‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 4)Chapitre 21 sur 26 · DB LA · texte numérisé non relu

DB LA

I poésie au treizième siècle. — La ccmTersioa de Dante. — Le cycle des Tisions. -> La descente aux enfers ches les polies de Tantiquité. — Où est l'originalité de la Divine Comédie (1)?

Longtemps la Divine Comédie fut considérée ^mme un monument solitaire au milieu des déserts ténébreux du moyen âge. D'une part, on ne trouvait au poème de Dante aucun terme de comparaison

(1) Ces recherches, qui touchent une question d'histoire litté-* ndre très*agîtée, ont été indiquées pour la première fois dans une dissertation de Foscolo (Edinburg RtéÊWf U XXX). Les fiûts y sont peu nombreux, et appréciés avec tonte la dureté du dix-huitième siècle. J'avais traité le siget avec plus d'étendue dans la première édition de cet ouvrage, et dans une thèse latine : De frequenti apud vetères poeUu herouni ad inferos detceruu. Depuis lors M. Labitte a publié son intéressant et q»irifuel article : De /aDtvine Comédie avant Dante; et je suis reconnaissant qu'il s'y soit servi de mes indications, en les mentionnant d'une manière honorable. Cependant une étude nouvelle du sujet et de l'époque m'a donné lieu de croire qu'on pouvait remettre la main à l'œuvre, et je l'ai^enté»

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Avi« M»^^ >iuito do récits de même genre se

DE LA DIVINE COMÉDIE. Wl

prolonger dans les siècles précédents, se retrouver dans ia littérature de tous les âges, et témoigner ainsi de quelque grande préoccupation de l'esprit humain. Je voudrais tenter l'étude de ces origines, mais je ne m'y engage pas sans crainte. Le poème de Dante est comme une de ces basiliques romaines dont on ne veut pas seulement visiter le dedans et le dehors, mais aussi le dessous : on descend à la lueur des torehes dans le caveau sacré, on y trouve l'entrée d'une catacombe qui s'enfonce, se divise en plusieurs branches, se développe dans un espace immense; et si l'on va jusqu'au bout sans reculer et sans se perdre, on sort dans la campagne, bien loin du lieu où l'on était entré. Je ne me dissimule ni l'immensité ni l'obscurité des recherches ; j'irai d'un pas rapide, et j'espère que le fil conducteur ne tombera pas de mes mains.

Au treizième siècle, la poésie n'est pas réfugiée dans le cœur d'un citoyen de Florence : elle est partout. Elle est dans les actions d'un temps qui vit les dernières croisades, le suprême effort de la lutte du sacerdoce et de l'empire, la chute de FrédéricII, la vocation de saint Loma, l'apostolat de saint

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' Francs, hériliers des Romains : la dévolution de la monarchie universelle se continue par Alexandre, Césaret Constantin, jusqu'à Charlemagne, réparant ainsi une irrégularité qui inquiéta le moyen âge, je veux dire la translation de l'empire des Byzantins aux Allemands. La féodalité a le cycle chevaleresque des romans de la Table Ronde, où la quête du Saint Graal reproduit l'idéal de la chevalerie religieuse, tandis que les Aventures de Tristan attestent la résistance d'une chevalerie galante et mondaine. Enfmles Communes, ces rassemblements de marchands et d'ouvriers, qui ont des droits et des drapeaux, ont aussi leurs souvenirs, leurs chants et leur cycle populaire. Je ne vois pas en Italie une grande ville qui neveuilleêtre assise sur quelque mine fameuse: on montre à Padoue le tombeau d'Anténor; Pise nomme Pélops pour son fondateur (1). Selon les vieilles chroniques, consultées par Malespini, un seigneur du nom de Jupiter avait fait hâlir par Apollon, son astrologue, Fiesole, qui fut le berceau de Florence (2), Le livre des Mirahilia urbis Romx est tout rempli des traditions défigurées de la ville éternelle (5).

(1) ChroniquËde Pi;ie,Huralori, Sm^f, rerumUalicanim, (. VI.

(3) Ricordanu Maleapini, Cronica, capo n.

(3) Apud Montfaucon, Diarium Romanum. Quelques-unes de ces traditions sont rappelées dans l'intéreEsaule hislAire de Rienzi, btdnile da l'allemuid par M. Léon Bore.

4M DBS SOURCSS VOÈTiQmS

Dans ces fables, je trouve moins de mensonges qu*a| ne pense. Il fallait un passé merveilleux poK soutenir les prodiges du présent. Sans doute ih avait de fausses légendes, de fausses généalogio. des béros imaginaires, des tombeaux sopposfc Mais, après tout, il était véritable que Vtf^l l'empire, la chevalerie, les communes, avaient^ titres glorieux; il fallait qu'on respectât eit{ gloire, qu'on Taimftt, que Ton combattît, qu'on» fît tuer pour elle; il fallait que les hommes h | treizième siècle connussent, n'importe commeit,! qu'ils foulaient une terre historique, qu'il y tn) des générations héroïques dessous, et qne k déshonneur n'était pas permis dessus.

Ce fut au milieu de ce monde enchanté fw s'éveilla le génie de Dante. Encore enfant, il mit entendu les femmes de Florence, assises à leur rouet, deviser entre elles des Troyens, de Fiesole et de Rome (1). Lui qui lisait tout, comment n'efit-il pas mis la main sur ce roman de Lancelot, dont h lecture perdit Françoise de Rimini, ou sur ces belles histoires de Gharlemagne depuis longtempî^

(1) Paro^Mo, XV, 42 :

L' altra trtendo alla rooca la chioma FaToleggiava con la sua famiglia De* Trojani, e di Fietole, e di Roma.

VOttimo commento ajoute : Del comincîamento di Troja, e di Fiesole, e di Roma, dicendo che erano le tre prime citUi del mondo.

DE LA DIVINE COMÉDIE. iOr>

populaires en Italie? Les chanteurs français les récitaient sur les places, les orateurs en rappelaient le souvenir dans leurs discours, quand il fallait ranimer dans la jeunesse la passion des combats (1 ). Oueile raison détourna le poëte de ces sources fréquentées, et le conduisit ailleurs?

Un texte manuscrit de la Bibliothèque royale semble jeter sur ce point une nouvelle clarté. J'y trouve le commentaire de Giacopo, fils de Dante, sur l'Enfer; et après les premières lignes, toutes frémissantes de tendresse, de respect et d'admira> tion, je m'étonne de lire les aveux que voici: t II « faut savoir que Dante, quand 11 commença ce fl traité, était au milieu du cours ordinaire de ta t vie {qui, selon le poëte, va jusqu'à soisante-dix c ans], et qu'il était pécheur et vicieux, et comme • dans une forêt de vices et d'ignorance. Et encore « que, dans les premiers vers, il use d'un langage

(1) fn/lemo, t. *5. — Paradiso, ivi, 5. Je Iroure aiisjî un souvenir des romans d'Aleiandre, Inferno, iiv, 11. — Doniïa, historien de It comtesse Halhilde au commencement du douzième siècle, ODTTe son poËmo par ce Tcrs :

Fnncorum prosa eunt édita bella sonora.

Voyez aoBii, dans les Ântiquilalei Ualicœ de Huralori, t. IV, p. 119, lo traité attribué à Buoucoropagno de itologne (rers 1930], sons le litre Oculut ptutoralii patcem officia, projet de discours pour eihorter à la guerre, de juvene eupîtnte gvcrram : Sicut poetaruna manifeslanl historié, et Francigenarum coinmeiidnlaruni vulgaris idioina describil in diversa volumina diulius dilTusa per

« détourné pour accuser sa vie, néanmoins il la « blâme avec sévérité et se déclare un homme qui « vivait charnellement... Le sommeil dont il parle c( se prend pour le péché et signifie sa vie pécha* <K resse, et les fautes doi^t il était tout taché et tout ce plein... Mais lorsqu'il parvint [à la montagne, a c'est-à-dire à la grâce de la véritable: connaissanœ a et du véritable amour, il quitta cette vallée el c cette vie de misère (1). » Ainsi le premier chdol

(1) Commentaire inédit deGiacopo» Bibliothèque royale, n* 776d. Nel mezzo del cammino... Si é da sapere che Dante quandocomincift questo trattato era nel meïzo del cono deU' imuma fib. cioè nell' etade di xxxn o xxxm. anni, il c[ual tempo, seomdo b commnne opinîone, è tenuto per mezzo corso délia* Yîta. — D sem^ prend, ou le cc^iste se trompe de diiffre : Dante Imnoiême (C0vitOy Vf) fixe à trente-cinq ans le milieu de la vie. Du reste, les contemporains eux-mêmes ont yarié sur l'époque de la naissance de Dante, et quelques-uns l'ont faussement fixée à l'an 1268. En o( cas, c'était trente-deux ans qu'il fallait compter pour aller jusqa'eB

Mi ntrovai,,. Vuol dire V autore che in quel tempo ch* egii cominciè questo trattato, era peccatore, e yizioso, e era quasi in una selva di vizi e d' ignoranza... sicchè dalla ^ia di yirtude edi verltade erraya.

