‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 4)Chapitre 10 sur 26 · LE MESSAGER, LÀ VIERGE, LA FOULE, LE CHRIST · texte numérisé non relu

LE MESSAGER, LÀ VIERGE, LA FOULE, LE CHRIST

LE MESSAGER. <x Dame du paradis, ils ont pris ton « fils, le Christ bienheureux; accours, et vois : je

(1) Jacopone, lib. IIÏ, 2, 3, 8, 9, 10, 13, 15. 21, 23, 25, 26, 27, 16, 18.

« crois qu'ils le tuent, tant ils l'ont flagellé (1). >

LA VIERGE. « Comment cela peut-il être, qu'un « homme ait mis la main sur lui? car il ne fit jac mais aucun mal, le Christ, mon espérance... »

LE MESSAGER, ct 0 dame, hâte-toi, et yiens à son « aide! Ils ont craché au visage de ton fils, et la « foule Tcntraîne d'un lieu à l'autre : chez Pilale « ils l'ont mené. »

LA VIERGE. « 0 Pilale! ne fais point tourmenter « mon fils! car je puis te montrer comme on Tac- « cuse à tort... »

LA FOULE. <r Crucifiez-le ! crucifiez-le! L'homme « qui se fait roi désobéit au sénat. >

LE MESSAGER. « Madame, voici la croix que le peu- « pie amène, et sur laquelle la vraie lumière doit « être élevée. »

LA VIERGE. « 0 croix! que vas-tu faire? Tu « m'ôteras mon fils! et que lui reprocheras-tu, « puisqu'en lui le péché n'est pas?... »

LE MESSAGER. « Madame, voici qu'on lui saisit la « main, et que sur la croix ils l'ont étendue ; ils la « fendent d'un gros clou, tant ils ont enfoncé le « fer. Maintenant, c'est l'autre main qu'ils pren- « nent; ils retendent sur la croix, et la douleur « s'embrase à mesure qu'elle se multiplie. Ma-

'1) Jucoponc, lil). 111, 12.

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« dame, le moment est venu de percer les pieds ; € on les cloue au bois, et, par le poids qu'ils sup- € portent, ils ont rompu tout le corps. »

LA VIERGE, c £t moi, je commencerai le chant € funèbre. 0 fils qui fus ma joie! Oui a tué mon « fils?... Ils auraient mieux fait de m'arracher le « cœur... >

LE CHRIST. « Femme, pourquoi te plains-tu? Je € veux que lu survives, que tu me sois en aide aux € compagnons que je me suis donnés sur la terre. » LA VIERGE. « Mon fils, uc parle point de la sorte. « Avec toi je veux mourir; je veux monter sur « la croix, et mourir à ton côté. Ainsi lé fils et « là mère auront la même sépulture, puisque « le même malheur jette dans le même abime la « mère et le fils. >

LE cuRisT. « Femme, je remets dans tes mains m mon cœur affligé. Jean, mon bien-aimé sera « nommé ton fils. Jean, ma mère est à toi, reçois-la « charitablement; prends pitié d'elle, car soQcœur « est percé, i

LA VIERGE. « Mon fils, Tâmc s*est échappée de tes ^ lèvres.;. 0 mon fils innocent ! ô mon fils resplen- «c dissant, qui es allé éclairer un autre monde, ^ comme je te vois obscurci ! ... 0 mon fils blanc et « blond, mon fils au doux visage! ahl ça\r ^^V\fc « raisoii le monde a-t-il voulu Ion oçiproVyc^ ^X. Va^

€ mort? Fils admirable et cher, fils de la femme € désolée, ah I que ce peuple t'a traité mécham- € ment ! Et toi, Jean, mon nouveau fils, ton frère c est mort. Âh I j'ai senti la pointe du glaive qui € me fut prophétisé!... »

