‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 4)Chapitre 23 sur 26 · I .« . v.A^x ui tvi lH du (H)ssible : il a le chànxf · texte numérisé non relu

I .« . v.A^x ui tvi lH du (H)ssible : il a le chànxf

.. V luht.. Il V pivnd l'essor, il ne s'arrto

.V x;.cL urwv à sou point. Il y a plus

. ,.. ■ u- [viisi» au fond de tantdel^en-

« !.. iv -ttMi iiissimuler, l'histoire des

» .. .Mm . ,"xi l»uMi moins dans les miséra-

i.K ....i,i;r»,ir i»'-, tiMsi|ul sV(i[orgentousecoupent

\ K 1. ..X i|!;i' Jaiis 1rs récits du cloître, où se

.,jh ., .u i!i»i'. lurMiiio toutes les grandes âmes,-

»... , : '1 . ;ii:riKi'. toute la vertu, tout ce qui doit

xr. si \r m.nulo. Mais ce que j'y cherche et ce

,u. i N \ion\c iU'jA, iVsl la poésie. C'est, au milieu

.|i I... |u...iii..- ti.i h;!!»! Macaire daus lo lieu du paradis que \ .lii.^liiH-..iiu»»ni.niplalils W sa iigurepeiuU au Campo Santo. Il a^..'/. I;i iM.j.ulaïUô do sou histoire au moyen à^e.

I désordre des pensées et des images, l'art qui commence, et qui porte avec lui l'unité etTharmolïie. Les différences sont innombrables, mais déjà les ressemblances percent, et les traits principaux p'y fixent. L'enfer, le purgatoire et le ciel se sucisèdent dans le même ordre, et le paradis terrestre w-a la miîme place. Le visionnaire est sous la connuite d'un guide surnaturel ; les démons ne manquent pas de l'assaillir, les anges de le défendre {!). fc'appareil des supplices n'a guère d'autres res- ■ources que le fer, la glace et le feu. Les mêmes ■erpents courent dans les mêmes sables, dans les Imémes forêts épineuses. Le pont fatal est rarement roublié (2). Du fond du puits de l'abîme, Satan s'ëfiève comme un géant, et les réprouvés se débattent sous ses mâchoires (5). Le voyageur ne passe pas I impunément au milieu de tant de flammes ; elles ' l'atteignent, mais elles le purifient (4). Comment ne reconnaîtra-t-il pas dans les peines, dans les expiations ou dans la gloire, ceux qu'il craignit sur la terre ou qu'il aima? commeat ne pas rencontrer des ombres illustres à ce rendez-vousdu genre

(1) Irtferno,n, uni. Vision de Drihlhelm, de S, Fiirey. Purg*- ' loire de S. Patrick, eic.

{2) Inferno, xwin, 46. Cf. S. Palrick. Vision do S. Paul, ilc Tundale, elc.

(3) /n/erno, iiiiv. Cf. Tundal. S. Antoine.

(4) Purgatorio, util Cr. S. Piitiick; et plus loin le Iton hirrou ^4e-8>^>'iGoiB> 1" TÙion d'Albéric, elc.

: « .t'.'es: au .miita] j mit ■Kvn.'^ tte^ ÎMBDKOs (3 • . ^Jk-

qiMb. i! hltski: k- feu |mn ks-lixer. /

I. hiliui: qm i:^ tradiiioi^K. et tairi d'i liiié»' depuif». }ii)]miair«b uu treizièiiii «sHSBCUt jKii le trtfvuiJ d<: Ib fouruukiiL v\ d'âne intelL^reuee at^nez échaufUie jmur l» d*au senJ jet, «ou^ uue luruie immnnalle. avi)c la curiosité d*uju çraud esprit, «mec eeUi {itssion de tout f^irvoii gui le poossail i £%tfm^litr jusqu'aux dorrmef de^ Tartares et àtë> Sarrasins, ne

(1) Ibntr piirtoul. Cf. S. ?'atriak. S. Fum. Tœidik, et toutes l^i^ndes françjiisef.

^fnradisr>, xirrn. vif. Tettio.. S. Bonibce el k inâm d*Al-

pouvait ignorer les croyances poétiques de l'Europe chrétienne, il ne pouvait mépriser celles qui charmaient toute l'Italie. S'il avait liante les écoles des religieux; si, comme on l'a cru, il porta quelque lemps le cordon de saint François, comment n'eût- ,1 pas recneillt ces belles légendes franciscaines, célèbres dès le treizième siècle, et rassemblées bÂntôt après dans l'aimable livre des Fioretti di tiMi F'rancesco? Comment les anciens de l'ordi'e eussent-ils oublie de lui conter la vision de leur int fondateur, lorsqu'un jour, épuise de combats et d'abstinences, il pria Dieu de lui faire essayer dès ce monde la joie des bîeabeurenx dans le ciel? « Or, pendant qu'il était dans cette pensée, un auge lui apparut environné d'une grande lumière, lequel tenait une viole de. la main gauche et un i^chel de la main droite; et, François demeurant luut ébloui à l'aspect de l'ange, celui-ci poussa une I seule fois l'archet sur la viole, et en lira uncmélo- ' die si douce, qu'elle pénétra l'âme du serviteur de ' Dieu, le détacha de tout sentiment corporel ; et, si I l'ange eût retiré l'archet jusqu'en bas, l'âme, en- ' traînée par celte irrésistible douceur, sefùtéchap- ' pée du corps (1). » Il était difflcile de représenter

(1) Fioretti di tan Franceico : Délie sacra stnle slimalc di «an Francesco, e dells loro coasiderazioni . — Délia seconda consideraiioDe,

si

If bonhnir on- imr îini[T phi \ JMWÉlnMlli d ii ■Cme temp» plus chamaille. Toote rUsUire èj saint et de ses c«Hnp^pBims s'éclairp aiiei des de réternité. S*ik jnîcBt, ils vmoit les sam&iieendre aotoor d'eux, les déoMMis s'cnfur, d Wj Imes délÎTrées sortirdn purgatoire (1). — Oiif 1 porte qo'im j^ioe bonuBe de noble Emilie et A^ bi Iodes délicates, ayant été admis dans Yixh afait pris Thabit en abominaticm, les man^fl mépris, et le capachon en honeor ; si bien fdS r résolat de qaîtter le oon^^mt et de letooner monde. La nuit marquée ponr son dâpart, il tiU qu'il passât devant Tautel; et, s'étani ageDMÎlli| i selon sa coutume, il fut ravi en esprit. U ^yaï venir au-devant de lui une moliitade in&îe à saints rangés en procession deux à deux; eouvrt de riches vêtements, leurs visages et leurs ««■» resplendissaient comme le soleil, et ils allaieitci chantant, accompagnés de la musique des anjies. Dans le nombre il y en avait deux plus richonfiDl vêtus que les autres; et, vers la fin de la procession, il en vint un dernier si pompeusement oroé, qu'on l'eût pris pour un chevalier nouvellemeol

(i) Fioretti, cap. xuii, xliv, l, u, et particulièrement c. um. Gome frato Jacopo délia Massa vide in visione tatti i fratri mioori deJ mondo in visione d'uno arbore, e conobbe la yirsû, e i meritie vizidi ciascuno.

reçu. Or Je jeune homme restait immobile d'eloiinement et dejoie; ceux qui fermaient la procesaon lui dirent qu'ils étaient tous frères mineurs; que les deux plus éclatants que les autres étaient saint François et saint Antoine, et le dernier de tous, un saint frère mort depuis peu de temps : Dieu leur donnait ces riches vâtements pour les pauTres tuniques qu'ils avaient portées sur la terre signe de pauvreté, d'humilité et de patience. ce moment, le jeune homme revint à lui-même il se trouva que la tentation avait disparu (1). Mais de toute la couronne franciscaine, la plus 'belle fleur à mon gré est la légende des trois larrons qui vinrent demander l'aumône au couvent de [onte Casale. Et, le gardien leur ayant fermé la firte, saint François le reprit sévèrement, et lui imanda par la sainte obéissance d'aller après eux jusqu'à ce qu'il les eût rejoints, de s'agenouiller alors en leur demandant pardon de sa dureté, de leur offrir du pain et du vin, et de les prier qu'ils cessassent de mal faire, mais qu'ils craignissent Dieu etne l'offensassent plus. Le gardien obéit, et fit de point en point ce qui lui était ordonné. De quoi les larrons, touchés jusqu'au fond de l'âme,

(1) Fioretli, cap. xx. U'una raolto bella visione, clie vide un frate (iioTane, in quale avea in [acli abboniinaziono lacappa, che era disposto di lasciarc l'abîlo a uscire de l'ordlno.

se prirent h considérer leur vie pécheresse, à la it\ tester enfin, et vinrent demander à saint FraBçotj le pardon et la pénitence. Il les reçut tous dans Tordre : les deux premiers, bientôt aprèsleor| conversion, moururait et s'en furent en paradis; Ij troisième survécut; et, au bout de quinze ai d'une dure pénitence, il arriva qu'une nuit, vaiw par le sommeil, il s'endormit après matines. Ate il fut mené en esprit sur une montagne très élevée au bord d'un profond précipice hérissé de roc dont le seul aspect faisait peur. Et l'ange qô guidait le précipita au fond, et, descendant aupfê de lui, il le releva et leeonduisit par uneplain couverte de pierres tranchantes, de ronces eii'éft nés, jusqu'à une fournaise ardente. Une troupe è démons, la fourche de fer en main, Ta t tendaient à la porte, et le poussèrent dans les flammes. Il J reconnut un homme qui avait été son compère, damné pour avoir trompé le peuple au temps de la disette, en vendant le blé à fausse mesure. Ai sortir de la fournaise commençait un pont, étroit. glissant, sans garde-fous, au-dessous duquelpassaii un fleuve horrible, plein de dragons, de scorpion? et de serpents. Arrivé au milieu, l'ange prit son essor et s'envola sur une montagne très élevée, au delà du pont. Et quand le bon larron se vit seul il se mit à trembler, et, ne sachant que faire, il ^t'

«minandait à Dieu : lorsque tout à coup il lui

sembla que des ailes lui poussaient, et, saus atten^

,dre qu'elles eussent grandi, il prit son vol vers le

[lieu où l'ange l'avait précédé. Deux fois il retomba

lise d'efforts ; mais, la troifiième enfin, il par-

ntà la montagne, et se trouva au pied d'un palais

merveilleux, dont les murs transparents laissaient

É^ les chœurs des Saints. Et voici que saintFran-

tequel était mort depuis peu de temps, parut

irt d'un manteau admirable, orne de cinq

iles parfaitement belles, et avec lui un grand

,bre de frères couronnés d'auréoles. 11 intro-

isit le nouveau voeu dans le palais, lui en mon-

|a les merveilles, et le congédia, enfin, en lui or-

lonnanl de retourner au monde pour y passer sept

Jpurs. Le bon larron se réveilla; mais, sept jours

après, il était mort (1).

Tels étaient les récits que Dante dut écouter plus d'une fois de la boucbe des frères mineurs, sons les portiques de ce beau couvent de Santa Croce qu'ils venaient d'élever à Florence. S'il les quittait pour visiter les Dominicains de San Marco, il trouvait d'autres souvenirs : on lui disait comment, le jour de la mort de saint Dominique, frère Guala, prieur du couvent de Brescia, vit une ouverture se

(1) Fiordlî, cap. iiv. Como Francesco eonverli Ire ladroni micidiali, edella nobilisEÎma lîsione che vido 1' UDodi loro.

faire au ciel, et, par cette ouverture, deux échd-j les descendre jusqu'à terre. Au sommet de Tuft était le Sauveur, au sommet de Tautre la mk\ Vierge; et des anges montaient et desceudaient en chantant des cantiques, et ils emmenaient ayeceoi un frère dont la tête était couverte de son capucei la manière des morts (1).

Il n'y avait pas jusqu'à Tordre de saint BenAl qui n'ajoutât encore de loin en loin quelque rajuj à sa vieille auréole. Quand le poète allait troM les Bénédictins de Florence dans cette belle abltfje dont la flèche domine encore les édifices du voisi* .nage, en parcourant leur riche bibliothèque, ii avait dû mettre la main sur la célèbre Vision ill' bériCy écrite sous sa dictée au mont Cassin, vers le commencement du douzième siècle, et bientôt si populaire, qu'on la trouve reproduite dans une fresque d'une antique église près de Fossa, diocèse d'Aquila, du royaume de Naples (2). Le jeune Albéric, atteint d'une grave maladie, est demeuré neuf jours dans l'immobilité de la mort. Cependant, sous la conduite de saint Pierre et dans la

(1) Voyez l'éloquente Vie de saint Dominique^ par le R. P. licordaire .

(2) Elle fut publiée pour la première fois par Tabbé Cancellieri. Rome, i814. Voyez aussi, dans l'édition des Œuvres de Dante, Firenze, 1850, les Dissertations de Bottari, du P. de Costanzo, ei les lettres do Cancellieri, Gherardo de' Rossi, et de Romanis.

compagnie de deux anges, il a visité la région des châtiments; il a vu les luxurieux errant dans une vallée de glace, les femmes criminelles traînées à travers une épaisse forêt d'arbres épineux, les homicides enveloppés sous des flots de bronze ardent, les sacrilèges dans un lac de feu, les simoniaques dans un puits sans fond. L'abîme recelait dans ses dernières profondeurs un ver d'une longueur infi- , dont l'haleine dévorante aspirait et rejetait

imme autant d'étincelles des essaims de dam- (1). Sur le fleuve, qui servait de limite à ce

•iste empire, un pont, se rétrécissant ou s'élargisaant au besoin, retenait les âmes souillées encore, laissait échapper celles dont l'épreuve était finie. 'Abandonné quelques instants aux fureurs des démons, Albéric passait par les flammes; puis, ressaisi par son guide, tout à coup il s'était trouvé devant le tribunal des sentences divines, Un péehcur y attendait son jugement; ses crimes étaient tracés dans un livre que présentait l'ange de la Tengeance. Mais une larme de charité, répandue par le coupable aux derniers jours de sa vie, recueillie par l'ange de la miséricorde, effaçait l'écriture condamna trice. Puis, au milieu d'une plaine

{\) Toujours l'allernaliïe du feu et de la glace, que Danla n'a pas manqué d'ubgerier. Lui aussi appelle Salan ( il gi^n Venne. » lUme ressuinblant» pour le supplice des simoniaques.