Tanto è amara.,. Avregnachè Dante biasimi tacîtamente la soi Tita nientemeno la riprcnde et Titupera con graye riprensione, ^ quella (?) diciase (?) uno uomo che carnalmente ?iye. — Ce tôu est évidemment corrompu.

lo non <o... Lo sonno si prende per lo peccato e significa la pK* catrice vita... Del quale peccato Dante era maculato e pieno.

Dapoi.,, Qui mostra che poich' egli pervenne al monte, doè alla grazia di vera cognizione, e diletto lasciè questa valle e tîU di miseria... quando egli pervenne al monte, cioè al conoscimento délia virtù, allora la tribolazione, e le sollecitudini e le Tarie passioni procèdent! da quelli peccati e difetti cessarono e si chetaroDO,

DE LA DITHIE GONtDB. 407

du poème, rhomme égaré dans la Ibrèt à moitié chemin de la vie, combattu par les trois concupiscences que figurent la panthère, le lion et la louw, jusqu'à ce qu'il échappe en s'enfonçant dans la considération de Tétemilé ; cette admirable allégorie enfin est une histoire: c'est l'histoire du poète concevant son dessein, à Tâgetle trente-cinq ans, au moment où finit une vie de désordres, où une conversion se décide. Il en faut chercher les causes.

J'en crois trouver une puissante dans le souvenir de Béatrix. Nous avons, au Purgatoire, la confession de Dante: Habemus confiteniem reum. Au sommet de la montagne des expiations, Béatrix apparaît dans la pompe d'un triomphe tout divin. Elle adresse au poète repentant^ humilié, purifié, ces dures paroles : a Quand je changeai de vie, quand € j'étais montée de la chair à l'esprit, que je € venais de croître en vertu et en beauté, il me « quitta pour d'autres ? je lui fus moins chère; il (c prit le faux chemin, en poursuivant des ombres

1« quali aTe?a sostenute nel tempo dellà notte, doè nel tempo délia tenebrosa Tita, quando egli erra peccatore.

Et au deuxième chant de VEnfer : Et venni a te; Questa fiera fù la lupa délia quale ha pariato capitolo primo, la quale è assûmgliata ad avarizia, per la quale cagione (sic) egli lasciè lo studio délia scienu che commciato avea nel tempo délia giovinezxa ed era presse a ben sapere sciensa e virtù.

A< (11. -.:ie inrae • impaïasaiii

^«. >. ...Aic«. asoiUh -Maiiutf l'jur àons ce

II»» . ivsticviijra L*et an •m» .fJi lariaiiàVile; sa» ■jiTÊsifiH:M. LI t'aili -t.c< «JWA •vft-wr «H coup Utici!»if .

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DS U DIVINE GOlffiDIE. 400^'< '

I d'une intervention de Béatrix, de sainte Lucie, que i Dante honorait particulièrement, et de la sainte iViei^e, dont la figure devait couronner la Divine '[Comédie^ comme tous les beaux monuments du SI moyen âge. Enfin, le moment désigné pour la vision ^ du poète, par conséquent pour ce qui se passa en g lui, est le moment où la religion fait ses derniers r^ g efforts sur le cœur des hommes : c'est la semaine ^ sainte (1).

^ Au temps donc où Dante achevait sa trente- , cinquième année, c'est-à-dire en 1300, et pendant la semaine sainte, je cherche un grand événement qui ait pu remuer sa conscience. Or, le 22 février de Tan 1300, le pape Boniface YIII avait publié les indulgences du Jubilé, pour « tous les pèlerins qui, « vraiment repentis et confès, visiteraient quinze < jours durant les basiliques des SS. Apôtres (2) ». L'annonce du pardon ébranla toute la chrétienté.

(1) Le caleul est dit par tous lee commentateurs, et repose principalement sur un passage de Ylhfemo, xxi ; le poète pénètre en enfer le samedi saint, 4 ayril, de Tan 4500. Il en sort le jour de Piques. Cf. une excellente dissertation du P. Pianciani, insérée aux Annali délie tcienxe reU§ÊOÛ de Rome ; di tum muova opinione intomo air anno in eài Dunte finge d' aver fatto il MO Poeiieo tfiaggio.

(2) Ad BasiKcas accedentibus roTerenter, Tore pcMiiteatibus et confessis, Tel qui vere pœnitebnnt, et confitebunturinhiqusmodi praesenti et quolibet centesimo secuturo, non solum pknam et largiorem, imo plenissimam omnium suorum Teniam conoedimus peccatorum. (Bulle du jubilé de Boniface VIII.)

4!0 DES SOURCES POÉnQUKS

Les portes de Rome reçurent jusqu'à trente mille hommes par jour: il en vint de l'Espagne, de l'Angleterre, de la Hongrie; des fils apportaieDt leur vieux père sur des brancards; on campa dus les rues, sur les places publiques : le nombre ia pèlerins fut évalué à deux millions (i). Pami cette multitude sans nom il y avait un jeune Florentin, nommé Jean Yillani, qui « se troamt,

< comme il le dit, au bienheureux pèlerinage, dans « cette ville de Rome, au milieu de tant de grandes (€ choses, et considérant les histoires et lesactiois € desRomains écrites par Virgile, Salluste, Lacaioi € Tite-Live, résolut d'imiter leur travail et leur

< style. Et réfléchissant que Florence cottunanjait c h monter tandis que Rome descendait, il U <x parut convenable de consigner dans une noaielk a chronique les actes de cette ville et ses commen* c céments (2) . x» Voilà donc un événement capable d'émouvoir et aussi d'inspirer. — Mais j'ai lieu de croire qu'un pénitent plus illustre se trouva m rendez-vous. Dante semble avoir dû faire partie d'une des deux ambassades envoyées par les Guelfe

(2) Raynaldus, Annales ecclesiastici coniin, cul ann. 1300.

(3) Giovani Villani, ad ann. 1300. E trovandomi io in quello benedetto pellegrinaggio nellasanU città di Roma, veggendo le grandi « aDtichQ cose di quelle, eleggendo le storieogran de* iatti Romani scritte per Virgilio et per Sallustio, Lucano, TitoLmo, etc... presi lo stile e la forma di loro...

de Florence au souverain pontife, dans les premiers mois de l'année (1), Je reconnais une trace plus certaine de son voyage à cet endroit du poëme où il rappelle a l'étonnement des barbares du Nord « découvrantdeloinRomcetscshauLsraonuments, « et la piété des pèlerins qui se reposent dans le . f parris, heureux de redire un jour comment « l'église était faite (2). s Et afin qu'il ne reste aucun doute, et que le témoin oculaire se montre par tous les détails, il décrit l'ordre établi par les Romains « pour que l'armée pieuse du Jubilé s' écou- « lât sur le poul Saint-Ange, en sorte que d'un côté « marchaient tous ceux qui allaient à Saint-Pierre ; tderaulreceuxquircvenaientvers le Capitule {5).» A la vue de cette foule immense, comparable au genre humain rassemblé dans la vallée de Josaphat, à ce long cri de repentir qui sortait de tant de bouches, à ces prédications toutes pleines des souvenirs

(1) Balbo, Yila di DaMe, Danle in i)alria, i. Il est certain que Danta alla plusieurs fois en ambassade b Rome (Pelii, Memorie) : or, il n' j parut qu'uno fois depuis son eotrÂe aux fonctions île prieur, lâl5iuiDl300. 11 faut iloDc qu'il ; ail été enTojé précédemment.

(S) Faradho,iXiï, 11, 15.

