IV
Udite una tenzonc
Cil' ù fra r anima e '1 corpo.
DE JAGOPONE. 207
la Foi et l'Espérance; au dixième la Persévérance qui porte la Palme; et au-dessus, TAmour, un sceptre de feu à la main ; « car il est grandement « juste qu'il tienne le premier rang, comme roi « couronné et souverain empereur. » L'âme qui s^achemine le long de la montée céleste la trauve douce, et, parvenue au sommet, elle découvre avec ravissement l'Incréé, dont les rayons éclairent toutes les créatures ; elle se repose dans cette vue, elle contemple. Cependant la vertu seule ne suffit pas toujours pour mener l'intelligence jusqu'à des régions si peu fréquentées. Les mystiques ont compris la nécessité de soutenir le vol de la pensée en le réglant. Aux artifices de l'école ils ont substitué les exercices de la cellule; et Jacopone compte avec saint Bernard quatre marches qu'il faat franchir avant d'arriver au fond du sanctuaire. La première est la lecture des livres sacrés avec une intelligence pure et droite; la méditation vient ensuite, et s'approprie la substance du texte ; puis la prière sollicite l'éternelle vérité à déchirer les derniers voiles; enfin, la contemplation possède, elle jouit, elle a trouvé <r une philosophie nou- « velle, en présence de laquelle toules les autres « fuient comme des nuages (1 ) .
(1) Jacopone, II, 31, 26; v. 25, .slanccs 10-22. Cf. saint Bor- ^^^rd, De icala claustraHum,.,
Mais, s'il fallut d'abord enchaîner le seuliment pour meltrc en libcrlé rinlelligcnce, maintenant que l'intelligence est entrée en possession du vrai, le sentiment brûle de s'unir au souverain Bien. Or, l'âme ne s'unit au Bien suprême qu'autant qu^elle se détache des biens inférieurs ; elle s'élève à mesure qu'elle se décharge ; et la pauvreté n'est plus seulement l'humble règle des religieux de Saint-Françoisy c'est la loi qui gouverne le monde des esprits. Jacopone connaît trois degrés de dépouillement, qu'il compare aux trois cieux de l'astronomie ancienne. Quand l'âme a dépouillé la passion des richesses, Torgueil de la science et le désir de la gloire, alors, resplendissante de vertus, elle est comme le ciel étoile. Mais sous les étoiles étince-lantcs les quatre vents se disputent encore l'espace ; et dans l'âme pure s'agitent encore quatre puissances contraires, l'espérance et la crainte, la joie et la douleur. Si elle rejette ces affections, si elle arrive à ce point où la volonté se détermine sans crainte et sans espoir, où la vertu trouve son mobile en elle-même, dès ce moment elle devient pareille au ciel cristallin, qui ne connaît pas de tempêtes, et dont le mouvement régulier fait mouvoir toutes les sphères. Enfin l'âme, par un dernier effort, peut chasser les images et les figures qui l'aidèrent h concevoir les choses invisibles; elle peut se
DE JACOPONË. SOO
dépouiller de ses vertus mêmes en cessant de les tenir polir siennes, et se réduire au néanl. Alors cHe ressemble au ciel empyrce qui est Ibndé sur le néant, mnis qne Dieu habite. A vrai dire, un tel êlat D'à plus de nom : l'amour y vit sans parole, sans raisonnement, sans passion, dans une grande lumière enveloppée de ténèbres. Il vit el ne vit plos; son t^tre n'est plus à lui ; transformé dans le Cbrisl, il a choisi jwur sa volonté la volonté de Ûiea. Le poêle a célébré plus d'une fois les mystères de cel anéantissement; il en connaît le péril, et c*«st pourquoi, après avoir conduit TSme jusqu'en haut, il l'avertit de se garder : « Quand "tu te verras ■ élevé au.\ dernières cimes, c'est alors, mon âme, « ijn'ilfaul craindre de tomber. Mais liens-loi toute « timide el tout humble et chasse de tes pensées « la vaine gloire qui sollicite toujours la nature f humaine à s'approprier quelque bien. Remercie I la souveraine puissance, et dis-lui ; « 0 ma vie! I je vous prie de me conserver. Pour moi, je ne t sais si je ne suis point mauvais et coupable; mais < TOtregrâcecerlainementvient[Ievonsseule(l)! » En effet, nous touchons à l'abîme; et quand J;iïOponÊ veut faire passer l'âme par le néant pour la
(t)Jsfatwne, II, S3, 20; v. 5i; Vil, VJ; v. 29, sl«nce
conduire à Dieu, l'excès de ses expressions rappelle le panthéisme indien , proposant comme dernière félicité l'apathie éternelle, l'anéantissement de 1^ personne humaine dans l'immensité divine. Quand il loue ce repos, dans lequel viennent s'éteindre toute crainte et toute espérance, qu'il ne s'inquiète plus de son salut, et qu'il demanda l'enfer à condition d'y porter l'amour, il est bien près du quiétisme où glissèrent les faux mystiques de son temps (1). Pendant que les déchirements de l'Ordre de Saint-François donnaient jour aux Frères Spirituels, plusieurs de ceux-ci, poussés par la passion de contredire et d'innover, se jetèrent dans une doctrine qui éveillait depuis quelques années les sollicitudes de l'Église. c< Comme l'empire de Dieu
(1) Jacopone, U, 20 :
De i'inferno non temcre, Ne del cielo speme avère.
