JACQUES LEGOFFRE ET C", ÉDITEURS
•UE DD YIIOI-COLOMBIBB, 29 Le droit de Induction «et réierré.
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DISCOURS
SUR LA
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DISCOURS
PRONONCÉ AU COLLÈGE STANISLAS
POUR LA DISTRIBUTION DES PRIX
Messieurs,
Ces couronnes laborieuses, cette jeunesse disciplinée qui les attend, celte assemblée impatiente de les applaudir; les murs d'un collège retenant pour quelques heures tant de personnes qui font l'ornement du monde ou qui en sont la lumière; tout l'appareil enfin de la solennité que nous célébrons en montre assez le dessein : c'est la fêle du travail. Si vous ne croyez faire tort ni aux affaires de l'Église, ni à celles de l'État eu les iulerrompant pour assister à nos humbles triom<phes, c est que vous voulez honorer un principe que la mollesse de nos mœurs n'aime pas, et qui semble s'effacer des esprits. Vous permettrez donc, messieurs, que je cherche à rendre la pensée commune d'une si
imposante réunion, et que je Iraile de la loi du travail le jour même où on le cesse, puisque c'est aussi le jour où on le récompense. Le sujet, d'ailleurs, convient au lieu comme au temps : il s'agit de remettre en vigueur une idée chrétienne; et nulle part la tentative ne Fut plus opportune que dans cette école qui Fait gloire de conserver avec fidélité toutes les traditions du christianisme. Si dans les premiers souvenirs du genre humain, au milieu de ce renversement de la nature qui suit la chute originelle, la loi du travail paraît d'abord comme un châtiment; une volonté miséricordieuse Fait en sorte que le châtiment répare la Faute, et que dans l'humiliation courageusement subie l'homme trouve une autre grandeur. En Fécondant la terre de ses sueurs, comme le soleil la Fertilise de ses Feux et les nuées de leurs pluies, il rentre dans l'ordre régulier de l'univers : Dieu l'emploie, et par conséquent le réhabilite; dès qu'il sert, il commence à mériter. Voilà le dogme chrétien du travail, dont le sens profond n'est plus compris. Et quel siècle pourtant Fut plus aetif que le nôtre, el plus avare de ses loisirs? Sut-on jamais mieux ce que valent les heures et ce que peuvent les bras? La vitesse a reconquis le temps sur l'espace; toutes les Forces de la création se Fatiguent au service de nos besoins. Mais, en admirant les prodiges de l'industrie, il est permis de dire qu'elle est dirigée vers le seul but de la richesse, par conséquent du plaisir et du repos, et qu'on ne travaille guère qu'afin d'arriver à ne travailler pas. Dans toutes les carrières le souci prin-
cipal est d'avancer, c'est-à-dire d'atteindre bientôt au point où l'on s'arrête; et les lettres elles-mêmes, tournées au gain, ne sont plus qu'un moyen de se reposer un jour, c est-à-dire de n'écrire et de ne penser plus. C'est là cependant, c'est dans les lettres que se fait mieux sentir le bienfait de cette loi si impatiemment supportée, qu'on apprend à l'accomplir avec amour, sans intérêt, et dès lors sans relâche. J'y restreins mon discours, et je veux montrer le pouvoir du travail dans l'éducation des esprits, dans la production des bons ouvrages, et dans la préparation qui fait les grands siècles. L'âme est une puissance active, et cette activité la distingue souverainement de la matière, dont le propre est l'inertie. Toute puissance se développe par son exercice : les forces de l'âme grandissent donc à mesure qu'elles s'emploient, et, comme par une admirable économie, toute créature se satisfait en usant de ses forces, l'âme se plaît aussi au jeu de ses facultés, elle jouit de ce qu'elle peut, en sorte qu'elle trouve son repos véritable dans le travail même. Assurément il ne faut pas nier la paresse de la nature, les fatigues de l'entendement qui veut concevoir et produire; et les plus grands écrivains ont connu ces premières angoisses de la pensée, comme les plus grands militaires connaissent la première terreur des combats. C'est là le caractère pénal du travail et le sceau de la condamnation. Mais il faut savoir aussi le plaisir d'un effort vainqueur, la jouissance infinie de la vérité découverte ou de la beauté reproduite. Ce bonheur désintéressé, ce frémissement de
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SUR LA
MÉLARGES If.