476 DBS SOURCES POÉTIQUES

couverte de fleurs, inondée de lumière, s'élevait la montagne du paradis terrestre, que dominait l'arbre du fruit défendu; une multitude bienheureuse en peuplait l'immensité (1). Cependant le jeune moine, enlevé par une colombe, était monté plus haut encore ; il avait traversé les sphères des planètes et le ciel des étoiles pour aller contempler lea merveilles de l'Empyrée. Là, saint Pierre lai avait fait connaître les péchés des hommes, et l'avait congédié en lui donnant ^ordre de publier ses révélations (2).

Mais l'ordre de saint Benoit, un peu déchu ao • . ^treizième siècle de sa première ferveur, soutenait à peine la ri valité des- moines réformés deCiteaux. La vision d'Albéric pâlissait devant les extases de L'abbé Joachim, mort enl202aufond d'un couvent de Calabre, où son tombeau attira longtemps les pèlerins des montagnes voisines (3). Dante loi donne place au douzième chant du Paradis, parmi

(1) Vision d'ÀlbériCy cap. xx. — Dante est obligé de passer pir les flammes. Purgatorioj xxtii.

(2) I^ surtout Tanalogie est décisive : « Qualîter a colomba et ff beato Petroductus est in cœlum, » etc. (Àlbéric, § 33. - Dantéy Paradiso, xxvn.) Si Foscolo y eût pris garde, il n'aurait pas argumenté de ce passage du Paradis pour établir les intentions protestantes du poète : ou bien, il y aurait associé Thumbk moine du mont Gassin, qui, certes, n*eut jamais de pareilles tentations .

(3) Vita apud Bolland., 29 mai.

les saints Docteurs (1) ; il avait lu ses écrits mystiques, le Psaltérion aux dix cordes, les Comment taires surJérémiey qui firent Tadmiration des contemporains (2). Il y avait trouvé ces prédictions dont toute la chrétienté s'occupa, et dont plusieurs sectes se prévalurent : « que les empereurs avaient dépouillé leur pourpre pour la mettre sur les épaules du Christ en la personne du pape, mais que le temps était venu où le pape devait se déli- • vrer de leurs mains en y laissant le manteau (5). Enfin, le livre se terminait par une vision écrite en versets latins rimes, où l'on sent déjà le souffle poétique qui passera dans la Divine Comédie (4) . Un

(i) Danie, Paradtso^ ii, x, 47 :

Il Calayrese abatc Giovacchino Di spirito prot'etico dotato.

(2) Joachim abbatis Opéra.

(3) Joachim in Jeremia. (( Quod imperatores otim pro Ghristo paupere 8use dignitatis tunicam exuentes inriuerunt eum quasi no- Tum hominem in Sylvestro. Nunc necesse est ut summus pontifex ex eorum manibus spoliatus effugiat. . . » Dante, dans la belle vision qui termine le Purgatoire, semble s'être souvenu de cette pa~ rôle de Tabbé Joachim : Quod patrimonium J. Ch. boni et mali scientiae lignum fuit.

L'abus que l'on faisait des opinipns de Joachim fut condamné par un concile d'Arles en 1260. EÛes passèi^nt ensuite dans les doctrines des Fratricelles et des LoUards.

(4) Joachim, Visio :

Visioncm admirandse ordiar historiso ; Succincte scribam textum felicis mémorise. Quidam vir religiosus, fama non ingenitus, Scripsit rem quam yidit quondam in visione positus.

Remarquez l'analogie du début avec celui du premier chant de

religieux, ravi en esprit, croit cheminer dans des lieux difficiles et remplis de dangers. Le sixième jour, il se trouve entouré de bêtes féroces: des lynx, des lions, des serpents lui ferment le chemin. Il croit périr sous leurs dents, lorsqu'il voit panitire devant lui un fleuve de soufre et de feu ; m pont étroit et glissant le traverse : un nombre infini /d'ftmes justes et coupables se présente à l'entrée. lies coupables sont précipités dans les flots brûlants, les justes passent rapides comme des aigles. Au bout de ce trajet difficile, un mur d'airain s'élève. Il supporte les terrasses d'un jardin adnunble. Un peuple heureux l'habite, et passe ses jours dans des forêts chargées de fruits et de parfums,oû jamais les animaux malfaisants n'ont pénétré. Au milieu s'élève une montagne d'argent; des escaliers superbes conduisent au sommet : mille ruisseaux fuient parmi les gazons et les fleurs. C'est là que, sous des portiques de jaspe couronnés d'or, le trône de Dieu s'élève, entouré de milliers d'anges qui chantent sûr la harpe des hymnes sans fin, accompagnés par les treis chœurs des élus.

Trino Deo trina turba electorum carmina Modulatur et exultât pcr seculorum secula.

VInferno. Le chemin de la vie, les bêtes féroces qui ferment la route, aucune autre voie pour leur échapper que la visite des liem éternels. v

Dante était comme enveloppé de ces souvenirs encore tout vivants. Mais, s'il cherchait, à Texemple des chroniqueurs de son temps, à s'enfoncer plus profondément dans les vieilles traditions italiennes, il y rencontrait à chaque siècle les grandes apparitions qui préoccupaient le sien. S'il ouvrait le i^ecueil des sermons de Grégoire Yll, il lisait le célèbre discours prononcé dans Arezzo, où l'orateup avait décrit la vision d'un saint homme deacendà ^ en esprit aux enfers. Il y aperçut une échelle plongeant dans un abîme sans fond, intacte au milieu 'des flammes de l'incendie vengeur. Tous les hommes d'une même famille, coupable d'usurpation sur les domaines de l'église de Metz, venaient après leur mort sur cette échelle. Le nouveau venu prenait l'échelon supérieur, et ceux qui l'avaient précédé descendaient d'un degré; en sorte que, par une loi inévitable, ils allaient l'un après l'autre au fond de l'abîme, rassemblés dans le supplice comme dans le péché (1). — Dans la belle chronique florentine que venait de compiler Ri€ordano Malespini, « pour la gloire de Ôieu et pour Futilité des lecteurs, lettrés ou laïques (2), > Dante avait dû

(1) Je regrette d*aToir dû resserrer ainsi Tadmirable récit traduit de main de maître par M. Villemain, Tableau de la Littératwre françavie au moyen âge, leçon i.

(S) Malespiniy Storia, cap. i : A onore e riverenza dell* alto Iddio

mettre la main sur le chapitre quarante-huitième, où est contée l'histoire du marquis Hugues de Brandebourg, venu en Italie à la suite de rempmur Othon m. Comme le marquis chassait aux enyiroiis de Florence, il arriva, par la volonté divine, qa'd s'égara dans la forêt, et que, cherchant les gens de sa suite, il se trouva près d'une forge où l'on Irt- Taillait le fer. Et là, il vit des hommes noirs qui, an lieu de fer, semblaient tordre d'autres hommes dans le feu et sous le marteau. Et il lui fut dit qœ c'étaient des âmes damnées, et que l'âme du mtf^ quis Hugues était condamnée à une peine sembb-' ble pour sa vie mondaine, s'il ne venait à pâûtence. De quoi le marquis, épouvanté, se recommanda à la vierge Marie, et, revenu à Florence, fit vendre tout son patrimoine d'Allemagne pour bâtir cinq abbayes qu'il dota richement (l).^oilà une forêt qui ressemble fort à celle du premier chant de la Divine Comédie^ où Ton ne s'égare pas

padro, da cui discende il sommo bene, e a frutto e utilité di oolor» che leggeranno, si degli alletterftti, comme de' laici.

(1) Ricordano Malespini, Storia, cap. xxvni : E avenne perirolontà di Dio che essendo a cacciare... per io bosco si smarridà sot gente, e capito in sua visione a ua» fabrica là ove s' usa va difare lo ferro; quivi trovando nomini neri e formati, che ia luogo di ferro parea che tormeatassono con fuoco e con martello nomini... — Je retrouve la forêt dans une chanson laline du dixième siècle, pubUée par Grimm et Schmeller, Lateinische Gedichte, p. 535. Siibjunxit totam— esse mlercraitck — ^<^\tl^V\»£l\«q&\^--\^^

impunément, et où l'enfer est au bout. — - En allant un peu plus loin, et jusqu'à Pistoïe, le poëte avait assurément visité le lieu où l'anachorète saint Barontus mourut pour la seconde fois en 685. Car on racontait qu'une première fois, après une fièvre violente, ses frères l'avaient cru mort, et récitaient autour de lui les psaumes funèbres, quand il se réveilla en criant par trois fois : <c Gloire à Dieu ! )i Et, comme on le pressait de questions, il déclara qu'an moment du dernier soupir, il s'était vu saisi par deux démons ; mais l'archange saint Michel, venu à son secours, en avait appelé au tribunal de Dieu. Barontus, entraîné par son guide céleste, franchit les quatre portes du paradis, fendant la foule des religieux, des prêtres et des vierges, et, au premier rang, il retrouva un pauvre moine qu'il avait connu infimie et contrefait. Au retour, saint Pierre le fit reconduire par deux jeunes enfants qui lui montrèrent les tourments des réprouvés. Dans le royaume des ténèbres, Barontus avait reconnu deux évéques prévaricateurs; l'un d'eux expiait son orgueil soos des haillons de mendiant (1). Le clergé avait le mérite de ne pas se ménager dans les tableaux qu'il présentait aux peuples. Les visionnaires font comme les peintres.

/l } JfaM&w, A€ia SS. (hd. S. BeneiMi. tamà. m.

qui entassent volontiers les papes, lesévêques elles prêtres dans leurs représentations de Tenfer. Jamais le sacerdoce ne s'est épargné à lui-même cette redoutable leçon : Pavimenta inferorum capHa tor eerdotum.

Mais le livre classique de la littérature 1^^ daire, pour l'Italie d'abord, ensuite pour toute la chrétienté, c'étaient les Dialogues de saint Grégoire le Grand. Dans ces récits miraculeux, tout est tourné à la doctrine de l'immortalité. Au miliea des terreurs du septième siècle, quand les Lombards étaient aux portes de Rome, et le deuil aa dedans ; quand tout ce qui avait été grand parmi les hommes semblait finir, saint Grégoire était venu les entretenir de ce qui ne finirait pas. « Depuis le jour où le premier père fut chassé du paradis de délices, disait-il, le genre humain, relégué dans les ténèbres, est resté sevré des entretiens des anges et des visions du ciel. Nous entendons parler de la patrie céleste, des anges qui en sont les (âtoyens, des justes, leurs compagnons de gloire. Mais les esprits charnels doutent encore, comme les enfants nés dans la prison douteraient de la parole de leur mère, qui leur vanterait les champs, les montagnes, les étoiles et le soleil (1). Ce-

(1) Gergor., de Vitâ et Miraculis Patrum Italicorum et de œternitate animorum, etc., lib. lY, 1. Postquam de paradisi gau-

pendant c'est Tinvisible qui gouverne le visible, qui le connaît et qui le meut, qui perce au travers: Dieu se révèle par la nature, l'âme par le mouvement ; tous deux par des apparitions rassurantes pour les saints, formidables pour les pécheurs (1 ).. . Et si l'on s'étonne d'en voir les exemples se multiplier, c'est que la nuit terrestre approche de sa fin, et qu'à ses dernières ombres se mêlent déjà les premiers rayons du jour éternel (2). » Cette philosophie circule, pour ainsi dire, dans la foule des traditions populaires qui remplissent les quatre livres des Dialogues. Ce sont des résurrections, des morts triomphantes, des agonies consolées par les chants des anges, des âmes qu'on voit monter au ciel entourées d'un cortège de saints (3). Le jour de la mort du grand Théodoric, un moine de Lipari aperçoit trois figures qui passent dans les airs : Tune est celle du roi, sans ceinture et sans chaussure; dans les deux autres le moine reconnaît les

diis culpa exigente expulsus est primus humani generis parens, ia Imjvs caecitatis atque exsilii quam patimur venit aerumnam, quia peccando extra semetipsum fusus, jam i9a cosleBtis patriae gaudia quae prîus contemplabatur yidere non potuit... Àc si enim prsegnans mulier miltatur in carcerem, ibique pariât puerum qui natus in carcere nutriatur et crescat; cui si forte mater... solem, lunam, stellas, montes et campos nominet, ille yero... yeraciter esse dii^ fidat.

(1) Ihid.y cap. yi, Nulla yisibîlia nisi per invisibilia videntm*.

(â) Ibid,, cap xLi.

(3) Lib, I,12;U,37;m, 17;1V,7,11,14, 15.