(3) Infemo, iviu. 10 ;

Corne i Reman per 1' esercilo molU),

^^^^^^ V nnno del giubilao, su per lo ponte ^^^^j|

^^^^B" Hinno ■ pasur la génie, mollo VAV>. '^^^^H

^^^^^M Gbe d«ll' un lalo tutli lianno la fronte ^^^^^^|

^^^^K Teno il uslella e Tanno i San Pietro, d^^^^H

^^^^^C^ Dall'^tra ifOiuU Tuuui vctm il monta. i^^^^^H

41S DES SOURCBS POferiQUfiS

de réternité, la terreur des jugements divins enveloppa le poète, toutes les résistances furent forcées, et sa grande âme se rendit. Les allusions da IX* chant du Purgatoire trahissent son dernier secret. On le voit le jeudi saint, le jour où on disait l'absoute publique des pèlerins, où siégeait à Saint- Pierre le grand pénitencier dans l'exercice solennel de son ministère, s'agenouiller aux pieds de celui qui l'absout, et qui lui ouvre avec les clefs de saint Pierre la porte sainte du pardon (1). C'est dans ce

(1) Cette conjecture est fondée sur Topinion que Dante e8tfli^ tout un génie sincère, qui ne feint pas gratuitement, et que derrière ses fables il y a toujours plus de Térité qu'on ne pense. Cestdui cet esprit que j'interprète le texte du Purgatorio^ chant n, teit 31 et suiv. On est au quatrième jour du pèlerinage, le 7 anQ tf matin : c'est précisément le jeudi saint, jour de TabM^ution générale des pécheurs, qui faisaient pénitence publique. Dante arnre ï une porte mystérieuse qui rappelle la porte sainte du jubilé, trais degrés y conduisept : Tun, de marbre blanc et poli ; Tautre, d'une pierre sombre, rude et calcinée; le troisième, d'un porphyre d'une couleur sanglante. Ce sont les trois conditions de la pénitence : It confession sincère, la contrition, la satisfaction. Tous les interprètes l'entendent ainsi. L'ange, image du prêtre, est assis en haol- Il tient à la main l'épée dont il touche le front des pécheurs, comme le pénitencier frappe de sa baguette la tête des pèlerins agenooilléi devant lui. Dans sa main sont les deux clefs, l'une d*or, Tantn d'argent ; Tune symbole de l'autorité, l'autre de la science 8ace^ dotale. Mais toutes deux, il les a reçues de saint Pierre : f Da Pier le tengo. i C'est l'exercice d'une prérogative papale. Le poète se jette à ses pieds, il frappe trois fois sa poitrine : c'est le rite ntême delà confession sacramentelle. Que faut-il de plus pour reconnaître l'acte où le poëte repentant reçut le pardon, et qu'il voulut marquer d'un souvenir ineffaçable? VOttimo commento semble l'entendre comme moi : a Gonvertito 1' autore per la illuminazione délia divina grazisg accède al vicariodi Gristoper confessare le peccata. •

moment d'une conversion disputée, dans le bouleversement d'uncœur brisé, reniué,reto urne jusqu'au fond ; c'est dans les remords eties larmes, que jevois naître le poëme. Un grand ouvragevcut deux choses, l'inspiration qui vient d'ailleurs, et la volonté qui est de l'homme. Dès la monde Béatrix l'inspiration était venue : Dante, visité d'une vision merveilleuse, s'était proposé de faire pour sa bien-aimée B ce qui ne fut jamais fait pour aucune autre (i). » Mais ce dessein remis, négligé, trahi par tant d'infidélités, aurait péri comme tant d'idées que Dieu envoie et que les hommes ne reçoivent point. Il ne fallait pas moins que les saintes violences de la religion pour vaincre la volonté récalcitrante du poète, l'arracher aux distractions coupables, et le contraindre à l'accomplissement de son vœu, à ce travail forcé où la Providence le condamnait, à cette pénitence glorieuse enfin, qui fut la Divim- ' Comédie.

On voit maintenant pourquoi Dante, laissant les chemins battus de l'épopée romanesque, se trouva conduit au coeur même de la poésie religieuse. Il Voulut fixer par la parole les grands spectacles de l'éternité qui l'enveloppaient. Cet homme sincère voulut rendre, non les rêves de son génie, mais ce

(t) V'da ^'uova, el les reclierchea sur Bénlriï ; Œuvres coiriiilÈtes ^'QnniiB, I. VI, clup.n,.deU IV'.partie.

DE U Dmm CUUËDIË. 415

lait que le sanctuaire ropréseolât le ciel. A Sainlc- Marie il'Orvîeto il avait dû contempler avec admiration les bas-reliefs de la façade, où Nicolas de Pise, aidé de quelques ouvriers allemands, avait représenté lejugcment, le-paradis et l'enfer, s'appliquant à rendre surtout les tourments des ré- , prouvés et la beauté surnaturelle des élus (1). Il n'y avait pas jusqu'à la petite ville de Toscanella, dont la collégiale n'eUtson Jugement dernier, peint .par une main inconnue, au bas duqnel figurait le ■ dragon infernal, recevant dans sa gueule les ré- ■prouvés poussés par les diables (2). De l'autre côté des Àlpcs, et dans ce grand nombre de monuments gothiques qui bordaient sa route, Dante retrouvait les mêmes habitudes. Rien de plus consacré que le bas-relief du Jugement universel sur le portail principal des églises, comme à Autun, àNotre- Daine de Paris : c'était la crainte des justices divines qui devait saisir les hommes du dehors, les passants, les profanes, et les pousser dans le lieu saint. Mais, une fois introduits dans la nef, ils «talent rassurés par des images plus consolantes : les martyrs, les vierges resplendissaient sur les vitraux, comme s'ils n'eussentattendu qu'un rayon

(!) VïMri, 7ile de' PiUori, etc.

(B) De Romanis, Conclmione cirea t' originalîtà délia Divina Cojnmedia, dans l'édition des Œuvres de Dante i 1S50, Florence, in-8', t. V.

416 DBS 80URGBS POtnQUKS

de soleil pour descendre dans l'assemblée. Au nùlieu, flamboyait la grande rose, qui représeatiiit ordinairement les neuf chœurs des anges autour è la majesté de Dieu. C'est là« sans doute, que k poète trouva cette admirable pensée de décrire k ciel, non pas avec des colonnes d'or et des mim de diamant, non pas avec le luxe ordinaire d'encensoirs d'argent et de harpes d'ivoire, mais avec ce qu'il y a sur la terre de plus simple, de plus pur, de plus immatériel, sous la forme d'uM grande rose blanche, dont les feuilles sont les si^es des élus (1).

Hais les saints et les démons des cathédrales demeuraient immobiles à la place où l'artiste les avait rangés. L'imagination populaire voulait les voir en mouvement et en action. Pans le célèbre jeu des Vierges Sages et des Vierges Follet^ écrit en provençal et en latin, pour le délassement du peu* pie aux fêtes pascales, on voyait le Christ juge, les vierges folles précipitées en enfer par les démons (2) ; tandis que les saints de Tancienne loi,

(1) Paradiêo, canto xxii, 1 :

In forma dunque dî candida rosa Mi si mostraya la milif ia santa, Che nel suo sangue Cristo fece sposa.

(2) La rubrique dit : Accipiant eas daemones, etpraecipitentur in Infemura. Voyez Théâtre français au moyen àge^ puiilié par MM. Monmerqué et Francisque Michel.

David, Isaïe, Jérémie, auxquels se joignent Virgile et la Sibylle, forment un concert de prophéties en l'honneur du Christ ressuscité. Quand on jouait les mystères, ie théâtre se partageait en trois étages, pour découvrir d'un seul coup, aux regards de la foule, la terre, le ciel et l'enfer. Le 1" mai 1304, à Florence, une troupe joyeuse avait dressé des tréteaux sur l'Arno, au pied du pont atla Carrata, pour y donner le spectacle des diables pourchassant les damnés. Les gens de la ville et des environs avaient été invités à sou de trompe à venir savoir des nouvelles de l'autre monde. Le poids des spectateurs fit crouler le pont, et les promesses de la fête se trouvèrent cruellement remplies (1). Tandis que le peuple se réjouissait ainsi, les seigneurs et les nobles dames voulaient des passetemps plus délicats : ils s'égayaient aux scènes comiques des chansons et des fabliaux. Les trouvères n'avaient eu garde de négliger unsujetqui mettait leur verve à l'aise, oià leur malice avait les coudées franches derrière de faciles allusions. C'est le caractère que je trouve dans les récits du Jongleur qui va en Enfer, du Salut d'Enfer, et de la

(1) Villaoî, anno 1304. 11 ne faul pas croire, avec Uenina, que cette triste Tête donna la première pensée de lu Divine Comédie Dante n'était pas a Florence, d'où on l'avait banni Jeux ans aupa-

