‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 3)Chapitre 11 sur 24 · I HEU«UES · texte numérisé non relu

I HEU«UES

révé par leur maître. Mais les sectaires des premiers siècles, logiciens plus sévères, ne consacraient pas le droit de jouir pour lui donner des bornes, et, en supprimant la propriélé, ils ne prétendirent pas sauver la Tamille dont elle est le rempart. L'inflexibilité de leur doctrine en faisait la force el la durée, car toute l'antiquité ecclésiastique témoigne de IV piniâlreté de leurs prosélytes, et saint Augustin connaissait encore des chrétiens égarés qui se donnaient le nom d'apostoliques, parce qu'ils proscrivaient l'union conjugale et qu'ils ne permettaient pas de posséder en propre. 11 fallut que les saints docteurs, ces hommes si durs pour eux-mêmes, qui s'étaient refusé toutes les joies légitimes du cœur, qui ne trouvaient pas de déserts assez âpres, pas de Jeûnes assez austères, prissent la défense du mariage et de la propriété, non-seulement contre les relâchés qui voulaient la communauté universelle, mais contreles rigoristes qui prêchaient l'abstinence universelle. Ils firent voir ainsi que le Christianisme, la plus généreuse des religions, en est aussi la plus sensée, et qu'il ne se montre pas plus divin pour avoir pénétré dans l'immensité de Dieu que pour avoir connu les limites de l'homme.

L'empire romain périt ; mais tel est le pouvoir des idées, que même les fausses durent plus que les empires, et l'erreur des gnostiques se perpétua

dans la secte manichéenne, qui, longtemps refoulée au fond de l'Orient, déborda au moyen âge et couvrit toute l'Europe occidentale sous les noms divers de Cathares, de Patarins et d'Albigeois. Au premier aspect, rien ne semble moins flatteur pour les passions humaines que cette hérésie antique inspirée des trois religions de Bouddha, de Zoroastre et du Christ. Entre un Dieu souverainement pur, auteur de la lumière et des esprits, et le principe mauvaisecréateur de la matière et des ténèbres, s'agitent les âmes dont toute la destinée est de s'affranchir des liens matériels, pour remonter à Dieu par une suite d'expiations dans la vie présente, ou par les degrés de la métempsycose dans une vie ultérieure. Tout l'effort de la loi manichéenne sera donc de rompre les liens qui enchaînent ses disciples à la chair souillée et à la terre maudite : elle condamne la famille et la^propriété. Mais il est dangereux de désespérer la nature par un anathème sans rémission, et toute doctrine qui, après l'avoir trouvé déchue, ne la relève pas, la précipite. Comme le manichéisme ne connaissait pas d'autre crime que de perpétuer la captivité des âmes par la propagation de l'espèce humaine, il n'eut de condamnation que pour les unions fécondes, il autorisa toutes les horreurs de l'orgie stérile, et, supprimant comme une invention des théologiens les distinctions de l'adul-»

lorc cl de l'inceste, ce système orgueilleux, parti dv la continence universelle, aboutissait à la promiscuité. De même il faisait gloire de professer rabstinence de tous les biens périssables, et d'opposer h Tégoisme des orthodoxes, qui ajoutaient les champs aux champs et les maisons aux maisons, la pauvi^eté de ses élus détachés de la terre et tenant toutes les possessions pour communes. Mais cette maxime les conduisait à tenir pour nulle la barrière qui couvre le bien d' autrui, pour usurpateurs les pouvoirs humains qui la maintiennent, et pour lic'ile le vol qui la renverse. Une doctrine si contraire î^ Tordre établi, où elle ne reconnaissait (ju'un désordre haïssable à Dieu et insupportable au\ lioinmos, devait cherchera faire sou avènement ailltuirs ([lie dans le domaine des idées, et je ne nrétoniu' ])as qu'elle soit devenue une doctrine |)olili(|ui\ niililanle, armée pour une guerre dont elle voyait le lyi>e dans la lutte éternelle des deux principes du bien et du mal. Et quand on sait que le inanirhéisnie, au treizième siècle, avait, a\vc rallianee assiuve de toutes les mauvaises passions, tout le nei r d'une puissante discipline, un pontife, (les éviMjues, j>lus de quatre mille ministres, seize églises et un nombre inlini de croyants, qu'il comj)tail quarante et une écoles dans le seul diocèse de i^assau, qu'il était maître de la moitié de la Loni-

LES OlllGlNES DU SOCIALISME.

irdie et des pays de langue d'Oc, qu'il levait d armées, et que les Albigeois ouvrirent les hostilités en brûlant les châteaux, en faisant cuire à petit feu leurs ennemis, dont ils dévoraient le cœur, on comprend quel péril courut la civilisation chrétienne; on comprend comment le vieil honneur de nos aïeux s'indigna, comment ces fils des croisés, ces époux, ces pères, mirent la main sur leur épée et jurèrent, dans une guerre dont l'Eglise condamna les excès, d'exterminer une secle impure, qui menaçait à la (bis l'héritage, le berceau, la couche nuptiale, et qui promettait de tarir les sources du genre humain (1).