481 DES SOURCES POÈn^DES

âmes du pape Jean et du yertiiew: Symmaque ; et tous deux, ayant mené leur persécuteur au bord do volcan, le précipitent dans le cratère (1). Ailleors, un homme de guerre, mort de la peste, revient ila vie, et raconte son voyage chez les trépassés. D s'était trouvé au pied d'un pont sous lequel coultil un fleuve noir, d'où s'exhalait une vapeur sombre, avec une odeur que les sens ne supportaient pas. Au delà du pont s'étendaient des prés émaillés et fleurs, dont le parfum nourrissait les habitants de ces beaux lieux. On voyait des hommes vêtus de blanc se promener autour d'une maison construite de briques d'or, que des enfants et des jeunes filles portaient dans leurs mains. Et telle était l'épreme du pont, que les méchants qui voulaient passer étaient précipités dans les eaux ténébreuses, tandis que les justes le franchissaient d'un pas sur. Le ressuscité trouva dans les joies ou dans les peines plusieurs de ceux qui lui furent connus sur la terre; et il lui fut enseigné que la maison d'or était la récompense de la charité, qui se bâtit, avec de Tor périssable, des demeures éternelles ; et que le nuage de vapeur était noir et fétide, parce que le plaisir de la chair infecte l'âme et l'obscurcit (2).

(1) Lib. IV,30.

(2) Lib. IV, 36. Le grand esprit de saint Grégoire éclate partout: au sujet d'un anachorète qui s'était attaché dans sa cellule avec une

DE U DIYIiNE COMÉDIE. 485

2 Ainsi toute la douceur et toute la sévérité du christianisme se réfugiaient dans ces pieuses légendes pour traverser les temps barbares. Rien n'égale la

w popularité dont elles jouirent : on les voit traduites en langue grecque, arabe, anglo-saxonne. Les livres de saint Grégoire, avec ceux de saint Augustin, faisaient le fond de la théologie du moyen âge : Dante les cite et les discute (1). Comment n'eût-il pas marqué la page où sa pensée trouvait Tautorité d'un grand pape et l'exemple d'un grand docteur ? Le génie, si sûr qu'il soit de lui-même, n'est pas indifférent à ces sortes de rencontres : il sait ce que l'Éôriture enseigne : « Qu'il n'est pas bon à l'homme d'être seul. »

Au milieu du cycle immense qu'on vient de parcourir, la légende italienne se détache par des caractères intéressants. Les sombres peintures n'y manquent point : quelles fortes images que le ver d'Albéric, l'échelle de Grégoire VII, la forge de Ricordano Malespini ! On reconnaît le pays d'Ugoliri et des Vêpres siciliennes, et dont l'histoire passera dans son Enfer. Il y a là autant de terreur que parchaîne de fer : a Teneat te nbn catena ferri, sed catena Christi.» Après le récit d'une résurrection : « Mnjus est miraculum verbo peccatorem convertere quam carne mortuum ressuscitare. » Et tout le chapitre xltui du livre IV sur le discernement des songes et des Tisions.

(i) ParadisOf xxvni, 44.

tout ailleurs, mais il y a bien plus d'amour. L'apparition du Paradis y prend plus de place et d'éclat; il semble que dans ce beau pays, avec ses horizons lumineux, on ait vu le ciel de plus près. Riai n'est charmant comme l'ange et la viole de la vision de saint François, comme la procession contemplée par le jeune frère qui avait le froc en horreur; comme cette larme de pénitence qu'Alberic voit tomber sur le livre des péchés. C'est beaucoup d'effrayer, de terrasser les hommes ; mais c'est encore plus de les ravir. S'enfoncer dans l'épouvante pour en tirer la grâce, c'est le dernier secret de la poésie, et l'Italie l'avait su. Cette fleur poétique, que nous avons vue germer partout, ne s'était nulle part si heureusement épanouie : c'était là qu'il la fallait cueillir. Le soleil y était plus chaud, la terre mieux préparée : l'Italie avait conservé plus fidèlement les traditions primitives du Christianisme, parce que la violence des mœurs barbares y résistait moins au doux génie de l'Évangile.

Car, à mesure qu'on approche des premiers temps, les spectacles de l'Éternité s'éclairent d'un jour plus serein ; les peines des réprouvés, toujours

enseignées, sont moins décrites : le ciel s'ouvre davantage. On lit dans les écrits de saint Denys TÀréopagite, que Dante a tant aimés, l'admirable histoire de saint Carpe, qui, ravi en esprit, vit sur les nuages le Christ environné des anges. En même temps il aperçut, au bord d'un gouffre embrasé, des païens qui avaient méprisé sa prédication : des serpents et des démons armés de fouets les poussaient dans les flammes. Carpe allait les maudire; mais, ayant levé les yeux, il vit le Sauveur tendre la main à ces misérables, en disant : a Carpe, c'est « moi qu'il faut frapper, car je suis encore prêt à « souffrir pour les honmies (i). t — Saint Augustin rapporte deux autres visions qui ne sont pas moins touchantes (2) . Au temps de la persécution de Septime Sévère, Satur, Perpétue et ses compagnons attendaient dans la prison de Carthage le jour où on les devait livrer aux bêtes. Or, il arriva qu'une nuit Perpétue rêva qu'elle voyait son frère Dinocrate, mort depuis peu de temps. Le pauvre enfant, tourmenté d'un ulcère affreux, dévoré de soif, se penchait inutilement au bord d'un bassin, dont il n'atteignait pas l'eau profonde. Sur quoi,

(1) Dionys. Àreop., Epist, yin. — Labitte, la Divine Comédie avant Dante, U.

(2) S. Augustin, de Origin, anim., lib. U. — Labitte, la Divine Comédie avant Dante, II.

488 DES SOURCES POfiTIQDES

s'étant évallée, elle pria pour lui, et quelque temps après elle le revit, éclatant de beauté, reyêtn d'habits superbes, et puisant avec une coupe d*or k la source, qu'il laissait pour aller jouer soos le$ ombrages. Il lui semblait aussi qu'elle grayissait une échelle de lumière, au sommet de laquelle le Bon Pasteur lui tendait la main (1). De son odté, Satur se voyait en songe transporté par quatre anges qui, sans le toucher, l'enlevaient jusqu'au eid. Les chœurs immortels répétaient : c Saint, saint, saint; » et sur le trône qu'ils entouraient, le Seigneur était assis. Il baisa Satur au front, lui passa la main sur la face, et le congédia. — Vers le même temps, on racontait la résurrection miraculeuse de sainte Christine. Cette vierge, étant morte, avait parcouru le purgatoire, l'enfer et le paradis. Arrivée devant Dieu, il lui avait été permis de choisir, ou de rester au ciel, ou de retourner au monde afin de soulager, par sa pénitence, les âmes du purgatoire. Christine avait choisi de revenir ; et les anges l'ayant ramenée dans son corps, au milieu des obsèques, elle se leva subitement du cercueil(2). Tels étaient les entreliens des confesseurs de la foi.

(1) Ruinard, Acta martyrum sincera^ passio SS. Perpeluss, etc.

(2) BoUandist., Act. SS,y 21 août. — Labitte, la Divine Comédie avant Dante, IL On peut citer encore les visions de S. Crfrgoire Thaumaturge, celles que rapporte S. Cyprien dans ses Leir très, elc.

Dans ces tableaux, je retrouve bien le même esprit qui traça les peintures des catacombes. Sur les murs de ces oratoires souterrains, où priaient les persécutés, on ne peignait rien qui rappelât l'horreur de ces temps, ni supplices, ni martyrs, ni même le Sauveur crucifié ; mais des colombes, des fleurs, des fruits. On y représentait Noé dans Tarche, Lazare sortant du tombeau, les pains multipliés, et au milieu, à la clef de voûte, le Bon Pasteur; rien que des images de résurrection et de miséricorde : rien que la charité qui sait tout oublier des hommes, et tout espérer de Dieu.

Mais, pour aller jusqu'au fond de l'antiquité chrétienne, il faut ouvrir le Livre du Pasteur^ consem sous le nom d'Hermas, et dont les belles allégories consolaient la piété des premiers fidèles. J'y vois déjà tout le symbolisme du moyen âge : rÉglise sous les traits d'une vierge vêtue de blanc; la tour du salut, bâtie par les anges avec des pierres qui sont des ân^es. Celles qu'on rejette roulent dans le feu, où elles brûlent; tandis que sept femmes, représentant les sept vertus, soutiennent l'édifice et y font entrer ceux qui les servent. Mais ce qui me frappe surtout, c'est le souvenir d'une jeune fille qu'Hermas avait aimée ; car elle était sainte et belle, et souvent il s'était dit dans son cœur:

« Heureux si j'avais une telle épouse ! t Or, elle mourut, et longtemps après, Hermas, se promenant un jour le cœur plein de ce cher souvenir, s'endormit, et il lui sembla qu'il était transporté dans on lieu sauvage, où il s'agenouillait pour prier U^et confesser ses fautes. Pendant qu'il priait, le cW s'ouvrit, et la jeune fille le saluait d'en haut. Et comme il lui demandait ce qu'elle faisait auprès de Dieu : « J'y suis, dit-elle en souriant, pour t'aocoser... Hermas, il est des pensées qui ne naissent jamais dans le cœur d'un juste. > L'art chrétienne fait que de naître; et je crois déjà saisir Tune de ses plus admirables inspirations. Ce rêve ne finin pas, ce ciel ouvert ne se fermera point, cette jeune sainte a déjà bien des traits de Béatrix, de celle que Dante verra dans toute la gloire de l'éternité, devant laquelle il confessera ses erreurs, qui l'accusera aussi pour l'humilier, mais avec un sourire immortel pour l'absoudre.

Un pas de plus, et le poète touchait au voile du sanctuaire. En le soulevant, il trouvait les visions de saint Jean et de saint Paul. — Le premier, sur fe rocher de Pathmos, avait assisté à l'ouverture du puits de l'abîme, et aux fêtes de la Jérusalem nouvelle. — Le second, ravi aux cieux, contempla ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce que le cœur de l'homme n'a jamais com-

DE LA DiyiNE COMÉDIE. 491

pris. — Et comme enfin tous les prodiges du Christianisme se retrouvent dans la personne divine du Sauveur, Lui aussi descendit aux enfers, non pas en extase, mais en vérité ; non pour considérer le triomphe de la mort, mais pour lui arracher son aiguillon.

Ainsi, en partant des poèmes du treizième siècle, on remontait, par une suite de récits, jusqu'au dogme évangélique. Assurément il fallait distinguer les temps : il fallait reconnaître la légende poétique, devenue un genre littéraire, livrée à la liberté des conteurs, toute pénétrée des souvenirs profanes, comme, le Purgatoire de saint Patrice, et les autres que TÉglise ne recevait pas dans ses livres liturgiques. Celles-ci avaient du moins le mérite d'exercer l'imagination des hommes, et de ne pas laisser perdre la tradition du beau. Il fallait discerner ensuite la légende politique, plus ancienne, qui met des leçons sous des images, et qui use de l'enfer, du purgatoire et du ciel, comme i'autant de prosopopées légitimes, pour effrayer les ibis et les peuples. Je ne m'en dissimule pas l'abus, 8t ce qu'il y avait de dangereux dans ce pouvoir du visionnaire qui damnait ses ennemis. Mais l'Église ne consacra jamais l'autorité de ces jugements. Elle a inscrit des milliers de noms au catalogue des saints; elle n'a jamais prononcé la damnation

de personne (1). Il y avait ensuite la légende édifiante, qui reproduisait des souvenirs respectables, sans dessein de feindre ni de plaire, et qui ne songeait qu'à dire le vrai pour faire pratiquer le bien. Puis venaient les actes authentiques des saints et des martyrs, les récits recueillis de leur plume ou de leur bouche, sur lesquels les sévérités de la critique n'ont pas de prise. Enfin, on arrivait aux mystères, où toute vérité réside, où se trouve le point solide par lequel la raison de l'homme touche à l'infini, éternellement confondue de ses profondeurs, mais éternellement satisfaite de ses clartés.