DE LA DIVINE COMÉDIE. iWi

[destinés aux plaisii"s profanes des cours et des châiteaax, je remarque toutefois que la peinture du anonde invisible s'y introduit comme pour donner \i la scène plus de profondeur. Parmi les preux de iCharlemagne, je vois Guérin le Mesquin errant de [royaume en royaume, servant tour à tour l'empe- [Teur Gharlemagne, le prêtre Jean et le soudan de [Babylone, jusqu'à ce que le pape lui impose en I pénitence de ses péchés de visiter le puits de Saint- Patrice, dans l'île d'Or. Le clievalier traverse les ■ mers, aborde à l'île d'Or, pénètre dans un bois [profond, y trouve un monastère, où iljeûnedurant iMuf mois, et s'engage enfin dans la ténébreuse ouverture qui mène à l'autre monde. Là commence le ' purgatoire, puis l'enfer avec un nombre infini de < supplices: Guérin traverse ces lieux de douleur, il I arrive eofin au paradis terrestre, gardé par Enoch I et Ëlie : debout sur le seuil infranchissable, il voil I passer « l'empereur du ciel, entouré du chœur des c anges, légions humbles et fidèles ». La vision f s'évanouit, et le bon chevalier se retrouve à la porte ' du monastère (1). Mais du moins le preux compagnon de Charlcmagnc a quelque droit aux com-

(1) Ferrario, Anlichi romand di catialleria, t. III. Nou* rBcon- Daiisoiu bien, 3?ec Boltari, que le roman ilaljen de Heschino, dan^ n première formo, eslposli^rieurà la Divine Comédie ; mais la ré- ' daclîon française remonU sans doule bien plos haul.

munications divines : il est chiéliea, il esl anl pour le service de l'Église et la amfusioii desni*! créants. Alexandre, au contraire, jeTeaxdiieoeli des romans, ne songe qu'à sa gloire ; et, maibeè la terre, il veut forcer le paradis, el tirer tribotà |)euple des anges (1). Il traverse les plaines brûlâtes de TÂsie au milieu des terreurs de l-enfer, a milieu des dragons, des monstres éL des foudm Enfin, le cours de FËuphrate qu'il remonte le eei' duit au pied des murs d'Éden, derrière lesqirà « entend la voix des anges occupés à louer Diea. U héros frappe longtemps à la porte, il somme le habitants de se taire, d'ouvrir, et de payer tribi comme le reste du monde. La porte demeure fah mée: seulement un vieillard parait sur lafluraille, et fait présent à Alexandre d'une pierred'aimant. Cette pierre peut soulever le fer, et cependani un peu de terre dans une balance pèsera pfat qu'elle. Ainsi de Thomme, qui soulève le monde; mais quelques jours après sa mort, un peu depous*

(1) GerTinus, Gesckichte der DeuUchen Poetie^ t.I, p. 2il.- Rosenkrantz, Gesckichte der Deutschen Poésie in dem MittelaUff\ p. 366. J*ai sum Tordre du poëme allemand de Lamprecht Qk trouTO dans la môme langue V Alexandre de Rodolphe de Hontfiiili celui d*Ulrich d'Eschembach» ceux de Berchthold, de Biterolf, etc. Il est inutile de citer les poèmes français bien plus connus deBenott do Saint-More, Alexandre de Bernay, etc. — Par vne complicattoo semblable, le souvenir des Yopges de saint Brmidaii se retroare dans le poôme deLohengrin^ j.

«ère vaudra mieux que lui. l^e hëros s'émeut de ce discours; i! se tourne vers Dieu, renonce aux conquêtes, et lorsqu'il meurt après douze ans d'un règne paisible, le poëLc ajoute t qu'il lui fut par- « donné » . Ainsi ce génie du moyen âge, qu'on se représente toujours prêt à damner les vivants et les morts, fait preuve d'une singulière indulgence. Les romanciers ne peuvent se résoudre à prendre congé des héros qu'ils aiment, sans les laisser acheminés vere le ciel. Nous voici en paix sur le salut d'Alexandre. Dante mettra Caton en purgatoire, Trajan en paradis. Et le poète anglais Lydgale n'achève point les funérailles d'Hector sans lui faire élever un tombeau dans la cathédrale de Troie, auprès du maître-autel ; une messe perpétuelle est fondée pour le repos de son âme.

Du reste, on reconnaît ici une complication fréqucnlti dans l'histoire littéraire ; je veux dire l'entrelacement de deux sortes d'épopées. Comme des plantes touffues ne peuvent croître ensemble sans se mêler, s'envelopper, se nuire peut-être; de même, dans cette forte végétation poétique, chaque fable poussedes branches qui vont s'entrelacer avec les rameaux voisins. Quand le bon Guérin pose sa lance à la porte du monastère, et qu'on l'y met en prières et en jeûnes, je me doute bien que nous sommes en pleine littérature ecclésiastique, et que

ms, éclairé parles consËils des religieux voisins, il s'engage dans la route souterraine(lj, et bientôt Il se trouve en un lieu qni est à la fois celui des ^uffrances temporaires et des peines éternelles. Les menaces des démons ne le font pas recnler; tantôt repoussé, tantôt entraîné par leurs bandes insolentes, il parcourt d'innombrables supplices (2) . iCe sont des coupables crucifiés <\ terre, enlacés, dévorés par des serpents, exposés dans leur nudité feu soufÛe d'un vent d'hiver, suspendus par les ipîeds sur des bûchers qui ne s'éleignent pas, attajehés à une roue qui tourne sans fin, plongés dans Ifles fosses oli bouillonne le métal fondu, enlevés par 1a tempête et précipités dans un fleuve sous les leauz duquel les démons armés de crocs de fer les ketiennent. Au fond de ce lugubre séjour, un puits lembrasé engloutit et revomit tour à tour les âmes ienveloppées d'un vêtement de feu (5). Owcins rekonnaît plusieurs de ses compagnons d'armes ; son fiourage se trouble ; il gagne en tremblant un pont jjeté sur l'abîme: l'étroite planche s'élargît devant

\ (1) Dante te puriHe de ses péchés en traTereanI le purgaloîre. Wurgatorio, pasEim.

f (S) Dante eai aussi arrêté par les damons i l'entrée de la cilé de iBttui. Infemo, ii.

(S) On £c rappelle le cruclCeinent de Gaïphe, les concuEsion- Uires plongés bous la poii bouillanle, et les jeui graleaques de leurs bourreaux, les voluptueux eDlrainéa par une tempête éterbdbj yu^^i^jjfcinlg. Inferno, iim, iiiv, lui.

^ LA DIYINE COMÉDIE. 4S5

. ;.le, on en voit une rédaction latine suivie de ^BÎeurs traductions anglaises, allemandes, franges, espagnoles. Je m'étonnerais que Tltalie, si le du merveilleux, n'eût pas conservé les sien- 3 (!)•*— Le saint moine a quitté Tîle d'Érin ur aller chercher, à travers les mers occiden- .es, la terre de r^omisiion réservéeraux saints. »rès les aventures sans nombre d'une longue nagation, il arrive au paradis des oiseaux, demeure ts anges demi-tombés, qui, sans partager la iivolte de Lucifer, ne s'associèrent point à la résisince des milices fidèles (2). Plus loin^ se rencon-

*e la montagne de Tenfer^ dont le sommet volca- [que domine l'Océan : de noirs forgerons habitent, et leui^ marteaux retombent nuit et

(1) La Légende de S. Brandainei^ publiée ptr Achille lubinal ; ris, 1856. La grande chromique deGotfirid de Viterbe, pars <enda, contient un récit pareil, d'après un li?re consenré dans iglise de Saint-Matthieu, ultra BrUanniam infinUfu ierrœ. Les yageurs arrivent au delà des mers à une montagne d'or qui rte une Tille toute d*or, habitée par des anges. Enoch et Efie y rvent Dieu dans une église d*or. Les Toyageurs y demeorent trois iirs ; mais, lorsqu'ils reTiennent dans leur patrie, il se trouTê que )is siècles et sept générations se sont écoulés.

(2) ..... Mens flomei de cens Qai jus calrent des tains deia; Mais ne nos consentimes pas.

 peu près comme les anges neutres detaite. Itifemo, n.

Che non funm riballî

lié fîir fedeli a Dio, ma per se foro.

Dg U DITINE COHËDIE. 427

Pendant que les imaginations charmées suivaient le moine navigateur, et cherchaient avec lui ce que l'homme rêva toujours, une terre meilleure que la sienne, des pensées moins douces s'éyeillaient au récit de la Descente de saint Paul en enfer. — Une tradition, dont l'origine ne se retrouve pas dans les ccritures apocryphes, rédigée en latin, avant le milieu du onzième siècle, par un Français des provinces méridionales, fournit au moine anglo-normand Adam de Ros le sujet de ce poëme(l). — L'archange saint Michel conduit l'apôtre des nations dans ce Heu, dont il doit prêcher les terreurs. Devant le seuil, un arbre

Mmblenl remonter !i h fin du diiiènie sîMe. Il cite une carte du deurihne, où, vis-à-yis des bouches du Gange, est représentée YUa de Paradis. L'Imago mundi place le jardin d'Ëden à l'oilrâmïté de l'Asie, derrière un mur de feu qui mante jusi{u'au ciel. — 5. Patrick'! Purgatory, 93, 94.

