NÉO-LATINES
Messieurs,
Jusqu'ici nous n'avons étudié que celte civilisalion uniforme qui, au cinquième siècle, s'étendait d'un bout à l'autre de l'empire d'Occident. Deux principes s'y combat! aient : le paganisme et le christianisme, mais sans distinction de lieux, sous l'empire des mêmes lois et dans la même langue. Pendant qu'on lisait solennellement Virgile à Rome, au forum deTrajan, les grammairiens le commentaient avec une grande ardeur dans les écoles d'York, de Toulouse et de Covdowe* S\ ç»wo\. kxxr
^aislin, au fond de sa solitude d'IIipponc, dictait ua Iraito nouveau contre les hérésies de son temps, toutes les églises d'Italie, des Gaules, d'Espagne, étaient attentives. Ainsi on ne découvre, au premier abord, qu'une seule littérature latine commençant, pour ainsi dire, réducalfon commune de tous les peuples occidentaux, cette éducation quVUe doit continuer à travers les temps barbares, bien avant dans le moyen nge et jusqu'à ce queTuniléde la société chrétienne soit fondée. Mais, sous Papparcnte communauté des traditions littéraires, nous voyons percer peu à peu des génies différents. Parmi tant de peuples soumis a la domination romaine n'en ost-il pas qui aient conservé quelque reste de leur caractère originel ? Dans leurs loi?, dans leurs niann*s, dans Icui^s dialectes et jusque dans lesivuvros de leui^ écrivains, ne peul-c»npas surpivndre quelques irails distinciifs , quelque? instincts opiniàtivs, une vocation irrésistible ao rvMe que la Pr^widenoo leur destine plus lard elqci devra OvMis:iuicr leur n::tionaliié^ Voilà la question ^îi'îl ro:is reste à dcbanre aujourd'hui.
On .a ctXîf.ur.edc faire- ialor ios nriùonalitésnW' dcrncs lif linvrisi.n des bàrbr.roi^ et de ^èubIis^ nv:^: r.:s chots ccr:r.;\i: s v'.ar.s ios diffô rentes p»vmcos ôe ii.\\.:!c::; A ::si :'hisuvre des FruKS
el celle d'Italie à Odoacre. On traite Thistoireics langues comme celle des nations, et c'est à la cqpfusion des idiomes germaniques avec la langue latine, idiomes qui présentaient, dit-on, des formes analytiques, avaient des articles et employaient des prépositions, qu'on attribue l'origine des langues destinées à devenir celles de l'Europe moderne. Nous écarterons d'abord les contrées dans lesquelles le flot germanique submergea tout, comme^ par exemple, l'Angleterre, où la population bretonne refoulée dut faire place à une race nouvelle, les An- ' glo-Saxons, qui, maîtres du pays, lui imprimèrent pour toujours le sceau caractéristique de la langue ; il en fut de même pour la Germanie méridionale, pour la Rhétie et le Norique, qui, autrefois soumis à la civilisation romaine, disparaîtront presque entièrement sous l'inondation des peuples hérules, vandales et lombards, qui les remplissent et y laisseront leurs descendants.
Mais il en sera tout autrement si nous nous ar-*
rêlons aux trois grandes contrées dans lesquelles
"* les barbares ne passèrent que comme les flots du
Nil, pour féconder la terre : je veux dire l'Italie, la
' France et l'Espagne. Là nous allons nous attacher
' à surprendre les premiers traits du génie national,
' même avant l'invasion des barbares, avant le mé-
lange de ces idiomes à l'intervention desquels on a
longtemps, mais à tort, attribué exclusivement h naissance des langues modernes.
Il faut d'abord considérer les causes, générales qui conservèrent un esprit national dans cbacunc des grandes provinces romaines. Ces causes sont au nombre de trois : il y a une cause politique, il y a, en quelque sorte, une cause littéraire; enfiA il y a une cause religieuse.
Rome ne professa jamais un grand respect poar les nationalités vaincues. Elle les violenta souvent; mais, avec cette sagesse de la politique romaine, elle ne les violenta jamais plus qu'il ne le fallait pour les intérêts de sa domination. Elle laissa une ombre d'autonomie aux cités italiennes, aux grandes cités de l'Orient et de la Grèce; elle souffrit qu'une sorte de lien se conservât entre les populations de la Gaule et de l'Espagne. Dans celte organisation de l'empire d'Occident qui résulte des décrets deDiodélien et de Maximien, chacun de ces trois grands diocèses, l'iLalie, la Gaule et l'Espagne, avait à sa tête un vicaire chargé de le gouverner et de l'administrer. Ce vicaire était entouré ordinairement d'un conseil formé des notables habitants de la province. Il s'ensuivait que chaque province avait, pour ainsi dire, sa représentation défendant ses intérêts, exposant ses besoins; et de cette diversité d'intérêts, de besoins, de ressources, résultait
la richesse même de Tempirc, chacune des provinces suppléant à ce qui manquait aux autres et devenant par là l'ornement de cette grande société romaine du temps des Césars. Il est si vrai que le monde romain tirait quelque beauté et quelque grandeur de la variété même qui se produisait au milieu de cette uniformité, que Claudien, ce poëte de décadence, dans une composition à la louange de Stilicon, représente les diverses province de reînpire se rassemblant autour de Rome, la déesse, et venant lui demander son secours. Elles sont per-. sonnifiées avec leurs attributs, expression de leur génie; ainsi TEspagne, alors si pacifique, se présente couronnée d'oliviers et portant l'or du Tage sur ses vêtements ; l'Afrique, embrasée des feux du soleil, a le front ceint des épis nourriciers qu'elle prodigue à Rome, puisqu'elle était la nourrice de l'empire romain; un diadème d'ivoire est sur sa têle; la Gaule, toujours guerrière, relève
fièrement sa chevelure et balance à sa main deux javelots; enfin la Rretagne s'avance la dernière: elle a les joues tatouées ; sa tête est couverte de la dépouille d'un monstre marin et ses épaules d'un grand manteau d'azur dont les plis flottants imitent les vagues de l'Océan, comme si le poëte avait vu de loin que cette Rretagne, alors si barbare, était deslinée à avoir un jour l'empire des mers. k\»s\\a.
