil du dix-neuvième siècle, et d'autre part, des erreurs séculaires plusieurs fois jugées par la conscience des hommes et condamnées par l'expérience des peuples. Il est temps d'en faire le partage el de reprendre notre bien, je veux dire ces vieilles et populaires idées de justice, de charité, de fraternité. 11 est temps de montrer qu'on peut plaider la cause des prolétaires, se vouer au soulagement des classes soufïrantes, poursuivre l'abolition du paupérisme, sans se rendre solidaire des prédicationî qui ont déchaîné la tempête de Juin, et qui su9^ pendent encore sur nous de si sombres nuages.
Le socialisme se propose comme un progrès, et jamais peut-être on ne tenta un plus hardi retour au passé le plus reculé. Jamais, en effet, les doctrines socialistes n'ont été plus près de leur avènement que chez les nations théocratiques de l'antiquité. Quand la loi indienne fait sortir du dieu Brahma la société toute constituée, de sa tête les
prêtres, les guerriers de ses bras, de ses cuisses les agriculteurs, et de ses pieds les esclaves, elle fait tout ce que rêvent plusieurs modernes. Elle fait Tapothéose de PÉtat, la classification des hommes par un pouvoir supérieur qui juge souverainement de leur capacité et de leurs œuvres, l'organisation du travail sous une discipline qui ne laisse place ni à la concurrence, ni à la misère, ni à tous les désordres de la liberté personnelle. C'était la condition de tout l'Orient, avec cette conséquence qu'en détruisant la liberté dea personnes on supprimait la propriété qui en est l'ouvrage, et en même temps le rempart. La législation de l'Inde attribuait le sol aux prêtres ; celle de la Perse le donnait au roi ; sous des noms, différents, c'était rÉtat qui possédait : les sujets ne détenaient qu'à titre précaire. Les mêmes principes avaient revêtu d'autres formes dans les premières institutions de la Grèce, chez les peuples doriens, plus fidèles aux traditions orientales. De là cette distinction de quatre classes d'hommes chez les Spartiates, le partage égal des terres et leur inaliénabilité, l'éducation des enfants arrachée à la famille, les repas en commun, et toute cette discipline qui faisait de Lacédémone un phalanstère guerrier.
11 ne fallait pas moins que de tels exemples pour tromper le génie de Platon, lorsqu'il construisait
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sa République idéale, l'un des ptus romîffqual monuments de la puissance el de l'insuffisance de l'espril humain. On a beaucoup cité la République de Platon, on ne sait pas assez tout ce qu'il y a d'erreurs modernes dans ce beau livre. Platon commence, comme les anciens législateurs, pai' l'établissement d'une société toute divine el devant qui la personne humaine n'cstrien. Le Dieu quia formé les hommes a mêlé de l'or dans la composition de ceux qui doivent gouverner : il a mis de l'argent dans les guerrier^^u fer et de l'airain dans les laboureurs et les artisans. Cependant, d'une génération à l'autre, l'or peut se changer en argent, el ainsi des autres métaux. C'est aux magistrats de prendre garde au métal que le dieu mêle aux âmes des enfants, de pourvoir à leur éducation et de 1h ranger dans les conditions d'oii ils ne sortiront plus. Cette constitution implique l'abolition de la propriété. Platon veut que les guerriers de sa République ne possèdent rien en particulier ; « qu'ils « n'aient ni maisons ni magasins qui ne soient « ouverts, qu'ils vivent ensemble comme des sol- « dats au camp assis à des tables communes. » Les législateurs anciens s'étaient arrêtés là. Mais il fallait que le philosophe poussât ses doctrines à leurs dernières conséquences. Après avoir ôté à la liberlf h^aine l'appui de la propriété, il ne lui laisse
pas le refuge de la famille^ De peur que la Aciété domestique ne dispute à I^Etat le cœur des citoyens, il la brise, il arrache les deux sexes aux devoirs vulgaires du mariage et de la paternité, pour leur partager les charges publiques : il violente toute la nature. Les femmes des guerriers seront appelées aux fatigues, aux périls, à la gloire des hommes. En retour, elles seront communes toutes à tous ; les enfants deviendront communs, et les parents ne iconnaîtront pas ceux qu'ils auroftt engendrés. Les naissances n'ayant plus d'autre fin que d'accroître et de perpétuer la République, « les magis- « trats multiplieront les unions des couplesd'élites, « ils élèveront avec soin les enfants qui en résulc< teront, afin d'avoir un troupeau toujours choisi. » Voilà pourtant où aboutit un livre qui s'ouvre par la plus admirable distinction du bien et de l'utile, par la plus êfequente défense des lois de la justice éternelle. Platon voulait bâtir la cité des dieux sur la terre; sa République n'est plus qu'un haras. C'est le chemin qu'un faux principe fait faire aux plus fermes intelligences, et nous ne nous étonnons pas que les logiciens du saint-simonisme et du fouriérisme soient arrivés aux mêmes extrémités. Mais ce qui nous confond, c'est que le plus grand génie philosophique qui fut jamais, servi par la plus harmonieuse des langues, et s'adressant à des Greca^
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idolâtres de la beauté, accoutumés à dépouiller toute pudeur dans la corruption des gymnases, n'ait pas pu réunir vingt familles pour les ranger sous ses lois ; et que des modernes aient espéré ramener de vieilles nations chrétiennes à cet excès d'abaissement qui avait révolté des païens.
En effet, tout l'effort de la raison dans l'antiquité même est déjà de rompre le réseau des lois théocra tiques, et d'affranchir la personne humaine par une forte constitution de la famille et de la propriété. Le droit romain n'a pas d'autre grandeur, la lutte du peuple contre le sénat n'a pas d'autre intériSt, tout le travail des jurisconsultes n'a pas d'autre pensée que d'arracher peu à peu le citoyen à la tjTannie d'un patriciat sacerdotal, de rétablir les droits de la nature dans la société domestique, de fortifier le domaine privé, de le protéger dans toutes les vicissitudes des contrats et des successions, et de conduire ainsi la propriété à ce degré de perfection où les législations modernes l'ont maintenue. Mais les anciens et les Romains euxmêmes ne réussirent pas complètement à renouveler l'ordre social. Ils échouèrent devant deux obstacles ; d'un côté la confusion du spirituel et du temporel qu'ils conservèrent en principe en ae reconnaissant point de droit contre l'État, point 3c liberté pour les consciences : de l'aulre côté l'e'-
clavage qui viciait la propriété en lui donnant une étendue sacrilège, et qui déshonorait le travail en le réservant à des mains ser viles.