Dimandai à Dio t'inrerno, Lui amaodo e me perdendo.
On reconnaît ici toutes les idées agitées dans la controverse à.^ Bossuet et de Fénelon sur le quiétisme. Voyez surtout Bossuet, Insiruclioîis sur les étais d'oraison, liv, III. Les expressions ^^ poëte ne permettent pas de reconnaître si cet anéantissement, o^ crainte et l'espérance disparaissent, est pour lui un état passag^^' ou bien un état durable et déflnitif, ce qui constituerait Tune ^^^ erreurs condamnées dans les Maximes des Saints. A vrai dire y ^ question n'était pas posée de son temps comme elle le fut depi*'^' il ne faut donc pas s'étonner s'il ne la résout point dans les tex'*** qu'approuverait une théologie exacte.
DE JAt:01'0>E. 211
Père, -figafÉ par l'Ancien Tustnmcnl, avait l'ail place au règne du Fils, qui uul sa loi daus le Tostanient Nouveau, aiiisi, disail-oii, le leinps élaiL ïBDU où l'aviinomeDl du Saint-Esprit Jillait s'accomplir; où, sur les ruines des prôeeptcs tcmpuniros s'établirait un Évan|^ile éternel. Dans celle UQvellu condition, l'iiomme, sans quitter la terre, paorrait alleiudre à la perfection des bienUeureux, yu conséquent à leur liberté, à leur impeccabilîté. Qès lors la loi ne le lierait plus; il s'interdirait l'aercice des vertus comme un Iroublcdeson repos : Il raison, maîtresse des sons, ne craindrait plus de ïlBP accorder les contentements qu'ils réclament. » ijjjirâïes de la cellule se prèthaient sur la place llldique, soulevaient des milliers de sectaires sous le uom do Fraticelles et de Beggards, mettaient t'Itatie on leu et la chrélienté en |>éril('l). Mais ('hnmiiilé do Jacopone le sauva de ces égarements. 'wsquc dans les derniers ravissements de l'extase, il Mn|<orLc le sentiment de sa fragilité; il ne con- MÎlpas de hauteur d'où l'âme ne puisse déchoir, n tic conlemplation qui dispense du mérite des taiïreft. Ce serviteur de l'amour véritable poursuit 4e toute s;i jalousie cens qu'il appelle les adeptes
(1] RafRoldus, Atmalet ecclei. contin.,BA aun. 1U04, liiUT. 1311, 1512 Huratori. Seri/itores fier. Italie, IV. lli*loria.D"'
tfmhtTftiarclia:. WaJiiing, Annales, ad aan. 1^97. ^
de l'amour contrefait; et les invectives mêmes dont il les flétrit nous font entrer dans le vif des contix)verses contemporaines. « L'amour qui n'est pas c sage ne peut voir les excès : il renverse les lois, « les statuts, et toute coutume bien ordonc( née; il se dit arrivé à cette élévation où nul « commandement n'oblige... — Mais toi. Charité « qui es la vie, tu ne vas point renversant les lois : « tu les observe toutes ; et là où tu ne trouves pas € la loi, tu la mets... — Oui, tout acte est licite, « mais non pas à toute personne : au prêtre le sa- « crifice, au mari le lit nuptial, au podestat le « glaive. — Qui vit sans loi, sans loi périra. Il court « à l'enfer, celui qui prend ce chemin. Là vont c< s'entasser tous les désordres détestés de Dieu; « ceux qui ensemble péchèrent, ensemble souffri- € ronl(i). »
(1) Jacopone, lib. Y, 23, stances 18, 52, 34, st. S.
Vuol Tamor che cosi sia, Che noi stiam contenti al quia ; . Ma imperô che tutta via Noi ne sForziimo di fare.
Je remarque ici une locution que Dante reproduira :
State contenti, umana gente, al quia.
PurgatoriOj III, 37.
Lib. V, 1 :
Amorc contrafatto Spogliato di virtute.