LA CIV. AU Y* SIÈCLE. Il, ^
diversité même était dans Tordre étabÙ']^ fiome pour le gouveraemeat de ^ provioGcs. ,
Mais cette diversité était bi» pIuB propimeée » eore dans les résistances que les prov inoes opposaient opiniâtrement à Tadministràtioii romaine. En effet, la«f uissance de Rome ne s'était pais étt^ 'et maintenue sans rencontrer bien des résislaM inen des colères, bien des révoltes. Après lestÉ"! remip^^ de la conquête étaient venues toute la w versité de Texaction , toutes les persécutions daÉtJ ; Dans chaque province, à côté du président à la tète de radndnistration civile, se trouvait^ procureur de Gésar^ chargé de Tadmiodsl financière. Au seul aspect de ses licteurs, les lations des campagnes prenaient la fuite et lesmiVi^ sons des villes se fermaient, car le fisc romain aidlee des exigences insatiables. Il demandait d'aborilli.g capitation, c'est-à-dire Timpôt sur la personne ;0B(ie; suite rindiction, l'impôt sur les biens ; puis, im^( les cas extraordinaires, la superindiction oa 1' pôt imprévu ; puis le chrysargyre ou impôt riudustrie; enfin, à l'avènement de Pempei l'or coronaire, don gratuit auquel on ne poui soustraire impunément. Hais ces impôts^ multipliés, étaient perçus avec une sévérité, une cruauté dont les historiens contemporains^ rendu témoignage. Les exact^urs, les conti
GaNHENGEiHENT DES NATIONS NÉO-UTINES. 363
du fisc, répandus dans les campagnes, pour prouver leur zèle et pour accroître leurs profits, pénétraient dans les habitations, vieillissaient les enfants, rajeunissaient les vieillards, afin de les porter sur leurs listes dans la catégorie des hommes de quinze à soixante ans qui devaient payer l'impôt. Là où la valeur des fortunes était difficile à connaître et à apprécier, ils mettaient à la torture les esclaves, les femmes et les enfants, pour connaître le chiffre réel de la fortune du père de famille. Oji ne peut pas s'attendre à voir les provinces suppor- -. ter de bonne grâce des persécutions aussi inouïes. X Et vainement Constantin rend-il des décrets pour i ■ arrêter les cruautés des agents du fisc, déjà pouse^es à un tel degré, qu'après lui les habitants de i: certaines provinces émigraient pour passer chez les 9i^*arbares et allaient chercher, sous l'abri des tentes wdes Germains, une vie moins misérable que celle «jTie Rome leur faisait à l'ombre des toits de leurs t>€res.
; Ces haines, ces rancunes profondes, finissaient par rScîlater dans les paroles, dans les écrits des hommes (SMiincnts de chaque province. Nous avons déjà reîc^nnu en Afrique l'existence d'un parti africain, e^^^Us y avons vu le réveil du vieil esprit carlhagit^^îs. Ce parti avait élevé à Ânnibal un tombeau en r^^rbre, et de ces cendre» devaient naître des v^w-
geurs qui iraient à leur tour punir Rome, lorsque Genscric lèverait l'ancre et sortirait des porisde Carthage pour aller rançonner celle orgueilleuse capitale alors déchue. En attendant, l'esprit africain aimait à reproduire ses griefs et il avait trouve un éloquent interprète dans saint Augustin. Malgré la charité profonde de ce grand homme, et cet amour qu'il étendait à Rome comme au reste de l'univers, cependant le vieux patriotisme africain 80 manifeste chez lui plusieurs fois, par exemple lorsque, s'adressant à Maxime de Madaure, il loi reproche de faire ainsi un sujet de risée de ces noms africains qui , après tout, sont ceux de sa langue maternelle : « Tu ne peux, dit-il, oublier « à ce point ton origine, que, né en Afrique, écri- « vaut pour des Africains, au mépris de la terre « natale où nous avons été élevés tous deux , lu « proscrives les noms puniques. »
Nous avons trouvé le même esprit dans ce chapitre hardi de la Cité de Dieu^ où saint Augustin a osé reprocher à Rome sa gloire tachée de snng, de crimes, entremêlée de tant de faiblesses et d'ignominies; et nous avons entendu ces murmures qui s'élevaient autour de la chaire de saint Augustin, lorsqu'il y monlait pour parler de la chute de Rome et de sa prise par Alaric : « Surtout, di- « saient plusieurs de ceux qui devaient Tentendre,
COJIHENCEîlENT DBS BATIONS KÉI)-I,ATINES.
« qu'il ne parle pas île Rome, qu'il n'en d a rien! » Et saint Augustin était obligé de se dé= fendre et de se justifier, ce qui lui était facile. Tan t il est vrai qu'il y avait alors, en Afrique, deux partis : un parti romain et un parti afrieain vers lequel saint Augustin était poussé par l'ardeur de son patriotisme! Je crois avoir établi le premier ce point, que personne, depuis, n'est encore venu démentir.
En Espagne, un esprit semblable se manife dans les écrits du priîtrc Paul Orose. Après avi ' montré les conquêtes de Rome et sa grandeur, il iSC demande combien de larmes cl de sang elles ont coulé. Et, dans ces jours de félicité suprême pour le peuple romain, où les triomphateurs montaient ,au Capitule, suivis de nombreux captifs de toutes nations, enchaînés les uns aux autres, « combici l« alors, dit-il, combien de provinces pleuraiei '« leur défaite, leur humilialion et leur servitude M' Que l'Espagne dise ce qu'elle en pense, elle q b pendant deux siècles inonda ses campagnes < BK son sang, incapable à la fois de repousser et i ! « supporter cet opiniâtre ennemi. Alors, traquési 'K ville en ville, épuisés par la faim, décimes « le fer, le dernier et misérable effort do ses guei « riers était d'égorger leurs femmes et I « fanls, et de s'cnlre-tuer ensuite (1). »
(l) Paal Qrose, 1. V. cl.
C0Mte2ÇCEMEM DES NATIONS NÉO-LATINES. 367
trées envahies par la conquête : par exemple, dans la NarbonnaUe, dans l'Espagne méridionale. Mais le latin qui s^y établissait, c'était un latin populaire, celui que parlaient les soldats, les vétérans envoyés dans les colonies ; bientôt il se corrompait par la fusion des races, par son mélange avec les dialectes locaux, et formait autant de dialectes particuliers : autre était le latin populaire de la Gaule, autre celui qui se parlait au delà des Pyrénées. Outre cela, les anciennes langues ne lâchaient pas pied ; en Italie, le grec devait se perpétuer dans les provinces méridionales jusqu'au milieu du moyed âge. Dans le royaume de Naples^ au quinzième siècle, existaient encore plusieurs contrées toutes grecques. Dans l'Italie septentrionale, on voit la langue des Ligures, des habitants des montagnes de Gênes, se conserver jusqu'à la fin de l'empire ; l'étrusque subsistait encore au temps d'Aulu-Gelle, et n'était pas sans action sur le latin qui se parlait dans les villes voisines. Aussi les anciennes inscriptions des villes italiques sont souvent marquées de cette corruption d'où doit sortir un jour la langue italienne. C'est déjà dans des inscriptions anciennes qu'on trouve, par exemple, ces formes toutes modernes : cinquej nove, sedici mese; ou ces mots nouveaux : bramosm pour mipidnSj testa pour captitj brodium pour ji/s. De même aussi, la
308 VHIOT ET UNIÈME LEÇOH.
déclinaison des mots disparait entièrement, et ce n'est qu'à Taide des particules qu'on détenninc leurs fonctions.