Supposez cette scène représentée le vendredi saint, sous le portique d'une église, par des paysans italiens, les plus passionnés des hommes, et vous avez les commencements de la tragédie chrétienne. Jamais la douleur ne jeta des cris plus déchirants que ceux-ci ; et jamais non plus la joie n'eut des accents plus aimables que les noëls de Jacopone, soit qu'il mène les bergers à la crèche, soit qu'il conduise aux pieds de la Vierge une troupe de pieux fidèles qui la supplient de leur prêter un moment l'Enfant divin. Il faut lire dans leur langue ces chants, dont on ne peut traduire ni la mélodie musicale ni la grâce enfantine. On voit le théologien, le censeur de l'Église et du monde, se faire petit avec les petits, s'occuper de leurs plaisirs, et trouver des cantiques d'une simplicité et d'une douceur incomparables pour réjouir la bonne fileuse au berceau de son nouveau-né, ou pour élever à Dieu l'âme du pâtre perdu dans la montagne. Comme il est de toutes leurs fêtes, il connaît aussi leurs devoirs et leurs peines. C'est pour eux qu'il résume en soixante-six couplets une série de çroverbes qui

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sont la philosophie du peuple : « A qui la vie est « douce, la mort est douloureuse. — Sache de la « poussière tirer la pierre précieuse, de Thomme € sans grâce une gracieuse parole, du fou la sa- « gesse, et de l'épine la rose. Secours ton ennemi « quand tu le trouves en péril. Si la souris peut « délivrer le lion, si le moucheron peut précipiter € le taureau, je te donne ce conseil de ne mépriser « personne. — Quand tu peux être humble, ne te « montre pas fort (1). »

Mais j'honore surtout ce poète des pauvres lorsqu'il célèbre la pauvreté. Le peuple n'a jamais eu de plus grands serviteurs que les hommes qui lui apprirent à bénir sa destinée, qui rendirent la bêche légère sur l'épaule du laboureur, et firent rayonner l'espérance dans la cabane du tisserand. Plus d'une fois sans doute, au coucher du soleil, quand les bonnes gens de Todi revenaient du travail des champs et serpentaient le long de la colline, les hommes aiguillonnant leurs bœufs, les femmes portant sur le dos leurs enfants basanés, derrière eux quelques religieux franciscains, les pieds tous couverts de poussière, on les entendit chanter la chanson de Jacopone qui se mêlait aux tintements de TAngelus : « Doux amour de pauvreté, combien

(i) hcofoae, Jih. II, 32.

« faut-il que nous t'aimions ! — Pauvreté, ma pau-

c vrelte, THumilité est ta sœur ; il te suffit d'une

« écuellc et pour boire et pour manger (1), — Pau-

« vreté ne veut que ceci : du pain, de Teau et un

« peu d'herbes. Si quelque hôte lui vient, elle y

« ajoute un grain de sel. — Pauvreté chemine sans

c crainte ; elle n'a pas d'ennemis : eUc n'a pas peur

« que les larrons la détroussent. — Pauvreté frappe

« à la porte des gens ; elle n'a ni bourse ni be-

« sace ; elle ne porte rien avec elle, si ce n'est son

€ pain... — Pauvreté meurt en paix ; elle ne fait

c pas de testament ; on n'entend point parents et

a parentes se disputer sou héritage. — Pauvreté,

« pauvrette, mais citoyenne du ciel, nulle chose

« de la terre né peut réveiller tes désirs... —

« Pauvreté, grande monarchie, tu as le monde en

« ton pouvoir, car tu possèdes le souverain do-

« maine de tous les biens que tu méprises. Pau-

« vreté, science profonde ; en méprisant les ri-

(1) Jacopone, lib. II, i.

Dolce amor di poverlade, Quanto ti degiamo amare I PoTerlade povcrella, • Umiltade è tua sorella ; Ben ti basta la scodella, E al bere e al mangiareé

Cette pièce et quelques autres compositions de Jacopoile ont été publiées par M. Ghavin de Malan, à h suite de son Histoire de ^fiint Franpois d'Assise.

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a chesses, autant la volonté s'humilie, autant elle € s'élève à la liberté... — Pauvreté gracieuse, tou- € jours en abondance et en joie! qui peut dire que « ce soit chose injuste d'aimer toujours la pau- « vreté? »

Nous savons que cette pauvreté glorifiée, donnée en spectacle au moyen âge par saint François et ses disciples, n'a pas eu les louanges des modernes. On accuse l'Église d'avoir réhabilité, non la pauvreté même, mais la mendicité, mais l'aumône, qui humilie le pauvre, qui l'oblige et le constitue red^ vable. On reproche à la société chrétienne d'avoir inventé la charité pour se dispenser de la justice. Mais pour nous, la mendicité et l'aumône sont deux conditions inséparables de toute la destinée humaine. Nous croyons que la Providence, avant l'Église, a pris soin d'obliger l'homme à l'homme et les générations aux générations par un enchaînement de bienfaits dont on ne s'acquitte pas, et qu'elle a su mettre les plus fiers dans la nécessité de demander la charité et de la recevoir. D'un côté, il n'est pas d'homme si libre qui ne soit redevable au moins à son père, à sa patrie ; qui ne soit pauvre des biens de la terre ou des biens de l'intelligence, qui ne les attende d'autrui. Quel savant ne s*est assis nuit pieds d'autres plus savants que Iui^ et w^ leur a mendié des lumières? Les heuîcuxTcieTkàÀfâûX.