(1) Belanie, Enais hitloriquei, tome III, page 139; Fauriei, Coun inédit. On a plusieurs manuscrila du récit latin. 'Warton, Hitlory tfpoetry, 1, 19, cite le début d'une trjJuclîou anglaise.

L'auteur anooni^e son œuvre comme une traduction :

11 eit probable que Dante connut la version ou l'original \ car, au II* chant de l'Enfer, il paraît supposer que saictPauI l'j précéda. AnddvTÏ poi la vai d' elezionc-

Etla ginac de Giacopo ne laisse pas de doute sur le sens du vers. — Dioe ancflra r aulore : Paolo apostolo.loqualefuvasod'elEttionc, and&alinfarno. Or, l'Ëcrilure, qui rapporte le ravissement de 'WpAtre aa ciel, ne le bit point descendre parmi les d

JJ

4» DES SOURCSS POfinQUfiS

enflammé se dresse, gibet aux mille bras, où son suspendues les âmes des avants* Plus loin, brdit une fournaise couronnée de sombres tourbillons. Un large fleuve, roulant des démons dans ses floiik s'enfonce sous les arches du pont fatal, quels justes réconciliés franchissent, mais qui fuit soi les pas des pécheurs. Plongés à des profondenE inégales, selon la gravité de leurs crimes, appraissaient les envieux, les adultères, les dissipteurs, les sectaires armés pour la ruine it rÉglise (1). D'autres tourments attendent les ossriers, les exacteurs, et tous ceux qui n^eurent sosci de Dieu, ni merci des pauvres. Les viei^ges infidèles, vêtues de noirs vêtements, sont livrées aux embnssements hideux des dragons et des couleuvres, te juges iniques errent entre des feux toujours alhmes et une muraille glaciale. Des chaînes doih loureuses chargent les mains des mauvais prêtres. Enfin, le puits scellé des sept sceaux renferme dais une infecte sépulture ceux qui nièrent les mystëre^ delà foi (2). A ces tristes spectacles vient se mêler

(1) Le texte semble indiquer ici des sociétés secrètes, où Fao aurait juré la destruction du catholicisme :

A sainte Iglise firent guerre...

£t par sa mort se parjurouent.

Dante (Infenpf xn) représente aussi des violents plongés dan* un lac de sang dont la profondeur varie comme leur culpabilité.

(2) Dante me tles héréti({ues dans des tombes, carUo XL

I SE LA DIVrNE COHËDIE. 430

l'apparition d'une âme élue, que les anges portent dans la gloire. La cour céleste retentit de joyeux cantiques : les damnés y répondent par leurs gémissements. Saint Paul et sou guide s'émeuvent, et commencent une prière que répètent tous les saints. La justice éternelle se laisse fléchir; elle accorde aux réprouvés l'interruption régulière de leurs souffrances, chaque semaine, au jour du Seigneur. La trêve de Dieu s'étend sur ses ennemis.

Quelquefois l'apparition de la vie future se fait sar une scène moins large, et n'est plus qu'un épisode de l'épopée religieuse, comme la descente aux enfers chez les anciens. Parmi les sujets les plus aimés de la poésie légendaire, je remarque i'Histoire de Barlaam et Josapkaly accréditée par le nom de saint Jean Damascène, souvent traitée ei: France, en Angleterre, en Allemagne enfin, où elle prit une forme savante et harmonieuse dans les vers de Rodolphe de Montfort (1). Je la trouve aussi populaire en Italie au quatorzième siècle, s'il en faut juger par un manuscrit de la Bihliothèque royale qui contient la légende rédigée dans un mauvais dialecte, enrichie d'enluminures grossières, par conséquent destinée à des

(1) RoBenLnnU, Ge»chichte der BeaUclie» Poetie, 184, Ger- TÎimi, 1. 1. Wackernagel, DatUckte Letebudi.

lecteurs indulgents (1). Josaphal, fiis d'un roi de rindc, est secrèlement initié par un vieillard â h foi chrétienne persécutée. Les faux prêtres et les magiciens s'émeuvent : le roi épouse leurs colères* il soumet son fils à plusieure sortes d'épreuves; un essaim de jeunes tentatrices l'environnât, U sa succomber, lorsqu'enfin, ayant recours au Sayneur par la prière, il est ravi hors de lui-iaêiae.

0 £t incontinent un ange le conduisit au ciel, ot lui montra la gloire du ciel, et les chœurs angëli* i|iies, avec le cortège des patriarches, des prophètes, des apôtres, avec une grande multitude de cheva-

1 iers et de vierges qui moururent martyrs ; et l'ange l'avertit que, s'il gardait sa virginité, il serait tét ou lard de cette assemblée glorieuse. Et après lui avoir montré le paradis, l'ange lui fit voir l'enfec et les démons, et les peines des pécheurs, et le feu, où il n'y a que pleurs et grincements de dents pendant l'éternité. Quand Josaphat vit les démons et les peines des âmes, incontinent il commença à pleurer, à trembler avec une grande épouvante. Et l'ange lui dit: « Tu as considéré la punition ■1 des pécheurs ; c'est pourquoi je te reconduirai au

(1) l/B récit de saint Jean Damascène est bien plus âtenda qut ci'lui de lalégende italienne. Je k cite depréréranuecamms inéiÛla et uomme contemporaine de Dante. Le manuscrit où elle est coil' Icnua porte ie ii° 93, fouds la Vallière, soub ce titre : Leggenda di Bùriaàme e tii GiotafaUe.

BB Là DmNE OOMÉDIS. 4SI

< monde, dans ton corps; et, si tu oublies ta virgi* a nité, tu seras mis dans le feu d'enfer. » A ces mots, Josaphat se réveilla ; et depuis cette heure la Imitation s'éloigna de lui (1).

Pendant que ces quatre récits, eatré»^ pour ainsi dire dans Théritage poétique des nations chré-* tiennes, font le tour de l'Europe et passent par toutes ses langues, il se trouve au fond du Nord, en Islande, un écrivain qui rassemble les traditions mourantes de sa patrie, pour en composer le célèbre recueil de TEdda. À la suite des fables païennes ensevelies dans ce livre comme dans leur tombeau, on est étonné de rencontrer un chant chrétien, le Chant du Soleil^ où le poète, s'arrachant aux soiivenirs d'une mythologie condamnée, s'efforce de reconstruire le monde invisible sur de meilleurs fondements (2). Un père a rompu les lois de la mort pour venir instruire son fils, il le visite dans un songe et lui révèle les secrets de

(1) E incontenento fo porta el sospirituo in cello> e f(^e mostra la glorîa dal Paradiso e li ordeni de li agooli, e li pairiarchi, e li profecti, e li apostoli, e ima grande multitudine de chayalieri, Tergini, est Tagnolo ge disse quiesti de martiri. (Quatre peintures représentent la procesaion des personnages célestes.) E dîce Tagnolo : Giosafat, se tu combattere per la toa virginita tu sere in quesf a schera. J'ai touIu donner un spécimen de ce grossier dialecte.

(2) Edda Samiundar^ t. I, Solar-liod. Sans doute le skalde islandais fut inconnu du poète de Florence ; mais les rapports qu'on trouTera dans leurs récits montreront encore mieux Tantiquité des sources où tous deux puisent.

43S BIS SOURCaU POÉnQUK

l'éternité. — Il a parcouru d'abord les sept du monde inférieur. Des oiseaux noircis de fi qui étaient des âmes, tourbillonnaient conune nuage de moucherons à l'entrée de l'abîme. Lui femmes impudiques poussaient en pleurante rochers ensanglantés* Par un chemin de sable M lant marchaient des hommes couverts de bbl sures (1). Des étoiles menaçantes étaient sospeil dues sur le front des excommuniés. Sur la poitrnt des envieux, on lisait des runes de sang. Ceui ^ avaient poursuivi les vaines félicités de la vie couraient sans repos dans une carrière sans but. Lb voleurs, chargés de fardeaux de plomb, allaioi par troupes au château de Satan. Des reptiles yenh meux traversaient le cœur des assassins ; et lesoor beaux de Tenfer dévoraient les yeux des meateurs (2). —Mais le vieillard s'est vu ravir ensuile aux plus hautes régions du ciel. Là, des anges

(1) Solar4iod^ 58, 59. Gruenta saxa. — Nigr» ill» feminc.- Trahebant trbti modo. — Multos homines vidi. — Sauciatosire. - In ilhs pruna obsitis TÎis, Cf. InfemOy moi, xir, xzvin. La peine âl avares, des sodomites et des schismatiques.