Dans la Gaule, la langue celtique figure jusqu'au cinquième siècle, et saint Jérôme l'entend encore parler à Trêves.
En Espagne, la vieille langue des Ibères se défend pied à pied; elle recule vers les montagnes; elle finira par y être confinée, non sans avoir laissé des traces derrière elle : c'était la langue basque, encore parlée aujourd'hui, et qui n'a pas laissé moins de dix-neuf cents mots dans l'espagnol moderne.
Vous voyez quelles résistances une langue est capable d'opposer. Qu'est-ce donc qui donne tant de puissance à ces syllabes qui, tout à l'heure, nous semblaient si peu faites pour arrêter les efforts d'un conquérant? Ce sont les pensées, les souvenirs, l'émotion qu'elles réveillent dans l'homme; c'est qu'elles renferment pour lui les sentiments les plus enracinés dans son cœur; c'est qu'elles rappellent tous les usages au milieu desquels il est né, les affeclions dans lesquelles il a grandi et il a vécu. Une langue bien faite, et toutes les langues se font bien quand elles se développent seules et sans l'influence de l'étranger, une langue n'est autre chose que le produit naturel de la terre, qui l'a vue sortir, et du ciel, qui a éclairé sa nais-
GOMMENCEBIENT DES NATIONS NËO-UTINES. 360
sance; elle contient, en quelque sorte, l'image même de la patrie. Voilà pourquoi, tant qu'une langue subsiste, le moment n'est pas encore venu où il faille désespérer de la patrie.
En troisième lieu, la religion elle-même, cette puissance qui semblait destinée à mettre l'unité partout, contribua cependant à entretenir la variété, la diversité de l'esprit provincial. En effet, quand l'Église romaine se fonde, il semble, au premier coup d'œil, qu'une nouvelle force ait été donnée à Rome, pour enchaîner désormais à ses destinées toutes les provinces de l'Occident. Il n'en est pas moins vrai que cette unité, que cette force de l'autorité romaine ne se maintiendra qu'en respectant, dans une certaine mesure l'individualité, l'originalité des Églises nationales. La sagesse et le bon sens de l'Église romaine dépassant en ceci la sagesse et le bon sens du gouvernement romain ; elle a su respecter les droits, les privilèges, les institutions, la liturgie, propres aux différentes provinces de l'empire. Aussi, dès les commencemenls, on voit partout se former des conciles qui sont la représentation religieuse de toute une province. L'Afrique en donna l'exemple la première après l'Italie, et ces conciles nationaux y étaient si fréquents, que de 397 à 419, Carthage vit à elle seule quinze conciles.
Cette activité fut imitée par les autres Églisi dans la Gaule, les conciles se succèdent à partii celui d*Ârles, en 514, où fut proclamé si haï ment le droit du saint-siége à intervenir dam gouvernement de toute la chrétienté. Nous ti vons en Espagne, dès Tannée 505, le con dlllibéris, où fut réglé si sévèrement le céli ecclésiastique; puis le concile de Saragosse, en 400, le premier de ces conciles de Tolède c linés à fonder un jour le droit civil et public d< nation.
A côté des conciles, chaque province a ses écc de théologie : Marmoutiers, Lérins, en Gau Ilippone, en Afrique. Chacune de ces écoles a docleurs à la mémoire desquels elle s'attache, er chacune a ses hérésies, qui lui sont propres, i réfléchissent, en quelque sorte, le caractère chaque nation. Ainsi TEspagne du quatrième î cle a les Priscillianistes; la Grande-Bretagne p duira Pelage; la Gaule aura les senii-Pélagiei rilalie seule n'eut pas d'hérétiques : nous verr tout h riicurc pourquoi.
Chaque Église a ses saints, ses gloires nations qui la représentent au ciel. C'est ainsi que le pc Prudence décrit les nations chrétiennes venant ; devant du Christ juge, lorsqu'il descendra au d nier jour, et lui apportant chacune dans une cha
GOVMBNGBHENT DES NATIONS NËO-LATINES. 571
les rentes des martyrs dont la protection doit h couvrir et l'abriter contre la sévérité divine,
Quuin Deus dcxtram quatiens coniscam Nube subnixus veniet rubente, GeDtibus iastam podturus aequo Pondère libram.
Orbe de magno caput excitata, Obviam Cbristo properanter ibit Givitas quseque pretiosa portans Pona canistris (1).
Ainsi commençait de bonne heure ce qu'on pourrait appeler le patriotisme religieux. La nationalité chrétienne était bien différente de la nationalité des anciens, de celle qui consistait à déclarer ennemi tout ce qui était étranger : hospes^ hostis. Au contraire, dans Tcconomie du monde moderne, chaque nationalité n'est autre chose qu'une fonction, que la Providence assigne à un peuple donné, pour laquelle elle le développe, pour laquelle elle le fortifie et le glorifie, mais une fonction qu'il ne peut accomplir qu'en har«monîe avec d'autres peuples, qu'en société avaij; d'autres nations : c'est là le propre des nationa^ lités modernes. Chacune d'elles a une missioil sociale au milieu de cette grande société qu'on ap« pelle le genre humain. C'est ce que nous verrons à
(1) Prud., Peristeph., IV, V, 15 et 59.
373 YI5GT ET UNIÈME LEÇON.
mesure que nous passerons en revue les siècles du moyen âge, lorsque l'Italie remplira si glorieusement cette fonction d'enseignement qui est la sienne aux onzième et douzième siècles, à Tépoque de ses grands docteurs ; quand la France sera le bras droit de la chrétienté et portera Tépée levée pour la défendre contre tous; quand l'Espagne et le Portugal, avec leurs flottes, iront au-devant de ces nations attardées qui n'ont pas encore vu luire la lumière de la civilisation chrétienne. Voilà la destinée, le caractère de ces nationalités transformées comme elles devaient l'être par le travail intérieur du christianisme.
Vous le voyez donc, tout contribue déjà à produire, h développer le génie individuel, le génie original de chacune des grandes provinces de l'empire romain.
Mais il me reste maintenant à insister en parliculier sur chacune de ces trois grandes provinces qui devaient être un jour l'Italie, la France et l'Espagne, et qui, déjà, à quelques égards, en portaient les marques.
L'Italie élail, de toutes, celle qui devait le mieux conserver son caraclère historique: elle était leur aînée de beaucoup ; elle vécut plus longtemps sous la môme discipline, et les résistances de la Guerre sociale avaient eu le temps de s'assoupir. Elle
garda donc l'empreinte de ces deux grands caractères qui s'étaient montrés chez elle dès les commencements de sa civilisation, le caractère étrusque et le caractère romain, le génie de la religion et le génie du gouvernement.
Les Étrusques, qui étaient par-dessus tout un peuple religieux, communiquèrent aux Romains leurs traditions, leurs cérémonies, l'usage des auspices, et tout ce qui imprima au gouvernement de la ville éternelle ce caractère théocratique dont il ne se dépouilla jamais. Rome a apporté dans les affaires ce bon sens qui devait la rendre maîtresse du monde, elle a tout marqué au sceau de cette politique éternelle dont le puissant souvenir n'est pas encore effacé.