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PRONONCÉ AU COLLÈGE STANISLAS
POUR LA DISTRIBUTION DES PRIX
Messieurs,
Ces couronnes laborieuses, cette jeunesse disciplinée qui les attend, cette assemblée impatiente de les applaudir; les murs d'un collège retenant pour quelques heures tant de personnes qui font l'ornement du monde ou qui en sont la lumière; tout l'appareil enfin de la solennité que nous célébrons en montre assez le dessein : c'est la fêle du travail. Si vous ne croyez faire tort ni aux affaires de l'Église, ni à celles de l'État en les interrompant pour assister à nos humbles triom<phes, c'est que vous voulez honorer un principe que la mollesse de nos mœurs n'aime pas, et qui semble s'effacer des esprils. Vous permettrez donc, messieurs, que je cherche à rendre la pensée commune d'une si
imposante réunion, et que je traite de la loi du travail le jour même où on le cesse, puisque c'est aussi le jour où on le récompense. Le sujet, d'ailleurs, convient au lieu comme au temps : il s'agit de remettre en vigueur une idée chrétienne; et nulle part la tentative ne fut plus opportune que dans cette école qui fait gloire de conserver avec fidélité toutes les traditions du christianisme. Si dans les premiers souvenirs du genre humain, au milieu de ce renversement de la nature qui suit la chute originelle, la loi du travail paraît d'abord comme un châtiment; une volonté miséricordieuse fait en sorte que le châtiment répare la faute, et que dans l'humiliation courageusement subie l'homme trouve une autre grandeur. En fécondant la terre de ses sueurs, comme le soleil la fertilise de ses feux et les nuées de leurs pluies, il rentre dans l'ordre régulier de l'univers : Dieu l'emploie, et par conséquent le réhabilite; dès qu'il sert, il commence à mériter. Voilà le dogme chrétien du travail, dont le sens profond n'est plus compris. Et quel siècle pourtant fut plus actif que le noire, et plus avare de ses loisirs? Sut-on jamais mieux ce que valent les heures et ce que peuvent les bras? La vitesse a reconquis le temps sur l'espace; toutes les forces de la création se fatiguent au service de nos besoins. Mais, en admirant les prodiges de l'industrie, il est permis de dire qu'elle est dirigée vers le seul but de la richesse, par conséquent du plaisir et du repos, et qu'on ne travaille guère qu'afin d'arriver à ne travailler pas. Dans toutes les carrières le souci prin-
cipal est d'avancer, c'est-à-dire d'atteindre bientôt au point où l'on s'arrête; et les lettres elles-mêmes, tournées au gain., ne sont plus qu'un moyen de se reposer un jour, c est-à-dire de n'écrire et de ne penser plus. C'est là cependant, c'est dans les lettres que se fait mieux sentir le bienfait de cette loi si impatiemment supportée, qu'on apprend à l'accomplir avec amour, sans intérêt, et dès lors sans relâche. J'y restreins mon discours, et je veux montrer le pouvoir du travail dans l'éducation des esprits, dans la production des bons ouvrages, et dans la préparation qui fait les grands siècles. L'âme est une puissance active, et cette activité la distingue souverainement de la matière, dont le propre est l'inertie. Toute puissance se développe par son exercice : les forces de l'âme grandissent donc à mesure qu'elles s'emploient, et, comme par une admirable économie, toute créature se satisfait en usant de ses forces, l'âme se plaît aussi au jeu de ses facultés, elle jouit de ce qu'elle peut, en sorte qu'elle trouve son repos véritable dans le travail même. Assurément il ne faut pas nier la paresse de la nature, les fatigues de l'entendement qui veut concevoir et produire; et les plus grands écrivains ont connu ces premières angoisses de la pensée, comme les plus grands militaires connaissent la première terreur des combats. C'est là le caractère pénal du travail et lé sceau de la condamnation. Mais il faut savoir aussi le plaisir d'un effort vainqueur, la jouissance infinie de la vérité découverte ou de la beauté reproduite. Ce bonheur désintéressé, ce frémissement de
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Messieurs ,
Ces couronnes laborieuses, cetle jeunesse disciplinée qui les attend, cette assemblée* impatiente de les applaudir; les murs d'un collège retenant pour quelques heures tant de personnes qui font l'ornement du mondç ou qui en sont la lumière; tout l'appareil enfin de la solennité que nous célébrons en montre assez le desr sein : c'est la fêle du travail. Si vous ne croyez faire tort ni aux affaires de l'Église, ni à celles de l'État eu les iuterrompant pour assister à nos humbles triom<phes, c'est que vous voulez honorer un principe que la mollesse de nos mœurs n'aime pas, et qui semble s'effacer des esprits. Vous permettrez donc, messieurs, que je cherche à rendre la pensée commune d'une si
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SUR LA
MÉLAKGES 11.