Quelquefois le^ chants de JacoponerappeUent les plus belles pa^cs de ï Imitation. Ainsi, quand il donne ï Tâmedeux aUes pour mon-
1)K JaCOPONE. '2i3
J*ai lente de faire connaître, par une rapide analyse, les poésies mystiques de Jacoponc, et cependant je crains de les défigurer en les analysant, en leur prêtant l'unité d'un système théologique. Sans doute un enchaînement rigoureux lie toute la doctrine de Jacopone, mais non les poèmes qui s'en échappent pour ainsi dire, qui se croisent et se mêlent : ainsi l'ordre règne dans la ruche, mais wn dans l'essaim qui s'en détache pour se jeter sur « Seurs. Il faudrait suivre les improvisations de inie inégal; il faudrait le voir, sublime quand Bcâèbre les fiançailles de l'âme et de l'amour di- ^ironique et Familier quand 11 raconte la dis- ""idel'espritqui veut faire pénitence, et du corps rt^rabe sous la verge; iugénieux et tfharmant rtJ s'agit de composer la parure de l'âme appelée Ktes du paradis (1). Je passe en me hâtant au de tant de morceaux curieux, pourm'arrèter 'un des plus considérables : je veux parler d'une
'1 Dieu, Bavoir, la chasteté du cœur et la pureté de l' intelligence 53), un rctconnatl un passage admirablement traduit pai'
l'our l'dlsTcr du terre, Laiiiine, il le l'aut de
Lt pureté du cœur et U ainiplicili ;
Elles le portenint avec Tncililé
Jusqu'à l'aLime lieurcux de» clartés éleraeliei.
Imitalimi. li<. II, chap.
(i)Jaco|>one, lilj. V, 23; lib. IV, 33; lib. U. U i Anirrin cliti dutidcrî ICiiiiUru u paridiso.
composition de quatre cent quarante vers, où, sous une forme empruntée à la fois du drame et de l'épopée, le poète s'est proposé de chanter la réparation de la nature humaine.
LE POETE, c L'homme, au commencement, fut « créé vertueux; il méprisa ce bien par un e excès de folie. La chute fut périlleuse. La loi « veut que le retour soit laborieux. Qui ne con- <r naît pas le chemin n'y voit que démence; mais « qui franchit le passage trouve la gloire, et, dès a le voyage d'ici-bas, il a le pressentiment du <K paradis (1).
c Quand l'homme pour la première fois pécha, d il troubla, tout l'ordre de Tamour; il se complut <K tellement dans l'amour de lui-même, qu'il se « préféra au Créateur; et la Justice s'indigna si <r fort, qu'elle le dépouilla de tous ses privilèges. « Chaque vertu l'abandonna, et le démon devint son « maître.
« La Miséricorde, voyant l'homme si tombe ci
(I) Jaco|K)ney lib. 11, ^ :
L'uonio fu crcato viiluoso; Volsclo disprczzar per sua follia ; U cadimoiito fu pericoloso, [a lucc fu tornata in tcnebria :
Il risnlirc posto e futigoso ; A chi nol vcde par grande foUia, A chi lo passa pargli glorioio, E paradiso sente iu quesU via.
RB JACdl'OKE. 215
perdu avec louLe sa race, réuiiil incontinent ses filles : dans leur nombre elle clioisiL une BdtMc i messagère, et lui commande d'aller chercher I rbomme là-Iias sur celle lerre, où il est frappé i de désespoir. Madame la Pénilence. charg(5e de I l'ambassade, s'est Irouvée pi'^le avec louL son » cortège.
a La Pénilence mil d'abord dans le cœur de
• l'homme la crainte, qui jeta dehors la fausse sé-
• curité; elle y mit la lionU;, puis enfin une t grande douleur d'avoir offensé Dieu... Mais
• par aucun moyen l'homme ne pouvait satisfaire. H Car, étant lonibé de !ui-mfime, il fallait que
t deJui-mème il se relevât : l'ange n'était pas tenu t 4c l'nider et ne le pouvait point... La Pénilence r «voie In Prière à la cour du Ciel : « Je de- I mande miséricorde, dit-elle, et non justice. »
I Aussitôt la Miséricorde est entrée à la cour f'IÉleste : Seigneur, je pleure mon béi-itage, que fia Justice m'a ravi. En frappant l'homme, c'est ■moi qu'elle a blessée à mort, et de tout mon honneur elle m'a dépouillée, j> u JUSTICE. « Seigneur, la loi fut donnée à l'homme. Par félonie, il voulut la mépriser. J'ai prononcé la peine, et je ne l'ai pas faite égale à l'offense. Examinez mon jugement, et corrigez-le, si en quelque point j'ui excédé la mosurc. »
DIEU LE PÈRE. <ï 0 moH Fils, ma souveraine Sa- € gesse ! en toi réside tout le secret de la Rédemp- € tion de Thomme, telle que notre conseil Tagrée, « et telle qu'en tressaillira de joie la céleste cour. »
DIEU LE FILS. « 0 Hiou doux ct révéré Père ! dans « votre sein j'ai toujours habité. Mais la vertu dV c< béissance sera toujours la mienne. Qu'on me « trouve seulement une demeure convenable, et je « ferai cet accord, où toutes deux, Justice et Misé- € ricorde, conserveront leurs droits. »
Ici le poëte raconte la création de Marie, Tannonciation, l'enfantement divin. « De même qu'Adam fut formé de terre vierge, dit l'Écriture, ainsi d'une Vierge naquit le Christ, qui venait payer pour Adam. Il naquit en hiver, dans la grande froidure; et, né sur la terre de ses ancêtres, personne ne lui prêta ni un toit ni un manteau. »
« Les Vertus rassemblées devant Dieu font de « grandes lamentations : « Seigneur, voyez à quel ] « veuvage nous sommes condamnées par le crim^ « d'autrui. Fiancez-nous à quelqu'un qui nous déc< livre de l'opprobre, et qui nous rende l'estime et « l'honneur. »
DIEU LE PÈRE. « Mcs filles, allcz trouver mon « bicn-aimé, car je vous fiance à lui. Entre se^ « mains je vous remets, afin qu'auprès de lui vous c( ayez \e repos, l'honneur sans tache, qui vous
DE JACOPONE. 217
c attireront radmiration des hommes. Et quand € vous me le rendrez, je relèverai au-dessus des « cieux. »
Les sept Dons du Saint-Esprit viennent faire les mêmes plaintes, et Dieu le Père les envoie de* même au Rédempteur. Enfin, paraissent les sept Béatitudes.