Aînsi il ne faudra pas s'étonner de voir ces deux caractères, le génie théologique et le génie du gouvernement, persister dans le caractère italien des temps modernes. Nous avons déjà remarqué que rilalie ne produisit pas d'hérésies : c'est là un des signes de ce bon sens dont elle était profondément pénétrée et qui l'a préservée des subtilités de la Grèce et des rêves de TOrient. Aussi toutes les erreurs venaient-elles, les unes après les autres, chercher à Rome la vie et la popularité, et n'y trouvaient que l'obscurité, l'impuissance et la ^mort* Rome intervient dans le grand débat de l'a- "^
374 VINGT ET l'MÈME LEÇON.
rianismc, cl c'est alors elle qui sauve la f( monde : d'un bout à l'autre de la péninsuli théologiens illustres se lèvent pour défendre thodoxie, Àmbroisc de Milan, Eusèbe de Ye Gaudence et Philastre de Brescia, Maxime de T j . Pierre Clirysologue de Ravenne, et plusieurs a
qu'il serait trop long de rappeler.
Au-dessus de tout ce mouvement théolo; plane la papauté ; la papauté héritière de Vi politique des anciens Romains, c'est-à-dire de persévérance, de leur bon sens, de leur puissj de leur manière d'entendre ce qui est gran< leur connaissance de l'art de triompher dan choses d'ici-bas. Seulement, elle a cela de plui les anciens Romains, qu'elle est désarmée, qi n'a ni louve ni aigle sur ses étendards, et qi manie une puissance autrement grande que de l'épée, celle de la parole.
Au moment où le gouvernement du m échappe aux mains débiles des Césars, au t de Valentinien III et de Théodose II, ce gouvi ment qui tombe est relevé par le plus grand anciens papes, c'est-à-dire par saint Léon. \ avons vu comment cet homme illustre prit une vigueur nouvelle la direction de toutes le faires spirituelles et temporelles de l'Occîdenl l'empire et de la chrétienté. D'une part, il ii
venait en Orient, à Chalcédoine, pour mettre fin aux éternelles disputes des Grecs et fixer le dogme de l'incarnation ; d'autre part, en Occident, il arrêtait Attila au milieu du Mincio et sauvait la civi* lisation dans un jour que la reconnaissance de la postérité n'oubliera jamais. Le patriotisme des anciens Romains vit encore dans cette âme fortement trempée et éclate dans les homélies qu'il prononçait le jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul, où, célébrant la destinée delà Rome nouvelle, il aime à montrer la Providence elle-même présidant aux grandeurs temporelles de cette cité maîtresse dont les conquêtes devaient préparer la conversion de l'univers.
Ainsi, dès le cinquième siècle, Rome et l'Italie, devenues chrétiennes, conservent, vous le voyez, les deux grands caractères de l'Italie antique ; elles les garderont pendant tous les siècles du moyen âge , et vous en avez la preuve ; dès le commencement de cette période, dès que les temps carlovingiens sont unis, éclate, d'une part, le génie théologique avec cette succession d'hommes célèbres; les deux saint Anselme, Pierre Lombard, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure ; d'autre part, le génie politique remue la péninsule de telle sorte, que les derniers artisans des villes forment des corporations pour prendre part au gouverne-
370 VINGT ET TNltUE LEÇON.
ment île la chose publique; cl Tespril des aff s'y développe à ce point qu'il produira un jou des plus grands écrivains politiques du monde. chiavel.
Ces deux esprits, qui constituent le caractèr moyen âge italien, se réuniront dans les gt papes, comme saint Grégoire le Grand, Gr^ YII, Innocent in. lisse réuniront aussi pourii rer la Divine Comédie, qui ne serait rien, si n'élait, par-dessus tout, le poème de la ihéol et de la politique italiennes telles que le moyen les avait conçues et produites.
Il faut distinguer avec soin deux périodes < la destinée de l'Italie; il ne faut pas eonfondi génie italien du moyen âge avec celui de la Rer sance ; il ne faut pas faire porter à cette vii Italie, si maie, si forte, si capable de souffri de résister, la responsabilité de ce que fît plus cette autre Italie qui, livrée à autant de tyi qu'elle contenait de seigneurs, finit par s'abâta dans sa langueur, s'oublie à genoux aux pieds ftîmmes, et perd son temps dans les misera exercices d'une poésie impuissante ou dans plaisirs des sens, portant une couronne de flei mais voyant toutes les autres foulées aux pied toutes ses gloires compromises dans les danj d'un obscur avenir. Ainsi l'Italie du moyen
conservera profondément le caractère qui se manifeste chez elle dès les premiers temps de l'empire d'Occident.
Quant à l'Espagne, cette persistance du caractère primitif est encore plus frappante. Au moment où les Romains pénétrèrent dans ce pays, ils y trouvèrent le vieux peuple des Ibères, mêlé de Celtes, et remarquèrent dans ce peuple une singulière gravité, offrant ceci de particulier, qu'il ne marchait jamais que pour combattre ; demeurant assis ; d'une sobriété égale à son opiniâtreté; se battant toujours, mais par groupes isolés; les femmes portant des voiles noirs. Tous ces traits sont ceux de l'Espagne moderne. La culture romaine y fit de rapides progrès. Sertorius fonda une école à Osca, au cœur de l'Espagne, et y établit des maîtres grecs Bt latins. Q. Métellus vanta les poètes de l'Espagne, dont les louanges ne lui déplaisaient pas. Toujours quelque chose d'étranger se remarquera dans cette école hispano-latine destinée à tant d'éclat et :jui doit produire successivement Portius Latro le iéclamateur, les deux Sénèque, Lucain, Quinlilien, Columelle, Martial, Florus, c'est-à-dire les deux liers des grands écrivains du second âge de la littérature romaine. Mais, à l'exception de l'inattaquable Quintilien, tous ne présentent-ils pas précisément cette enflure, cette recherche, ce goût
578 VING1 ET UMEXE
des faux brillants, cette exagération de sentimenb el d'idées, cette prodigalité d'images qui consdtuent les défauts de Técole espagnole? Tous nesonlils pas, jusqu'à un certain point, représentés pv ce rhéteur dont parle Sénèqne, qui désirait toujours dij*e de grandes choses, qui aimait tellemM la grandeur qu'il avait de grands valets, de granè meubles et une grande femme? d'où vient qaeso contemporains l'appelaient iS^e/ieno grandio.^am comme l'enflure et l'exagération castillane se earaclérisent de bonne heure !