On connaît trop peu les dangers de cette époque où le Christianisme passe pour avoir régné sans effort sur des intelligences dt^sarmécs. La défaite des Albigeois n'était pas consommée, que leurs maximes passaient au cœur même des milices religieuses suscitées pour les combattre. Quand saint François mit au service de l'Église la communauté la plus pauvre et par conséquent la plus hardie qui fut jamais, il prévit que la pauvreté aurait ses tentations et les pieds nus leur orgueil; c'est pourquoi il avertit ses disciples, comme on Ta dit, de

(1) Landulphus senior, HUt.mfdiotaneniis.ii, 27 ; Pétri Siculi Epitlol. ad epùc. Bulgar.; Reinerius, Contra VaUhntet, etc.,

ncpits im-pri^tT les riclies. Vers le milieu du même siMc. saint BoniTrtilure, promu au gouvernement général de l'ordre, est déjà conduit à rappeler aux frères ((ue U' SauTCur fut plus pauvre qu'eus, et l«ur inlerdit de blîlmer publiquement la vie des supérieurs .spiritHcbel temporels. En même temps, saint Thomas d'Aquin, dprès avoir défendu avec tant d'éclat la ciose des religieux mendiants, s*atl:iclie à ctaMir celle thèse qu'on s'étonne de voir conlc&léc, «qu'il esl permis de posséder en propre. » C'est qu'en eFTel la passion de la pauTrelé s'était (oumée en une baîne de toute propriété qui ne s'arrêta pas à de vains combats de paroles. Pendant que les frsncisciins, dans les luttes de l'école, so défendaient de posséder en propre jusqu'aux aliments qu'ils consommaient, une doctine commençait à se faire jour, semblable en y|«sj'nn {khbI aux évangiles nouveaux que noire siècle a auteado prédier. Le genre humain, j ^it-il dit, dcmùt < passer par trois états : le règne du Père et (W'^P|m écrite dans l'Ancien Testament, le r^e du Fib ti de la foi révélée dans le Nouveau, l'avénoteâ^ é» Saint-Esprit en la personne de saint FeuiçaSl^ h ' r^e de l'amour annoncé dans le Itv^ de l'Ëvùgile éternel. L'ancienne Église, réprouvera cause i de ses richesses, desait voir tous ses droits transportés aux religieux mendiants, l'empire passait

LES ORIGINES DU SOGIÂUSME. 2!fô

aux pauvres, et, la propriété s' éteignant, le monde n'était plus qu'une grande communauté rangée sous la règle franciscaine. Ces rêves ne restèrent point confinés au fond des cellules où ils furent conçus. L'Évangile éternel entraîna la moitié de Tordre, et à la suite de ces religieux les peuples qui trouvaient leur cause dans la cause des pauvres. Sous les noms de Fratricelles et de Beggards, les sectaires remplirent bientôt l'Italie et l'Allemagne; leur audace en vint à ce point, qu'ils s'assemblèrent dans Saint-Pierre de Rome pour y faire un pape, et qu'en 13H le concile de Vienne, effrayé de leurs progrès, mit en délibération la suppression de l'ordre de Saint-François (1).

Mais, quand l'erreur touche à la propriété, nous savons qu'elle n'est pas loin de mettre la main stir la famille ; et jamais ces annonces d'un évangile de l'amour n'ont troublé le monde chrétien, qu'elles ne soient arrivées à la réhabilitation de la chair par l'émancipation des femmes. Pendant que les Fratricelles prêchaient l'avènement de l'Esprit- Saint, une étrangère, appelée Guillelmine, parut à Milan, se donnant pour l'incarnation de l'Esprit, destinée à consommer l'œuvre imparfaite du Christ, à exercer un pontificat nouveau, et à

(1) Raynaldus, Annales eccles., ab ann. 1294 ad ann. 1312; Tiraboschi, t. VII.

VtlAKU.

Taire pas^r dans les mains des femmes le sceptre rajeuni de la papauté. Les historiens contemporains assurent qu'elle célébra longleniiis les mystères d'un culle nocturne qui finit par éveiller la jalousie ùes époux et la sévérité des magistrats. ta secte de Ouillelmine périt, mais elle avait assez duré pour laisser au saint-simonisme moderne la désolante certitude de n'avoir pas inventé la l'emme libre (1).