LES BÉATITUDES. <c Soigueur, nous sommes des « pèlerines nées sur vos terres : hébergez-nous. « Voilà que nous avons fait pèlerinage hiver comme « été, coulant des jours amers et des nuits cruelles, t Chacun nous chasse, et croit faire sagement : car ff nous sommes plus détestées que la mort. »
DiJBU LE PÈRE. « L'homme n'est pas encore digne « de loger un si grand trésor. Je vous héberge chez € le Christ : vous lui servirez de signe, et le mon- « trant à la terre : « Voilà, direz-vous, le.tnaitre « de notre réparation.
LE POETE. « Notre Rédempteur très-doux a parlé « pour nous à la Justice. »
u JUSTICE. « Seigneur, s'il vous plaît de payer la
< dette que l'homme a contractée, bien le pouvez-
< vous, puisque vous êtes Dieu, et homme cepen- « dant. Vous seul me pouvez contenter, et volon- « tiers avec vous j'en fais l'accord. »
u MISÉRICORDE. « Scigncur, l'infirmité de « Thomme est si grande, qu'en aucune manière il
us K)iTB8 FRA2fC. N'^
"Vki
« ne pourra guérir, si vous ne revêlez les faiblesses « de quiconque est, fut et sera dans tous les siècles. « Ainsi me consolerez-vous, moi malheureuse qui « ai tant pleuré. »
LE CHRIST. <c Tu demandes sagement, et je te <c veux contenter. Je suis enivré d'amour à ce point « que je me ferai réputer pour insensé : si miséra- « ble est le rachat que je vais conclure, si grande € la rançon que je paye! Afin que l'homme sache « combien je l'aimai, pour son péché je veux € mourir. »
A la prière de la Miséricorde, le Christ prépare un bain où l'homme souillé retrouvera sa première blancheur. Mais la Justice veut mettre la main au divin remède, et l'homme n'entre au bain du baptême qu'en renonçant au démon. Puis est instituée la confirmation, puis l'eucharistie et les autres Sacrements, et dans cliacun d'eux le Christ fait la part de la Justice et de la Miséricorde. Les sept Vertus s'attachent aux sept Sacrements, et les sept Dons sont venus célébrer leurs noces avec les Vertus. De leur union naîtront les\sept Béatitudes. a La paix est rentrée dans le TOBur de « l'homme; et maintenant, conclut le poëte, prions « la Trinité souveraine qu'elle nous pardonne nos « péchés. :^ ,:^.^t:
Je ne pense pas exagérer le mérilA de cette com-
DE JACOPONE. 219
position, en y louant la naïveté, le mouyement et la vie. Les allégories que le poëte met en œuvre n'ont rien que de conforme aux traditions de l'art chrétien. Dès le quatrième siècle, Prudence, célébrant dans sa Psychomachie le combat des Vertus et des Vices, avait personnifié la Foi et l'Idolâtrie, la Pudeur et la Volifi||rté|. la Patience et la Colère, Trois cents ans aprcipyScopone, Galderon animera la scène de ses Autos sacramentalesj en y jetant des personnages allégoriques avec ceux de l'histoire, Adam et le Christ avec TEntendisment et la Volonté, David et Abigaîl avec la Chasteté et la Luxure (1). La Peinture n'avait pas d'autres règles; et quand Taddeo Gaddi, à Florence, dans l'admirable chapelle des Espagnols, voulut représenter le triomphe de saint thomas d'Aquin, il fit d'abord asseoir le saint docteur sur une chaire élevée, entourée d'anges, de prophètes et d'évangélistes ; mais il peignit au-dessous quatorze Jfemmes d'une grande beauté, pour représenter les sept Sciences et les sept Vertus. L'allégorie, qui ne prêle que des fictions languissantes aux artistes des siècles savants^ s'échauffait sous la main des hommes du moyen âge. La foi dont ils débordaient passait dans leurs créations : ils finissaient par croire à leurs per*
(1) Caldeiroil, là Navé del Mercader^ la primer flor del Car" melo.
220 LES rOÉSIES
sonnages, et par leur donner celte simplicité, ce naturel et cette verve qui les font vivre.