Si donc nous avons parlé d'art chrétien, de poésie chrétienne, c'est que nous ne mettons pas le fond de l'art dans la fiction, mais dans la réalité. A quelque moment que nous prenions la Légende, nous y trouvons toujours une vérité positive, ou 4^ne vérité symbolique : jamais nous n'y voyons ce qu'on a appelé du nom insultant de mythologie. Le vice de la mythologie est d'étouffer Tâme sous les sens, l'esprit sous la matière : c'est tout ce qœ célèbrent les Métamorphoses d'Ovide, JViobé chaa- , gée en pierre, Narcisse en fleur. La mythologie ne peut rien de mieux pour la vertu, pour Philémon

(1) Hormis Judas riscariote, dont rÉvangile a dit : « U vaudrait mieux pour cet homme qu'il ne fût jamais né. » Du reste, ces principes sur la critique de la Vie des Saints sont exposés dans la belle préface des Bollandistes, au tome I des Acia Sanctorum.

et Baucis, que d'en faire deux beaux arbres. Au contraire, la légende fait régner l'esprit sur la matière, la prière sur la nature, réternité sur le temps. Elle trouve dans le mérite ou le démérite le point où elle suspend les destinées humaines. Il se peut que vous soyez fatigués de ces visions dont nous venons d'achever la longue histoire. Les peuples ne Tétaient pas; ils ne se lassaient pas d'entendre parler d'une vie meilleure que celle-ci. Cette passion de l'invisible fait l'honneur des sociétés chrétiennes, elle en fait la puissance. De même que l'âme invisible se rend maîtresse du corps, de même qu'elle l'applique au travail, le tourmente par les privations, le risque dans les hasards ; ainsi elle s'éprend de tout ce qui est invisible comme elle, elle se détache bientôt de tout ce qui se touche. Je vois des martyrs, des chevaliers, des soldats, se faire tuer pour Dieu qu'ils n*ont jamais aperçu, pour des ancêtres qu'ils n'ont Jamais connus, pour une patrie dont ils n'ont jamais habité qu'un coin obscur ; et je comprends ^ue les hommes ne savent mourir que pour ce qu'ils ne voient pas. Il ne paraît pas non plus qu'ils sachent vivre pour autre chose. S'ils travaillent, c'est en vue de leurs fils qui les enseveliront, de la postérité dont ils ne sauront rien. Et ce qui semble la dernière des folies se trouve la souveraine

LES POÈTES FRiNC. 28

règlo de toute justice, sayoir, le sacrifice désmtéressé de soi-même au bien d'autmi, au bien donl ou ne jouira pas, dont on ne sera pas témeio. El mt^me temps que j*y découvre Ici principe de toute moralitts j*y vois celui de tout art et detoule science. Que fait la science, que de chercher rm vérité absente? et que veut l'histoire, et qo'esajM»* nous encore nous-méme en ce momeiit, sinon è retrouver, par une tentative téméraire, lespenséo» les passions, les rêves d'un temps qui n'est plus, que nous ne vîmes pas, et que nous comudUW toujours mal? Qui a jamais contemplé la hesé parfaite? et cependant cet idéal qui ne se laisse pis voir pousse l'un après l'autre, au plus dur labenr, des générations de peintres, de sculpteurs, d'arcfr tectes. On dirait qu'ils se proposent un type impossible, tout exprès pour leur être un sujet de désespoir, mais en même temps un sujet de lutte el d'efforts. Tout le moyen âge a rêvé une cathédrale dont les flèches atteignissent cinq cents pieds : c'est le plan primitif de celles de Strasbourg et de Cologne. La cathédrale invisible ne s'est jamais râfr sée; mais sa pensée poursuivait, recrutait des milliers d'ouvriers qui ne laissaient pas de reposa la pierre, et qui y mettaient leur imagination, leur foi, leur cœur, tout excepté leur nom. Voici on poète qui avait une inspiration puissante, il aurait

DE LA DIVmE COMÉDIE. 495

pu aller avec elle chanter de ville en ville, et reicueillir des applaudissements et des couronnes. Au 'lieu de cela, il la prenait, il la liait, il l'enlaçait ' dani; des vers comme un corps dans des bande- ' lettes; il la déposait dans un livre comme dans un ■ tombeau habilement sculpté; il y travaillait jusqu'à ' sa mort, afin qu'elle y demeurât incorruptible, et ^^e, durant la suite des siècles, ceux qui vien- Idraient au monument y retrouvassent ce qu'il y avait mis. Mais, si ce poète était Dante, l'inspiration déposée dans son monument était la pensée de tous les temps chrétiens qui l'avaient précédé. Il ne touchait pas une idée qui ne fût consacrée, pour ainsi dire, par les craintes ou les espérances des hommes ; il n'employait pas une image où quelqu'un n'eût laissé un souvenir, un sourire ou une larme. Comme les enfants et les jeunes filles qui portaient des briques d'or pour la tour céleste rêvée par le visionnaire de saint Grégoire le Grand, ainsi tous les siècles catholiques apportaient leur offrande à son œuvre. Il leur devait plus que le fond de ses tableaux, plus que la terreur et la grâce qui les animent, plus que l'amour qui les échauffe; il leur devait la foi invisible qui les soutient.

Mais Dante avait une autre dette : car les hommes de génie sont de grands débileuYç^, eX e^ vi^'sîv.

pas une faible partie de'teur gloire que tout le genre humain leur ait prêté.

Il semble d'abord qu'on pouvait s'arrêter i ce point, duquel descendent toutes les grandes iiqw- j rations qui ont éclairé, sanctifié, charmé le moyen âge. Mais le mérite singulier du moyen âge, c'est qu'au milieu des trésors nouveaux que le christianisme lui avait ouverts, il ne répudia jamais l'héritage de Tantiquité ; il ne voulut rien laisser per dre des travaux de l'esprit humain. Au septième siècle, le pape Boniface IV s'était fait donner par l'empereur Phocas le temple du Panthéon, non pour le renverser et passer la charrue sur ses ruines, mais pour en ouvrir solennellement les portes, pour y porter le culte du vrai Dieu, l'image de la Vierge et les ossements des martyrs. Ainsi TÉglise, devenue maîtresse de la science païenne, ne songea point à la détruire, mais à y porter la vérité religieuse qui y manquait : en prenant possession de l'édifice, elle en prenait la défense ; elle ne souffrait plus que les barbares en vinssent détacher les pierres. Elle craignait si peu la philosophie, qu'elle l'introduisait daxvç» Veu^^VowçiVftûwt du cloître. Ces

théologiens si rigoureux en fait d'orthodoxie, si ardents à l'endroit des Albigeois ou des Averrhoïstes, s'épuisent à restituer le texte et le sens d'Aristote. Le mauvais renom de Porphyre et de ses attaques contre l'évangile ne nuit en rien à l'autorité de ses commentaires, demeurés classiques dans . toutes les écoles (1). Ces moines, nourris dans l'é- -*tude de TÉcriture sainte et des Pères, qui passaient ■ six heures au chœur, selon la règle de Saint-Benoît, rentrés dans leurs cellules y pâlissaient avec amour, avec respect, sur les précieux manuscrits des jK>ëtes, des historiens, des orateurs. Didier, abbé du Hont-Cassin, Tami de Grégoire VII, son auxiliaire et son successeur, faisait copier le DeNatura Deorum de Cicéron, les livres sauvés de Tacite, et les Métamorphoses d'Ovide (2). La bibliothèque de Bobbio n'était pas moins riche. Celle de la Novalèse comptait plus de six millesix cents volumes (3). Un religieux allemand du onzième siècle s'effraye

(1) V Introduction de Porphyre aux Catégorie» d^Aristote, traduite en latin par Boëce, a fait la base de tout l'enseignement philosophique au moyen âge. ^o^eiV Introduction de H. Cousine scm édition des Œuvre$ d'Âbailard.

(2) losû^ Storia délia Badia di monte Cassino, anno 1071. Petrus diaconusy De Viris illustribus monasterii Cassinemis,

(3) Tiraboschi, Chronicon Novalicence, apud Muratori Script, Je trouTe dans un catalogue de Bobbio, au dixième siècle, Pline, IHurgile, Lucain, Juyénal, Martial, Perse, Uoracc, Claudien, LuctècA^ Térence, plusieurs écrits de Cicéron, de Sènëc^ue el ^Q\^^\xtf^^^^^^^'

de cette passion des lettres qui trouble le recueillement des monastères ; il écrit contre Tabus des poètes païens De Libris gentilimn vitandis; il se plaint d'Horace et de Juvénal ; il s'accuse d'avoir trop aimé Lucain: mais il s^en plaint dansleor langue, dans le mètre où ils écrivirent (1). Je n'en suis pas surpris, quand je vois que les écoles monastiques consacraient quatre ans à la lecture et à l'imitation des poètes latins : toute la mythologie j trouvait place (2). Le démon des vers tourmente le cénobite ; l'hexamètre et le pentamètre envahissent la chronique et la légende ; Ambroise Autpert rédige en prose mêlée de vers la vie de trois saints, et Luitprand égayé des même ornements le sombre tableau de son histoire contemporaine. C'est le même siècle où Hroswitha écrit ses drames, desti-

(1) Othlonis, liber Rhythmictts de doctrina spirituari^ apod Bernard Pez, Thésaurus anecdoiorum novissimuSy t. III :

i^umqiiid tnm vilis fore lectio sancta probatur, Ul mcrito libris sit post ponenda profanis?... Ul sunt Horatius, Terentius et Juvenalis, Ac plurcs alii quos sectalur schola mundi... nia tripartita Maronis et inclyta verba, Lectio Lucani quam maxime tune adamavi...

(2) Bernard Pez, Thésaurus anecdoiorum novtssimus, t. D, part. III. Acta S. Christophori, prosa ei versu dcscripta a ITfl^ tero subdiacono Spirensi. Primus libelliu de studio poeiœ;

Quotquot Niliacis descripsit Grxcia libris, etc. Suit un résumé géuèrail d^ U m^tbLolo^ie grecque.

nés à remplacer les comédies de Térence dans les mains des religieuses de Gandersheim ; pendant que Yiglard, grammairien de Ravenne, se fait excommunier pour avoir soutenu l'infaillibilité de Virgile (1). Virgile, en effet, est le plus aimé de ces noms que le moyen âge ne laisse pas périr. Une profonde connaissance, un religieux respect des traditions, l'avaient fait considérer comme le plus savant interprète de la théologie romaine. Servius en est dans Tadmiration ; Macrobe voudrait faire du poëte le souverain pontife et le sauveur du paganisme expirant. Mais ses étranges pressentiments de l'avenir, ce renouvellement des choses humaines qu'il chante, la tendresse et la mélancolie que laisse Yoir sa grande âme, l'avaient de bonne heure signalé aux chrétiens comme un des leurs. Dès le temps d'Eusèbe, les rhéteurs et les grammairiens convertis cherchent à le mettre de leur côté. L'inspiration supposée de sa quatrième églogue lui prêtait un caractère sacré qui le sauva du désastre où périrent tant d'écrivains fameux, comme Varius

(1) On Toit déjà la ti*ace de l'antiquité. Virgile, Tite-Live, dans les légendes écrites par Jonas, moine de Bobbio, au septième siècle. — Mabillon, Acta SS. Ord. S, Benedicti, — Vies de SS. Taso^ Tato et PaldOj par Ambroise Autpert. Le récit en prose est coupé par des couplets de trois hexamètres. — Luitprand. Rei-um gestarum ah Europœ imperatoribus et regibus, libri VI. — Ilroswitha, Préface de ses comédies sacrées. — Tiraboschi, Gharlemagne à Otton m.

el Varron. Les Bucoliques^ les GéorgiqueSy YÉfiiHe, protégées parla piété publique, traversèrent Vifoque des invasions sans qu'il s'en fût égaré un seu] vers. De là cette légende de Virgile répandue par toute l'Italie : le peuple en faisait un magicien, pendant que les savants en faisaient un prophète; de là cette touchante séquence longtemps chantée dans Téglise deMantoue, où saint Paul était représenté visitant le tombeau du poëte à Naples, e( pleurant d'être venu trop tard pour lui (1). L'enthousiasme poétique du treizième siècle avait ses excès: mais il arrivait au même but que rérudition laborieuse de la Renaissance; c'est-à-dire à faire lire, aimer, conserver les anciens, en attendant qu'on les comprît.

Dante pensa comme son siècle; l'estime qu'il faisait de l'antiquité se montre au quatrième chant de la Divine Comédie^ où il place, à l'entrée de l'enfer, un lieu lumineux et pur, une sorte d'Elysée, habité par les grands esprits du paganisme. C'est là qu'il trouve Homère et les poètes, Aristote et les

(i) Sur V Histoire populaire de Virgile au moyen âge, to]CI Gôrres Volksbûcher; et l'analyse du livre hollandais intitulé Eem schone Histone von Virgilius, von zijn-lewn, doot, ende van àjn wonderlike werken di hj deede hy Nigromantien^ ende by dai Behulpe des Duyvelst Amsterdam, 1552. Boccace, Comento sopra Dante, canlo 1, in fine. Nous avons tu Virgile dans les drames des Vierges sages et des Vierges folles ; on le retroa?e jusqu'en Espagne dans la vieille romwvce ^e die'Swç^v^^.

DE LA DmNE COMÉDIE. 501

philosophes (1). Il se plaît dans la société de ces beaux génies. Il y reconnaît Lucain, Horace, Ovide, comme de vieux amis. Stace lui apparaîtra plus tard en purgatoire, mis au nombre des élus, selon une tradition de cette école du moyen âge, qui sauvait le plus qu'elle pouvait des morts illustres qu'elle avait admirés. Virgile enfin remplit tout le ppëme^ D'un autre côté, nous savons qu'après la niort de ' Béatrix, l'inconsolable Dante avait cherché quelque distraction dans la lecture deCicéron (2). De même que le sixième livre de l'^n^irf^ lui ouvrait la route de la descente aux enfers, il trouvait dans le Songe de Sdpion une première ébauche de la vision du ciel. L'exemple de ses contemporains l'encourageait à ne pas négliger ces sources. Les visions des légendaires trahissaient plus d'une fois le souvenir des fables antiques. On y revoyait les fleuves infernaux, ce nom même de l'Achcron s'était conservé; et TundaJe, au fond de la vallée ténébreuse, avait

(1) Inferno, vr, 59 : In luogo aperto, luminoso e alto. — Cette doctrine s'accorde à peu près avec celle de saint Anselme, de Guillaume de Paris, do Cajetan, de Salmeron, de Cornélius à Lapide, qui destinent les âmes reléguées dans les limbes à revenir peupler, après le dernier jugement, la terre régénérée et revêtue de sa beauté première. Yoyef le commentaire do Tirinus, sur le chapitre m de la 2* épitre de saint Pierre. Voyez aussi saint Thomas, in Sentent, lib. li, dist. 3^, quaest. 2, art. 2 : c Utrum anime cum soh orîginali culpa decedentes af&igantur pœna ignis T » Il résout la question négativement.

(2) Convito, il, 13.

reconnu les forges de Vulcain. D'un autre côté, les livres de l'orateur romain étaient interprétés dans toutesles universités italiennes. Les savants commeiitaient la descente d'Énée aux enfers, et Bernard de Chartres en expliquait le sens philosophique par la descente de l'âme dans le corps, où elle est tourmentée par les passions, plongée dans la nuit des sens (1). L'imagination des hommes ne perd pas facilement ses habitudes; après treize siècles de*christianisme, elle ne pouvait encore se détacher de ces vieux tableaux.