Ce n'était pas assez, el le moyen âge, le temps de ia scolastique et des dialecticiens infatigables, n'avait pas coutume d'énoncer un principe sans le pousser jusqu'aux dernières conséquences , et de pousser les conséquences dans la spéculation sans forcer les obstacles qui les arrêtaient dans ia pratique. En l'an 1300, la chrétienté, déjà si ébranlée, fut encore émue des pi-édicatious du frère Dtilcin, qui, laissant derrière lui la doctrine commune des Fratiicelles, divisait la durée du monde en quatre époques, et venait inaugurer la dernière par l'extermination de l'Église dégénérée, et par rétablissement d'une vie plus parfaite que celle de saint Dominique et de saint François. Car ces deux fondateurs d'ordres avaient de nombreux couvents, où ils portaient les aumônes des fidèles, et Dulcin faisait profession de n'avoir point de cou-

(I) Muratoii, Anliq. itat.. Dissert., t. X.

v€nts, et de ne rien réserver des aumônes, mais de vivre dans la liberté d'une vie errante, dans la cojiim\inauté de l'Église primitive, et dans la familiarité des femmes, que ses disciples appelaient leurs sœurs. Ainsi les trois vœux de la vie religieuse, obéissance, pauvreté, chasteté, aboutissaient à la confiscation de toiis les pouvoirs, de tous les biens et de tous les plaisirs. Une telle doctrine, pressée de se réaliser, voulait plus que des disciples; elle eut des soldats. Dulcin, à la tête de six mille hommes, s'établit dans les montagnes du Piémont; de là, il fondait sur les vallées environnantes, livrant aux flammes les églises, les bourgades au pillage, les habitants au fil del'épée, jusqu'à ce que les peuples indignés se réunissent enfin pour envelopper l'armée des sectaires, l'exterminer dans un dernier combat et envoyer au bûcher les chefs échappés au carnage (1).

Tels furent les combats du socialisme hétérodoxe au treizième siècle, et jamais il ne toucha de si près à l'empire. Peut-être jugera-t-on mieux maintenant cet âge calomnié, où toute hérésie finissait par une faction, toute controverse par une guerre, qui mettait la société dans le droit et dans le devoir de se défendre. Mais nous regretterons toujours que

(1) Muratori, Script, Rer. ital., t. IX, bisloria Dulcini, id. ibid., additamentum ad hist. Dulcini.

ttV UÉUNGES.

la société n'ail pas usé plus moâSSîiâent de"*!» yvcT" toiiii, cl qu'après avoir vaincu la révolte sur les champs (ic bataille, elle atl cru étuuffer la contradiction dans les supplices. Prcniièrement, la cou- , ti'adiction ne s'éloufre jamais dans les sociétés que Diou destine i vivre : elle est la condition même do leur vigilance, de leur effort, de leur durée, et nouË ne connaissons pns do pouvoir plus à plaindre que celui qui ne trouve plus de résistance. En second lieu, on ne remarque pas que IcsÛambeausdes bûchers aient jamais éclairé l'esprit humain : il s'j trompe, au contraire, et il n'est pas dans Thistoire d'erreur si coupable qu'il no soit tenté de saluer, s'il la voit couverte de cendres ou trempée de sang.

C'est ce qui paraît manifeste, lorsqu'à» seuil même des temps modernes les doctrines ennemie! de la propriété revivent et mettent l'Allemagne n feu par la parole deMuncer et parle soulèvem^l

Rien ne semble plus séparé que les intérêts du ciel et ceux de la terre. Mais tout est lié dans la société chrétienne par des nœuds si étroits^ qu'on n'a jamais remué ses dogmes sans ébranler jusqu'aux derniers détails de ses institutions temporelles. Assurément quand Luther, en 1517, affichait ses thèses sur les indulgences à la porte de l'église de Wittenberg, il ne s'attendait pas à voir, sL\ ans

plus tard, son disciple Muncer tourner ces propositions au renversement de tous les pouvoirs politiques et de tous les droits civils. Muncer prêchait la nullité du baptême des enfants et la nécessité de rebaptiser les adultes : en apparence, quoi de plus inoffensif? Mais dans ce baptême renouvelé il voulait que les hommes retrouvassent l'égalité primitive, qu'ils sortissent des fonts sacrés pour rentrer dans la liberté d'Adam , dans la communauté de l'Éden. Il protestait contre h différence de rangs et de biens introduite par la tyrannie des lois, sommait les riches de rendre les trésors injustement retenus par leurs pères, et les pauvres de refuser le tribut et l'obéissance aux magistrats coupables de perpétuer la servitude du peuple chrétien. Le temps, assurait-il, était venu d'en finir avec un monde maudit, et l'archange saint Michel le suscitait pour fonder avec Tépée de Gédéon le nouveau royaume de Dieu. Ces enseignements et ces prophéties poussaient aux armes les ouvriers de Nuremberg, les laboureurs de la Souabe et de la Thuringe, et, en 1525, les paysans anabaptistes signifièrent à leurs seigneurs un manifeste qui rappelle les plus habiles programmes des réformateurs modernes.