Le poëme de la Réparation de la nature humaine, avec ses belles stances de huit vers hendécasyllabes, a déjà l'allure de l'épopée : je trouve Tessor lyrique dans le cantique suivant, où Jacopone représente le Christ en quête de l'âme errante.
LES ANGES. « 0 Christ tout-puissaut ! quel voyage « faites-vous? Pourquoi cheminer pauvrement « comme un pèlerin? »
LE CHRIST. « J'avais pris une épouse, à qui j'a- « vais livré mon cœur. Je la parai de joyaux pour « en tirer honneur : à ma honte, elle m*a quitté, a C'est ce qui me fait aller triste et en peine. Je « lui prêtai ma forme et ma ressemblance...— « Afin que toutes ses vertus trouvassent leur cm- « ploi, je voulus que l'âme eût le corps pour <r serviteur : c'était un bel instrument, si elle « ne l'avait désaccordé! — Afin qu'elle eût lieu « d'exercer ses puissances, pour elle je formai « toutes les créatures. Ces biens pour lesquels elle <t devait m'aimer, elle m'en a fait la guerre. »
LES ANGES. « Scigncur, si nous la trouvons, et «r qu'elle veuille revenir, lui faut-il dire que vous « pardonnez? »
LE CHRIST. « Dites à mon épouse qu'elle revienne, « qu'elle ne me fasse point souffrir une mort si
DE JAGOPONE. 23i
<c douloureuse. Pour «lie je veux mourir, tant je « suis épris d'amour. — Avec grande joie je lui « pardonne, je lui rends les ornements dont je « l'avais parée... De toutes ses félonies je n'aurai c plus souvenir. »
LES ANGES. € Ame pécheresse, épouse du grand « époux, comment ton beau visage est-il plongé « dans cette fange? et comment donc as-tu fui « celui qui t'accorda tant d'amour?
l'ame. « Quand je songe à son amour, je meurs € de honte. Il m'avait mise en grand honneur : oà € suis-je tombée maintenant? 0 mort douloureuse! € comment donc m'avez-vous environnée? »
LES ANGES. € Péchcrcsse ingrate, retourne à ton € Seigneur. Né désespère point : pour toi il meurt « d'amour... Ne doute pas de son accueil, et ne c larde plus. ^^
l'ame. <« 0 Christ miséricordieux ! où vous c trouverai-je, ô mon amour? Ne vous cachez plus, « car je meurs de douleur. Si quelqu'un a vu € mon Seigneur, qu'il dise où il l'a trouvé, j^
LES ANGES. « Nous l'aVous tin)uvé suspendu à la € Croix, nous l'y avons laissé mort, tout brisé de € coups. Pour toi il a voulu mourir. Il t'a achetée « bien cher, i^
l'ame. « Et moi je commencerai les lamenta- € tions d'une cruelle douleur. C'est l'amour qui
322 LES POÊSIBS
c VOUS a tué, VOUS êtes mort pour mon amour. € 0 amour en délire, à quel bois as-tu suspendu € le Christ! (1) »
Nous avons accompagné Jacopone dans un monde idéal qu'il compose à son gré, tout peuplé d'anges et de vertus, tout rayonnant de vérités éternelles. Il est temps de descendre à sa suite dans le monde des réalités, et de le voir aux prises avec les hommes tels que le péché les a faits. Jacopone ne ressemble point à cet admirable Angelico de Fiesole, qui, après avoir tracé d'un pinceau immortel les joies du paradis, échoue à la peinture de l'enfer, et qui no peut s'empêcher de prêter son innocence aux damnés et sa candeur aux démons. Au contraire, quand le pénitent de Todi s'arrache à ses extases pour retracer les désordres de la société contemporaine, telle est la force de ses tableaux, qu'on se demande s'il n'en a pas volontairement chargé les couleurs.
On ne sait pas assez quelle fut la part du mal au moyen âge. Durant ces siècles où l'on a coutume de se représenter le christianisme régnant sans combat sur les âmes pacifiées, deux causes mal connues firent le péril de la foi, et le scandale des mœurs. D'un côté, c'étaient les souvenirs du paganisme, plus vivaces qu'on ne pense, la superstition
(i) Jacopone, lib. IV, C.
DE JACOPOXE. 233
poussée jusqu'à ce point qu'à Florence, une sorte de terreur populaire environnait encore la statue de Mars, arrachée de son lemplc et transportée au Vieux-Pont. Le dualisme renaissait dans l'hérésie des Albigeois, et le matérialisme épicurien, sous le nom d'Averrhoës, envahissait les écoles. D'un autre côté, c'était le vieux levain de la barbarie, l'instinct du sang et de la chair. Vainement l'Église professait le respect de la vie humaine : ce temps aimait le spectacle de la mort ; il se satisfaisait par les guerres incessantes, par les vengeances, par l'atrocité des supplices : Ugolin mourrait de faim avec ses fils;E€celin le Féroce brûlait en un jour onze mille Padouans. En même temps la concupiscence, châtiée dans les monastères, prenait sa revanche dans les palais : elle poussait les rois à ces divorces fameux, tourments de tant de Papes ; elle peuplait les sérails de Frédéric II et de Manfred. Les vaisseaux qui ramenaient les croisés rapportaient tous les vices de l'Orient, et, en présence des débordements qui suivirent les guerres saintes, saint Bernard eut à se défendre de les avoir prêchées.