Ainsi, au delà du cercle de récits romanesques, de pieuses légendes, d'a(*iesde6 saints que nous avons parcouru, Danle avait des nK)dèles d^ns une série de fictions profanes, dont il faut étudier Tenchaînement et reconnaître les origines. 11 faut se donner la satisfaction de pousser une fois jusqu'au bout l'histoire d'une idée.

(1) Bernard de Chartres, fragment publié par M. Coii^n, à k suite d'Abailard, p. 642 : Et quia profundius philosophicam verîtàtem in hoc Yolumine déclarât Virgilius, ideo... in eo diutiu5 ifflmoramur... Spiritu vero corpus esse inferius evidentissimum est., cumque ita nil inferius humano corpore, infemum idem appellatur. Quod autem iuferis legimus animas coaclione teneri, a spiiitibus carceriis, hoc idem dicebant pati animas la corporibus a vitiis. — Remarquez la ressemblance de cette interprétation avec celle que Dante veut appliquer à la Divine Com4diey dans son épître dédicatoire à Can Grande : Secundum allegoricum sensum poeta agit de inferno isto, in qiio peregrinando ut viatores mcreri et demereri possumus. ))

1. Parmi les réminiscences qui ont inspiré la Divine Comédie^ celles^ de Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres, et cherchant des yeux, au fond de l'espace, la terre imperceptible ; lorsqu'il apprend de son bisaïeul Gacciaguida sa mission périlleuse et son exil, on reconnaît le récit du Songe de Scipion. Au moment de commencer sa carrière de gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, où son aïeul TAfricain, lui découvrant les honneurs, les périls et les devoirs qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés, et dispose souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept notes de cette musique éternelle que forment les astres. Il contemple les espaces où ils roulent; et quand enfin il aperçoit la terre si petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a honte d'une puissance qui trouve sitôt ses limites; il aspire à une félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le secret»; et danâ ^ce cadre admirable, Cicéron rasseioblait ses plus fortes doctrines sur DieoT, la nafure, l'humanité. II en avait fait de dernier livre de son traite De Republicâ,

cherchant ainsi dans l'Éternité la sanction des lois destinées à contenir les peuples dans le temps (1). — Il imitait en ceci, comme dans le reste, le traité de la République de Platon, couronné par la belle histoire d'Er le Pamphylien. Er, frappé à mort dans un combat, s'était réveillé dix jours après sur le bûcher des funérailles, pour raconter son séjour parmi les trépassés. C'était là qu'il avait vu la région lumineuse où la Nécessité tenait suspendue à sa quenouille de diamant les huit fuseaux des sphères célestes : les trois Parques étaient assises autour d'elle, chantant le passé, le présent, l'avenir. Les âmes, après mille ans d'expiation ou derécompensc,\ehaient tenter les chances de la métempsycose. L'ordre du monde, c'eslii-dire de la cité de Dieu, se dévoilait pour senrir de type à la cité des hommes (2). — Le même dessein se montre dans Plutarque lorsqu'il termine son traité des Délais de la justice divine par le témoignage de Thespésius le ressuscité. Lui aussi

(1) Cicéron, De Republicû, liber ultimus. — Macrobe, inSmnium Soipionifj i, 2.<Sacrarum rerum noCio sub pio figmeotonun Telamine, honestis et tecta rébus, et veslita hominibus enuntiator.

(2) Platon, De Republicâ^ lib. X; Proclus, dans un fragment publié par S. Ém. le cardinal Maï (Auctores classicif tome I) exprime uinsi 1^ dessein de Platon : I)Jlx xa\ t^; ttoXiteioic okm -n ei^o; ^v Tb> iravTt irpcuiroc^x^ àirofocu^i. La peinture des peines et des récompenses qui suitent la mort reTient encore dans le Gorgias et dans le Phédon,

-" avait contemplé au sommet du monde Adrastée, ^ fille de Jupiter, jugeant lésâmes; celles des justes, "^ transparentes et radieuses, planaient en haut; au- ^ dessous, les âmes coupables tourbillonnaient dans ' un gouffre, oii se succédaient les appareils de tous - les supplices, le fer, les forges ardentes, les étangs de métaux fondus: une troupe d'ouvriers infernaux avait saisi Néron, et ils le découpaient pour en faire une vipère. Au milieu de T horreur de ces specta- ~ clés, Thespésius s'était retrouvé vivant : on ajoutait à Tappui de ses discours qu'il était devenu vertueux (1 ) • Les fictions du même genre semblent fréquentes chez les philosophes. On trouve une Descente aux enfers attribuée à Pythagore, par Hiéronyme le péripatéticien. La gracieuse fable de Psyché et l'Amour, tout embaumée des parfums de la doctrine platonique, montrait la jeune immortelle traversant la série des épreuves: on n'oubliait pas de la conduire au sombre empire des morts (2). Et, en effet, malgré les voluptés faciles des anciens, malgré l'opulence des villas romaines, et la resplendissante lumière qui ihondait le ciel de la Grèce, comment les pensées

(i) Plutarque, De his qui a Numine uro puniuntuf» (3) Fulgentius Planciades (Mt/thologiconign, m) rapporte la fu- L Lie de Psyché, d'après Apulée et Âristophnno l'Athénien. Sur la descente de Pythagore aux enfers, Yoycz Lobe^L, K-iloo^Vconvtt»^ p. 156.

IE8 POiTES FRAXC ^^

des sages n'auraient-elles pas cherché avec inquiétude à pénétrer ce monde invisible, dont TÉvangile n'avait pas encore adouci les terreurs?

Néanmoins, ce ne fut pas sans imprudence qu'ils donnèrent à leurs spéculations les formes dangereuses de la fable. Le cadre fait se prêta à d'antres usages : le sceptique .Lucien se servit des morts pour répandre à pleines mains l'ironie sur les affaires, les opinions, les croyances des vivants. Nulle part sa verve indisciplinée ne se joue plus librement que dans la Descente de Ménippe aun enfm, soit qu'il décrive les tours du magicien Mithrobarzane, soit qu'il montre le sort renversé des tyrans et de leurs esclaves, et, dans un coin du Tartare, Philippe, roi de Macédoine, raccommodant de vieux souliers. La popularité de ce joyeux écril se soutint longtemps, et lui suscita des imitateurs jusqu'aux derniers siècles de la littérature bj^ntine. Constantinople, déjà cernée par les Turcs, s'égayait encore à la lecture des aventures de Timarion et du Voyage de Mazari chez les trépassés, dernières et misérables parodies de ces récits qui avaient charmé des siècles héroïques (1).

(1) Lucien, Necyorfiantia, — Mémoire de M. Hase {N(^ke da manuscritSf tome IX) sur trois pièces satiriques imitées de Lucien. — É)n^Y){Ata Mal^apt iç ô^ou, publié par M. Bpissonade. — Oa comprend bien que nous n'avoua \amais Toulff* prêter à Dante la connaissance des sources ^tc^ix^e^.

; 2. Toutefois Timage de la yie future tenait plus , de place dans un livre que Dante connaissait mieux, , qu'il savait par cœur d'un bout à l'autre, dont Tauj teur représente à ses yeux toute la sagesse de l'an- , tîquité: je veux dire Y Enéide^ et ce chant sixième qui en forme pour ainsi dire le nœud, qui en soutient tout le dessein poétique, politique, théologique. C'est là, c'est dans la descente aux enfers, que les destins d'Énée, entrevus peu à peu dans une série d'oracles obscurs, se déclarent enfin : il lié reste qu'à les accomplir. Les voyages du héros finissent, ses combats vont commencer : le moment qui sépare ces deux sortes de scènes forme la péripétie du drame. C'est là surtout que se découvre Tiniérét national du poëme, et le véritable sujet, qui n'est plus la fortune |d'Énée, mais l'histoire du peuple romain (1). Lorsqu'au fond des champs JÊlysées apparaissent les grands esprits des temps futurs, depuis Romulus jusqu'à César, jusqu^à Auguste, je reconnais un pieux effort pour ranimer les traditions de la patrie, pour rappeler les droits de Rome à l'empire universel, pour inaugurer le

(1) Servius ad JSneidos VI : Unde etiam in antiquis invenimus, opus hoc appellatum esse non JEneidem^ sed Getia populi ro- 9nani.,. Totus quidem Virgilius scientia plenus est, in quâ h\Q^l>er possidet principatum... Et dicuntur multa per altam sententiam philosophocum tbeologicorum iESgyptiorum, adeo ut plerique 4e hîfl fiingulis hujus lîbri intégras scripserint ic^o.'^^at.moA* \2 Wùv- %iide 86 oonserTa.au moyen âge.

DES sorncES toétiques f' règne des lois et la paix du monde. Enfin, l'épî- I sodé offrait une admirable occasion d'expost* I l'origine et la destinée des Ames, et de relever les [ dogmes de la théologie laline, en les rattachanl d'une part aux doctrines ptiilosophiqucs, qui leur prêtaient de la force, d'autre part à la mythologie grecque, qui leur prêtait de l'éclat (1). Ainsi, le poëte travaillait à raffermir le culte des dieux et celui des anc4)lres, ces deux bases de la puissance romaine, ébranlées par le désordre des guerres civiles, et dont la restauration fut le premier soin de la politique d'A.ugustc. Mais il ne reste pas une pierre des trois cents autels qu'Auguste avait fnil' ériger aux dieux Lares dans les carrefours ai Roinc (2) ; le temps n'a rien pu sur les souvenirs consacrés dans ce sixième livre, qui est comme Ifl sanctuaire de YÉnéide. Il semble que Virgile, r' effraye de la grandeur môme d'un lel travail, ea lp4it d'abord tenté l'ébauche, et qu'il ait voulu eS" Bayer sa main par l'épisode d'Orphée ctd'Eurjdice, enchâssé dans le quatrième livre des Géorgiquat

(I ) Je ne pense pas qu'il faille chercher dans l'écolo pythagoricienne la eeurce de la doclrina professée au sixième livre i» V Enéide ; l'émanation, l'expialioti, le retour des âmes, sontdel . âsftnes priniilifa do la thùologie ramaine. Vopi Oltfried UOiM\ kjKe Etiiiikti; r (9) Voyez l'eicellenl Mémoire de M. E>;ger sur les kittm ^ugutte, et particulièrement l'Appendice sur les AugiulilM. iHe, Failei, t, 129. ' '

1 DE U DIVINB GOUEDIË. SOO

comnie Icdiamanl dans l'or. Il n'y a pas jusqu'au 1 moucheron [Culex), héros du petit poëme attribué ' à sa jeunesse, qu'il n'ait conduit au bord duCocyte I pour décrire le peuple méiaiicolique des morts, au I milieu duquel son âme se plaisait. Il avait déjà ce I don des larmesqui a failles grandspoëtcs chrétiens:

I Suai laervins! reniin, el meiilem raortalia langunt.

Plus tard, la foule des imitateurs se pressera dans la route frayée : je n'en vois pas un qui ne des- [ cende aux enfers: facilk descensm Âverno. Ovide I y accompagne Orphée et Junon (1). Silius Italicus I ne peut se résoudre à produire Scipion sur la scène avant de l'avoir mené au bord de l'Âverne, où il évoque par des libations les mânes de la Sibylle, les ombres de ses ancêtres, toutes les âmes appelées à soutenir le poids du nom romain. Il apprend de leurs entreliens la gloire qui l'attend dans les plaines de Zama, et, après les Iriomplies de la terre, l'immortalité que les prêtres et les philosophes promettent à la vertu (2). Lucain, trop

(I) ÛTUe, Uilanwrphoaei, vii, 409; ir, 433; x, 13, ni, t05, Le moyen âge liEail beaucoup les MéiamorpHotet d'OviJe. Parmi

' 1e« professeurs de runiverGÎté de Bologne au qualorzièuie siècle fl

^(1335), je trouve mailre Viial, docteur en gramiuoire, cngngé, au jORi de cent livres par an, jiour lire et pour commenlor Ciréron et %■ y&amorphotet.

(9] Silius Ilalicua, Punie, lîii. XllI.

510 UK SOURCES POÉTIQUES

esprit fort ponr cDroire aux grenouilles du Styi, et trop libre pour subir la loi commune, n'évite le voyage des enfers qu'en y substituant une fable plus philosophique à son gré, révocation de ia magicienne Érichtho. Par ses conjurations paissantes, un corps relevé du champ de bataille se ranime pour un moment ; Tâme, forcée de trahir les secrets du tombeau, raconte les tumultes civils qui agitent l'empire de Pluton, la joie du Tartare, la tristesse de l'Elysée, et tous les signes du ikÊStre de Pharsale (1). Ainsi le théâtre infenuA teste ouvert, et c'est toujours chez les morts que se dénoue Ja destinée des vivants. — Les grandes images de l'autre vie devaient tenter la verve pompeuse de Stace : dès le début de la Thébaide^ il tire Laïus de l'Érèbe; plus tard, il y fait descendre Amphiaraûs; il introduit, au quatrième lifre, Tirésias interrogeant les mânes. Alors, au milieu des rites funèbres, le vieillard aveugle voit sW ''vrirle royaume souterrain. Les ombres des héros de Thèbeset d'Argos se montrent menaçantes; au milieu d'elles, Laïus prédit la victoire des Thébains, et le combat fratricide où s'éteindra la race d'Œdipe (2). Valérius Flaccus ouvre ses Argonau-

(1) Lucain, PharsaL, ti, 419.

(2) Stace, Thebaid,, iv, 407. Il ne peut se refuser le plaisir à ces descriptions en deux autres endroits de son poème, n, U VIII, 123.

tiques par le sinistre appareil d'une évocation ; et» dans V Enlèvement de Proserpinej qui est peut-être le meilleur ouvrage de Glaudien, l'enfer occupe le fond du tableau (1). Toute cette poésie de la décadence a été trempée dans le Styx, comme Achille; mais elle n'en est pas sortie invulnérable.