imposante réunion, et que je traite de la loi du travail le jour même où on le cesse, puisque c'est aussi le jour où on le récompense. Le sujet, d'ailleurs, convient au lieu comme au temps : il s'agit de remettre en vigueur une idée chrétienne; et nulle part la tentative ne fut plus opportune que dans cette école qui fait gloire de conserver avec fidélité toutes les traditions du christianisme. Si dans les premiers souvenirs du genre humain, au milieu de ce renversement de la nature qui suit la chute originelle, la loi du travail paraît d'abord comme un châtiment; une volonté miséricordieuse fait en sorte que le châtiment répare la faute, et que dans l'humiliation courageusement subie l'homme trouve une autre grandeur. En fécondant la terre de ses sueurs, comme le soleil la fertilise de ses feux et les nuées de leurs pluies, il rentre dans l'ordre régulier de l'univers : Dieu l'emploie, et par conséquent le réhabilite; dès qu'il sert, il commence à mériter. Voilà le dogme chrétien du travail, dont le sens profond n'est plus compris. Et quel siècle pourtant fut plus actif que le nôlre, et plus avare de ses loisirs? Sut-on jamais mieux ce que valent les heures et ce que peuvent les bras? La vitesse a reconquis le temps sur l'espace; toutes les forces de la création se fatiguent au service de nos besoins. Mais, en admirant les prodiges de l'industrie, il est permis de dire qu'elle est dirigée vers le seul but de la richesse, par conséquent du plaisir et du repos, et qu'on ne travaille guère qu'aGn d'arriver à ne travailler pas. Dans toutes les carrières le souci prin-
cipa) est d'avancer, c'est-à-dire d'atteindre bientôt au point où l'on s'arrête; et Jes lettres elles-mêmes, tournées au gain, ne sont plus qu'un moyen de se reposer un jour, c est-à-dire de n'écrire et de ne penser plus. C'est là cependant, c'est dans les lettres que se fait mieux sentir le bienfait de celte loi si impatiemment supportée, qu'on apprend à l'accomplir avec amour, sans intérêt, et dès lors sans relâche. J'y restreins mon discours, et je veux montrer le pouvoir du travail dans l'éducation des esprits, dans la production des bons ouvrages, et dans la préparation qui fait les grands siècles. L'âme est une puissance active, et cette activité la dislingue souverainement de la matière, dont le propre est l'inertie. Toute puissance se développe par son exercice : les forces de l'âme grandissent donc à mesure qu'elles s'emploient, et, comme par une admirable économie, toute créature se satisfait en usant de ses forces, l'âme se plaît aussi au jeu de ses facultés, elle jouit de ce qu'elle peut, en sorte qu'elle trouve son repos véritable dans le travail même. Assurément il ne faut pas nier la paresse de la nature, les fatigues de l'entendement qui veut concevoir et produire; et les plus grands écrivains ont connu ces premières angoisses de la pensée, comme les plus grands militaires connaissent la première terreur des combats. C'est là le caractère pénal du travail et le sceau de la condamnation. Mais il faut savoir aussi le plaisir d'un effort vainqueur, la jouissance infinie de la vérité découverte ou de la beauté reproduite. Ce bonheur désintéressé, ce frémissement de
imposante réunion, et que je traite de la loi du travail le jour même où on le cesse, puisque c'est aussi le jour où on le récompense. Le sujet, d'ailleurs, convient au Jieu comme au temps : il s'agit de remettre en vigueur une idée chrétienne; et nulle part la tentative ne fut plus opportune que dans cette école qui fait gloire de conserver avec fidélité toutes les traditions du christianisme. Si dans les premiers souvenirs du genre humain, au milieu do ce renversement de la nature qui suit la chute originelle, la loi du travail paraît d'abord comme un châtiment; une volonté miséricordieuse fait en sorte que le châtiment répare la faute, et que dans l'humiliation courageusement subie l'homme trouve une autre grandeur. En fécondant la terre de ses sueurs, comme le soleil la fertilise de ses feux et les nuées de leurs pluies, il rentre dans l'ordre régulier de l'univers : Dieu l'emploie, et par conséquent le réhabilite; dès qu'il sert, il commence à