Le Christianisme seul eut la hardiesse de rompre sur ces deux points avec toute la tradition des sociétés païennes, et d'établir deux dogmes dont la nouveauté fit le scandale des philosophes et l'indignation des jurisconsultes; nous voulons dire la séparation du spirituel et du temporel et la fraternité des hommes. D'une part, le Christianisme, en arrachant à l'État le domaine des consciences, relevait la liberté humaine : il lui assurait dans ce monde l'asile du for intérieur, dans l'autre, l'asile de l'immortalité, et, pour établirtiine maxime si tutélaire, il n'épargna pas le sang de ses martyrs. D'un autre côté, les chrétiens ne professaient pas cet individualisme étroit dont on les a trop souvent accusés, ils ne se renfermaient point, comme on l'a dit, dans Tégoïsme du salut. Leur théologie n'avait pas d'expression trop forte pour exprimer l'unité, la solidarité, la responsabilité mutuelle de la famille humaine. C'était beaucoup d'enseigner l'origine commune des hommes et leur égalité devant Dieu. Mais l'union dans le Christ faisait plus que l'union dans Adam : les chrétiens devenaient plus que des frères, ils devenaient les mem*
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bres d'un même corps. Et, pendant quePlalon rei ciail les dieux de l'avoir créé homme plutôt que femme, libre plntôt qu'esclave, Grec plutôt que barbare, saint Pau! déclarait qu'il n'y avait plus « ni M homme ni femme, ni libre ni esclave, ni Grec ni a barbare, mais an seul corps en Jésus-Christ.»
La fraternité chrétienne n'eut jamais d'image plus parfaite que cette église primitive de Jérusalem, où toute la multitude de ceux qui croyaient n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, et où l'on ne voyait point de pauvres, parce que tous ceux qui possédaient des terres ou des maisons les vendaient et en apportaient le prix, « Ils le mettaient « aux pieds des apôtres, et on le distribuait à chacun a selon son besoin. » On a beaucoup abusé de cet exemple et reproché aux chrétiens d'être bientdl devenus infidèles aux traditions de leurs premiers jours. On n'a pas pris garde qu'à la différence de la communauté de Platon celle de Jérusalem n'avait rien d'obligatoire, et que non-seulement elle n'invoquait point la sanction de la force publique, mais qu'elle n'engageait pas même les consciences. Ainsi, quand Anamie, ayant vendu son champ, retient une partie du prix et apporte l'autre aux pieds des apôtres, Pierre lui reproche, non d'avoii" retenu, mais d'avoir trompé : car, dit-il, « Si vous « aviez voulu garder votre champ, n'étail-il pas
« toujours à vous ; et vendu, Je prix n'était-il pas c( encore à vous? » Ainsi le Christianisme poussait jusqu'à ce point le respect ^e la liberté humaine, et, la sachant faible et facile à vaincre, il ne voulait pas lui ôter le dernier retranchement qu'elle trouve dans la propriété des biens. Il conservait la propriété en la mettant sous la protection du commandement de Dieu: c< Vous ne déroberez point.» Il faisait de l'abandon des biens, non pas un précapte, mais un conseil, de la pauvreté volontaire une perfection : « Si vous voulez être parfait, ven- « dez vos biens et les donnez aux pauvres. » Dans l'Église, la propriété est le droit commun comme le mariage, la communauté comme la virginité est le partage du petit nombre.
Aussi la société primitive de Jérusalem dura peu. On n'en trouve qu'une imitation passagère à Alexandrie; et la vie commune, trop exposée à se corrompre dans le commerce ordinairedes hommes, s'enferme entre les murs des monastères. Mais le dogme de la fraternité resta dans la prédication chrétienne, descendit avec elle dans tous les rangs de la société antique et la renouvela surtout en touchant aux trois plaies des classes souffrantes : l'esclavage, la pauvreté et le travail.
On connaît ce que firent les Pères de l'Église pour l'abolition de la servitude. Ils firent plus.