Cependant la tragédie rivalise avec l'épopée. Sénèque n'a garde de négliger les apparitions, les descriptions du sombre empire ; il leur ménage une plaoe iians VŒdipe et dans VHercule furievoi. Il imite en ceci les maîtres du théâtre latin, Varron, Ennius, Nsevius, Atticus et le vieil Andronicus de Rhodes, qui avaient porté sur la scène Alceste, Protésilas, les Euménides, fables terribles et toutes pleines des mystères de l'Éternité. Appius, ami de Cicéron, et Labérius, auteur de tant de mimes applaudis, avaient donné à deux de leurs compositions le titre de Nécyomanties (2). C'était peut-être un souvenir des spectacles de la vie future, dont les prêtres étrusques avaient fait un de leurs jeux sacrés. J'en crois apercevoir quelques vestiges dans le nom de Larves que les Latins donnaient aux spectres des trépassés et aux masques de théâtre.

(1) Yalerius Flaccus, ArgonatUic.y i, 1-758. — Glaudien, De Baptu Proserpinœ; et dans le second li?re contre Rufin, la des- MÊÊUte de Rufin au Tartare.

(S) Cicéron, Tusculan.f i, 16. — Aulu-Gelle, NacUi AU\c(r^

IfaÀ

4« eoalMls de gluTiilfiMi où ud personnage, retétn dn aUribiils de Ploloa. ub marteau à b nuiii. Tenait enlever les morts de l'arène (1). Le people de Rome aimait ees représea talions tîolenles : de là ce grand nombre de peintures qui reprodnisiient les peines da Tartare, mais qui. dés ie temps de Plante, ne suffisaient plus pour alarmer la coDSfâence d'un esclave tenU: de voler s(Mi maître (3). Bientôt les vieilles fables tombèrent pièce 1 pièce en discrûdit ; et l'irrévérencieuse satire d'Horace parodiant Homère, fit paraître l'ombre de Tirésias pour enseigner aui Romains d^énérûs un art qu'ils savaient trop, celui de courtiser les vieillards et de tigurer nui testaments. Je lui suppose aussi le dessein à déconsidérer ces prophéties, ces prétendus vers sibyllins, ces thèmes généthliaques dont ses coo' temporains étaient épris, cl auxquels Auguste foisait la guerre par le feu, comme lui par le sarcasme (5).

(1) Jbgnin, Origine* du thiâlre, t, 557. — Clément i'Uemr drie, Probtplica, cap. u.

{%] n>Dle, CopItH .-

Vidi «go multo «cpe picta qux icheroiilï fièrent

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^^Hu Donce, .Salir.

^^^■L 0 Uertiml

SE L\ DIVIKE COMËniE. S13

Les hommes de ce temps se croiront heureux quand ils auront mis sous leurs pieds les craintes de l'avare Achéron. Mais, s'ils ont banni l'enfer, ils n'ont pas chassé les morts. Cette sombre figure est de toutes leurs fêtes. Rien ne saurait les en distraire, ni les roses (]ui se fanent, ni les coupes qui se vident, ni les chants qui s'éteignent. Ces tristes joies ne dédommagent pas l'homme de l'espoir perdu d'une vie future: il faudra qu'il le retrouve quelque part. Quand Juvénal se moquera des grenouilles du Styx, les martyrs commenceront à mourir pour le royaume du ciel,

3. Mais les Muses latines n'étaient guère que de belles captives trouvées dans le butin de Tarente et de Corinlbe, et qui se souvinrent toujours de la Grèce. C'était sur le territoire des colonies ioniennes, auprès de Naples, au bord de l'Averne, que Virgile avait cherche son Enfer, Les images du monde invisible plaisaient aux Grecs ; elles ornaient leurs coupes, elles couvraient les murs de leurs palais et de leurs temples. La descente aus Enfers fait le sujet de plusieurs bas-reliefs que nous admirons encore. Altale, roi dePergamc, avait donné f soixante talents d'une évocation peinte par Nicias. ( On admirait à Delphes la grande composition oil ^Jpljgnote avait représenté Ulysse interrogeant les

514 BES SOURCES POÉTIQIJSS

ombres (1). Tout le théâtre athénien était rempli des spectacles de la mort. Avant qu'Aristophane y eût montré ses Grenouilles j et le pèlerinage ridicule de Bacchus chez Pluton, onlivait vu VÂlceste d'Euripide, où le Trépas (eivaToç) se montrait en personne, et disputait à Apollon Théroîque épouse d'Admète (2). Sophocle, dans V Hercule auTénare, avait célébré l'enlèvement de Cerbère. Le même genre.de merveilleux soutenait deux tragédies perdues d'Eschyle, la Psychagogie ou le Voyage des Ames, elles Aventures de Sisyphe^ à qui Pluton permettait de retourner sur la terre pour y prendre soin de sa sépulture, et qui, abusant du congé, était ramené de force aux sombres bords. Si une intention comique perçait dans ce récit, rien au contraire

(1) Pausanias, x, 28. — Pline, cité par Winkelman, Monument, anl. ined., p. 211. Greutier, Symholik, atlas, tab. 56, etc.

(2) C'est Hercule qui la lui arrache à la fin de la tragédie, et je ne puis m'empécher de cHer ces vers d'une théologie étrange; Hercule parle :

« J'irai, j'épierai le Trépas au noir vêtement, ce roi des morts. « Je pense le trouver s^abreuvant du sang des victimes auprès do • tombeau; je l'attendrai en embuscade, et, me montrant tout à « coup, je le saisirai, je le serrerai de mes mains; et nul ne m'ar- « rachera de sa poitrine haletante, jusqu'à ce qu'il m^ait reada « l'épouse d'Admète. »

ÉXOûv ^'àvoxTa tov pi.tXoîp.i7eicXov vexpûv OàvaTcu çuXàÇoi, xai viy i&piQoeiv ^okû.

Dans VHerctde furieux d'Euripide, le récit de la descente aspi; en-, fera trouvait aussi sa ^^Uqa. *

n'était plus solennel que l'évocation de l'ombre de Darius dans les Perses; et lorsque, à la première représentation des Euménides^ le spectre de Clytemnestre parut entouré de soixante Furies, telle fut l'épouvante de l'assemblée, qu'il fallut rendre un décret pour réduire à quinze les personnages du chœur. Mais on ne songea point à interdire la mise en scène des régions infernales : Aristote, en distinguant quatre sortes de tragédies, place au quatrième rang celles dont l'action est aux Enfers (1). Les hommes d'alors, comme ceux de tous les temps, voulaient qu'on les effrayât. C'est là un signe du désordre de la nature humaine, qu'elle aime ce qui la trouble; et que des peuples belliqueux se soient construit des théâtres de parbre pour y aller pleurer aux jours de fête, et chercher sur une scène des sujets d'effroi et de douleur, comme 3'il en manquait autour d'eux.

Mais toutes les grandes fables du drame grec descendaient des traditions nationales transmises de bouche en bouche dans les collèges des prêtres, dans les familles guerrières, chantées par le peuple, et mises en œuvre par les poêles qu'on appela cycliques. Tels étaient les travaux d'Hercule , qu'avaient célébrés Hésiode, Pannyasis etPisandre :

(1) Arigtote, Poetic., 16. — RlauBen, £&cki|\\ U^«oVo^««i»»ïv».'

les douze épreuves du demi-dieu s'y lerminaienl par la plus redoutable de toutes, la dcscenle aui Enfei's. Hercule, purifié du sang des Centaures qui venaient de tomber sous ses coups, admis ensuile aux mystères d'Eleusis, arrivait sous la conduite de Mercure aux portes du Ténare. Il s'engageait dans la route souterraine, et l'on décrivait ses combats contre le vieux Charon, le spectre de Méduse, et Mcnccius, paire des troupeaux de fioserpine : il chai^eait de chaînes le chien aux trcû t^les qui faisait la terreur des mânes. Enfin, il les n'jouissait par des libations de sang, accordait 1 ipiel(jue&-uns l'interruption de leurs peines, et »■ paraissait avec Alceste et Thésée, qu'il ramenait i la lumière (1). Ainsi, le cycle d'Hercule se liait J celui lie Thés^, qui avait aussi exercé le génie d'H^'siode et de Panoyasis. Ou y voyait les Mploils du roi d'Athènes, le Uinotaure terrassé, les Amaiones vaincues, et le dévouement qui le coodiiisil aux Iwrds du Styx, à la suite de son ami Hrithofts : mais, enchaîné par les puissances i»> fomnlcs, il restait captif, jusqu'au moment où le VAÎiiqueurflc Ccrliàre paraissait pour ledéliTrarflQ.

n. 5. n. - Strriw. arf A SaiftÊin nrwm Mfiàtanm hsUni trtt («didit

Le livre des Cyprîaqucs chantait la tendresse fraternelle de Pollux, et comment chaque année il allait prendre aux champs Élysées la place de Castor, pour lui donner la moitié de son immortalité dans les cieux (1). Un récit, attribué à Prodicus de Samos, célébrait le pèlerinage d'Orphée et la trop courte délivrance d'Eurydice (2). La navigation des Ai^onauteSy qui avait exercé tant de poètes, conduisait Jason au pays des Gimmériens, où s'ouvrait une des portes de l'Enfer (3) . Comment eût-on chanté les malheurs d'Œdipe et les combats

'V^des sept chefs devant Thèbes, sans invoquer Laïus?

' Le début de la guerre de Troie faisait la matière d'une épopée qui n'avait garde d'omettre la mort de Protésilas, et son retour de quelques heures à la vie. Enfin, on lisait encore une description des Enfers dans la Myniade et dans le Retour des héros, ouvrages de Prodicus et d'Âugias, bien qu'on ne voie pas le lien qui Ty rattachait (4). Il semble seulement que la peinture du monde invisible (Nexvia) était devenue l'épisode nécessaire de toutes les épopées grecques; et que la scène mobile de la vie ne pouvait s'y ouvrir sans laisser apercevoir

{\) Vhoiius, BibliotheCj àe C^cMciB.

(â) Clément d* Alexandrie, Stromata. — Lobeck, Aglaophamui, p. 353.

(3) Argonaulic., 1118.

(A) Pausanias, x, 28, — Proclus, ChrestomaUvic, xw^'b»

derrière elle le spectacle immobile de rimmor-

talité.

. Homère est trop grand pour ne pas obéir à cette grande loi. Ce qui fait l'incomparable beauté de Vlliade^ c'est que tout y prend part à l'action, les hommes et la nature, la terre et le Ciel ; TËnfer aiéme ne peut y rester étranger. Aux coups du trident de Neptune, Pluton s'élance de son siègd : il tremble que les abîmes ne-s'entr'ouvrent, et que la lumière d'en haut ne pénètre chez le peuple des morts. Je ne sais rien de plus terrible que cette courte échappée de vue dans le lieu obscur et souterrain où tombent les milliers de combattants qu'on voit périr d'un bout à l'autre du poème :

Ce rendez-vous funèbre des héros est vu de plus près au onzième chant de V Odyssée. Ulysse y raconte comment il visita le pays des Cimmériens, comment il pénétra jusqu'au seuil du royaume infernal, pour apprendre de Tirésias le terme de ses maux. Il ajoute comment, à la suite du devin, parurent les mânes de sa mère Anticlée, de plusieurs héroïnes et des chefs qui combattirent sous les murs de Troie. Il décrit eniin le gouffre de

(1) Iliade, i, 5.

rÉrèbe ouvert devant lui, le tribunal de Minos, les peines des impies. Je reconnais dans ce passage le point sur lequel roule toute l'action de V Odyssée. Les périls d'Ulysse vont en grandissant jusqu'à ce qu'il affronte le séjour même de la mort. C'est le comble de la terreur, mais c'est aussi le commencement de l'espéranee. Le premier rayon brille dans l'oracle de Tirésias, pour éclairer d'une lumière toujours plus vive le retour du héros sous le loit de ses pères* (1). D'un autre côté, l'entretien d'Ulysse et des morts donnait place aux événements que VIliade n'a pu contenir, en faisant connaître la. fin d'Achille, d'Âjax, d'Agamemnon. Mais, de ces hommes redoutés, il ne reste plus que de pâles ombres regrettant la vie, tandis qu'au milieu d'elles le fils de Laêrte parait plein de force, vainqueur des dangers, maître de sa fortune. En sorte qu'on peut découvrir ici le nœud des deux poèmes homériques : la fin d'un âge héroïque où la force était maîtresse, le commencement d'une ère nouvelle où l'intelligence régnera (2) . Mais l'évocation d'Ulysse

(1) Ettstathe, ad Odysê,, à 8k éftYipuoç voSç toO tov ô^uffata «ic

(S) Eustathe, ad Odyss, : ÀvaTCXinpûv ti âirep r^ IXia^t iXXéXiiirrou. Je ne prétends pas résoudre la question longtemps controversée, si Ylliade et VOdyssée sont du même auteur : il suffit qu'elles soient de la même école poétique. Mais j*avoue que je ne vois point daos le onzième livre de VOdyssée les interpolations et le désordre qu'on y suppose. Je penche même à croire que Ténumération des