mériter. Voilà le dogme chrétien du travail, dont le sens profond n'est plus compris. Et quel siècle pourtant fut plus actif que le nôtre, et plus avare de ses loisirs? Sut-on jamais mieux ce que valent les heures et ce que peuvent les bras? La vitesse a reconquis le temps sur l'espace; toutes les forces de la création se fatiguent au service de nos besoins. Mais, en admirant les prodiges de l'industrie, il est permis de dire qu'elle est dirigée vers le seul but de la richesse, par conséquent du plaisir et du repos, et qu'on ne travaille guère qu'afin d'arriver à ne travailler pas. Dans toutes les carrières le souci prin-
cipal est d'avancer, c'est-à-dire d'atteindre bien toi au point où l'on s'arrête; et les lettres elles-mêmes, tournées au gain, ne sont plus qu'un moyen de se reposer un jour, c est-à-dire de n'écrire et de ne penser plus. C'est là cependant, c'est dans les lettres que se fait mieux sentir le bienfait de celle loi si impatiemment supportée, qu'on apprend à l'accomplir avec amour, sans intérêt, et dès lors sans relâche. J'y restreins mon discours, et je veux montrer le pouvoir du travail dans l'éducation des esprits, dans la production des bons ouvrages, et dans la préparation qui fait les grands siècles. L'âme est une puissance active, et cette activité la dislingue souverainement de la matière, dont le propre est l'inertie. Toute puissance se développe par son exercice : les forces de l'âme grandissent donc à mesure qu'elles s'emploient, et, comme par une admirable économie, toute créature se satisfait en usant de ses forces, l'âme se plaît aussi au jeu de ses facultés, elle jouit de ce qu'elle peut, en sorte qu'elle trouve son repos véritable dans le travail même. Assurément il ne faut pas nier la paresse de la nature, les fatigues de l'entendement qui veut concevoir et produire; et les plus grands écrivains ont connu ces premières angoisses de la pensée, comme les plus grands militaires connaissent la première terreur des combats. C'est là le caractère pénal du travail et le sceau de la condamnation. Mais il faut savoir aussi le plaisir d'un effort vainqueur, la jouissance infinie de la vérité découverte ou de la beauté reproduite. Ce bonheur désintéressé, ce frémissement de
l'esprit aux approches de la lumière qui le visite, lui révèle qu'elle vient de plus haut. H y éprouve comme un pressentiment de la Divinité. La philosophie antique l'avait compris, quand elle faisait consister la perfection et le souverain bien de l'homme dans le mouvement harmonieux de ses facultés, et qu'elle le représentait comme une image de Dieu éternellement heureux dans une action éternelle.
Je ne viens pas décrire un passe-temps de rêveur, mais un emploi déjà vieux dans le monde, et ce qu'on appelait autrefois le métier des lettres. Il leur appartient d'exercer l'intelligence et de la porter à sa place, au-dessus des sens et plus près de Dieu : elles affranchissent aussi la volonté par cette contrainte salutaire qu'on nomme l'application, et qui l'arrache aux entraînements extérieurs. Ainsi se rétablit l'harmonie troublée de la nature humaine. Si donc le soin de réparer la nature fait le fonds pour ainsi dire de toute l'éducation, on comprend pourquoi les lettres y tiennent tant de place, et comment depuis vingt siècles elles sont restées chargées de l'apprentissage de la vie chez toutes les nations policées. Je ne parle pas des anciens : la célébrité des écoles grecques remplit toute l'histoire, et Rome comprit tout ce qu'on pouvait tirer de l'enseignement littéraire, puisqu'elle en ût une institution de l'État. Quand le christianisme paraît, il semble qu'il va rompre avec le passé, et qu'il se chargera lui seul de former les hommes. Mais aussitôt qu'il entreprend l'éducation des barbares, il les retient sous
la, discipline des lettres, il les rompt au travail d'esprit, il les plie aux difficultés de la parole, il met l'ordre dans les idées et par là dans les mœurs. Ces âmes impétueuses, domptées par la règle, prennent l'essor, et je
. ne {n'étonne plus si des écoles monastiques je vois sortir des saints, des législateurs de royaumes, et à leur suite toute la civilisation moderne.