La littérature sacrée de l'Espagne ne semblait pas devoir modifier beaucoup ce caractère; car elle était resUîC bien pauvre jusqu'au siècje qui nous occupe. Sîins doute un évoque d'Espagne, Osiusde Cordoue, avait j)résidé à Nicée; cependant on ne voit p.'is qu'il ail beaucoup écrit ni que l'Espagne ait produit beaucoup de docteurs. Mais une autre province travaillait pour elle : c'est ce qui arrive souvent dans l'histoire des littératures ; un pays semble travailler pour périr, pour disparaître ensuite, et on se demande à quoi bon tant d'efforts, tant de productions ingénieuses dans une contrée qui bientôt doit être subjuguée par les barbares; et il se trouve que le génie de ce pays perdu, de cette nation étouffée, s'est réfugié dans un pays voisin. C'est ainsi que l'Espagne profita de tous les
COIMEUCESENT DES NAIIOKS NÈO-I.iTINES. 37U
travaux de l'Afrique : l'esprit de Tertullion, de saint Cyprien, de saint Augustin, devait passer itn jour le détroit et aller embraser l'Église espagnole. En elîet, où dirons-nous que saint Augustin a trouvé s héritiers, si ce n'est dans le pays de sainte Tliéie et de saint Jean de la Croix? Avec celle littcirature mystique si féconde, l'Espagne moderne détail avoir une littérature poétique la plus abondante qui fut jamais. En effet, nous avons vu que à les lettres chrétiennes, au cinquième siècle, produisent quelque chose en Espagne, c'est surloul, avec «ne abondance eslraordinaire, la poésie : Ju- %acus, Damase, Dracontius, l'intarissable Prulence, tous ces poètes chrétiens sont Espagnols, hrudence est d'abord le poète du dogme, il s'attache lu dogme avec une énergie singulière, le développe avec toute l'ardeur d'un controversiste et avec toute l'exubérance qu'aura plus lard la poésie de Lope de Vcgael deCaldéron. Mais je "vais plus loin; je pénètre dans l'espri t de cette poésie : il ne suffit pas à Prullcnce de mel trc le dogme en vers, il le met en scène, il personnifie les affections humaines, les passions; il compose un poëme intitulé Psycliomacliia, dans lequel il mettra aux prises la foi et l'idolâtrie, la chasteté et la volupté, l'orgueil et l'humilité, la charité cl l'avarice. Assurémenl rien, au premier abord, ne parait devoir être plus fastidieux qu'une
580 Vr GT ET URIÈyE LEÇON.
semblable composition. Était-ce donc la peine de déserter cette littérature païenne alors toute chargée de lourdes allégories, qui personnifiait les passions, la patrie, la guerre : tantôt rAfrique, tantôt l'Espagne? Pourquoi venir encore créer d'autres allégories et peupler le champ de la poésie chrétienne de personnages sans réalité? Et cependant prcnons-y garde : le moyen âge aussi s'éprendra de ces allégories; lui aussi, dans les sculptures de ses cathédrales, se plaira à multiplier à l'infini la personnification de toutes les affections humaines sans qu'il y ait lu le moindre vestige d'idolâtrie, et à Chartres, par exemple, sur cet admirable portail de la cathédrale, vous verrez représentes par des figures humaines, avec des attributs heurcnsemcnl choisis, les sens humains, les vertus, les passions, en un mot rencyclopédie morale de l'homme, le Spéculum morale de Vincent de Beauvais. Chez toutes les nations occidentales on retrouve ces personnifications, ces allégories sculptées en pierre.
Le théâtre espagnol a fait plus : il les a mises en scène, en action ; il leur a donné la parole. Cal- (léron devait reprendre les sujets de Prudence : il personnifie, dans ses Autos sacramentates^ la grâce, la nature, les cinq sens, les sept péchés capitaux, la synagogue et la gentililé, et, par un art merveilleux, arrive à donner la parole à tout ce peuple
COHMENCEHÉNT DBS NATIONS NÉO^praH . ° 381
de statues que le moyen âge. avait produites; «fl \p$ fait descendre de leurs niches, les montre aux spec* . tateurs assemblés, de telle sorte qu'on y prend ip-f • térêt comme à des personnages réels ; il les mêle a des personnages historiques, et Ton supporte dans les pièces de Caldéronle dialogue d'Adam avec le Péché, et toutes ces autres personnifications qui n'ont pu vivre ainsi qu'à force de génie, de verve et de cet esprit intarissable dont les poètes espagnols sont remplis. Tout cela se passe, non pas devant des auditeurs choisis, lettrés, non devant un petit nombre de courtisans de la cour de Philippe III et de Philippe IV, rassemblés pour jouir délicalement d'un plaisir d'académiciens, mais devant la foule immense qui encombre la place de Madrid, se presse de toutes parts pour voir d'un bout à l'autre l'allégorie, suivre le drame jusqu'à la fin, jusqu'à ce que, le dénoûment arrivant à propos, le fond du théâtre s'entr'ouvre et laisse apercevoir le prêtre à l'autel avec le pain et le vin.
Il est moins facile peut-être de saisir, avec la même précision, le caraclère du génie français dans l'esprit des Gallo-Romains du cinquième siècle. En effet, l'empreinte germanique est ici plus forte; nous ne devons pas oublier ce que les Francs ont mis de leur sang dans notre sang, comment leur épée a passé dans les mains de nos pères, ce
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jlCi ÏISCT tT ITMÉME LEÇON,
que leurs iradilîonsoiilapjtortc daasnos lra< leur lanjjuo dans notre langue. II est certaïi si l'on passe les Alpes ou les Pyrénées, si l'on chil les fleuves de la Gaule méridionale, et surtout, à mesure qu'où s'avance vers le Non preinte germanique est plus forte. Néanmoii sommes, par-dessus lout, un peuple néo-latiD fnnd de notre civilisation csL encore venu de la quête romaine, mais non pas d'une conquêlea sans résistance; car nulle part peut-être ne se Ircnt à un degré aussi remarquable et l'aU la civilisation romaincctla résistance qu'elle renconlrer.