Mais si le moyen âge eut le malheur de connaître le mal, il eut le mérite de le haïr. Il n'usa pas de nos ménagements et de nos délicatesses. Les sages d'alors ne craignaient pas de diminuer le respect en publiant les vices des grands. Si la corcu^-
tion pénétrait dans le sanctuaire, le fouet qui chassa les vendeurs du temple passait des mains de Pierre Damien à celles de Grégoire Vil, et de saint Bernard à Innocent III. Ces siècles d'inspiration furent aussi des siècles de polémique, ils ne se refusèrent ni rinveclive ni le sarcasme. Au-dessous des saints évêques sculptés au portail des cathédrales, le statuaire faisait grimacer les mauvais prêtres et les moines apostats. La poésie des troubadours se divisait en deux genres : la chanson pour célébrer la bravoure et la beauté, et le sirvente pour flétrir la couardise. Quoi de surprenait si Jacopone céda au génie de son temps, s'il écrivit des satires, s'il y porta toutes les libertés de Tart, s'il y mit le grotesque auprès du sublime?
liCs satires de Jacopone ne s'adressent pas aux rois, ni aux seigneurs des villes italiennes; il ne faut donc pas s'attendre à y voir foudroyer les grands crimes du treizième siècle. Écrites dans le langage du peuple, elles poursuivent d'abord les péchés du grand nombre, les désordres qui ôlent au pauvre le mérite de ses sueurs et de ses larmes. De là les images hardies et quelquefois repoussantes, sous lesquelles le poëte met en scène l'Avarice, la Luxure, l'Orgueil, afin de les livrer à l'horreur et à la risée de la multitude. Tantôt, comme les fossoyeurs de Shakspeare, il ramasse la
DE JAGOPONE. 235
tête d'un mort pour lui demander des nouvelles de ces yeux qui jetaient tant de flammes, de cette langue plus tranchante que Tépée. Tantôt il traduit le pécheur devant le tribunal du souverain Juge, et donne la parole au démon. < Seigneur, dit Satan, ce tu créas cet homme selon ton bon plaisir, tu lui a prêtas le discernement et la grâce; cependant il a ne garda jamais un de tes commandements. Il € est juste qu'il soit récompensé par celui qu'il a € servi. — Il savait certes ce qu'il faisait, quand il c exigeait Fusure, quand il donnait fausse mesure € au pauvre. A ma cour il aura tel payement que € de raison. — S'il voyait quelque assemblée de a dames et de damoiseaux, il y courait avec ses « instruments et ses chansons nouvelles : c'est ainsi € qu'il séduisait les jeunes gens. A ma cour j'ai a des pages qui lui enseigneront à chanter. > Aux accusations de Satan, l'ange gardien ajoute son témoignage; la sentence est prononcée. Les démons enlèvent le coupable; d'une grande chaîne ils l'ont étroitement lié, ils l'emmènent durement en enfer. « VeneZi crie l'escorte armée de fourches, venez € au-devant du damné. > Tout le peuple infernal se rassemble, et le pécheur est mis au feu (d).
(1) Jacopone, IV, 10:
Quando t' alttgri, o huomo, di altura, Va, poni mente a la sepoUura.
23<i LES POÉSIES
Les femmes, qui ont inspiré tant de poëtes, devaient échauffer aussi la verve des satiriques. Mais le pénitent, le mondain converti par la mort d'une épouse chrétienne, ne pouvait porter dans un tel sujet ni la licence de Juvénal, ni la gaieté des fabliaux. Sans doute il sait que, selon l'expression d'un contemporain, il n'y a pas d'artiste qui emploie plus d'engins, d'outils et d'industrie pour l'exercice de son art, que les femmes d'Italie pour le soin de leurs personnes (1). II. n'épargne aucun des arlifîces dont les Italiennes de son siècle usaient pour relever leur stature, pour rendre à leur teint la blancheur et l'éclat. Si leurs mains délicates ne peuvent manier la lance, il est des paroles acérées qui perceraient toutes les cuirasses. Mais ce qui touche surtout Jacopone, c'est le péril des âmes sollicitées par ces belles et dangereuses créatures. « 0 « femmes! considérez les mortelles blessures que « vous faites : dans vos regards vous portez la € puissance du basilic. — Le serpent basilic tue « l'homme, rien qu'en le regardant. Son œil em-
Jacopone, 12 :
0 signor Christo pietoso, Deh perdona il mio peccato.
(i) Benvenuto d'Imola,. Comment: ad. cant. 25, Purgatorii: a Nam nulli artifices in mundo habent tam varia organa et diversa instrumenta ; et subtilia argumenta pro artificio su» arlis, sicut 'ulieres florentinse pro cultu suse personn». •
DE JACOPOiNE. 227
« poisonné fait mourir le corps. Le vôtre, plus « cruel, fait périr les âmes; il les dérobe au Christ, « leur doux Seigneur, qui les acheta bien cher. — ^ « Le basilic se cache, il ne se fait pas voir; quand € il reste sans regarder, il ne cause point de mal.