Les, lettres donc sont demeurées maîtresses, et c'est
. vainement qu'on a voulu leur contester la part qui leur est faite dans l'instruction publique, et qu'on propose
( de la restreindre. L'erreur de beaucoup de gens est de se méprendre sur les études où l'on a coutume d'appliquer la jeunesse. Le but prochain qu'on s'y propose n'est point précisément le savoir, mais l'exercice. Il ne s'agit pas tant de littérature, d'histoire, de philosophie, choses qui s'oublieront peut-être, que d'affermir l'imagination, la mémoire, le jugement, qui demeureront. Ces langues anciennes, auxquelles plusieurs voudraient qu'on donnât main?, d'années, sont les plus admirables formes qu'ail jamais revêtues la parole humaine; et, s'il eçl vrai que. la parole modifie la pensé**, ne voyezvous pas que l'esprit, obligé de se modeler longtemps
(sur les types grec^et latins, en gardera nécessairement les impressions puissantes? Dans ces leçons de tous les siècles, dans ce commerce journalier avec tout ce qui fut grand, il se forme plus que l'esprit, je veux dire le caractère. EjL qusuid, au sortir des bancs, on
. devrait pçrdre jusqu'au souvenir des auteurs qu'on y explique, ce serait encore un bienfait considérable que
d'avoir été nourri de bonne heure 5 l'idée du devoir, que d'avoir appris 5 obéir, et de savoir au moins s'appliquer et se contraindre, ce qui est le secret des affaires et le grand art de la vie humaine. Il se pourra que, d'un grand nombre d'élèves, on fasse peu d'écrivains et d'orateurs : il en restera, ce qui vaut mieux, des citoyens utiles et des chrétiens persévérants. Il en est de l'éducation comme de l'héritage du laboureur : ses enfants y cherchèrent un trésor, ils y firent lever des moissons. Cette belle image est celle de toutes les choses où le travail de l'homme concourt avec l'action delà Providence : il fait autrement qu'il ne veut, mieux qu'il ne veut, et l'invisible artisan qui travaillait avec lui ne se déclare qu'à la fin.
Il convient donc que tous les esprits passent par les lettres pour leur bien : mais il faut aussi qu'un petit nombre s'y fixe pour le bien public. Les vocations littéraires ne veulent pas être décidées légèrement. Le travail les éprouve et les juge par les œuvres. Je sais que de complaisantes doctrines attribuent tout à l'inspiration, dont il faudrait attendre le souffle sans effort et sans art. Mais le souffle divin ne s'arrête que dans les âmes qui le retiennent par force : l'inspiration ne sait point se passer de la volonté; ce sont les deux moitiés du génie. Et si nous étudions ses ouvrages, nous verrons que la perfection est laborieuse, et que * les choses coûtent ce qu'elles valent.
Le travail d'où sortent les ouvrages durables se compose de deux parties, la pensée et la forme, la science
et Part. La pensée poursuit la vérité; la recherche de la vérité constitue la science, qui se propose comme son terme, ou la gloire de Dieu, ou l'utilité des hommes. Mais Dieu, qui est la fin où aboutissent toutes les connaissances humaines, a voulu qii'bn ne parvînt scientifiquement jusqu'à lui qu'après avoir parcouru toute la longueur du chemin : il se montre de loin pour qu'on le trouve; mais il se dérobe en même temps pour qu'on le cherche. Ce n'est pas non plus une facile entreprise que d'instruire les hommes : car ils savent déjà beaucoup, et ce qu'ils ignorent doit être bien caché pour que tant de siècles ne l'aient pas découvert. Aussi les plus fermes esprits ne s'y essayent qu'en hésitant. Descartes, agité dans ses méditations solitaires de cette idée qui doit changer toute la philosophie, se rend en pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, afin d'obtenir la grâce de ne point tromper le genre humain. La recherche de la vérité est exigeante : il y faut de la probité. Il faut savoir résister à cette promptitude d'esprit qui n'est qu'une paresse ingénieuse, qui plie les faits, presse les rapprochements, précipite les conclusions. Il faut savoir susciter les questions, s'enfoncer dans les obscurités, se défier des fausses lueurs, ne plaindre ni le temps* ni la peine, et ne pas croire que ce soit trop de la vie pour atteindre à l'évidence. Alors, de cette certitude, péniblement obtenue, résulte une force nouvelle à quoi rien ne résiste. Ce sont les grandes convictions qui font l'éloquence véritable; elle a prospéré par les hommes d'Église et les
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hommes d'Étal dont les discours étaient la défense d'une cause, et qui, en nous laissant des chefs-d'œuvre, ne pensaient faire que leur devoir. Quand Bourdâloue monte en chaire, avec ce front sévère et ces yeux qu'il ne leva jamais, vous n'attendez de lui que la sagesse; laissez-le s'établir sur une pensée et l'approfondir à sa manière, il la creusera jusqu'au vif, jusqu'à ce point où la raison jaillit avec toute l'énergie de la passion même.