iltt voulurent '[u'in bimnràt le< esclave», c'esi- ^■^âe le plue £RUiil Qi>aibre des bomaiis, ^Bk-à-<lire k «t^nlabis {WHpie, eelni fn partait kfM^thkjmrtfdftfiidaUeBr. Ea m^ine ternes
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Kiîs tout ce qu'elle lit pour l'e^'livam; n^jailËssail t sae la paa^reU-. cethi aaftre sarte e tfas ins' aatiieta iTaieac an^ n^ar^èe ; maléiltciMn des iieas. Le Cluistianême s'aiait eiwDfv que i^wse :ip«kre pi>«r pr^ etwr b foî. qu'il ioâtiCuoit tlêjà sept diacres pear servir l«â pauvres. Doos loute- Ivs «^ttst^ fe siirfîo; de» paoïres s'ur^nise a^ec cette rveularîté el celle efficacité dont Boiiie dooae l'exemple, quand saisi LaoïKot. «immè par le préfet de la (ille «le livrer 9» trésors, lui présenta la loale des ituves. des orfMSm et des inâmtes Bourris par les diacomes nmmaa~ Hais la aagesee «le l'Église el U sincérilê
de son amour pour les pauvres éclatent précisément en ceci, qu'elle connaît trop l'étendue de leurs maux, et qu'elle est trop pénétrée de leurs douleurs, pour croire qu'elle parvienne jamais à y mettre fin. Voilà pourquoi elle réhabilite une condition qu'elle n'espère pas supprimer, voilà pourquoi elle entoure la pauvreté des respects de la terre et des promesses du ciel. Les païens, étonnés d'une prédilection si contraire à la nature, reprochaient aux chrétiens de courtiser les foulons, les cardeurs de laine et les cordonniers ; de ne gagner à leur secte que des vieillards imbéciles, des femmes, des gens de basse condition, tous ceux que l'idolâtrie écartait de ses temples comme profanes, et que la philosophie bannissait de ses écoles comme indignes. Mais saint Jean Ghrysostome faisait gloire à ses pères dans la foi « d'avoir exercé à philosopher « ceux qu'on réputait powr les derniers des a hommes, les laboureurs et les bouviers. »
En effet, la pauvreté avait deux caractères qui la recommandaient à la vénération des chrétiens : le premier était la souffrance, et le second le travail. Pendant que les sages avec Gicéron professaient « que le travail des mains ne peut rien avoir de c< libéral, » le Christianisme proclamait le travail comme la loi primitive du monde pratiquée par le Sauveur dans l'atelier de Nazareth, par saiulPxeït^
le pécheur, et par saint Paul le faiseur de tentes, Il le prêchail non-seulement cnmme l'obligation de l'homme déchu, mais comme la règle de l'homme régénéré, comme la discipline de la vie parfaite; et, quand il conduisit les anachorètes dans les déserts de la Thébaïde, il les déchargea de tous les devoirs ordinaires de la vie, hormis le travail des mains. Bien plus, il lui fit une place dans la hiérarchie eccIésiasLique. Les terrassiers des catacombes furent comptés au nombre des clercs, et saint Jérôme s'en exprime ainsi : « Le premier ordre « du clergé est celui des fossoyeurs, qui, à a l'exemple de Tobie, sont chargés d'ensevelir les « morts, afin qu'en prenant soin des choses « visibles ils courent aux invisibles. » On ne sait pas assez quelle révolution préparait le Christianisme, non-seulement dans la morale, mais dans l'économie de la société romaine, en relevant ainsi le travail, quand le désœuvrement était le Beau non-seulement des hautes classes, mais aussi de cette multitude qui al tendait son pain des distributions impériales; quand les terres abandonnées faisaient l'appauvrissement de l'empire et l'envie des barbares.
Il n'y a pas, en effet, de doctrine puissante en religion non plus qu'en philosophie, qui se soîl résignée à s'enfermer dans les consciences, qui n'ait
LES ORI6I19ËS DU SOCIALISME. QSZ
aspiré à faire l'éducation des peuples, et en ce sens l'Ë vangile est aussi une doctrine sociale. Dès le temps des persécutions nous Tavons vu introduire dans le inonde ces principes de liberté et de fraternité qui en devaient renouveler la face. Mais il faut savoir jusqu'où il les poussa, dans quelle mesure il les contint, et enfin ce qu'il fit pour l'organisation économique de la société, au moment où il sembla en disposer en maître, c'est-à-dire au moyen âge. •
Jamais peut-être les principes introduits par le Christianisme ne coururent plus de péril qu'au moment même où ils venaient de vaincre la résistance de l'empire romain et de faire leur avènement dans les lois comme dans les mœurs. Les barbares qui envahirent l'empire ne connaissaient ni la liberté ni la fraternité. Le paganisme dont ils étaient pénétrés ne leur avait appris que l'inégalité des hommes devant les dieux. Le désordre profond qui les travaillait ne laissait f^ce qu'à une farouche indépendance, à un égoïsme ennemi de toute loi, à la soif de l'or et du sang. Les traditions des Germains sont pleines de ces combats fratricides que les héros se livrent pour un trésor disputé ; et, quand ils entrent dans les provinces romaines, la première condition qu'ils imposent est le partage des terres. Voilà les hommes auxc^uels
l'Église avait à enseigner le respect du bien d'autnii et la charité chrétienne.
Elle commença par faire répéter à leurs enfants ce septième commandement du Décalogue, dont elle ne s'est jamais départie: Non furaberis. Elle le mil sous la sanction de la pénitence ecclésiastique. On lit dans un formulaire du neuvième siècledestiné à la confession des néophytes barbares : « As-tu failquelque vol avec effraction ou violence? « As-tu brûlé la maison ou la grange d'aulrui? » Tandis que la Lhéologic faisait gronder ainsi les menaces divines sur les violents qui attentaient à la propriété, elle avait des arguments pour la défendre contre les sophistes. 11 faut voir avec quelle témérité et quelle passion les écoles du moyen âge soulevèrent ces controverses que nous croyons nouvelles. Ouvrez la Somme de saint Thomas, et vous y Irouvcrez cette question formidable; «S'il est « permis de posséder en propre? » Toute l'argumentation du communisme y est résumée, elle s'appuie de celte opinion de Cicérou, que la propriété n'est pas de droit naturel ; elle se fortifie de tout ce que les Pères de l'Église ont écrit sur le droit des pauvres au superflu des riches. Mais saint Thomas et toute l'École avec lui répondent que, si la propriété n'est pas l'œuvre de la nature, il y faut reconnaître une conquête légitime delà raison,
Institution non-seulement permise, mais nécessaire; et ils en donnent trois motifs : « Premièrement, « que chacun porte plus d'activité à produire quand « il produit pour lui seul ; secondement, qu'il y (f a plus d'ordre dans les affaires humaines quand' <( chaque personne a le soin exclusif d'une chose ; « enfin, qu'il y a plus de paix dans le partage que « dans l'indivision, commeonlevoit parles éternels « procès de ceux qui possèdent par indivis. » En se décidant par des considérations si judicieuses^ saint Thomas ne renonce point aux hardies maximes des Pères, il n'hésite pas à reproduire ces paroles de saint Ensile et de saint Àmbroise : «Le pain que « vous gardez, c'est celui des affamés; le vêlement « que vous enfermez, c'est celui de l'indigent qui « resie nu ; la chaussure qui pourrit chez vous est « celle du misérable qui marche déchaussé; etc'est « l'argent du pauvre que vous enfouissez en terre. » Les socialistes ont connu ces textes, ils en ont abusé. Mais saint Thomas les explique en les complétant par d'autres paroles de saint Basile qu'il ne fallait pas détacher des précédentes : « Pourquoi donc i< avez-vous en abondance pendant que celui-ci « mendie, si ce n'est afin que vous ayez le mérite « du bon emploi, et lui la couronnede la patience?» Et il conclut que de droit naturel le superflu des riches est dû aux nécessités des çi\v\.vï*'.%\
mais, parce qu'il y a beaucoup de nécessités, et que le bien d'un seul ne peut suffire à toutes, l'économie de la Providence laisse à chacun la libre dispensation de son bien. Celte distinction, qui se réduit à celle des devoirs parfaits et des devoirs imparfaits professée par tous les jurisconsultes, contient la solution des problèmes qui font notre inquiétude : clic concilie l'apparenté contradiction de la justice et de la charitiî; elle conclut au dépouillement volontaire au lieu de la spoliation, et au sacrifice au lieu du vol (1).