(2) So/ar-/to<2, 63, 6i. — Gateryatim ibant iUi. — Ad PlntoBi arcem. — Et gestabant onera e plumbo. — Homines Tidl ilk». " Qui multos pecunia et Tita spoliarant. — Pectora. — Raptim p6^ Tadebant Tiris istis. — Validi venenati dracones. Cf. le chiitean di Satan, les chapes de plomb des hypocrites, les serpents qui poursuÎTent les voleurs de grand chemin. InfemOf vm, xzm, xinr. U dernier de ces rapprochements est si remarquable qu^on aurait peine à le croire fortuit.

idieux lisaient l'Ëvangilo sur \a tôte de ccuk qui '£rent l'auinône. Ceux qui jcûnèrcnl étaient lentourés d'esprits célestes prosternés à leurs pieds, Xes fils pieus rêvaient bercés sur les rayons des Castres. Les opprimés, les victimes des forts, portés Idans des chars de triomphe, passaient comme des ■rois au milieu de la foule des saints. Cette douce .image du paradis, substituée aux combats et aux |l>aDquets éternels du Walhalla, cette apothéose de [la charilc, de l'abstinence et de la résignation, laissent assez voir ce que pouvait l'Eglise sur l'es-

Iprit indompté des Scandinaves. Cependant on reconnaît encore dans le tableau de l'enfer les reflets iBiaistres du paganisme. Les vieilles peintures du

!' royaume des ténèbres {Munpellieim) sortirent lentement de la mémoire des peuples du Nord. J'en retrouve le souvenir et le nom {Mmpilli) jasqae dans un cantique du jugement dernier, composé au neuvième siècle. Longtemps les pâtres de la Souabe et de la Suisse ont montré les montagnes creuses, où quelqu'un d'entre eux ayant pénétré, avait vu Siegfried, Charlemagne ou Frédéric Barberousse tenir sa cour avec les morts (1).

(1) Wacberaagel, DeuUchei Lesebuch : Von jangitcn Getieht :

Dïi' ni mac dennc mac iindremo Hell'iD von deuio Jlustiilli!.

On (>eul citer aussi la peinture terrible du jugeinanlilernier dxtui

Toute la poésie ilii moyen âge était donc pleinï des spoctacles de rélcrnité. Mais de même que lei songes de la nuit se forment des pensées du jour, ainsi les poètes rÊvent ce que les peuples croîeoL Le» peuples croyaient donc au commerce des Tt> vants et des morts ; ils croyaient l'Eternité acces3K ble aux âmes pures, ils croyaient aux visions. Q n'est pas de ri^'cilsque les enfants aient plus curieusement (ScouliSs de la boucbe de leurs mères, lus hommes des lèvres du prêtre, qui les tenait de SCS livres. Je n'accuse ni les livres, ni le prêtre, ni les mères, et je ne vois rien de plus digne de respect que cette crédulité tant méprisée. J'y découvre le besoin le plus honorable de la natuit humaine, et le plus inexorable en même temps, le besoin de l'inOni. Il s'en fallait encore de deux cents ans que l'homme eût fait le tour de la terre; il n'en connaissait encore ni l'étendue, ni h forme, ni la situation; mais ce qu'il savait depuis longtemps, c'est qu'elle était trop petite. Il Toultit voir au-dessous et au-dessus. On avait beau fouto' aux pieds les pauvres dans la fange, ils n'étaient pas encore si bas qu'ils ne se souvinssent de leurs destinées. Ils voulaient, non-seulement qu'on leur

Vlhrmoiiie tics Évangiles, par le saxon Hélianil, Ger?inus Gei-

•hleder Deuttchen Poetie, l. I, Sur iea montagnes creuses:

,,IteutseheSage.

iâSgnâl le paradis, mais qu'on le leur décrivît, qu'on l'eût visité pour eux. On avait beau envelopper les rois dans une nuée d'encens et d'iiomimages, ils s'ennuyaient de ces honneurs qui devaient finir, et payaient des poètes pour leur pendre l'étorriité, sans oublier l'enfer, où sont punis les tyrans.

Tant d'ouvrages d'art, tant de productions dans I un siècle, supposent l'effort d'une pensée qui vient ide plus haut. Avant qu'un rt'cit soit mis en vers, ; il est longtemps resté dans les entreliens, dans les I souvenirs des hommes. La poésie est la fleur; la i| tradition est la tige : elle est longue et délicate ; il ifeut la dégager lentement, avec patience, si l'on ,'Teut aller jusqu'aux racines.

En présencedu nombre infini de visions de la vie Ifiiture qui remplissent les chroniques et les légendes, je vois d'abord l'impuissance oii je suis de tout étudier et de tout connaître II me suffit de montrer l'extrême richesse de cette littérature du monde invisible, quelle place elle tenaiLdans la bibliothèque des hommes du treizième siècle, [uelles images elle devait laisser chez un graïul

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grossi, selon le loisir de ses copistes. Deux écrivains 'du treizième siècle, deux Italiens, avaient tenté de porter la lumière au fond de ce désordre: le premier était Barthélémy de Trente; le .s(;cond, Jacques de Varaggio, archevêque de Gênes, auteur de la Légende dorée, qui rangea les actes des saints dans le cycle de l'année ecclésiastique, et fit à chaque fête comme une couronne de poétiques traditions (1). J'ouvre donc la Légende dorée, et j'y reconnais le Purgatoire de saint Patrice et rhistoire de Josaphat. Dans la vie de saint Jean l'Évangéliste, dans celle de saint Thomas, au chapitre de la fête de tous les Saints, je trouve plusieurs disions de l'enfer et du ciel. Si je m'arrête au jour de la Mémoire des trépassés, j'y vois de fréquentes apparitions des morts aux vivants, et l'histoire merveilleuse d'un jeune homme mort au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Son âme, enlevée par les démons, réclamée par les anges, conduite enfin aux pieds de la sainte Vierge, fut renvoyée sur la terre pour y solliciter les prières des hommes en faveur des défunts (2) . — Mais

(1) Tiraboschi, Sioria délia Letteraiura, ab anno 1183 ad annum 1300, lib. II, cap. i.

(2) Legenda aurea^ de S. Patricio, de S. Josaphat, de Memoriâ defundorum, etc. On y trouve aussi les histoires de saint Fursy, de saint Carpe et de sainte Christine, que je rapporterai plus loin.La légende de la fête de tous les Saints décrit la procession merveilleuse

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« celle du Fils de Dieu, dont j'ai prophétisé que le « peuple qui marchait dans les ténèhres verrait « une grande lumière. » Et le vieillard Siméon survint, et avec lui Jean-Baptiste, et ils rendirent ce témoignage du Sauveur : l'un qu'il l'avait tenu dans ses bras, Tautre qu'il l'avait baptisé et que sa venue était proche. En ce momi^it Seth se souvint qu'un jour il était allé aux portes du paradis terrestre demander « l'huile de miséricorde > pour oindre Adam, son père, qui était malade; d saint Michel, lui apparaissant, lui avait annoncé que l'huile de miséricorde ne serait donnée au HMnde qu'après cinq mille cinq cents ans acomplis. Et comme il se trouva que ce temps s'accomplissait à l'heure même, ions les patriardies fréminent d'allégresse. — Alors Sataii, le prince de la mcori, dit à l'Enfer : c Prépare-toi à recevoir Jésus, qui « se glorifiait d'être le Fils de Dieu,. et qui n*e&t « qu'un honune craignant de mourir; car il a dit: « Mon âme est triste jusqu'à la mort...» Voici que € je l'ai tenté; j'ai excité le peuple contre liii, j'ai a aiguisé la lance, mêlé le fiel et le vinaigre, « préparé la croix : le moment n'est pas loin où je « l'amènerai captif. » Et l'Enfer demanda : «Est-ce « le mémcx Jésus qui a ressuscité Lazare ? » Et Satan répondit : a C'est lui-même. » Et l'Enfer s'écria : c Je te conjure par tes puissances et par

440 DES SOURCES POÉTIQUBS

€ les miennes de ne pas m 'amener cet homnit « car, lorsque j'ai entendu le commandem(»it i c sa parole, j'ai tremblé, et je n'ai pu reteai ce Lazare; mais, se dégageant tout à coup, il a (c son essor comme l'aigle, et il s'est échappé Or, tandis que l'Enfer parlait delà sorte, une tiè se fit entendre, pareille à celle du tonnerre, etel disait :« Princes, ouvrez vos portes, levez vos poito « éternelles, et livrez entrée au Roi de gloire. A cette voix les démons coururent, etfermèrentk portes d'airain avec des barres de fer. Et Davidé en les voyant : ce J'ai prophétisé qu'il briserait fe « portes d'airain. » Et la voix reconmiença « Ouvrez vos portes, et livrez entrée au Roiè « gloire. » L'Enfer voyant qu'on avait criédeiiî fois, demanda : « Et qui donc est ce roi de gloire?» Et Daniel répondit : «Le Seigneur fort et puissant. « le Seigneur fort dans le combat, c'est lui qu'on ce appelle le Roi de gloire. » Comme il parlait encore, le Roi de gloire parut, sa splendeur éclaira les limbes éternelles ; et le Seigneur, étendant 9 main et prenaiit la main droite d'Adam : « La paix, « dit-il, soit avec toi et avec tous ceux de tes fils « qui furent justes. » Et le Seigneur sortit des enfers, et tous les justes le suivirent. — L'archange saint Michel les introduit ensuite dans le Paradis, où il trouve Enoch et Élie, enlevés de la terre et