La vérité connue ne se contient pas. Elle remplit le cœur d'un amour qui a besoin de se communiquer. 11 est impatient de la faire connaître ; il ne peut pas souffrir qu'elle demeure obscurcie d'auoune imperlection ; il la veut lumineuse, et telle qu'elle ravisse l'admiration de l'univers ; il n'a pas de cesse qu'il n'y ait épuisé ses derniers efforts; et, quand il les a faits, confondu de l'intervalle immense qui sépare la réalité divine de l'ébauche terrestre, il s'humilie de son impuissance, et s'en repent L comme d'une infidélité. La conscience chrétienne n'est pas indulgente pour les ouvrages d'esprit; elle ne s'accommode point de Va peu près y capitulation misérable des volontés faibles : elle y veut la perfection ^qu'elle cherche partout. Je trouve là le principe légitime de l'art. L'art reçoit la vérité au sortir de la science, et la reproduit avec l'éclat du beau, afin de la propager d'abord, et de la conserver ensuite. Car, si les ouvrages excellents commencent par la pensée, c'est par la forme qu'ils durent. Quand la pensée se produit sous une forme imparfaite, elle se confond bientôt dans
cette multitude de connaissances et clopinions, qui circulent comme une monnaie courante dont l'effigie s'efface et dont le poids s'altère. Le vrai qui s'y trouve, n'arrêtant pas l'attention des hommes, linit par se perdre: la beauté, au contraire, se fait respecter, et ne permet pas qu'on l'oublie. Ainsi se font et se refont sans cesse les histoires des mêmes peuples, ainsi les doctrines philosophiques $e répèlent : les plus anciennes, oubliées au bout de peu de temps, ne servent plus que de matériaux à celles qui viennent après, pour se perdre à leur tour dans les travaux de l'avenir. 11 en est de même de la poésie. Vous connaissez ces belles traditions épiques de Roland et d'Arthur, qui paraissent au moyen âge, comme, aux temps héroïques de la Grèce, les souvenirs du siège de Troie. Assurément on ne saurait concevoir de plus nobles caractères, des situations plus pathétiques : les preux de Boncevaux ne le cèdent eiMign aux guqrcierp dllion, Cependant ces récits des- Q&nLent la cours des siècles sans rencontrer un grand poêle qbi.&'én, empare. Us ne cessent donc de se transfoiuner, ; d'abord çti vers- chantés par les troubadours, puis en prose d^ns ces romans énormes qu'on attachait d'une chaîne d'aciciî sar le pupitre des châtelaines; ôDÛa dans ces populaires histoires des quatre fils Ayifrm, qu'on trouve encore sous le chaume des villageois. Au contraire^ .qu, ne tentera pas de refaire le Discours sa*, rhistpire universelle, Andromaque, Iphigénie, comme on ne voit point qu'on ait jamais recommencé l'Iliade; C'est que; le génie s'est approprié l'idée, qui
est le bien de tous, par le travail qui est à lui. Il en a pris possession, comme parle Thucydide, pour l'éternité : les temps qui suivront connaîtront son empreinte et n'y toucheront pas. Il y a dans toutes les vieilles villes des murailles croulantes, dont les décombres né servent plus qu'à des constructions nouvelles. Mais Notre- Dame de Paris ne deviendra jamais une carrière ; et quand nos neveux voudront bâtir à leur tour, ils iront chercher des pierres ailleurs.