5Si DES SOURCES POÉTIQUES

ne s*arr6te pas aux yictimes du siège de Troie; oi y voit paraître les femmes célèl)res pour avoir [Mff* tagé la couche des dieux, et ces persomiages qui sortent de la condition des hommes, Thésée, Be^ cule, Orion, et tout Tappareil des jugements dh vins. Il semble qu'Homère ait voulu élargir une fois le théâtre de sa feble, et, déchirant le rideau, laisser voir les profondeurs de l'étemel et de Tin" fmi (1). Sans doute cette vue est bien trouble. Rien n'est moins digne d'envie que cette triste immortalité donnée aux héros ; à peine y a-t-il un reste d'existence dans ces ombres vaines qui im peuvent rien, si elles ne viennent s'abreuver aux libations de sang, et qui ne parlent que pour pleurer la lumière. Que nous sommes loin des claires visions du poëte de Florence! Toutefois il ne faut point imputer les pâles doctrines de VOdys$ée à la grossièreté des temps : des enseignements plus solides étaient transmis dans les écoles de Samothrace et d'Eleusis. Mais Homère n'est p^s le poëto

héroïnes n^y est pas insérée sans dessein , et qu'elle faisait une partie nécessaire de Tépisode, puisque je la vois reproduite dans le Culex, imitée dans les Lugentes campi de VÊnéide et dans VEnfer de Silius Italiens. — Je m'explique moins la seconde description des enfers au chant XXIV de V Odyssée,

(1) Euslath., ad Odyss., x : ô rtovnrhi rnv roiaurjov lî; à^co w- •o^ov «Xârrei wf o; x^P^T*^ ^paç*»!; irXsiova. Pour compléter les idées d'Homère sur l'autre vie, Cf. Iliade, ix, 16; xvi, 671 ; Odyssée^ it, 564; XXIV, pastim; BaVV!\Kax\, P«^c\vo\o^vi. \u}rm«nca«

DE U OIYINE COMÉDIE. 521

des écoles s^Gerdotales, c'est celui de ces races guerrières qui échappaient à la domination du sacerdoce et revendiquaient leur indépendance, C'est le chantre des navigations, des combats, des délibérations publiques, de cette yie passionnée, glorieuse, qui continuera dans les champs de Ha* rathon, au Pirée, sur la place publique d'Athènes. Il était naturel, à des hommes si heureux dans cette vie, de mal connaître l'autre. Il ne leur était pas possible d'en éloigner la pensée; Les villes s'environnaient d'une ligne de tombeaux et de temples qui leur servaient de remparts; on vivait sous les yeux des morts et des immortels. En même temps, le dogme antique se conservait dans les initiations, et ne permettait pas d'oublier que c'est la vie qui est l'ombre, et que derrière seulement la réalité commence.

4. Au delà d'Homère il n'y a plus que l'Orient. Mais là, dans une société immobile, sans distractions puissantes, sans événements, sans histoire, rien n'efface le souvenir de l'Éternité. Si j'ouvre le livre des lois indiennes, j'y trouve la création au commencement, à la un les peines et les récompenses futures : toute la cité des hommes enveloppée, surveillée par la cité des dieux et des ancêtres. Si je touche à l'une de ces épopées àou\.\^5^ ^^ ^^

522 DES SOURCES POtTIQUES

dans les fables, je vois dans le Mahabharat le voyage d'Ardjuna au ciel d'tndra. Et pour arriver enfin jusqu'aux plus anciens monuments de la poésie orientale, je remarque un épisode de TÂthana- Veda, qu'il faut lire, afin de se représenter au vif les inquiétudes qui tourmentaient déjà Tesprit hamain. Le jeune brahme Tadjkita est envoyé par son père chez le roi de la mort, d'où jamais nul homme ne revint vivant. Le roi, touché de Tobéissance de Tadjkita, [le renvoie après trois nuits, lui accordant la vie et trois présents à son choix. Le jeune homme en a demandé et reçu deux, et l'entretien continue en ces termes. Tadjkita dit : c Voici mon troisième « désir. Entre ceux qui parlent, il y a une contra- « diction : plusieurs affirment que tout est corps, € et que, le corps périssant, il ne reste plus rien; ce et plusieurs affirment que l'âme (Djivatma) est « distincte du corps, et que, le corps étant détruit, <r Tâme passe dans un monde où elle est traitée € selon son mérite. Je veux que vous m'instruisiez, « afin que je m'assure de la vérité de ces opinions. « — Le roi de la mort dit : En ce point les dieux € mêmes doutent, et c'est une chose subtile et qui € échappe à la force de TintcUigence. — Tadjkita « dit : 0 roi I voilà mon grand désir, et je n'ai pas € d'autre désir égal à celui-ci. — Le roi de la mort t dit : Demande-moi un. ^vojid nombre d'enfants,

DE U DIVINE CraÉDIE. 523

ce et pour eut une longue ^ie, jusque-là que chacun a d'eux vive cent ans. Demande-moi le monde et € ses richesses, demande-moi beaucoup d'années, € et tout ce qu'il te plaira de pareil ; mais ne me a demande point cette seule chose : Que se passece t-il après la mort? Car nul d'entre les morts n'est c jamais revenu à la lumière pour le dire aux a vivants. — Tadjkita dit : « Vous me dites : a Demandez-moi beaucoup d'années. Si à la fin il a faut mourir, que gagnerai-je au nombre des anc nées? C'est pourquoi gardez pour vous ce monde, € ces richesses, et cette longueur dévie... Je n'ai «qu'un désir, c'est que vous m^instruisiez... Je « demande, parce que je passe sur la face de la terre, « et parce que j'ai peur de la mort et de la vieil- « lesse, je demande que vous m'enseigniez quelque « chose par quoi je n'aie plus peur ni de la vieilc lesse ni de la mort. » Le roi, vaincu par tant de prières, et lié par sa parole, découvre au jeune brahme toute la condition des âmes, et le congédie avec ce dernier présent : la certitude d'une vie future (1).

(i) OupnekluUj t. II, xxxvii. Les mêmes scènes reviennent dans les chants de TEdda. Dans le Vafthrudnismal, 40, 45, le géant Vafthrudnis, interrogé par Odin, lui raconte comment il a visité les neuf mondes, les joies du Valhalla, et le sombre empire des morts. Le Vegtamsquita raconte la descente d'Odin chez les morts, pour arracher à la prophétesse Volva le secret du destia ^ \stfôos^<:fe Ballder, le plus jeune et le plus bean des immoTi^^.

524 DES SOURGIS POÉTIQUES

5. Tant de fables, répétées de peuple en people, devenues traditionnelles, inévitables et pour ainsi dire obligatoires, ne s'expliquent ni par le caprice des pofites, ni par les préceptes des rhéteurs. Il en faut chercher Torigine aux sources mêmes de U poésie. — - Le premier emploi de la poésie est un emploi religieux : elle conserve le dogme, elle traduit les oracles, elle anime le culte (2). C'était sur le trépied de Delphes et par la bouche de la Pythie, que le vers héroïque avait été proféré pour la première fois. L'autel de Bacchus, dressé au milieu de l'orchestre, les danses symboliques, et les hymnes du chœur, faisaient du théâtre on temple, et de la tragédie une pompe sacrée. L'épopée gardait la trace d'une semblable destination , dans le commerce supposé du poète avec les dieux, dans l'invocation qui commençait chaque récit, dans tout cet appareil merveilleux qui fut une tradition sacerdotale, avant de se tourner en lieu commun littéraire. Dante lui-même, après un travail de plusieurs années, où son visage a maigri, finit par y voir une œuvre sainte : il ne doute pas que le ciel n'y ait mis la main; et, si ses concitoyens lui décernaient la couronne poétique, c'est sur les fonts de son baptême qu'il la veut

(2) QuintiiieUi InititiAi« orator* \itoaBi(n.«

DE U DIVINE COMÉDIE. î>25 '

prendre (1). Il n'y a point de poésie inspirée où l'on ne sente la présence de la religion, comme au parfum de l'encens on reconnaît le voisinage d'un sanctuaire.

Ainsi, dans la descente aux Enfers, je crois reconnaître un épisode théologique, un reste de l'enseignement religieux qui fui la première fonction des poëtes. Or, cet épisode a pris deux formes principales. Tantôt l'entretien des héros avec les ombres n'est qu'une révélation des choses invisibles: Ulysse, Énée, Scipion, Sextus Pompée, Tirésias, veulent interroger le destin. Tantôt la visite des Enfers est une lutte héroïque pour leur arracher leur proie : Hercule, Thésée, PoUux, Orphée, se proposent de vaincre la mort.

De ces deux sortes de fictions, si j'étudie les premières chez Homère, chez Virgile et ses imitateurs latins, j'y remarque invariablement trois choses. Il y a d'abord des rites funèbres et des libations de sang répandues, soit pour conjurer les puissances infernales, soit pour évoquer les âmes captives. J'y retrouve la croyance d'un commerce perpétuel entre les ancêtres et leur postérité, des sacrifices expia-

(i) Paradiso, xxv, 1 :

Se mai continga che '1 poema sacro Al quale ha posto niano cielo e terri Si che m' ha fatto per più ann\ mticto...

-> . .'.? •.liiTiuiifï .iu:l looLDeaux ou au foyer de

■4 .«. . :.;i-*j»i. r' ur nurer les ombres qii*on sup-

^•*- • :tue> -•'U> ! .crn?. r.îHiisees de soif et de

•■"'i'^ M- ! :irie prophétie : les

..- ... Liivsi^>« '»uf!!Hi»'<««*ïM.iiises:ilsilé<;larent

v^, -"^nL, :^eiiir. • <.'s «Mitrptiens rap-

. . - î«.it> ..-> -niiis *ryyottavrff£a) qw'on

* . -......« lau^ . V-'hj Mineure, au bord de

.-u - iL'Nimtes, iaiis Tautn? de

^^j-, . r ^ luiif, iléradét» Je Pont, à

iiii.> .;t;ii.\' u i.i nul*» plaidait l'entrée

t i^ï. -. •Hïjcuiement, IVpisode

^.v.ii ^ ticraie «ii' ta vie future. Je

Liui ..> .!'i>n.'M:'.aialious «[u'on

:i> > 'iv>u;res. ^tMix de

'ii\iiu\ :viraf;ait'iiL le

1* •" " .'•iLwi Ucs Ètiurig. — lïailikart,

.V.. 'iijiittf, ••t \naliil. — Pindare»

■ lu^. idfrvtf, lù. l. — Ottined HttUcsr, Z)^

M, ...v#i* >:m .j9 jrtiLte» lies morts. — QerodoL,

iiijM.:iui>, \. :U. — AUaliuii, 'ui DUtertor

f. ..*t.- ••ugiiio. - '.oôet'iv, AgiuophdmvM,

.»^ .... ■ii.'t* c» tttitrr, 7t. — IMutanjue. /)«

i«.>ii(; uifur. lu Irailé du Démon . -. >.i.-.i .:* ' Miiiuviius ilaiis Tantre de

j>o.; -.vu\ <.uii2> <.'i uu jour. Au milieu . ■.itu>.uiiiaiC4ii, i .ipei*vut un uhîine profond -^ -.«v^wt^iik ,.A UA.\. ic^ LTt»« .iet» ^t'uiisBumeoLs, et il t XiuiMtiii^ictoio» -loiitf:» tuuibautes qui «'îtaieat des

meurtre d'un Dieu et sa descente chez les morts (1). G^ox d'Eleusis, placés sous le patronage de Proser- "pine, se terminaient par une vision {knoitreU) dont le secret a été sévèrement gardé par les anciens. Mais les témoignages d'Aristophane, de Lucien, de Sénèque, prouvent qu'on y niénageait l'apparition de l'Elysée et du Tartare. Les cryptes immenses, encore visibles sous les ruines du temple, se prêtaient à Tartifice des prêtres. La poésie avait assurément son emploi dans ces spectacles (2). Elle emprunta à la religion de si puissants moyens d'émouvoir les hommes, et ces trois pompes du culte^ les évocations, les oracles des morts, et les mystères, se retrouvèrent dans les scènes infernales de VOdyssée et de VÉnéide.

Je passe aux autres fictions : les voyages d'Hercule, de Thésée^ d'Qrphée, de Pollux, chantés par les poètes coliques, m'étonnent par des caractères plus imposants. Ce sont plus que des héros, ce sont des demi-dieux, dieux, eux-mêmes. Il s'agit, non de pénétrer seulement les mystères de la mort, mais

(1) Lobeck, Aglaùphamus, 90, 117. — Magnin, Origines du théâtre, 78.

(2) Lucien, Cataplus : Mik. Eitté |i.oi, iTiXéa^iK -yàp xk ÊXeuaiva, oùx ^(Wia toi; ix%i t» Jv6a^s <toi ^omÎ; — KrN. EÎ Xt^tiç. — Sainte-Croix, Recherches sur les Mystères. — Magnin, Origines du théâtre, 88, 96. — Lobeck, quoique d*une opinion différente, conyient cependant que les divinités du ciel et de Tenfer étaient données en spectacle aux initiés d'Eleusis.

5S8 DBS SOURCBS POÉITQUBS

de la dompter ou de la fléchir. U y a autre chose qu'une aventure, il y a le dévouement, le sacrifiée de soi pour le salut d'autrui : on touche ici au fond même des théologies antiques.

Dès qu'on s'enfonce à quelque profondeur dans l'étude des mythes grecs, on aperçoit que tous les grands dieux, tous les dieux appelés Sauveors {Smripeç)j descendent aux Enfers. Je ne parle pas de Proserpine, de Diane, de Mercure, dont on connail assez les fonctions chez les morts. Mais je trouve \mfi tradition qui fait succomher Apollon dans le combat symbolique avec le serpent : Triopas pourvoit à ses funérailles, et on l'adore parmi les puissances du Styx (1). Bacchus visite le royaume des orabres pour en arracher Sémélé sa mère. Jupiter même, assiégé par les géants, était tombé sous les coups de Typhon ; et son corps mis en pièces n'avait repris la vie que par l'assistance de Mercure et de Pan (2). Regardez vers l'Orient, vous y retrouverez les mêmes récits sous des couleurs plus éclatantes. La Phrygie célébrait tour à tour la mort et la résurrection d'Alys. Tous les ans, la Syrie se mettait en deuil d'Adonis

(1) Lobeck, Agîaophamus, p. 179.