des plaisirs, et les affligés qui viennent pleurer auprès de vous mendient une de vos larmes. Au milieu de cette mendicilé universelle des hommes, saint François se fit mendiant comme eux pour les servir ; car les malheureux ne se laissent volontiers servir que par leurs pareils. D'un autre côlé, l'aumône que les disciples de saint François reçoivent, celle que le christianisme prêche et bénit, n'est point l'encouragement de l'oisiveté. L'aumône est la rétribution des services qui n'ont pas de salaire. Les grands services sociaux, ceux dont une nation ne se passe jamais, ne peuvent ni s^acheter ni se vendre, ni se tarifer à prix d'argent. La société paye la denrée du marchand, mais elle ne paye ni le sacrifice du prêtre, ni la justice du juge, ni le sang du soldat. Seulement, elle leur donne le pain pour qu'ils continuent de vivre et de servir, mais elle le leur mesure avec une parcimonie honorable, précisément pour qu'il soit manifeste qu'elle n'a pas prétendu les payer. De même Touvrier valide qui donne son travail reçoit le salaire ; mais le pauvre qui souffre, qui mérite, qui, dans l'Église, représente et continue le Christ, le pauvre reçoit l'aumône. Yoilà pourquoi les grands ordres religieux du moyen âge, les plus savants, les plus actifs, firent profession de recevoir l'aumône publiquement, la rendant ainsi à jamais respectable ; car

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qui pouvait dire désormais que la société humiliât le pauvre, quand elle rétribuait ses mérites du même prix que l'enseignement de saint Bonaventure et de saint Thomas d'Aquin?

Les intentions de Jacopone ne furent pas trompées. Pendant que tant de poêles attendirent vainement dans leur tombeau la gloire qu'ils s'étaient promise, l'humble popularité que cherchait le pénitent de Todi ne manqua point à ses vers. J'en juge par les nombreux manuscrits disséminés en Italie, en France, en Espagne, et par les huit éditions publiées du seizième au dix-septième siècle (1). En même temps que les reliques du Bienheureux étaient portées sur les autels, la piété publique s'attachait aux restes de sa pensée. Ses poésies fu-

(1) Wadding, Script, ord, Minor,^ p. 366, cite plusieurs manuscrits de Jacopone, conservés dans les bibliothèques de Rome, d'Assise et de Séville. On y peut joindre deux maouscrits de la Bibliothèque nationale, le premier, sous le n"* 8146, petit in-S"* d'une excellente écriture, ayant appartenu au grand sculfiteur Luca délia Robbia ; le second, sous le n** 7785, in-S** d*un plus grand format et d'une écriture moins belle.

L'édition princeps, imprimée par Bonaccorsi, parut à Florence, le 28 septembre 1490. Voici les autres éditions indiquées par Wadding :

Florence, Bonaccorsi, 1540;' Rome, Sulviani, 1558; Naples, Lazare Scorrigia, 1615; Venise, 1514; ihid., 1556; th'^., Misserini, 1617. Wadding cite encore une édition de Bologne, dont il ne donne pas la date. Une partie des poésies de Jacopone a paru à la suite de la Théologie mystique de saint Bonayenture publiée par Tempesti, Lucques, 1746. L'Académie délia Cr\i«ca ^ \c^% V?& poésies de Jacopone au nombre des te%ii di lingua.

rent commentées d'abord par le Galabrois Modîo, Tun des compagnons de saint Philippe de Néri; ensuite par Tresatti de Lugnano, théologien de l'Ordre de Saint-François. Traduites en langue castillane, elles animèrent l'ardeur des milices franciscaines qui allaient porter rÉvangile et chercher le martyre sous le ciel de rAmérique méridionale, encore plus homicide qiie ses peuples (1). Mais, en comparant les éditions, en les rapprochant des manuscrits, on trouve une différence sii^lière dans le nombre des pièces qu'on y compte. Le recueil de Jacopone a subi des interpolations nombreuses ; les copistes y ont introduit plusieurs cantiques du Franciscain Ugo délia Panciera (2), et peut-être d'autres poëmes dont nous ne connaissons pas les auteurs. Ce fut le sort des livres vraiment

(i) Wadding, ibid, La traduction espagnole parut à Lisbonne» en 1576.