< Vos déportements sont pires que les siens, et vos € perfides œillades vont chercher des victimes... — * € Tu dis que tu te pares pour ton seigneur mari^
< mais ta pensée te trompe, car tu ne gagnes point « son amour. Que tu regardes seulement quelque € sot, et ton mari a le soupçon dans le cœur. — • « Puis tu te plains s'il te frappe, s'il te garde avec € jalousie^ s'il veut savoir les lieux que tu hantes, € et en quelle compagnie; s'il te tend des embû-^ € ches et te tient pour coupable!... — Il lui vien- « dra une telle tristesse, qu'elle lui desséchera € toutes les veines ; il te traînera dans une chambre « d'où le voisinage ne puisse t'entendre, et là tu € trouveras la mort. » N'accusons pas le poëte d'exagération, et rappelons-nous que nous sommes au siècle de Françoise de Rimini (1).
Si Jacopone jugea sévèrement la société, nous savons qu'il ne flatta pas l'Église. Quand ce déserteur du monde vint à découvrir dans le cloître plusieurs des vices qu'il avait cru fuir, son espérance
(1) Jacopone, I, 6.
Sis lES POÉSIES
trahie lui arracha des cris vengeurs. Sa musc irrilée prit la férule des Pères du désert, et s'en alla de cellule en cellule châtier les déréglemenls des religieux. Un jour, elle arrête au passage l'âme d'une nonne qui vient de mourir en odeur de sainteté. Cette âme a vécu cinquante ans dans la vii^inité, dans le silence» dans le jeûne. < Mais je ne c fus pas humble, dit-elle : quand je m'entendais € appeler la Sainte, mon coBur s'enflait d'orgueil, « et c'est pourquoi Dieu m'a réprouvée, i Une autre fois c'est la Pauvreté qui parle. Dieu son père l'envoie visiter toutes les conditions, pour voir si elle y pourra trouver asile. Elle a commencé par les prélats ; mais ceux-ci ne pouvaient soutenir ses regards, et l'ont fait chasser par leurs gens. Elle entendait chez les religieux de grandes psalmodies, mais elle les a trouvés couverts de bons manteaux, et nul n'a voulu lui prêter l'oreille. « Mes frères, disait-elle, sou- € venez-vous que vous avez promis au Christ de le € suivre toujours. > Et les Frères ont répondu : « Si tu ne sors au plus vite, on te fera bien voir « qu'autre chose est dire, autre chose faire, i Enfin, la Pauvreté frappe à la porte des religieuses. Mais rien qu'à voir cette figure pâle et maigre, les nonnes se sont signées. — « Dieu vous bénisse, « mes sœurs! Jadis j'habitai cette maison; j'y € trouvai beaucoup d'honneur et de repos. Main-
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< tenant elle me semble toute changée, et je ne re- « connais ni les meubles ni les visages. » — « Que « veut cette odieuse vieille? » s'écrient les Sœurs; et le valet du couvent la congédie à coups de bâton. Cette ironie, qui en d'autres lemps est devenue le langage de l'impiété, convenait à une époque où la vie spirituelle menaçait de périr étouffée sous les richesses, comme le bon grain sous les épines. Saint Bernard ne pouvait croire que les pères eussent toléré toutes Uîs superfluités qu'il voyait chez les moines de son siècle, tant d'intempérance dans le manger et le boire, tant de mollesse dans les lits et les vêtements, tant de magnificence dans les montures et les constructions. Saint Pierre Damien portait ses coups plus haut, et ne craignait pas d'armer son zèle d'un trait satirique, quand il
accusait le luxe des prélats, leurs tables où des pyramides de viandes exhalaient toutes les épices de l'Orient, les vins de mille sortes pétillant dans des coupes de cristal, les lits plus riches que les autels, et les murailles ensevelies sous des tapisseries comme des morts sous leurs linceuls (1).
(i) Jacopone, IV, 56; 1,9.