Le Christianisme n'alTaihlissait donc point la propriété; il la conservait, au contraire, comme la matière même du sacrifice, comme la condition du dépouillement, comme une partie de celte liberté sans laquelle l'homme ne mériterait pas. Mais, en même temps qu'il prenait la liberté sous sa garde, il l'exerçait au dévouement, à l'abnégation de soi, à la pratique de la fraternité. S'il faisait du vol un crime, il fit de l'aumône un précepte, de l'abandon des biens un conseil, el de la communauté un état parfait dont l'ébauche plus ou moins achevée se reproduisit à tous les degrés de la société catholique.
Pour ne pas abandonner le précepte de l'aumône
(I) s. Thomas, scciinHa spcimàiE, qn- M, 6G.
[^ LES UHIGISES DU SOClALlsaK. S37
aux interprétations de l'égoïsme et de l'avarice, l'Eglise avait procédé à une évaluation approximative du superflu de chacun en le lixant au dixième du revenu. Encore avertissait-elle le riche que ses gerbes, déjà dîmées, restaient engagées au besoin des pauvres dans une mesure que Dieu seul connaissait. Les dîmes et les offrandes accumulées des fidèles formaient le patrimoine ecclésiastique, dont il ne faut pas juger le caractère primitif par les abus des derniers temps.
Les biens d'Église, dans le langage du droit, sonl sortis du domaine de la propriété, res nullim ; ils consliluentledomainedeDieu, l'héritagedu Christ, Patrimonitim Christi : et ces qualifications ne sont pas, comme on l'a cru, de vains tilres destinés à contenir les usurpations des rois, à encourager la libéralité des peuples. Comme ces biens n'ont de propriétaire que Dieu, l'usufruit en appartient k la communauté toutentière des fidèles, et des titulaires ecclésiastiques n'en sont que les administrateurs et les gardiens. Et, afin d'épargner à ces gardiens les tentations d'une administration arbitraire, l'Église leur en demande compte. Dès le septième siècle, saini Grégoire le<irand cite déjà les anciennes lois qui font du revenu de l'Église quatre parts : la première pour l'évêque, ses commensaux et les hôtes auxquels sa porte ne doit, jamais se fermer-.
fh seconde pour le clergé ; la troisième pour i'en- I tretien desédiiices ; la quatrième pour lespauvres(l).
Un capitulaire des temps carlovingiens (VII, 58J , [' fcit au clergé des Gaules des conditions plus sévèrt [ s Que l'évéque, j est-il dit, ait le soin des bi» I e ecclésiastiques pour en faire la distribution à totlj . B ceux qui sont dans la nécessité, et qu'il la fasai i avec un souverain respect et une souverai a crainte de Dieu. Qu'il prenne aussi la part AasH il a besoin, si toutefois il a besoin. » Sansdoul^ f la perversité des mœurs viola souvent les volorti I de la loi, mais nous les trouvons rappelées jusqi I dans les siècles les plus relâchés ; et, en nuUère de biens d'Église, les synodes de Rouen, d'AÎx et dt! Bordeaux, en 1585 et 1614, parlent encore comme saint Grégoire et Charlemagne.
Comme il n'y avait pas de propriété absolue en fait de biens ecclésiastiques, il n'y avait pas de droit d'un disposer. De là l'inatiénabilité de ces biens, qui ne souffcsât d'exception que pour le soulagement des pauvres au temps de famine, pour la rédemption des captifs et pour l'affranchissement des esclaves. Dans ces trois cas, la société chrétienne exerçait les droits de Dieu, suprême propriétaire, et c'est ainsi que s'en explique saint Grégoire le Grand, en affranchissant les esclaves de l'Ëglise :
(I) Graliaaus, /Jeciefum, eau» 12.
c< Puisque Notre Rédempteur, auteur de toute créac< ture, a voulu revêtir la chair et rhumanité, afin a de briser par sa toute-puissance les chaînes de « notre servitude, et nous rendre la liberté primic< tive, c'est une action salutaire de rendre à la c< liberté civile, par le bienfait de la manumission, « ceux que le droit des gens avait réduits en service tude, mais que la nature avait faits librélr. )>Hors des exceptions prévues par la loi, l'inaliénabilité avait des effets qu'on n'a pas assez connus. Quoi de plus démocratique au fond que ces biens de mainmorte, que ces bénéfices qui circulaient de titulaire en titulaire, portant une aisance viagère dans la famille d'un 'pauvre prêtre, le mettant en mesure de nourrir ses vieux parents, de doter ses sœurs, d'instruire ses neveux, et passant ensuite sur une autre tête pour subvenir à d'autres besoins, seconder de nouvelles vocations, et contribuer ainsi à l'élévation successive de ce tiers étal, qui trouva souvent dans les rangs du clergé les économes de sa fortune en même temps que les défenseurs de ses droits? Il se peut que les canonistes n'aient pas aperçu cette conséquence de leurs principes. Les vues auquelles ils s'attachaient avaient plus d'étendue et de hardiesse. Ils considéraient l'Église comme l'aumônière de la Providence, chargée, pour ainsi dire, des frais générauii de \^
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civilisation, de tout ce qui faisait la douceur, la lumière et l'éclaL de la société chrétienne. Elle aTail la charge de l'hospilalilé, et ce nom comprenait tous les devoirs de la bienfaisance publique, toutes les institutions que la charité conçut depuis les diaconies des apôtres jusqu'aux hôpitaux et aux léproseries du moyen âge. Elle avait le soin de l'enseignement, et par conséquent l'entretien des écoles de toua les degrés, à commencer par les leçons du maître qui catéchisait les enfants de la dernière paroisse, et à finir par ces universités qui appelaient jusqu'à quarante mille écoliers autour des chaires de leurs docteurs. Elle avait enfin le patronage de? arts et la conduite de ces travaux immenses qui couvrirent l'Europe de monuments, qui firent en quelque sorte l'éducation du génie moderne, en même temps qu'ils nourrissaient ces générations de tailleurs de pierre, de maçons, d'ouvriers de toute sorte qui furent nos pères. A.insi l'Ëglise arrachait une partie des choses terrestres à l'égoïsme de la propriété individuelle, pour les mettre au service du bien public. Et c'est la pensée expresse des canons « que la terre ne fut partagée qu'après avoir « été maudite, et que, purifiée par la Rédemption, « il faut qu'elle rentre, autant que possible, àam a la communauté primitive (1). »
(1) firalimuis, Decretw», causa 12.