DE U DIVINE COMKDIE. Ml

réservés pour les épreuves de la Ondes temps. Ils Toienl aussi venir au-devant d'eux un homme qui porte sur ses épaules le signe de hi croix. Et comme on lui demande ce qu'il est : « Je suis, dit-il, le a Larron crucifié avec Jésus, et j'ai cru en lui, et B il m'a donné ce signe, en me disant de me pré- « senter aux portes du Paradis , et de montrer ce « signe à l'ange qui les garde. Et j'ai fait ainsi, et « l'ange, ra'ayant ouvert, m'a donné ma place. >■ Ce fut là que Leucius et Carinus cessèrent d'écrire; et, se transi! gurant, ils devinrent blancs comme la neige et disparurent. Mais, les deux livres étant restés, on les trouva parfiiitemcnt conformes. — Les beautés de ce fragment n'ont pas besoin de commentai le. La scène s'ouvre avec toute la grandeur de l'épopée : il ne se peut rien de plus heureux que cette façon de grouper les personnages, de les mettre aux prises, et de leur donner la parole. Après celle longue attente, ces entretiens et ces disputes, la brièveté de l'action a quelqui: chose de foudroyant comme In puissance divine, et le triomphe terminé par l'histoire du bon Larron couronne ces spectacles pathétiques d'une pensée de miséricorde qui repose le cœur. L'auteur de la Légende dorée le savait bien : il n'ignorait pas Ih valeur des textes apocryphes dont il usait; lui-même en relève souvent les anachronismes et les contra-

dictions. Néanmoins, il fait servir ces peintaresl imaginaires à la traduction d'une doctrine véri-| table. Il ne s'est point proposé d'écrire rhistoire, mais bien le poème de la vie des saints. On lui a cruellement reproché ses mensonges : je n'enté pas d'autres que le mensonge étemel de Fart, k mensonge de la toile ou de la pierre qui Teol reproduire, par des traits immobiles, la beautt vivante. Assurément l'artiste n'ignore pas la distance qui sépare l'idéal immortel de cette ima^ froide et muette sortie de ses mains, et c'est poin^ quoi il ne se contente jamais de ses œuvres. Cependant le peuple ne se trompe pas non plusi mais il se contente : il suffit qu'on l'ait mis surla voie, il fera le reste. Sans doute, il voit bien quela coupole peinte et dorée sous laquelle il prie, si haute qu'on l'ait faite, est bien loin du ciel qu'elle veut représenter ; mais elle en montre la route, et la prière y atteindra (1).

(1) Legenda aurea, de resurrectione Domini. Cf. Fabricias, Codex apocryph.y p. 282. Le texte primitif est en grec. Grégoire de Tours (Hist. Franc, I, 21, 24) donna déjà une traduction abrégée de l'évangile de Nicodème. Cette histoire, devenue popalaire au moyen âge, passa dans toutes les langues et sous toutes les formes littéraires. Au dixième siècle un moine, dont la vision est racontée par Ansellus le Scolastique, accompagna le Sauveur aux enfers, et assista à la délivrance des âmes, qui se renouvelle chique année. Mais le pauvre religieux revient sous la conduite d'un démon. Cette pièce a été publiée par M. du Méril, Poésies laiinei populaires, p. 200 . U faut citer aussi le soixante-sixième chapitre

Mais la critique de Jacques de Varaggio, si indulgente qu'elle fût, avait rejeté des récits plus étendus, qu'il fallait chercher dans d'autres recueils. Telle était l'aventure de trois moines d'Orient, qui virent flotter des rameaus d'or sur le fleuve voisin de leur solitude. Ils remontèrent le courant jusqu'à des montagnes inconnues, où ils se virent tout à coup au milieu du paradis terrestre, gardé par Enoch et Élie, Et lorsque, ayant admiré les merveilles de ce beau lieu, ils regagnèrent le cloître, d'autres moines y avaient pris leur place, ou leur montra leurs noms à demi effacés par le temps dans tes obituaires de la maison : sept siècles 3'étaient écoulés (1). Une collection italienne des Vies des Pères rapportait les discours des deux religieux, conduits en esprit au séjourdes réprouvés; ils y contemplèrent Caïphe dans le feu, et le prince des démons dans l'abîme (2). On y lisait surtout la longue vision de Tantale, chevalier jeune et beau,

de VHûtoirede Percefùrest, où l'on Toil < comment le roy Alfaraa « s'en Ma en l'jsle do vie publier la foi calholiqus, et racempter « au long la passion et la résurrection de Jésus^hriit au roy Ga- < diiér d'Ecosse et au roi Perceforesl d'Angleterre, à la sage royne, « et aux aulIreG. » Voye?. enfin l'excellent travail de H. Douhaire sur les apocryphes, dans VUniBer^té catholique, année ISSS.

(1) Manuscrit de la Bibliothèque du roi, du quinzième sikle, n» 7762 : « De Ire monaci ehe xeno a io ParadUo lerretlro. — Lo Paraiiiso terrestre si â in terra in questo m d'Orienté Buao uno monte alliMimo...!

(2) Vite de- Santi Padri; ^eaeiia, iU& ; ïireute, ilZS.

e le parle I

444 DBS SOURCES POÊnQUES

lequel, au milieu d'un banquet, au moment de mettre la main au plat, tomba frappé d'un sommeil miraculeux. L'âme échappée du corps st trouva au milieu d'une vaste prairie, où les esfà malins l'environnaient déjà, lorsqu*un ange luoineux comme une étoile vint le d^ager delaiR mains, il la conduisit alors par une vallée terribk et ténébreuse, pleine de charbons ardents; et asdessus il y avait un couvercle de fer en forme (k gril, où étaient assis un grand nombre de diable occupés au tourment des réprouvés. Ensuite Tfr naient des forêts d'arbres épineux, peuplées de chiens enragés, des étangs de soufre et des étangs de glace balayés par un vent violent; le pont de l'épreuve jeté sur un fleuve de flammes (1). Enfin, paraissait Lucifer, l'ennemi de Dieu et des hommes, d'une taille gigantesque, avec une forme humame,

(1) Vite de* Santi Padri, libro V, cap. xi. Per una ralle terribile e tenebrosa, e coperta di caligine di morte, profondissiiiK e piena di carboni affuociti, e di sopra era un coperchio di fen* fatto a modo di una gradella, elc. Cf. Inferno^ xxi, Dolorosi lesà. Tantalo est la forme italienne et presque mythologique du dob irlandais de Tanlale. La légende, irlandaise d'origine, passa en btin dans le Spéculum historiale de Vincent de Beau vais, iib. XXYl c. xxxvni, 104. M. Wrijjhl, 5. Patrick's Purgatory, p. 82, eo cite plusieurs traductions anglaises, allemandes, françaises. M. Tunbail a publié the Visions of Tundale iogellier with melrical nuh ralizaiion, and other fragments ofearlypoetry, Ëdimburg, 1845. On en connaît plusieurs versions allemandes, flamandes, françaises. Cf. Greilh, Spicilegium Vaticanum; ilahn, Gedichte der xu vM xui Jahrhundert, etc.

P DE L\ DIVINE COMKIIII!. «:.

nauf qu'il avait cent mains, longues de cent palhnes. Il était chargé de chaînes embrasées ; et, pour h^iserla soif qui le dévorait, il élendaitses mains hnr la foule des âmes, en saisissait autant qu'il en ^peuTait tenir, et les exprimait dans sa houche JMaomine le vin d'une grappe. L'âme de Tantale vit ^toarmentcr ainsi ceux qui renient Dieu, les faux lâirétiens, les homicides, les ennemis de la paix, Mn adultères ; mais surtout les prélats et les chefs (ifcs peuples, qui cherchent les seigneuries 'et les pj^Délices par intrigues, simonie ou menaces; ceux ■ii vendent les sacrements de l'figlise; ceux qui " ml faussement par amour, par intérêt ou par faut de savoir (1). Le pèlerinage merveilleux "achève en traversant le purgatoire et le paradis, isurémcnt les traits du tahleau sont durs et les BOuleurs grossières; maison y trouve un sentiment puriûc tout ce qu'il touche : c'est la passion de la justice, d'une justice égale pour tous. Les ima-

(1) YiU de' Sanli Padri, llbro V, cap. u. Era ancora lullo quello iaûco de Uio ligaia per tulle le membre con catheiie di r<Tra molle llbeale di foco. E quando \in piene le inani le siringr et s|ireinezelc - bocca come fa el ïino de T ma... Cf. Inferno, iiïtv. Tulli'quesli 'i son per li pretati e guidatori deî popoli, (juali tanno nerproccaciando te signorie e grandi onori del inondo o bc- I per ciipidiln, o per potere faredanno ad altriiî... e coioro guidicano falsaniCJite per aiiiort!, o per doni, o per difelto di che vendoQo il steranieDlo deila Chiosa.