Cf. saint Bernard, Ad, Guglielmum ahbatem. Saint Pierre Damien, Opusc, XXXI, cap vi; apud Muratori. Antiquit. italiCf t. Il p 310: (( Ditari cupiunt, ut turrita dapibus lances indica pigmenta redoleant, ut in cristallinis vnsculis adullerata mille vina ilavescant, ut quocumque veniunt, pneslo cubiculum operosis et
Pendant que le spectacle de ces maux animait le courage des grands réformateurs, d'autres âmes moins fortes , mais non moins pures, n'y trouvaient qu'un sujet d'épouvante, et pensaient reconnaître dans le lieu saint l'abomination de la désolation prédite comme un signe de la fin des tenips. Voilà pourquoi le moyen âge aima les peintures de l'Apocalypse, cl surtout cette terrible histoire de l'Antéchrist, qu'on trouve encore au quinzième siècle, tracée d'une touche si fière par4juca Signorelli sur les murs de la cathédrale d'Orvieto. Le visage de l'Antéchrist y rappelle, par une effrayante ressemblance, la face adorable du Sauveur, en même temps qu'il respire toutes les passions de l'enfer. A ses pieds sont entassées les richessesdela terre qu'il distribue à ses adorateurs, et, au seuil du temple, des bourreaux tranchent la tête aux deux prophètes. Mais déjà dans les airs plane l'ange armé du glaive qui va précipiter l'imposteur, au moment où il tentera de s'enlever au ciel. Ces images n'ont rien de plus hardi que le poëme dans lequel Jacopone de Todi voulut peindre d'un seul trait toutes les erreurs de son temps, et qu'il intitula le Combat de VAntechrist. « C'est maintenant l'heure de savoir qui
mirabiliter tcxtis cortinarum phaleris indunnt, sicque parictcs dofflus ab oculis intuentium lanquam sepeliendum cadaver inYoI- ▼unt. i
DE JACOPONE. 23i
« aura du courage : la (ribulalion prédite appro-
« che; de tous côtés je la vois éclater comme la
€ foudre. La lune s'est obscurcie, et le soleil voilé
€ de ténèbres : je vois tomber les étoiles du ciel.
€ L'antique serpent semble déchaîné ; je vois à sa
« suite le monde entier : il a bu les eaux de toute
« la terre, il pense engloutir le fleuve du Jourdain,
c< et dévorer le peuple du Christ. — Le soleU, c'est
« le Christ qui ne fait plus de signes pour fortifier
« ses serviteurs. Nous ne voyons plus de miracle qui
« soutienne la fidélité du peuple : les mauvais en
< font un sujet de doute; ils nous insultent mé-
a chamment, et les raisonnements vrais ne peuvent
« les entraîner. — La lune aussi s'est faîte obscure,
« elle qui autrefois éclairait le monde dans la nuit ;
« elle qui fut notre guide s'est tournée en ténèbres.
€ C'est le corps du clergé qui se fourvoie, et qui
« à pris le mauvais chemin. 0 Seigneur Dieu!
« qui pourra échapper? Les étoiles tombées du
€f ciel représentent le corps des religieux. Beaucoup
€ ont quitté la route pour se jeter dans des voies
€ périlleuses. Les eaux du déluge sont montées,
€ elles ont couvert les montagnes et submergé
« toutes choses. Dieu, soyez en aide, soyez en aide
€ à ceux qui nagent!... — Homme, mets-toi sous
« les armes, car l'heure est venue : fais en sorte
« d'échapper à cette mort. On n'en vit jamais de
« si cruelle, jamais on n'en verra de si terrible. « Les saints en furent dans l'épouvante : bien in- « sensé me semble qui ne la craint pas (1). x»
Mais la satire de Jacopone est en même temps une prédication populaire : elle rappelle les hardiesses des orateurs contemporains, accoutumés à déchaîner le ridicule, à réjouir la foule, s'il le faut, pour la convertir. L'insensé de Todi, qui autrefois entraînait à sa suite les enfants et les désœuvrés, afin de les instruire par ses paraboles, continuait maintenant d'évangéliser le peuple par ses vers. Les chants des anges avaient annoncé le Christ aux bergers : comment la poésie chrétienne aurait-elle dédaigné les pauvres? Aussi l'Église, à côté de sa liturgie solennelle, avait fait place aux cantiques familiers : elle tolérait le chant des épîtres farcies et la représentation des mystères. Toutefois ces drames religieux, qui faisaient la joie du peuple de ce coté des monts, semblent avoir pénétré plus tard en Italie. Si l'on trouve les mystères représentés au treizième siècle à Padoue, à Florence, dans le Frioul (2), rien ne prouve encore que la poésie s'y joignit à la mise en scène. Je crois découvrir dans
(1) Jacopone, IV, li.
(2) Uumiori, Anliquit. iiaLy t. II, dissertai. 29. De $peclaculis '^^ ludu plublicU medii œvi.
DE JAGOPONE. 233
les écrits de Jacopone les premiers essais du drame populaire en langue italienne. On y remarque, en effet, une suite de poèmes pour les principales fêtes de Tannée : pour la Nativité, la Passion, la Résurrection, la Pentecôte, l'Assomption ; pour les anniversaires de saint François, de sainte Glaire, de saint Fortunat, patron de Todi. Mais souvent le génie du poète ne peut se contenir dans le récit de l'action; il faut qu'il y assiste, qu'il voie les personnages, qu'il les fasse voir, et que, s'effaçant derrière eux, il laisse l'auditoire ravi d'avoir entendu le Christ lui-mcme, les anges et les saints. Je distingue plusieurs pièces dont les rôles et les dialogues semblent distribués pour une récitation publique ; c'est lé sauveur et les deux disciples d'Ëmmaus; ce sont les apôtres recevant l'Esprit- Saint et se partageant le monde (1). C'est surtout un petit drame de la Compassion de la Sainte Vierge, où je retrouve toute l'inspiration du Stabat Mater.