La conquOle de César avait été bien rapide et fut en peu de temps achevée par ses successeï mais combien vile aussi se manifesta l'impaiii du joug étranger ! Dès le temps de Vespasien, { sicus et Tulor se faisaient proclamer emp^ gaulois et forçaient les légions vaincues àl prè.ter serment aux aigles de la Gaule. Aul sièmc siècle, sous le règne de Gallien, la G forme, avec l'Espagne et la Bretagne, un em transalpin à la l^te duquel se succèdent des dignes d'un meilleur sort : Posthume, Vii etTetricus, hommes d'épée, hommes d'État grand caractère et capables assurément dôj un empire durable si les temps marqués pai
COMaeSCMENT DES -NVTIONS NÉO-I.ATINES,
vidence fussent venus. Enlîn, au ciD(|Liicmc siècle, lorsque la Gaule envahio par les Vandales est oubliée par la cour do Raveane, elle reconuail pour empereur un soldat appelé Constantin que les milices de Bretagne avaient déj à choisi en se rangeant bous son commandement. Il reste pendant cinq ans ître des Gaules, prend possession de plusieurs jTÎlles, repousse les généraux de l'empereur, con- U^ïnt Honorius à lui envoyer la pourpro, et ne péit qu'en 411, à la suite des trahisons multipliées [e ceux qu'il avait autour de lui. |
kS lie faut pas se tromper cependant sur les moîfs qui poussaient les Gaulois, qui les faisnient ^
'insurger contre Rome et proclamer jusqu'à trois 1
bis un empire gallo-romain ; il ne faut pas croire M
i ce fût la haine de la civilisation romaine ; non, j
détestaient la tyrannie de Rome, mais ils en ai- ||
aient les lumières. En effet, c'étaient toujours '
insignes romains qu'ils choisissaient, la pou''p3'e l'ils donnaient à leurs généraux couronnés. G'éienl bien les traditions de l'empire, moins les j
:actions du lise et cet égoïsme qui faisait sacrilier I
lutes choses aux besoins de la plèbe de Rome pour i
li donner du pain et les joux du cirque, panem drcenses ; c'élaient bien les lettres romaines J
'on voulait sauver dans ce pajs où les écoles J
itaient si florissantes, où, dès les premiers siècles, ;
i84 VINGT ET UNIÈME LEÇON.
les rliélcurs gaulois formaient des orateurs pour le barreau des cités naissanles de la Bretagne :
-Galltacausidicos docuit facunda Britannos (1).
Ces écoles arrivèrent à un degré de splendeur tel, que Gratien rendit ce célèbre décret qui porte si haut la dignité des écoles de Trêves. Ausone atteste quelle était la popularité de tous ces grainmairiens et de tous ces rhéteurs qui enseignaienli Aulun, à Lyon, à Narbonne, à Toulouse, à Bordeaux. Partout, en effet, renaissait la passion (k la parole, le goût de l'art oratoire, et, tandis qa'i Rome on voit peu à peu s'éteindre les dernières étincelles de cet art qui avait produit Cicâtm» quelques restes en subsistent dans la Gaule, s'entretiennent et se retrouvent sous une forme assarément bien misérable , mais sous une forme reconnaissable encore dans les panégyristes des empereurs. Déjà j'ai flétri en passant l'usage, l'ignominie de ces éloges adressés souvent à des hommes souillés de sang par d'autres hommes avides d'or, de dignités et de faveur. Mais il n'est pas permis de méconnaître que, dans cette humiliation et cette bassesse, se conservaient les dernières traditions de l'art oratoire, et que ces hommes dégénérés, ces Eumène, ces Pacatus, c(^
(I) Jim'nal, Sal.\\\\, 11!.
COHMERCEMENT DES NKiiaOKS NÉO-LATINES. 38S
Mamcrtin, témoïgnenl, au moins, du goùL, de la passion des Gaulois de leur époque pour la parole, 'pour l'art de bien dire, pour l'art de finement parler. C'est bien toujours ce que Calon avait dit du peuple gaulois, lorsqu'il le caractérisa il d'avance avec son laconisme admirable, par ces mots : Rem mitilarem et argute loqui (i).
Aucun personnage ne représente mieux, à cet égard, le génie gallo-romain que Sidoine Apollinaire, l'un des premiers écrivains du cinquième siècle. Sidoine Apollinaire était né à Lyon vers 450, mais, probablement, d'une famille arverne, jd'une de ces riches familles gauloises chez lesquelles se conservaient les traditions littéraires des Lomains et se perpétuaient, en même temps, des raoÇtines héréditaires contre la domination romaine. Il avait été instruit par des maîtres habiles, dont il a conservé le souvenir. Celui dont il avait jcçu des leçons de poésie s'appelait Ennius: c'était déjà, vous le voyez, l'époque de ces usurpations de noms célèbres, qui, plus tard, peuplèrent les écoles d'Ovides, d'IIoraces, de Virgiles. Son maître de philosophie s'appeLuL Eusôbc. Tout à coup ce Gaulois, exercé ainsi ù l'art de la parole et ù la ^iencedes philosophes, se trouva appelé aux pre-
ibeJI
JH, V1S(;T El UMEUE LEÇOS.
iniei-s honneurs par l'avènement de son 1 Avilus à l'empire. Un riche personnage gau! du nomd'Avitus, \onait, en effet, d'être impc l'empire romain par le roi des Golhs, Théod( et pnjiîliimé pour tomber bient<î' après son coups d'un meurtrier obscur. Sidoine Âpollin fut appelé à Rome pour prononcer publiquem devant le sénat, le panégyrique de son beau-p Quelque temps après, Àvitus ayant été assaii Sidoine prononça à Lyon le panéfj^yrique 6m successeur Majoricn. Un peu après, quand M rien eut disparu à son tour, il prononça le pam rique d'Anthémiiis à Rome. 11 était Irop fécond ëlogesl Lui-même cependant ne devait pas etf^ ainsi ; car les faveurs se multipliaient pof avec la mârnc rapidité que ses vers. Il avait obli les premiers honneure politiques et lilléraipes avait à Rome sa statue au forum de Trajan, les plus grauds poëtos de l'empire; il ayt élevé au rang de palriee et à la dignité dep de Rome; en uii mot, il avait épuisé la coupe douceurs liumaiues, lorsque, lout à coup, la la tudedes biens temporels, celle lassitude qui s'i pare des grandes âmes, se saisit de lui, et, au t du peu de temps, on le (rouve converti, revçj une vie plus austère, et porté par l'acclanl publique sur le siège épiscopal de Clcrmod
récod ein
COHUENCEUEKT DES NATIONS KÉO-LAIINES. 387
doine Apollinaire, renonçant alors à la poésie profane, renonçant à toutes les distractions, à tous | ,les égarements de la vie mondaine, revêtit l'esprit d'un saint et pieux évéque. Mais comment renoncer aux lettres, à ce premier charme de sa jeunesse? ' Comment ne pas porter dans tout ce qu'il écrivait ' la trace de cet esprit des écoles gallo-romaines oii iJ avait été nourri ? Aussi, en parcourant le recueil -. de sesœuvres, quelle que soit l'époque sur laquelle | nous tombions, que nous ayons affaire au préfet ï lie Rome ou à i'évèque chrétien, c'est toujours, j ;vcc des sentiments différents, un langage sem- fl| dable. En effet, avant toutes choses, Sidoine Apolinaire avait voulu être et avait été habile dans 'art de bien dire. Au rapport dcGrégoire de Tours, ^-sltc était son éloquence, qu'il était capable d'im- î jiroviser sans délai sur un sujet donné. Lui-même ^^ prend la peine de nous dire que, charge de donner j un évêque au peuple de Bourges, qui était divisé, J il n'eut que deux veilles de la nuit, c'est-à-dire six leures, pour dicter le discours qu'il avait à prononcer dans cette circonstance devant le clergé et le peuple assemblés. Il s'excuse donc si l'on n'y 'ouve pas « la partition oratoire, les autorités bislo- « piques, les images poétiques, les figures de gram- « maire, les éclairs que les rhéteurs faisaient jaillir « de leurs controverses. » En un mot, son discours
Sgg ÏINfiT BT lUlÉME LKÇOH.