(2) Le manuscrit 81 4G de la Bibliothèque nationale contient quatre-vingt-dix poèmes; le manuscrit 7783 en renferme cent quinze; Tédilion princeps en a cent deux; celle de Venise (1617), à laquelle je me suis atlaclic, n'en compte pas moins de deux cent onKe. Daus ce nombre sont doux cantiques attribués par saint. Bernardin de Sienne à saint François :

Âmor de carilatc.

In foco l'amor nii mise.

Wadding cite un manuscrit de la bibliothèque Chigi {cod. 577), qui oonticnt, avec des poésies de Jacopone, celles de Ugo de Prato surnommé dcUa Panciera, missionnaire en Tartarie vers 1507, et mort vers 1330.

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populaires au moyen âge, qu'on se servît de leurs pages pour conserver des compositions moins sûres de vivre; à peu près comme on abritait dans une église les fragments de sculpture profane qu'od voulait sauver.

Il est vrai que le retour de fortune qui menace toutes les renommées d'ici-bas a fait depuis longtemps oublier Jacopone, comme tant d'écrivains, tant de peintres du même siècle. Nous aurions voulu tirer de l'ombre la figure de ce poète, qui se détache si bien de la foule, qu'il faut aller chercher sous des haillons et dans un cachot; de ce poëte tout brûlant d'amour de Dieu et de passions politiques, humble et téméraire, savant et capricieux; capable de tous les ravissements quand il contemple, de tous les emportements quand il châtie; et lorsqu'il écrit pour le peuple, descendant à des trivialités incroyables, au milieu desquelles il trouve tout à coup le sublime et la grâce. Nous n'avons pas méconnu ses défauts : il a le génie; il n'a pas le goût, le goût, cette pudeur de l'imagination qui ne supporte pas les excès. Il aime, au contraire, les images repoussanles; et lorsque, par exemple, en expiation de ses péchés, il veut demander à Dieu tous les maux de cette vie, il se plaît à dresser un dénombrement de maladies dont les noms seuls font horreur. Mais tournez quelques feuillets, et

2i4 LES POÉSIES

VOUS verrez dans un de ses chants mystiques les Vertus descendre au-devant de lui toutes radieuses de beauté, sur une échelle de fleurs et de lumière. Ces contrastes me rappellent le grand peintre Orcagna et son Triomphe de la wort. On y voit trois cadavres à trois degrés divers de décomposition, des estropiés, des lépreux qui voudraient mourir, des démons grimaçants. Quoi de plus trivial? Mais en même temps quoi de plus pathétique et de plus gracieux que le groupe des jeunes gens et des jeunes femmes devisant d*amour au son du luth, dans l'oubli de la mort qui va les moissonner, tandis que les solitaires Tattendent paisiblement sur leur montagne, occupes, l'un à lire la Bible, Taulre à tirer le lait de ses chèvres? A vrai dire, le poète et le peintre ont bien le caractère de leur temps, de cette époque plus douée d'inspiration que do mesure, plus prompte à concevoir les grandes pensées que persévérante à les soutenir, qui commença tant de monuments et en acheva si peu, qui poussa si rigoureusement la réforme chrétienne, et qui laissa subsister tant de désordres, capable de tout en un mot, hormis de cette médiocrité sans gloire dont se contentent volontiers les siècles faibles.

Il est temps de rendre à Jacopone sa place au berceau de la poésie italienne. Quand il parut.