Éà
Mais la communauté primitive du paradis terrestre, comme celle de Jérusalem, était un idéal trop élevé pour que la sagesse pratique du christianisme espérât jamais en faire la loi commune du genre humain. Le clergé séculier était lui-même plus près de terre, plus mêlé aux intérêts, aux passions de la foule, qu'il ne fallait pour le maintenir dans une condition si difficile. La loi religieuse qui lui interdit le mslMage n'osa pas lui interdire la propriélé. Mais le Christianisme, ne pouvant renoncer à cette perfection dont la pensée le poursuivait, avait pris ses mesures pour que l'image s'en conservât dans les monastères.
Déjà saint Jean Chrysostome (ffom. 73) décrivait avec admiration ces cénobites « qui ne connaissaient c< plus le mien et le tien, deux mots coupables de « tant de guerres ; qui avaient tous la même disc< cipline, la même table, le même vêtement, sans c< pauvres, sans riches, sans honte et sans gloire. » Mais c'est plus tard et dans la règle de Saint-Benoît qu'on doit chercher le code le plus achevé de la vie commune. Il avait fallu cinq siècles chrétiens, le long apprentissage des anachorètes de la Thébaïde, des moines de la Palestine, il avait fallu tous les efforts de la sainteté et du génie réunis pour arriver enfin à pouvoir rassembler sans péril, sous un même toit, des hommes déjà chrétiens^ d4\k t^^c\\i^
MtUtir.ES.
i tous les genres d'ausli'rilé et d'humiliations. Tant
L la nalure humaine a horreur de la dépendance,
première condition de toute communauté !
Lanîgledc Saint-Benoît veut donc qu'on retrand
des monastères m ce vice capiud, qu'un religiffl
a ose avoir en propre quoi quecesoit,mêmeunUï
« ou des tablettes : et que tout, poursuit-elle, s
( commun à tous, en sorlequ'il n'y ait point accî
( tiondepcrsonnes, maisconsidéi»lion des besoins
la Uuu celui donc qui a moins de besoins rende grâce
t« A Dieu, et ne ressente pas de jalousie; et que celui
hv qui a plus de besoins s'humilie de sa faiblesse, h.
F'A la communauté des biens s'ajoute celledu travaHM
« Cai' l'oisivelé est l'ennemi de l'âme... et, si la
« pauvreté du lieu, la nécessité ou !a récoUe des
« fruits tient les religieux constamment occupa,
« qu'ils ne s'en affligent pas ; car ils sont véritable-
« ment moines s'ils vivent du travail des mains. ■
« Mais que toutes choses soient faites avec mesure'
« à cause des faibles {!). » /^'
Assurément on peut reconnaître dans ce peu'& lignes quelques-unes des plus bruyantes dcM^rîMB qui viennent d'agiter les esprits : rabolîlion delà propriété, l'égalité des salaires, l'organisation du travail, la rétribution de chacun, non selon son ap-
(1) Régula S. Beoedicli, cap. :
tilude, mais selon son besoin. Plus d'un passage de tel discours naguère tumultueusement applaudi, ne semble qu'une page déchirée de cette règle que saint Benoît dictait, il y a onze cents ans, à un petit nombre de pieux disciples, dans la solitude du mont Cassin. Mais saint Benoît savait qu'un tel sacrifice de la personne humaine ne se fait pas à demi. Voilà pourquoi, avec la pauvreté, il demandait la chasteté et l'obéissance : la chasteté, qui supprime l'inégalité des charges domestiques, et qui déracine l'homme de la terre, en le détachant de la famille; l'obéissance, qui ne lui permet plus de marchander l'abandon de ses biens, après qu'il a fait celui de sa volonté.- Mais la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, ne sont pas des concessions qui se laissent arracher par la séduction ni par la crainte. Saint Benoît estimait trop le cœur humain pour rien lui demander de pareil qu'au liom de Dieu, pour espérer l'obtenir autrement que par Tamour, ni le conserver autrement que par la prière et par le long travail de l'ascétisme chrétien. Voilà pourquoi il voulut que, sept fois par jour, le chant des psaumes réunît ses disciples dans une même pensée et fît monter vers le ciel l'offrande renouvelée de leur libre sacrifice. Voilà pourquoi il leur en promit la récompense ailleurs qu'ixîi-bas, n'ayant pas songé qu'on pût réunir des hommes daus» ww^
vie commune, c'esl-à-dire dans une vie de priva- Lion, d'abnégaûon, de subordination conlinuelles, au nom du bien-êlre, au nom des passions égoïstes, de l'orgueil qui veut commander, et de la sensualité qui veut jouir.