est simple et clair, ci c'est ce qui l'huDl Mais il preod sa revanche dans les !clt|^ veut imiler Pline et Symmaque. A l'en croM réussit, ot on l'engage à les recueillir et à blicr. Toules ces lettres portent, en effet, la de cette lime qui a passé sur elles avant à&l vrer aux hasards de la publicité. Mais, ce m par-dessus tout Sidoine Apollinaire à l'a,i^ (le pouvoir, dans cet échange de correspondi rivaliser avec ses amis, d'espril, de recherch rarCncment et d'obscurité même. 11 se pi lutter contre les difficultés, à s'engager dan descriptions périlleuses, â faire connaître rju'aux derniers détails de la vie des Romai des barbares de son temps, détails utiles^ l'histoire, mais cnipreinls de tous li^s via la décadence. Il met le comble à son œuvre, croit arrivé au faîte de la gloire littéraire a il peut entremêler à ces lettres familières ddj qu'il a improvisés, les quelques distiques, sont présentés d'eux-mêmes à son esprit i d'une circonstance à laquelle, d'avance, i jamais songé. C'est là surtout qu'il amour-propre, dans ces petites poésies coi sées sur l'heure, à la voloiiLé de l'empereu
es, 4
(i) Sidoine Apoll'- El)., 1. VU, 9.
COSMENCEWENT DES HATIONS KEO-UTINES. 5S0
de quelque autre personnage. Ainsi, un jour, ayant à passer un torrent, il s'arrête pour chercher un gué; mais, comme il trouve difOcilemenl un passage commode, alors, en- altendaut que l'eau «oit vu peu écoulée, il compose un distique rétrograde, qui peut se lire à volonté par un bout ou r l'autre :
PrTcipili modo qtiad <lecurrit Irainîln ITuincn, Tempore consuinplum jam cilo JeGciet.
Ces vers sont inflniment supérieurs à tous ceux le Virgile et d'Ovide, en ce sens qu'on peut les relurner de la sorte en disant :
DeGciot cilo jam comunipluni lempnre fliunen, Tramile deeurril quod modo [iru^uipiti (I),
D'autres fois, il y met plus de grâce et d'amabité, et vous croirez avoir affaire à un bel esprit ■ançais du dis-septième siècle, lorsque vous veri vers composés par Sidoine Apollinaire pour ;re gravés sur la coupe qu'Évodius voulait offrir la reine Ragnaliîlde, femme d'Euric, Assurément la princesse était bien barbare, mais les vers étaient lien polis. La coupe qu'on voulait lui offrir était forme de conque marine, et, faisant allusion A iUe figure et aux souvenirs que l'antiquité y atla-
(1) Si<l. Api., Kp., I. IX, U.
iW user tt OlfcME LBCOR. '
cbatt, Sidoine disait : « La conqae sur UqaeUi • monstrueux triton promène Vénus ne soutien
■ pas la compraison avec celle-ci. Inclinez, c « notre prière, inclinez un peu votre majesté ]
■ vcraine, el, patronne puissante, receTez unlM « ble don... Heureuses ies eaux qui, enfera n dans le resplendissant métal, toucheront la I a plus resplendissante d'une belle reine. Car, l a qu'elle daignera y plonger ses lèvres, c'est le a fiel de son visage qui blanchira l'argent df n coupe (1). 11
On ne peut être plus aimable et il estimpossi que Its madrigaux les mieux travaillés l'empori sur la galanterie exquise de Sidoine Apollîna. Rien n'indique si dès cette époque il était eng dans les ordn^'s ecclésiastiques : c'est peut-ètw corele poêle mondain qui apparaît. ' j
S'il n'avait pas d'autre lilre aux yeux de U.j térité, Sidoine Apollinaire se présenterait caà un bel cspi'il, il remplirait la seconde condq du caractèr>! gaulois tracé par Gaton, argvte lot, mais il serait loin de la première, et rien ne Ip raitcliez lui l'ardeur des grandes choses, rem litarem. Cependant il n'en est pas ainsi. Dev évêque, Sidoine en avait piis tous les senlinn
(1) Sid. Apol., Fp . I. IV. 8, n.l Evodimn.
et par conséquent il éts^it le défenseur de la cité. Yous savez comment Ids grands évêques du cinquième siècle, au milieu de la désorganisation universelle, des invasions continuelles des barbares,
{ devinrent en même temps les magistrats civils et volontaires de la cité ; vous savez comment leur autorité morale suffit souvent à soutenir le courage des citoyens, à effrayer et à écarter les barbares. Sidoine Apollinaire, à Clermont, était aux avantpostes de Tempire, de la province romaine restée attachée à l'empire, et sur les frontières du royaume que les empereurs avaient été contraints d'accorder aux Visigoths. Mais les Visigoths, mécontents de leurs frontières, revenaient chaque jour
: se heurter contre les murailles de Clermont; de là les efforts de Sidoine pour obtenir l'intervention impériale à l'effet d'arrêter les progrès de la conquête barbare et d'épargner à sa ville épiscopale les horreurs de l'invasion. Longtemps il avait espéré ; longtemps il avait excité l'intrépidité de ses concitoyens à défendre les murs de la ville, malgré toutes les horreurs de la famine et de la contagion. Enfin, une députation impériale était venue trouver le roi des Visigoths et lui avait proposé une capitulation moyennant laquelle la ville de Clermont lui serait abandonnée ; à ce prix, le prince barbare devait respecter l'intégrité des autres par-