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toute ritalie retenlissail. de ce concert poétique dont les préludes avaient salué l'aurore du treizième siècle : les chants venus de Sicile avaient éveillé en Toscane un écho qui ne devait plus se taire. Cependant les Siciliens et les Toscans ne faisaient guère que répéter les Provençaux. Sans doute ils s'étaient appropné tout Tart des troubadours, toute l'harmonie de leui*s chansons, toutes les formes du sonnet, du tenson et du sirventc. Mais le fléau de cette poésie, c'est le lieu commun, ce sont les fleurs, le printemps, les dames célébrées sur la foi d'autrui» et l'amour chanté par ceux qui n'aimèrent pas. Les imaginations réduites à vivre d'emprunt, recouraient aux souvenirs de la mythologie; et le fils de Vénus, avec son arc et ses flèches, venait au secours des poêles épuisés. Jacopone, au contraire, a rhorreur du lieu commun. Il n'imite rien, si ce n'est peut-être les cantiques de saint François et des premiers Franciscains : encore les surpasse-t-il de beaucoup par le nombre et la variété de ses compositions. Il ne puise plus aux fontaines'profanées du vieux Parnasse, mais à la source des larmes, mais à la veine intarissable de la douleur et du repentir. Pour lui, l'art des vers n'est plus un jeu, mais un devoir. L'impétuosité de ses sentiments passe tout entière dans son style, et lui donne l'essor. Avant Jacopone, on voyait bien, pour ainsi

mù [.ES POÉSIES

dire, pousser les ailes de la poésie italienne; mais elle attend jusqu'à lui pour les dëployer.

Si Jacopone laissa bien loin derrière lui ses devanciers, il eut le second mérite d'ouvrir la voie au plus grand de ses successeurs. On rapporte que Dante connut le poète de Todi, qu'il l'aima, et qu'envoyé en ambassade auprès de Philippe le Bel, il lui récita des vers de ce religieux, dont la verve tenait en échec la politique de Boniface VIII. Quoi qu'il en soit, Dante, au moment de prendre la parole, non devant un roi, mais devant l'auditoii'e immense que les siècles lui ont donné, trouvait assurément les esprits préparés par celui qui le précéda comme poëte théologique, comme poète satirique, comme poëte populaire.

Comme poëte théologique, Jacopone osa, le premier des modernes, demander à la métaphysique chrétienne, non des vérités seulement pourinstruirc les hommes, mais des beautés pour les ravir; non plus des leçons, mais des chants. Au premier abord, rien ne paraît plus téméraire. Il semble qu'introduire un principe scientifique dans la poésie, ce soit y jeler un souffle glacé. La science reste froide, en effet, tant qu'elle demeure en présence du connu. Mais, tôt ou tard, il faut bien qu'elle arrive à l'inconnu, à des mystères qui la tourmentent, et qui par conséquent réchauffent.

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En rcmonlant le cours des vérités secondaires, elle s'achemine vers la source première du vrai, où est aussi la source du beau. Jacopone connaît ces chemins, il a exploré les abîmes et les hauteurs de rinfini. Soit qu'il nous donne tout le speclacle de la damnation dans une âme coupable^ soit qu'il décrive les cieux mystiques, et qu'il les traverse pour aller s'anéantir devant l'Incréé, que fait-il, sinon de frayer à Dante les routes de l'enfer et du ciel? Il a touché d'avance aux grands problèmes religieux que son successeur soulève à chaque pas, et qu'on lui reproche injustement, comme si ce n'était pas un effort du génie d'avoir construit ce paradis tout spirituel, dont la première béatitude est de connaître, et la seconde d'aimer.

Gomme satirique, Jacopone exerce avant Dante la censure de son temps et de son pays. Tous deux désabusés des joies humaines, tous deux persécutés, condamnés à manger le pain d'autrui, ils virent sans illusion, l'un du fond de son cachot, l'autre de son exil, le mal d'un siècle qui ouvrait la décadence du moyen âge. Ils en virent tout le mal, et trop peu le bien; ils crurent à sa ruine, et tous deux, comme ce Juif de Jérusalem, allèrent, sur les remparts croulants de la société, crier : c Malheur à la ville! malheur au temple! » Jacopone fait plus, et par un exemple quelquefois ré-