C'est à ces conditions que la règle de Saint-Benoît fit des conquêtes si rapides, et qu'au moment des grandes invasions, en présence de cette barbarie dont le caractère était surtout la haine du travail, la milice bénédictine forma des légions de travailleurs, des colonies agricoles de plusieurs milliers de moines qui défrichèrent la moitié de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre. Plus lard la loi monastique s'étend et s'assouplit en quelque manière pour se prêter à toutes les formes de l'activité humaine,etpourenvelopper sous sa discipline toutes les sortes d'industries. Les Béguins de Flandre tissent la laine pendant que les Humiliés de Milan s'appliquent au travail de la soie, et que les frères Pontifes construisent les ponts et les routes de la Provence et de l'Italie. La pauvreté reste toujours la première loi de ces corporations laborieuses; mais la pauvreté volontaire, la pauvreté humble, la pauvreté qui ne bait point les riches. Et saint François, cet amant passionné de la pauvreté, qui s'en déclare l'époux, qui s'épuise d'amour pourU faire aimer etbonorerdeses disciples, termine ses in-
structions par ces mots, où est résumée toute l'économie sociale du Christianisme au moyen âge : « Que tes frères ne s'approprient rien, ni maison, « ni domaine, ni autre chose... et qu'ils n'aient « point de honte, puisque le Seigneur en ce monde c< s*est fait pauvre pour nous . Cependant je les avertis « de ne pas mépriser, de ne pas juger ceux qu'ils « verront vêtus de somptueux vêtements et nourris « d'aliments délicats. Mais que chacun se méprise « et se juge soi-même (1). »
En étudiant l'organisation delà propriété et du travail au moyen âge, nous avons dû commencer par l'Église, parce que, maîtresse d'elle-même et dégagée par la loi du célibat des conditions les pluscompliquéesde la vie humaine, elle avait réalisé plus complètement l'idéal du Christianisme. Mais la hiérarchie ecclésiastique pénétrait de toute part dans la société séculière, elle la façonnait à son image, elle y faisait descendre par tous les degrés et jusqu'aux derniers rangs ces deux lois de liberté et de fraternité dont elle voulait le règne.
Au sommet de la société laïque et au sein même de cette aristocratie belliqueuse, issue des conquérants barbares et encore tout agitée de leurs passions, la législation féodale avait tenté de concilier
(1) Begula et vita fratrum minorum, art. 2 et 5.
les droits d^ la personoe et ceux de la commuDaulé en wurneltaol la propriété lerriloriale à des condiliuns que t'auùquilê ne coanaissail pas. Le fief n'est plus 1« domaine atisolu des jurisconsultes romains, le droit d'user, do jouir, de disposer sans réserye. Le tîci 11 'est que le dcMnaine utile, c'est-à-dire le droit de jouir et de traosoteltre, à la charge d'acquitter ua certain nombre de sernces d'argent et de senices de guerre. Le seigneur suzerain, et par lui la sooiéié dout il est le chef, conservent le domaine émineni^ le droit de reprendre le fief, sur le vassal infidèle ou incapable d'acquitter les >«hu;ges. De là cette pFétentioades rois longtemps soutenue par k complaisance îles légistes, qu'en droit le prince et par conséquent l'État est le seul propriétaire, encore qu'il lui plaise d^octroyer anz sujets l'usufruit de ce qu'ils nomment leurs biens. Hais la \(à repoussait cette interprétation exorbitante ', elle ne tolérait pas que le feudalaire fût déponillé de son fief sans le jugement de ses pairs. Et le baron qui venait de payer sa dette sur le champ de bataille n'était pas moins inviolable sous les créneaux de son donjon que le vieux Romain dans l'enceinte de son champ sous la garde du dieu Terme. Ainsi la solidarité politique était garantie, mais la dignité personnelle ne périssait
Le tiers état donnait le même spectacle que la noblesse. Quoi de plus fort que l'esprit de propriété dans ces villes dont les bourgeois n'hésitaient pas à braver toutes les lances des seigneurs voisins pour défendre la liberté de leurs marchés et la franchise de leurs pignons sur rue ? Mais c'est précisément dans ces combats que le principe de communauté fait son avènement, qu'il prêle son nom, le nom de communes, aux cités libres. Ces corporations de bourgeois, reconnues par la féodalité qu'elles ont vaincue, par la royauté qui s'appuie de leur alliance, ne se croient assurées qu'autant qu'elles jettent des racines dans le sol. Le premier signe de la puissance des villes, c'est qu'elles achètent, qu'elles plantent, qu'elles bâtissent, qu'elles ont des possessions communales. Les plus ambitieuses républiques d'Italie, Pise, Gênes, Venise, font gloire de posséder une église, un pont, une rue nommée de leur nom, dans les ports du Levant. Ces marchands italiens étaient assurément les moins désintéressés des hommes et les plus jaloux de posséder en propre ; mais ils connaissaient le pouvoir de l'association, et voilà pourquoi rien ne leur coûtait pour élever les dômes elles palais, par lesquels la commune prenait possession des siècles et s'assurait les respects de la postérité.
il n'y avait pas jusqu'aux serfs, arrachés par le
Gliristianisuie à l'antique esclavage, qui n'eu: trouvé le secret de s'unir pour posséder. Les recherches récentes de MM. 'froplong et Dupin oui fait connaître l'économie trop ignorée de ces communautés agricoles de serfs ou mainmortables qui, dès le douzième siècle et jusqu'au seizième, couvrirent pour ainsi dire toutes les provinces de France, le seigneur étant l'héritier naturel du serf, les serfs prenaient leurs mesures pour que leur succession ne s'ouvrît jamais ; ils remplaçaient des possesseurs qui mouraient par des associations qui ne pouvaient pas mourir. Ces sociétés de pain et se/, comme oa les nommait, rassemblaient les membres d'une même famille, vivant du même pain (compani), sous un chef qu'elles appelaient la chef du chanteau. Un vieux juriscsoriulte (Coquille, Quextioiiit sur les coutumes) décrit de cette vie commune qui relevait le servage de son abaissement en le ramenant à une condition patriarcale. « Selon l'ancien « ménage des champs, dit-il, en ce pays de Niver- « nais, plusieurs personnes doivent être assemblées « en une famille pour démener le ménage, qtii « est fort laborieux. Les familles ainsi composées « de plusieurs personnes, qui toutes sont employées « chacune selon son âge, sexe et moyens, sont « régies par un seul, qui se nomme maître de la « communauté, élu à cette charge par les autnSt
c< lequel commande à tous les autres, va aux affaires c< qui se présentent es ville, es foires et ailleurs, a et a pouvoir d'obliger ses parsonniers . . . En ces c< communautés, on fait compte des enfants qui ne « savent encore rien faire par l'espérance qu'on a c< qu'à Tavenir ils feront. On fait compte de ceux « qui sont en vigueur d'âge pour ce qu'ils font. On c< fait compte des vieux, et pour le conseil « et pour la souvenance de ce qu'ils ont bien ce fait^ Et ainsi, de tous les âges et de toutes c< les façons, ils s'entretiennent comme un corps c< politique qui, par subrogation, doit durer tou- « jours. » Si cette coutume avait la dignité des mœurs patriarcales, elle en conservait aussi la liberté. Gomme Loth se sépara d'Abraham et Jacob d'Ésaû, ainsi les membres de la communauté, las de participer au même pain et au même sel, reS' taient maîtres de rompre l'union : en signe de séparation, le chef de la maison, prenant le pain des repas communs, le partageait en autant de chanteaux qu'il se formait de nouvelles familles.