'de$ visions, compilé par le moine Othlon de Ralisbonne (1). J'y compte sept apparitions des peines clôtures. Une servante d'Augsbourg, qu'on portait tombeau, ressuscite pour avertir un magistrat lie la ville, au nom de son père damné, de restituer des biens mal acquis. Un pauvre, qui mendiait aux portes de l'église de Saint-Emmeran, voit en rêve «ne maison de fer rougi au feu, oii sont emprisonnés éternellement les mauvais conseillers qui détournèrent l'empereur défaire sa paiï avec Dieu et Jes hommes (2). Une autre fois le s;iint patron du ■aonastèrc conduit en esprit un de ses religieux sur la montagne du purgatoire. Lapeinc des justes qui s'y purifient est de considérer les supplices des réprouvés et d'entendre leurs cris {3). Ailleurs, c'est la grande impératrice Téophanie qu'on voit punie pour avoir propagé le luxe des Grecs parmi les fempues de France et de Germanie (4). Mais rien n'égale l'étrange aventure d'un seigneur appelé Vollark, qui, se rendant à des noces avec un petit

(1) Olhlonis monachi RalisbonensLs Liber visionum lum suarttm tuia aliorum. Apud Bernard. Peï, Tliesaio; aiwcdotor, noviuim., t. m.

(2) Yiiiones, <i, 11 : Ibi sunt inclusi Duper deruncli qui Ctesari Henrico pacem undique patrarc sLudculi resislure iirxsumpEBriiDt.

(3) VUio 14.

(4) Vitio 17 : Quia viddîcel mutla superflua el luiiiriosa niutieroni ornameola quibus Grœcia uti solet, sed calemis in Geniianha Fnaciseque proTinciii «rant iocogniU, tune primo delsla.

I nhaF

44t BIS somtcB raftiram

nombre de compagnons, s*^are aa déclin da, dans une forêt. Et comme il déseqpère de sa route, un cavalier noir l'aborde» et loi l'hospitalité pour la nuit.BienlAt la forêt s*â au fond d'une lai^ avenue resplendissent ksi d'un chftteau. On entre dans les vastes salks^l table du festin est dressée, elle se eoiiYFed'aiie| fusion d'or, d'argent, de pierr«*ies ; tout m\m\ rangent des figures sinistres. Et, comme Yc ne peut cacher ni son étonnement ni son ii tude : ce Toutes ces richesses qae tu vois, lui & a maitre du lieu, sont les biens que les hi € enlèvent aux églises : c'est pour moi qu'ils € vaillent. » Alors le bon seigneur se souvint q*| son hôte, en se nommant à lui, s'était donoé k nom de Nithard, c'est-à-dire le ifa/în; maiseoDune il était juste et craignait Dieu, les démons Be]p rent rien sur lui; il revint sain et sauf avec sa compagnons, son cheval et ses armes. Du reste. le narrateur a la sincérité de ne point garantirsoi récit; il l'a reçu de la rumeur publique, et no* aimons à cueillir en passant cette fleur de poésk populaire qui a de la grâce et de l'éclat (1 ) .

En remontant plus haut, nous rencontrons la célèbre vision du moine Wettin de l'abbaye de Reiche-

(1) Liber viêionunit 23. Aux numéros 19 et âO se Irouvent le> récits de saint Boniface et'de Bède, qu'on lira ci-eprèe.

^Mu, réiligét! sous sa dictéii par l'abbc tlii monastère, et mise en vers parWalafrid (1). Deux jours avanl sa morl, Wellin avait été ravi en esprit; cl, guidé par son ange gardien, il avait visitéle triple séjour des âmes. 11 vit les damnes livras h d'affreuses tortures, roulés dans des torrents de feu, ensevelis dans des châsses de plomb, captils entre des murs infranchissables, au milieu d'une épaisse famée ; et il y l'ecoiinut beaucoup de prélats, de prêtres et de religieux {2). Il gravit la montagne du purgatoire, oii les évèques négligents expiaient leur mollesse, et les comtes leur rapacité. Au milieu d'eus, Charlemagne était puni pour l'incontinence de sa chair (5). Ensuite les portes du palais céleste lui furent ouvertes ; il traversa les rangs des martyrs et des vierges; il parvint jusqu'au Irône de l'Éternel, et reçut l'assurance de son salut.

(1) Acla tancloriiin ordinî* S. Benedîdr, siFC. IV, pars II, p. 863.

(8) Ibid.

Cf. Inferno, ii. Le mipplÎM des liéréli'|iies. (3) Acta Sanclorum ovdinis S. BenedicU.

llia lisia ccisuin iiionlciri CŒloqiic propiiiquuni

ArlB)iiciunt iliiilcm

Abluit incauto quidquid npglexerat ictu.

à condition de revenir annoncer aux hommes p»! dant deux jours ce qu'il avait vu des vengeancei divines (1). Il y a toute la tristesse du neu^ siècle dans le rêve du moine de Reichenau. Se cefl guerriers et de ces pontifes de l'âge héroïque qu'i voyait naguère tout couverts de gloire, il ne rek plus que des âmes souffrantes et châtiées; etit grand empereur n'échappe ni à la flétrissure ni i supplice. — On a besoin de rencontrer des ima^s plus consolantes dans un récit de saint Ânschaiie, qui, vers le même temps, achevait la conqnèk religieuse du Nord (2). Il racontait qu'après soi entrée en religion, étant tombé dans la tiédeur, i eut un songe : il lui sembla qu'il venait de mourir, et que saint Pierre et saint Jean l'assistaient, llsfc conduisirent premièrement en purgatoire, où il passa dans les ténèbres et dans la gêne trois jours qui lui parurent dix siècles. Puis, revenant le chercher, ils le menèrent par des chemins qui n'avaient rien de terrestre, marchant d'un pas immobile i travers des clartés toujours plus vives jusqu'au portes du paradis. Les chœurs des bienheureux étaient tournés vers l'orient, les uns cachant leurs

(1) Ibid.

Undc tibi jubeo auctoris de nomine nostri Isla palam rcferens ut clara voce revolvas.

(2) Yitasancti Amchani^ auctore Remberto^ Bollandist. , 3 feî.

DE lA DIVISE COMÉDIE. 451

têtes dans leurs mains, les autres étendant les bras, tous unissant leurs voix dans un concert sans fin. "Vingt-quatre vieillards siégeaient sur des trônes plus élevés; et à l'orient paraissait une lumière dont on ne voyait ni le commencement ni la fin, qui enveloppait tous les élus, qui les pénétrait, qui les couvrait, qui les soutenait. Anschaire ne vit luire en ce lieu ni le soleil ni la lune, il n'aperçut ni les deux ni la terre ; car il ne s'y trouvait rien de matériel. Seulement un reflet pareil à l'arcen-ciel environnait l'enceinte sacrée. Or, du sein de la majesté divine une voix sortit souverainement douce, et qui parut néanmoins remplir le monde : « Va, dit-elle au jeune moine, et tu reviendras ( martyr (I). » — Le même caractère de douceur se fait sentir dans tes deus visions racontées par saint Boniface. Cet homme infatigable, ce fondateur des églises de Germanie, ce conseiller de Charles Martel et de Pépin, trouve le loisir d'écrire à une religieuse anglo-saxonne, et de lui rapporter la déclaration d'un ressuscité qu'il vient d'interroger au monastère deMilburg. L'interrogatoire était

(1) Qui spkndor tanUe magnUudinis erat, ut nec imtiucn ejua» nec flnem contemplari valerem... Ipae omnes eiterius circumdabal, ipse omnes interîus saliando regebal, aupcriusprolegeliat, il)' ienas Buttinebat. Sol veto nec lima oequaquani lucebanl ibi, Dec cœlum ic lerra ibidem visa sont, nam eranl cnncla iocorporen... C'est l'aspect tout spirituel du paradis de Dante.

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