S'ils hésitaient encore à demander sans détour le partage des biens, ils réclamaient la communauté

des forèls e( des prairies, c'est-à-dire du plus grand nombre des terres sur ces collines boisées, dans ces riches pâturages de FAUemagne méridionale. Les champs que les paysans tenaient à rente de leurs seigneurs devaient être visités par des eiperts pour eo diminuer le pris de redevance en cas qu'il fâl j trop haut; c'était la réduction forcée des lojers. Enfin, ils déclaraient le dessein d'obéir aux magîs- I trats seulement dans les choses qu'ils jugeraient eux-mêmes honnêtes et raisonnables ; c'élaîl le droit d'insurrection des minorités el la consécration de . la guerre civile. Aussi les propositions des paysans de Souabe furent-elles appuyées de quarante mille lances, et l'.illemagne, qui avait laissé ci-ouler la moitié de sa hiérarchie ecclésiastique, put croire un moment à la ruine de son antique féodalité. Cependant les anabaptistes succombèrent dans deux combats ; et, après que Jean de Leyde, successeur de Huncer, eut expié sur la roue la courte joie d'avoir réalisé dans la ville de Munster le royaume de Dieu, la secte dispersée se réduisit aux paisibles colonies des Itères Horaves, qui donnèrent à l'Europe prolestante le spectacle honorable de leur régularité, el le spectacle instruclif de leur peUt nombre (1).

(1) Arnold. HeslroT., Hitloria anabapl., lib. 1. Slâdan, Corn- MMl.. î, p. 198.

En poursuivant dans une période de quinze cents ans les erreurs du socialisme, nous n'avons pas voulu nous donner le misérable plaisir de l'humilier et de prendre ses disciples en flagrant délit de plagiat. Nous estimons au contraire que le temps, qui ajouté à la majesté de la vérité, fait aussi la puissance de l'erreur. Pour qu'une opinion fausse résiste durant tant de siècles à l'autorité des anathèmes, à la rigueur des lois, à la supériorité des armes, JI faut qu'elle ait ses racines dans les plaies les plus profondes de la nature humaine et les plus dignes de pitié. Quand une question toujours résolue par la théologie, comme par la philosophie, comme par la jurisprudence, se reproduit toujours, et vient au seuil de chaque révolution épouvanter les esprits faibles et solliciter les forts, il n'est pas permis de la traiter avec légèreté, ni de croire qu'on y aura mis lin par l'incarcération de quelques turbulents. Il y faut porter le respect dû aux grands problèmes dont se sert la Providence pour tenir les sociétés en haleine et les pousser sur cette voie de progrès où elle ne leur laisse point de repos. Mais, si dans l'antiquité même de l'erreur nous trouvons un motif d'étude, nous y voyons aussi un motif de confiance. Lorsque les doctrines subversives de la famille et de la propriété, toujours à la porte de la société chrétienne comme pour saisir le mome;»^ àfc ^^

HBUNtiEii.

jeter, ont eu à leurserrice des circonstances aussi favorables que la ruine de l'empire romain et l'iuyasion barbare, que les déchirements intérieurs de k France depuis le temps des Pastoureaux jusqu'à ' Jacquerie, que les gnerres de religion et la nrine de l'ordre social dans tout le nord de l'Europe; lorsque, soutenues par tant de bardiesse, tant de persévérance et tant de bras, elles sont venues échouer invariablement contre la solidité de la civilisation, il n'y a jilus lieu de s'en effrayer commcd'un péril nouveau. Il est permis de compter sur la conscience et le bon sens des peuples qui f désistent depuis dix-huit siècles à ces tentations. 11 est surtout permis de compter sur le Christianisme, qui n'a jamais cessé de repousser avec ta même fermeté les erreurs socialistes et les passions ^oïstes, qui contient toutes les vérités des réformateurs modernes, et rien de leurs illusions, seul capable de réaliser l'idéal de la ^ternité sans immoler la liberté, et de chercher m plus grand bonheur terrestre des hommes sans leur arracher ce don sacré de la résignation, le plus sûr remède de leurs douleurs, et le dernier mot d'une vie qui d(Ht finir.

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