Au moyen âge comme au jour où nous sommes, la question de la propriété ne se sépare pas de celle du travail. Les communautés de serfs nous ont fait voir l'organisation du travail des champs ; il reste à considérer celui des métiers, et la condition de ces populations industrielles, qu'il ne faut pas re-
ment secret, ses lois et ses tribunaux. Le jug^o^a grande loge maçonnique de Strasbourg ne siège point sans qu'on porte devant lui l'épée nue, signe de haute justice. 11 serait trop long de poursuivre dans les coutumes de France et d'Allemagne toutes les sectes du compagnonnage, d'en prouver l'antiquité par le symbolisme des rites, par la naïveté des légendes; de montrer enfln ces institutions utiles et dangereuses, enveloppant les ouvriers dans une solidarité de bienfaits et de périls, résistant à toutes les répressions pénales, et renaissant toujours, c'est la comparaison de Perdîguier, a comme le chiendent qui travaille et croît sous la terre et reparaît à la surface, »
L'autorité domine au contraire dans l'organisation des corps d'état, que la puissance royale reconnaît en France et dont les usages, recueillis par l'ordre de saint Louis et par les soins d'Etienne Boileau, prévôt des marchands, formèrent le livre des Établissemeiiis des métiers. On y distingue des métiers de trois sortes : les uns appartiennent au roi, de qui on les achète, à moins qu'il ne les ait déjà dimnés ou vendus, comme Louis VU donna le privilège de cinq métiers à la femme d'un de ses favoris. Les autres s'exercent sous Tautorisatioa alable du prévôt des marchands. Les derniers t libres. Mais tous constituent autant de c
rations distinctes qui ont leurs chefs ou prud'hommes, et dont les règlements déterminent le nombre et l'âge des apprentis, la durée du travail, la quotité du salaire, la qualité de la marchandise. Souvent, dans la poussière de ces vieux statuts, on surprend des dispositions qui ont gardé tout le parfum de la charité catholique. C'est ainsi que défense est faite aux regrattiers, ou vendeurs de comestibles, d'acheter d'avance et à terme des charretées de vivres, c< parce que les riches auraient toutes les denrées, et les pauvres nulles. » Ainsi encore, chaque orfèvre, à son tour, ouvrira sa forge un jour de fête ou de dimanche, et l'argent gagné ce jourlà sera mis dans la boîte de la confrérie, c< pour être donné le jour de Pâques un repas aux pauvres de l'Hôtel-Dieu. » D'autres règlements rappellent, au contraire, les plus hardies nouveautés du temps présent et jusqu'aux plus récentes décisions de la commission des travailleurs. On voit paraître devant le garde de la prévôté les maîtres foulons et leurs varlets en grand discord, sur ce que ceux-ci disaient que les maîtres les tenaient trop tard de leurs soirées, c< laquelle chose leur élait périlleuse et grief pour le péril de leurs corps. » Le digne magistrat, se référant à une lettre de madame la reine Blanche, décide que c< lesdits varlets viendront tous les jours ouvrables à l'heure du solevl
NËU^tiES.
levant, à leur royal pouvoir, el feront leur journée jusqu'au vêpre ; « et subsidiairement « que du consentement desdiles [larlies, pour le commun profit, nul desdrts ouvriers dudit métier, ni maître, ni valet, ni apprenti, n'ouvreront diidit métier par nuit, et quiconque serait trouvé fesant œuvre par nuit, il sera tenu d'amende. » Assurément, le tribunal du Luxembourg n'avait pas tranché plus liardiment la question des heures de travail : il est vrai qu'il n'oifrait pas au crédit public les mêmes garanties d'opinion, et qu'on ne voyait pas à sa tête ce respectable Etienne Boileau, vrai prud'homme, et si intraitable en matière de propriété, qu'il fit pendre son filleul, coupable de vol, et un sien compère convaincu d'avoir nié un dépôt.
Les Établiamients des métiers devançaient ainsi de six siècles les bienfaits présumés de l'organisation du travail ; ils en devançaient aussi les dangers. La législation de saint Louis réalisait d^à tout ce qu'on a fait espérer à notre époque, l'industrie disciplinée par l'État, la loi prenant la cause de l'ouvrier contre l'arbitraire du maîbre, toutes tes professions devenues autant d'ateliers publics où l'on ne souffrait que le nombre des apprentis nécessaires pour recruter les travailleurs. Mais en même temps on pouvait prévoir tous les l'autorité dans un domaine qui n'était pas
le sien : oppression du consommateur, contraint de subir la loi d'une industrie sans concurrence, qui ne permettait ni la rivalité entre les marchands français, ni le concours des marchands étrangers ; oppression du producteur, à qui les règlements ne laissaient ni le libre accès des métiers de son choix, ni la faculté d'introduire un progrès dans les procédés de fabrication. C'est par cette voie que les corporations arrivèrent chargées d'abus jusqu'au momenÉ^ù elles armèrent contre elles d'abord le génie philosophique de Turgot, ensuite les décrets de l'Assemblée nationale. Elles périrent avec tant d'autres institutions que ce siècle impatient trouva plus facile d'abolir que de réformer.