503 VTMGT ET HMËUE LEQON.
tics de rcmpirc. Sidoine apprend tout à cou traite. Tandis qu'il défendait avec tant d'éne les murs de sa ville épiscopale, les hommes i lesquels il avait mis son espérance i^avaient ti Alors il écrit à l'un d'eux la lettre suivante; ne retrouverez plus ici le bel esprit de toi rheure, mais vous y trouverez une âme, une leur, une vcn^c qui trahissent le caractère de peuple : « Telle est maintenant la condition d( c( malheureux coin de terre, qu'il a moins soui c( de la guerre que de la paix. Notre servitude « devenue le prix de la sécurité d'autrui; ôd « leur! la servitude des Arvernes qui, si l'on « monte u leurs antiquités, ont osé se dire les fri « des Romains, et se compter entre les peuple; « sus du sang d'Ilion. Si l'on s'arrête à leurgh c( moderne, ce sont eux qui avec leurs seules foi « ont arrêté les armes de l'ennemi public : ce s « eux qui, derrière leurs murailles, n'ont « redouté les assauts des Goths, et ont renvov « terreur dans le camp des barbares. Voilà d « ce que nous ont mérité la discite, la flamme « fer, la contagion, les glaives engraissés de sa « les guerriers amaigris de privations ! Voilà e « paix glorieuse pour laquelle nous avons vécu « herbes que nous arrachions des fentes de « murs... Usez donc de toute votre sagesse f
GOUME.NCESKNT DÈS NATIONS NËO-LATINES. 393
I « rompre un accord si honteux. Oui, s'il le faut, r « ce sera pour nous une joie de nous voir encore r « assiégés, de souffrir encore la faim, mais de com- . « battre encore (1). »
; Ainsi, voilà le génie français avec son urbanité, avec cette légèreté qu'on lui a beaucoup reprochée, mais aussi avec ce sentiment passionné de l'honneur qui ne s'effacera jamais. Ce caractère se conserve durant les longs siècles de barbarie dans lesquels nous allons nous engager. Vous y reconnaîtrez :, ce fait curieux, que pendant tous les temps méro-
i-.tîiigiens on voit un certain nombre de personnages
illustres, qui furent plus tard évêques et canonisés
ensuite, appelés à la cour des rois et élevés aux
premières dignités du royaume, à cause de leur
habileté dans l'art de bien dire, quia facundus
erat^ parce qu'ils avaient le pouvoir qui dès lors
subjuguait les esprits. Et, d'autre part, si vous
poursuivez plus loin, si vous arrivez en plein
moyen âge, au moment où déjà la langue françaÎBe
s'écoute parler, vous remarquerez que le premier
caractère de cette littérature naissante est d'être
^ iine littérature militairpi chevaleresque, destinée
, h faire le tour de l'Europe ; mais toute TEurope
i'rlni rendra ce témoignage, qu'elle est originaire de
, (1) Sid. Apol., Ep., l. VJI, 7, ad Grœcum.
France, qu'elle est née sur cette terre où on aime à dire finement, mais par-dessus tout à faire de grandes choses : rem militarem.
Ainsi nous avons constaté l'origine des troii grandes nationalités néo-latines, en Espagne, ei Italie et en Gaule. En arrivant ainsi au 'terme de l'élude que nous nous étions proposée cette année, nous trouvons deux points établis : le premier, que le monde romain, que la civilisation antique périt moins complètement, beaucoup moins vite qu'on ne pense, qu'elle résista longtemps à la ba^ barie, que ses institutions, bonnes ou mauvaiseï, ses vices comme ses bienfaits, se prolongerait longtemps dans le moyen âge et en expliquent les erreurs, dont la cause et la source étaient mal connues. Ainsi Tastrologie, ainsi toutes les exagérations du despotisme royal ; ainsi tout le pédantisme et tous les souvenirs de Tart païen qu on peut surprendre aux onzième, douzième et treiziàme siècle : tout cela remonte à une origine antique, et constitue autant de liens que le moyen âge n'a pas voulu briser, et par lesquels il tient encore à l'antiquité.
D'autre part, nous avons établi que la civilisation chrétienne contient déjà, plus complètement qu'on ne croit, les développements qu'on a coutume d'attribuer aux temps barbares. Ainsi TËglisea
déjà la papauté et le monachisme ; dans le&mœurs, nous avons signalé Tindépendance individuelle, le sentiment de la liberté chez le peuple et la dignité de la femme. Dans les lettres, nous avons vu la philosophie de saint Augustin renfermer en germe tout le travail de la scolastique du moyen âge. Nous avons vu la Cité de Dieu tracer les plus grandes vues de l'histoire, et enfin Tart chrétien des Catacombes contenir tous les éléments qui se développeront dans les basiliques modernes.
Voilà comme la Providence a mis un art singulier et une préparation prodigieuse à lier entre eux des temps qui semblaient devoir être entièrement séparés par le génie différent qui les animait. Vous voyez que lorsque Dieu veut faire un monde nouveau, il ne brise que lentement et pièce à pièce Tédifice ancien qui doit tomber, et qu'il s*y prend de loin pour élever le monument moderne qui lui succédera. Gomme dans une ville assiégée, der^.. rière les murs assaillis par Tennemi, longteoipii d'avance on commence à construire le retranche» ment qui les remplacera et devant lequel viendront expirer tous les efforts des assaillants ; de même, pendant que le vieux mur de la civilisation romaine tombe pierre à pierre^ de bonne heure s'est construit le rempart chrétien derrière lequel la société pourra se retrancher encore.
t^GT ET UKIËIIS JLECOR.
Ce qyectacle doit nous serv^g^^d'exeraple et de le- {OQ : assurément l'invasion narbare est la ph» grande et la* plus formidable réTolution oui fut jamais; cependant nous voyons ^eL'.amn infini Dieu prit d'en adoucir, en quelque softe^ le 0019, et de ménager la chute du vieux monde';; cro]W donc que notre temps ne sera pas plus malh reux, que pour nous aussi, si le vieux mur tomber, des murs nouveaux et solides seront fiés pour nous couvrir, et qu'enfin la civilisatira, qui a tant coûté à Dieu et aux hommes, ne périrt jamais.
C'est avec ces pensées d'espérance que je voos quitte, et j'aime à croire que, plus heureux l'année prochaine, je pourrai vous dopner un rendeivous plus exact. Je ne sais. Messieurs, si j'achèverai avec vous cette course, ou si, comme à bien d'autres, il me sera refusé d'entrer dans la terre , promise de ma pensée. Mais du moins je l'aurai saluée de loin. Et quelle que soit la durée de moD enseignement, de mes forces, de ma vie, du moins Je n'aurai pas perdu mon temps si j'ai conlrUméi vous faire croire au progrès par le christianisme ; si dans des temps difficiles où, désespérant de la lumière spirituelle, beaucoup se retournent vers les Mens terrestres, j'ai ranimé dans vos jeunes âmes
sentiment, qui est le principe du beau, des lillc*
GOMMENCEUENT DES NATIONS NÉO-LAUNES. 397
ratures saines, Tespérance ! Il n'est pas seulement le principe du beau, il l'est aussi de ce qui est bon; il n'est pas seulement nécessaire aux littérateurs, il est aussi le soutien indispensable de la vie ; il ne nous fait pas produire seulement de belles œuvres, il nous fait aussi accomplir de grands devoirs : car si l'espérance est nécessaire à l'artiste pour guider ses pinceaux ou soutenir sa plume dans ses heures de défaillance, elle n'est pas moins nécessaire au jeune père qui fonde une famille ou au laboureur qui jette son blé dans le sillon sur la parole de Dieu et sur la promesse de celui qui a dit : « Semez! »
FIN DBS LEÇONS SUR Ùk CIVlLISATlOlf AU CINQUIÂMB SIÈCLE.
l.\ CIV. AS V« SIÈCLE. IT. ^Û
On a placé un essai sur les écoles et rinsiruciion publique en Italie aux temps barbares à la suite du cours sur la civilisation au cinquième siècle. L*époc[ue à laquelle se rapporte ce travail est celle qui vient après le cinquième siècle, et le sujet qui y est traité forme comme une continuation de quelques-unes des leçons qu'on vient de lire.