préhensible, il favorise les libertés que Dante ne se refusera pas. Après tout, le vieil Alighieri aima rÉglise comme il aima sa palrfe, avec sévérité, mais avec passion. S'il eut des paroles dures, des paroles injustes pour plusieurs papes, sans c^ser de vénérer en eux la puissance des clefs, quelles injures n'eut-il pas pour Florence? Et cependant qui pourrait dire qu'il n'aimait pas sa patrie, quand tout son désir était de s'en faire rouvrir les portes, et, comme il le dit, d'aller finir ses jours € dans le beau bercail où il dormit petit agneau »? Enfin, comme poëte populaire, noas avons entendu Jacopone chanter dans le dialecte des paysans de rOmbrie. De là l'inégalité prodigieuse de son style, où il porte tour à tour les inspirations de la Bible, les formules de l'école, quelquefois la délicatesse des troubadours, mais bien plus souvent la grossièreté des chevriers et des bûcherons. Mais de là aussi ces nouveautés de langage, ces aHiances.de mots, ces figures que n'aurait jamais trouvées le poëte d'une société plus polie et moins naïve. On chemine, pour ainsi dire, à travers ses poésies, comme à travers les belles montagnes qu'il habita; on y foule des herbes épineuses^ mais qui, en se brisant sous le pied, exhalent un parfum inconnu aux gens de la plaine. Dante est bien plus engagé que Jacopone dans le commerce des lettrés : il ré-

DE JAGOPONE. 249

pudie les dialectes provinciaux, pour s'attacher à ce qu'il appelle Tidiomedes cours. Toutefois, quand il s'agit de composer son style, ne croyez pas qu'il se contente de ce vocabulaire affadi que les rimeurs du temps se passaient de main en main. Lui aussi va chercher le langage poétique à sa véritable ori-t gine, c'est-à-dire dans le peuple; il ramasse les fortes expressions, les rudes métaphores que le moissonneur a laissé tomber sur le sillon, et le pèlerin sur le bord de la roule. Il n'hésite pas, j'oserai même dire pas assez, à recueillir le terme trivial, dont il aime la saveur amère et sauvage. C'est ainsi qu'il se (ait sa langue, et qu'il fixe en même temps celle de son pays. Car voici en quoi Dante m. semble principalement redevable au poêle franciscain. Nourri dans les écoles, et pénétré de la lecture des classiques, non de Virgile seulement, mais d'Ovide, de Lucain; de Stace, Dante fut tenté d'écrire en latin, et composa d'abord en hexamètres le début de YEnfer. Mais, quand il considérait la vanité, l'avarice des lettrés contemporains, il s'indignait de veiller et de pâlir pour le plaisir de ces esprits dégénérés. Dans ses perplexités, il eut sous les yeux l'exemple de Jacopone, il vit que la foi n'enseignait pas de mystères si purs, ni la philosophie de spéculations si hautes, qui ne pussent descendre dans l'idiome

do la multitiide. Il brûla donc ses vers latins; cl, bientôt après, les forgerons et les muletiers chantaient les stances de la Divine Comédie^ en même temps que les docteurs moulaient en chaire pour l'expliquer. C'est que Dante, comme nous l'avons déjà dit, venait de fixer la langue italienne. En effet, les langues sans grands ouvrages sont comme des villes sans monuments. Celles-ci se déplacent aisément, elles passent d'un bord du fleuve à Tautrc, et de la colline à la vallée. Mais si une grande basilique, un palais communal s'élève au centre de la cité, le puissant édifice retient, pour ainsi dire, les maisons qui s'appuient contre ses murs, et les habitants qui aiment l'ombre de ses (ours. De même un monument littéraire retient, pour ainsi dire, autour de lui la langue dont il est le modèle, et la postérité ne s'en écarte pas facilement. La langue ilalienne élait vivante : le poëme de Dante la fit immortelle.

Si, en finissant, je m'arrête avec .complaisance ' au glorieux poëte dont Jacopone fut le précurseur, c'est que Dante tient de plus près qu'on ne pense à l'école religieuse et littéraire des disciples, de saint François. Non qu'il faille le compter, comme on l'a fait trop naïvement, au nombre des écrivains franciscains. Mais il épuisa toutes les richesses d son génie pour célébrer le Pénitent d'Assise; mais

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c'est aux leçons de saint Bonaventure qu'il déroba les plus pures clartés de sa théologie mystique; mais surtout quand mourut ce grand homme, tout chargé de Tadmiration et de Tiiigratilude de ses contemporains, il voulut être enseveli avec Thabit du tiers ordre, et dans Téglise de Saint-François. Durant les orages de sa vie, il avait beaucoup péché; mais il pensa chrétiennement que le jugement de Dieu lui serait plus doux, s'il s'y présentait sous les livrées de l'humilité, et que la foudre, qui n'épargne pas les lauriers du poëte, respecterait le vêtement du pauvre.

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