Si l'on résume ce rapide exposé de l'économie publique du moyen âge, et qu'on écarte ce qui s'y mêle d'erreurs et de passions humaines, on voit en quoi le Chrigtinnisme précéda, en quoi il repoussa les doctrines du socialisme. Ce qu'il introduisit, ce qu'il propagea sous toutes les formes, nu temporel comme au spirituel, ce fut l'esprit d'association. Tandis que les législateurs modernes poursuivent l'idéal d'un ordre politique où l'Etat ne trouve en présence de lui-même que des individus dont l'insubordination ne le mettra jamais en péril, l'Église, au contraire, cette grande société qui devait, ce semble, plus que tout autre, abVvovvÇiY V^
■an lIliLANGES.
résistances, ne craignait pas d'autoriser, de multiplier dans son sein toutes les sortes de communaulés; depuis les Eglises nationales, provinciales, diocésaines dont elle reconnaît les privilèges, jusqu'aux ordres religieux qu'elle honore et jusqu'aux dernières confréries qu'elle bénit. Quand le Sauveur avait promis de se trouver au milieu de ceux qui s'assembleraient en son nom, comment s'étonner que, dans un âge chrétien, les hommes aient été tourmentés du besoin de s'assembler, de confondre leurs intérêts, soit dans ces communes qui se constituaient aussi au nom du Christ et le proclamaient leur roi, soit dans ces corps d'état qui avaient leur discipline rdigieuse, leurs chapelles, la Vierge et les saints sur leurs bannières? Mais le Christianisme ne voulut jamais que l'association libre, et c'est ce qu'il obtenait par la multiplicité même des corporations religieuses entre lesquelles il permettait aux vocations de choisir et de se prononcer. Voilà pourquoi il plaçait à l'entrée de In vie monastique les longues épreuves du noviciat; voilà pourquoi, dans l'ordre temporel, tout engagement pouvait se résoudre, depuis le haut feudataire, qui pouvait renoncer à son seigneur dans les formes prescrites, jusqu'au paysan qui rompait la société de pain et sel en réclamant sa part de chanleati. Jamais le (Ihrislianisme n'aurait consenti à
cette communauté forcée qui, saisissant la personne humaine à sa naissance, et la poussant de l'école nationale aux ateliers nationaux, n'en ferait qu'un soldat sans volonté dans l'armée industrielle, un rouage sans intelligence dans- la machine de l'État. Ainsi, entre l'individualisme du dernier siècle et le socialisme du siècle présent, le Christianisme seul a prévu l'unique solution possible des formidables questions qui nous pressent, et seul est arrivé au point où reviennent, après de longs détours, les meilleurs esprits d'aujourd'hui, en prêchant l'association, mais en la prêchant volontaire.
Nous avons retrouvé dans la société chrétienne tout ce qu'il y a de vérité chez les socialistes. Depuis l'époque des catacombes et à travers ces longs siècles du moyen âge, encore frémissant des passions de la barbarie, nous avons vu le Christianisme, ce gardien sévère de la liberté, de la propriété, de la famille, prêcher cependant l'abnégation, honorer la pauvreté, et faire de la communauté un idéal qu'il s'efforce de réaliser à tous les degrés de la vie religieuse et civile par les institutions monastiques, par l'économie des biens d'Eglise, et par toutes les sortes d'associations volontaires. C'étaient de grandes leçons, mais çév\VV^\x^^%
al8 MÉLANGES.
comme tout ce qui est grand. Assurément elles ne plaisaient pas, elles ne plairont jamais aux mauvais; riches, aux superbes, à ceux qui n'ont rien à gagner en ce monde au règne de la fraternité, qui ne peuvent cnlendre sans se troubler le Vse divitïbm de l'Évangile, ni les menaces de l'Épître de saint Jacques contre les oppresseurs des pauvres. Mais on ne voit pas qu'elles aient satisfait davantage les mauvais pauvres, les charnels et tous ceux qui ne virent Jamais dans la doctrine de la résignation qu'un artifice du clergé pour assurer le repos des grands par le silence des peuples. Jl n'est pas de siècle où un enseignement si dur à l'impatience humaine n'ait révolté plusieurs esprits, où plusieurs n'aient accusé l'Église de tenir l'Évangile captif, et ne lui en aient arraché les pages afin de leur prêter une interprétation matérialiste, de donner aux promesses divines un sens ten'estre et de substituer à la communauté des sacrifices la communauté des jouissances. C'est ce que l'hérésie a fait dans tous les siècles et ce qu'il importe d'étudier, ne fût-ce que pour savoir si le socialisme, o« toutes les vérilés sont si anciennes, a porté du moins plus de nouveauté dans ses erreurs.
Si les premières traces des erreurs socialistes se perdent, comme on l'a vu, dans l'obscurilé des théogonies païennes, il faut s'attendre à les voir repa-
raître chez les hérétiques des premiers siècles, héritiers du paganisme. Une comparaison soutenue ferait peut-être ressortir plus de rapports qu'on ne pense entre le panthéisme de quelques gnostiques et la cosmogonie de Fourier avec sa théorie pythagoricienne des nombres, avec les hymens qu'il célèbre entre les étoiles et les transformations fabuleuses qu'il réserve à la nature et à l'humanité. Mais c'est dans la pratique surtout que la ressemblance éclate, et que des deux côtés on voit la même révolte contre l'étroite mmle de la foule, le même effort pour remplacer la tyrannie du devoir par la loi de l'attrait. Dès le temps des Pères, l'Égyptien Carpocrates avait professé la science nouvelle [gnose) ^ la science libératrice destinée à affranchir les hommes de la domination des mauvais esprits qui font gémir le monde sous l'injustice de leurs lois. La nature elle-même, ajoutait-il, veut la jouissance commune de toutes choses, du sol, des biens, des femmes ; et ce sont les institutions humaines qui, intervertissant l'ordre légitime, comprimant les instincts primitifs de Tâme, ont introduit le désordre et le péché. Son fils Épiphane, dans un livre sur la justice^ résuma ces maximes par les deux mots d'égalité et de communauté.
Nous savons que les disciples de Fourier ont jeté un voile sur les mystères de ce culte de l'amour