Lorsque le travail rencontre l'inspiration, et que, par le concours de la science et de l'art, les ouvrages parfaits se multiplient, alors on voit de grands siècles. On pourrait rappeler ici toute l'antiquité : ces voyages lointains entrepris par les philosophes pour entendre les leçons d'une sagesse plus ancienne qu'eux; les exercices où se formaient les orateurs ; ce qu'il en coûta au fils bègue et timide d'un forgeron athénien pour devenir Démosthènes; les études immenses de Cicéron poussées jusqu'aux derniers artifices du style, du nombre et de l'action oratoire. C'est surtout dans le christianisme que je veux suivre la tradition du travail : je l'y vois toujours conservée aux temps difficiles, toujours souveraine aux époques mémorables. Les querelles de l'arianisme, en agitant les esprits par de redoutables perplexités, et en les ramenant aux études, préparèrent l'âge glorieux des Pères de l'Église. On est étonné des prodigieux labeurs de ces grands hommes. Trois fois saint Athanase sort des déserts où il a caché sa tête proscrite : il en revient avec des écrits qui fondent en
quelque façon la théologie. Saint Basile et saint Grégoire de Nazianze ont grandi aux écoles d'Athènes, et le dernier s'écrie : « J'abandonne aux païens tout le feste, « richesse, naissance, autorité d'ici-bas; mais je me « saisis de l'éloquence, ei je ne regrette pas les travaux « et les voyages que j'ai entrepris pour l'obtenir. » Le génie des orateurs antiques s'assied avec saint Jean Chrysostome sur la chaire de Conslantinople. Saint Jérôme emporte Platon dans la grotte de Bethléem, où il traduit Moïse. Saint Augustin, qui commence si tard, embrasse toute la science chrétienne. Les siècles passent, et lé treizième, qui fut le plus beau du moyen âge, éclaire des générations infatigables. L'école de Paris compte quarante mille étudiants venus de toutes les extrémités de l'Europe; nul auditoire ne peut contenir la foule; ils s'assoient autour des maîtres, sur la paille étendue dans les places publiques; jamais les intérêts de la pensée n'émurent à ce point l'attention des peuples. Ne méprisez point ces disputes. Les questions qui s'y agitent sont celles qui, sous d'autres noms, n'ont pas cessé d'intéresser l'esprit humain. De l'arène scolastique, vous verrez sortir ces athlètes de la pensée qui semblent des géants : leurs œuvres colossales nous effrayent, comme ces épées de sept pieds de long dont se servaient leurs belliqueux contemporains. Vous reconnaissez Albert le Grand, dont la science sembla plus qu'humaine; saint Thomas d'Aquin, qui mourut à quarante-neuf ans, laissant à la science dix-sept volumes in-folio, et aux liturgies sacrées des hymnes dont rien
U HÉLAWGES.
ne surpasse la poésie ; saint Bonaventure; Vincent de Beauvais; tous ces noms qui prélent leur éclat an pontificat d'Innocent IV et au règne de saint Louis. A leur suite, et comme un disciple après ses maîtres, paraît le plus grand des poètes modernes, Dante, qui, sans dérober sa vie au seryiee de l'État, sans cesser de pour-1 suivre les desseins où il avait attaché le salut de son pays, trouve le loisir de hanter les écoles, de briguer le laurier théologique, d'écrire de volumineux traités de philosophie, de politique, de philologie, et de composer enfin un poème de trente mille vers, où il fait en-» trer tout le savoir de son époque, pour le faire rayonner de toute la splendeur de l'épopée, comme afin 46 prouver au monde une fois pour toutes que l'étude, non plus que la foi, n'étouffe pas si fort le génie.
Mais Vidée chrétienne du travail ne fut jamais mieux comprise qu'au dix-septième siècle, dans ces temps qui ne sont pas encore assez loin de nous pour qu'il faille désespérer d'en renouer la suite. Alors la langue môme de nos pères témoignait de leurs doctrines. Us donnaient une noble acception à ce mot de êertfke} qui autrefois voulait dire servitude et qui est devenu synonyme de bienfait : on faisait étal de servir, soit dans les camps, soit dans les cours de justice. Les lettres, non plus que les armes, n'avaient point honte de s'a J^ peler un métier, c'est-à-dire une chose laborieuse. Toute celte époque sortit de la discipline savante de l'Université et des ordres religieux, de ces collégesoû tout renseignement se donnait en latin, où les écoliers