(2) Sainle-Croix, Recherches sur les Mystères^ i, 55, 204, Âîô. Lobeck, AglaophamuSy 571, 699 : Zagreus ou Baccbus FAncien, égorgé par les Titans, pour renaître ensuite. — Plutarque, dt fiera Numinis vindicta : Baccbus descend aux enfers pour y che^ cher Sémélé. — Sut ï\vç\l«c^ k.^\\sA<w^, Eihliaih.^ i^ 8.

^Bon dieu. Chez les Egyptiens, c'éiait Osins, la divinité libératrice et bienfaisante, qui avait péri par la

rperfidiede Typhon, mais qui sortait gloriensement du tombeau (1). Si nous remontons encore une fois jusqu'aux Indes, nous n'y trouverons rien de plus célèbre que la neuvième incarnation de Wichnou, lorsque, sous la figure de Krichna, il terrasse le serpent inferjial, relève l'empire des bons, humilie les méchants, et meurt par trahison pour reparaître un jour en libérateur (2).

6. Ainsi les fables se ramènent aux dogmes. H faudrait encore ramener les dogmes à leur dernière raison. Mais ce n'est ici ni le lieu ni le temps d'une telle recherche. Il suffit d'en indiquer la route et l'issue.

Déjà les anciens avaient prêté à leurs mythes trois sens qui en éclairaient les obscurités ; un sens physique, un sens historique, un sens moral. Ainsi la descente des dieux aux enfers était interprétée, 8oit comme une image du soleil descendu dans les

(1) Guigniaul, SgmboUque, i, ^50; n, i8, 58. Hâme tradition I

cW les ScaDdinavca : Ballder, le jilus beau àei dieux, est frappû i |

f Bmi par l'artifice des divinités infernales. Sa chute est le signal i

, ^ l'incendie du mande; mais de ses cendrée sortira un autre uni- j

^eri plus pur et plus durable. J

L[3) Guigniaut, Symbolique, 1. 1. ^^^^Ê

IBS PCÊTES rsinc. ~^ ^^^^1

Croîdes régions de ThiT^; soit oomme le récit poétique d'une aTenture lointaine criiez les peufdes di Nord ; soit comme le symbole de la Raiscm pénàruA dans les profondeurs de la nat4ire humaine, pour y enchaîner le vice et délivra la Tertu (1). Je ne repousse aucune de ces interprétalions. C'est une habitude du génie antique de rattacher à chaque point de la doctrine sacrée plusieurs parties de connaissances profanes. Mais je voudrais précisément trouver le point auquel se rattachait tout le resk. Dans les croyances religieuses, je voudrais voirplœ que de la physique, de l'histoire, de la morale : j'; cherche de la religion.

Tout l'effort de la religion, suivant l'énergie même du nom qu'elle porte, c'est de lier souverainement ce qui est souverainement désuni, ce qui est en deçà de la mort avec ce qui est au delà. — Au milieu de cet ordre admirable de l'univers, où tout conspire à la vie, on ne tarde pas à découvrir, en y regardant de plus près, une puissance de destruction. Le ciel a des étoiles qui s'éteignent, b terre, dans ses profondeurs, laisse voir les ruines d'une nature colossale qui a péri. L'homme, au

(1) Gicéron, De Naiura Deo)'um, lib. U. — Chaeremoo, Iberobe, Porphyre, cités par M. Guigniaut, Symbolique^ i, 396, 870; n, 50, 65. — Strabon, Géograph,, 1. — Pausaoias, in, 25. — Ammien Marcellin, xix, 4. — Sénèque, Epist., 88.

faîte de la création, se voit circonvenu, serré de près, saisi par la mort, dont il a horreur comme d'un mal infini. Car, en même temps qu'elle l'arrache à ce monde visible où il tenait par tant d'endroits, elle le menace d'un monde invisible dont il ne sait rien, et qu'il lui importe absolument de connaître, puisque de sa destinée étemelle dépend toute sa conduite dans le temps. De là cette crainte de la mort qui troubla les peuples païens; ces litanies où les Indiens* célèbrent un dieu destructeur : c< La terre est à vos pieds, l'atmosphère est a votre ceinture. Vous êtes celui qui donne et qui € retire, qui fait et qui défait. Vous attirez tout en « vous pour tout détruire ; le monde n'est qu'une € bouchée de votre festin, et c'est pourquoi on vous « nomme Celui qui mange (1). » Athènes et Rome ont aussi des divinités souterraines, mais on évite d'en prononcer le nom, ou bien on leur en donne un de bon augure qui les touche et qui les flatte ; les Furies sont appelées Euménides, c'est-à-dire bien veillantes. Plus les philosophes dissertent sur le mépris de la mort, plus je vois que les hommes la Redoutent. Et je ne m'ep étonne pas quand je confSàèv^ Socrate hésitant sur l'immortalité, Épicure épuisant son éloquence à prouver le néant, et

(1) Oupneck'hat, t. II, p. 17 et 19.

Gicéron, entouré de toute la science des anciens, balançant les deux partis, sans prendre sur lui de conclure (1). Rien n'est triste comme ce premier livre des Tmculanes^ où, après avoir établi <{ue TâmeCst immortelle, l'orateur veut prouver encore que, l'âme dût-elle périr, la mort ne sérail pas un mal. Vainement Tinterlocutear se contente de la première démonstration ; Gicéron insiste : c H ne * faut point, dit-il, s'y trop confier. Nous chancea Ions, nous changeons de sentiments sur des points « plus lumineux que celui-ci ; car j'y vois encore a quelques ombres. » Voilà donc tout ce qu'avaient pu quarante siècles d'antiquité, et les derniers efforts de l'esprit humain dans ces beaux génies de Platon, de Zenon, d'Aristote. — Cependant le grand nombre des hommes ne se résignait pas à l'alternative du néant, et voulait un autre secours. Entre l'éternité et le temps, le monde invisible et le visible, il fallait une intervention divine : il fallait un libérateur qui vînt arracher à la mort son secret et ses menaces, qui la subît pour satisfaireà la loi commune, et qui la vainquît enfin par une expiation réversible sur l'humanité tout entière.

(1) Ciccron, Tusculanes, i. — Il faut rappeler aussi cet ineffaçable texte de Pl.iton, ce grand acte d'humUité du plus grand génie philosophique qui fût jamais : Alcibiades, i : Àva-pcaîcv cvv tor. 7r8pipt.8V6iv £0»; àv tiç [xâôip w; ^et ffpo; Ôscwç xal irfb; dIvOpoilrou; ^ux«îo6at.

C'est la fonction que les peuples antiques attribuaient à leure dieux tutélaires Wichnou, Osiris, Jupiter, Apollon, Hercule. Sous des formes altérées, j'entrevois la tradition du Rédempteur, la seule lumière qui ait éclairé le monde, entre ces ténèbres de la création d'où il sort, et ces ténèbres de la

mort où il retourne.

Nous voilà, ce semble, bien loin de Dante, et * pourtant nous ne l'ayons pas quitté. C'est sa pensée que nous avons suivie et remontée, pour ainsi dire, de siècle en siècle, jusqu'à ses premières orî*gines. Nous avons traversé toute l'histoire sans jamais perdre de vue ce fleuve d'idées formé des légendes du moyen âge, purifié par le christianisme, chargé auparavant de toutes les fables de la poésie et de la théologie païenne, et sorti d'une source . mystérieuse que l'homme n'a pas creusée. Nous ne pendus pas que Dante en paraisse moins grand. Il nous semble au contraire que le premier trait du génie, ce n'est pas d'être neuf, comme le yeuleni quelques-uns : c'est bien plutôt d'être antique, de travailler sur quelques-uns de ces sujets qui ne cessèrent jamais de toucher les hommes. Il n'est

pas vrai que Tart n'intéresse que par Timpréfa. Rien n'est plus prévu que les passions, les situations, les pensées, qui depuis vingt siècles remplissent le théâtre : ce sont deux lieux conununs usés par tous les poètes, Tamour et la mort, qui restent encore en possession de remuer les cœurs et de tirer les larmes. Rien ne se répète comme Téloquence : Rossuet n'a pas un mouvement qu'il ne doive aux Pères d§ l'Église. Il y a six cents ans que la peinture produit des chefs-d'œuvre sans sortir des Christs, des Yierges et des Saintes familles. L'art, au contraire, ne veut donner ses peines qu'à une matière qui les vaille. Il la lui faut durable, éprouvée, ancienne par conséquent. Comme il prend le marbre dans le rocher aussi vieux que la terre, il choisit le texte de l'épopée dans les plus vieilles traditions des peuples ; et, s*il en est quelqu'une qui remonte aux premiers jours du monde, c'est celle qu'il préfère, puisqu'elle tient davantage de l'Éternité.

()ue reste-t-il donc au génie, et par où sort-il de la foule? Il y touche par l'emprunt du sujet, qui appartient à tout le monde : il en sort par le travail, qui esta lui, et par l'inspiration, qu*il tient de Dieu. Cette pierre où s'asseyait le pâtre, où broutaient les chèvres, à laquelle le voyageur ne prenait pas garde^Mickel-kYk!^^ U &L<^mie et la taille,

le ciseau en fait peu à peu sortir une forme divine; elle s^anime, elle rayonne, on la met dans un sanc* tuaire, et les pèlerins viendront déposer leur bâton et prier devant elle. Voici des récits fabuleux qui ont circulé durant toute l'antiquité, et auxquels les enfants mêmes finissaient par ne plus croire : voici des légendes pieusement contées dans les cloîtres, aimées du peuple, versifiées sans trop de respect par les trouvères de Normandie. Les grands et les lettrés ne font plus guère qu'en sourire. Mais il y a en Italie un homme venu au moment qu'il fallait, dont l'âme a été de bonne heure façonnée par l'étude, échauffée par la, tendresse et par la douleur ; car Dieu n'a pas ménagé le feu dans Tencensoir. Cet homme a l'inspiration : depuis l'âge de neuf aus, son cœur est tourmenté d'une passion qui veut quelque chose de grand, et que rien de médiocre ne peut contenter. Il a l'impatience de savoir : son zèle n*a reculé ni devant les voyages lointains, ni devant les langues ignorées et la rareté des livres, ni devant l'inexorable ennui qui est au fond des sciences comme des plaisirs de la terre. Enfin, il a la foi, qui ne lui permet pas de résister à une vocation si manifeste. Il semble, au surplus, que la Providence ait pris ses précautions avec lui, qu'elle Tait poussé hors de sa patrie, qu'elle lui en a\l tetTOfc \^ y^^*^^*"

S6 DES SOUICZS POÊTIQCES

afin qu'un si beau génie, au liea de se perdre dans les affaires d'une seule ville, arrêté par TobsUcle, se rejette quelque part, et trouve un meilleor emploi. Cet homme, fatigué du temps, se tonnie yers réternité : il la voit éclairée d'une tradition qui vient du fond des siècles. U y entre, il s*jf établit pour le reste de sa vie ; il y porte tout ce qu'il a d'art et de science, de colère et d'amour : il se rend maître de l'ensemble, fixe la structure, travaille pendant vingt ans jusqu'aux moindres détails, et ne se retire qu'en laissant partout la proportion et la beauté. Et le travail du poète forcera encore, au bout de cinq cents ans, l'admiration de ceux mêmes qui n'aiment ni la pensée de la mort, ni celle de l'éternité, ni la tbéologie parce qu'elle en est pleine, ni l'Église parce qu'elle les proche. — Pendant ce temps-là, on avait d'autres récits épiques, des poëmes chevaleresques écrits pour le plaisir des rois et des cours : on avait les douze Preux delà Table-Ronde, et laQuêtedeSaint-Graal. Impossible de. concevoir de plus nobles caractères ni des aventures plus attachantes. Cependant les grands écrivains n'y touchèrent pas. Ces belles histoires descendirent les siècles, se transformant toujours, en vers, en prose, en contes populaires. Je trouve le Lancelot refait quatre fois en Italie au seizième siècle seulement. Je ne sache point qu'on

ait tenté de refaire la Divine Comédie. Dante s'en est assuré, selon la forte expression d'un ancien, la possession perpétuelle. C'est Ik sa gloire, d'avoir mis sa marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense, dDnt les éléments mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des hommes^

Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission quoi qu'on ait dit, de créer, d'introduire des idées dans le monde. Il y trouve tout ce qu'il faut d'idées pour les esprits, comme tout ce qu'il faut de lu-» mière pour les yeux : mais il les trouve flottantes, nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez soi, au passage, ces pensées fugitives ; de percer leur nuage, de saisir au vif les beautés qu'elles recèlent, de les fixer enfin, en les enchaînant, en y mettant Tordre, en les forçant de se produire par les œuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un grand esprit qui soumet ses idées, les fait obéir, et en obtient tout ce qu'elles peuvent : en sorte que le dernier secret du génie comme de la vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si l'homme, d'après les philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se montre jamais si puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, dB^tumulte orageux de sentiments et de pensées cpi'il porte en lui. Dieo

538 DES SOURCES POÊnQUES DE LA DIVINE GOHfeDIL

s'est réservé le pouvoir de créer : mais il a corn* muniqué aux grands hommes ce second Irait de sa toute-puissance» de mettre Tunité dans le nombre, et l'harmonie dans la confusion.

Fm DU TOHB GINQUIËME.

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