indociles lisaient à la dérobée des romans en grec. Tout ce qu'il y avait de considérable dans la nation passait par cette éducation forte, qui trempait les caractères aussi bien que les esprits. Le grand Condé avait étudié aux Jésuites de Bourges, sans autre distinction qu'un siège un peu plus haut dans les classes : son instruction s'acheva par un cours de droit romain, et quand, tout couvert des lauriers de Rocroy, il vînt assister à la thèse de Bossu et, on dit qu'il fut tenté de se mesurer avec le répondant, et de vider un point de théologie en Sorbonne. Quand telles étaient les habitudes des hommes de guerre, que ne devait-on pas at« tendre des gens de robe? Là vivaient lefs exemples du1 chancelier l'Hôpital et du président de Thou. Ces magistrats qui à six heures du matin siégeaient sur les fleurs de lis, qui donnaient tout le jour 'aux soins de leur charge, le soir à l'éducation de leurs enfants, partageaient encore la nuit entre l'étude et la prière. Un conseiller au Parlement de Toulouse, nommé Fermât et de qui l'on ne sait presque rien, sinon qu'il fut Iresappliqué à ses devoirs, remuait par ses découvertes toutes les sciences mathématiques. Vers le même temps, d'Aguesseau, chancelier de France, traçait uii plan d'études pour son (ils : il n'y veut que le nécessaire, et comme, en fait d histoire ancienne, il ne faut point de vaine curiosité, il conseille seulement « la lecture des écrivains grecs et latins dans leur entier, en les commentant parles médailles et par un certain nombre de dissertations choisies parmi les trente volumes de
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Grevius et de Gronovius. » En ce qui louche la littérature, il laisse en doute la nécessité de l'hébreu, où il incline pourt .nt. Mais il insiste pour l'italien, l'espagnol, le portugais, qui ne seront que des jeux de vacances; car il professe que l'esprit se délasse suffisamment par le changement seul d'occupations. Lui-même possédait huit langues mortes ou vivantes, se reposait de ses fatigues de jurisconsulte en ouvrant un livre d'algèbre, et faisait aux moments perdus des vers que voyait Boileau. Au milieu dé cette activité des intelligences, dans une société où les femmes n'avaient pas peur des controverses théologiques, savaient le latin et lisaient les Pères, ceux qui faisaient profession d'écrire s'engageaient à une vie sans relâche. Je ne parle pas des érudits, quoique je ne puisse oublier que ce siècle est cehii de Ducange, de Ménage, de Pélau, de MabilloD. Mais je pénètre dans la familiarité des gens de lettres, et, en y trouvant tant de savoir, je ne suis plus surpris de les trouver si sévères pour eux-mêmes et si difficiles à se contenter. C'est Racine à Autcuil, traduisant à livre ouvert, dans le texte original, l'OEdipe roi de Sophocle devant ses amis consternés. C'est la Bruyère, vouant toutes ses années à un livre de peu d'étendue, qu'il ne cesse de retoucher jusqu'à ce qu'il en ait fait un monument impérissable. C'est Fénelon, laissant dix-huit manuscrits de Télémaque, chargés de ratures, et nous livrant ainsi le secret de la merveilleuse facilité de son style. Mais il faut s'arrêter devant le plus grand de tous, c est-à-dire Bossuet. Il faut le voir,
à l'âge de six ans, s'enfermant dans la bibliothèque de son oncle, remplissant dès sa seizième année l'hôtel de Rambouillet et la Sorbonne de l'éclat naissant de son éloquence , employant sa longue retraite de Metz à l'étude complète de l'antiquité ecclésiastique ; ce furent là ses commencements. Plus tard, devenu précepteur du Dauphin, on le voit revenir aux lettres profanes, s'échauffer au nom du divin Homère, réciter de longs passages de Y Iliade et de YOdijssée. qu'il savait par cœur d'un bout à l'autre; et la nuit, agité de songes héroïques, composer en dormant des vers grecs dont il fait retentir les lambris dorés de son appartement de Versailles. Ou bien encore dans les royales allées du parc, entouré de Fénelon, de Fleury et de Renaudot, auxquels Pélisson et la Rruyère avaient obtenu de se mêler, il propose et résout les difficultés du dogme, de l'Écriture et de l'histoire, tandis que les courtisans respectueux s'écartent pour taire silence et laisser en paix cette réunion qu'ils appellent le concile. Enfin, lorsque, retiré dans sa ville épiscopale, réservant à son troupeau les restes de sa vie, il semble devoir fléchir sous le poids des ans et des affaires, voyez-le interrompre le sommeil de ses nuits, se lever régulièrement à deux heures du matin, et après avoir récité, tête nue, l'office noctarne, reprendre la plume victorieuse qui écrivit VHisUme des variations. On s'émeut à celte grande image, on admire cette humilité des grands hommes, et cette justice de Dieu qui fait, je veux le dire, suerBossuet sur ses livres, comme le laboureur
sur le sillon ; et, devant l'égalité de celte sentence qui n'épargne rien, on se demande quel terrible compte auront à rendre les oisifs.
Il ne suffit pas d'admirer les beaux siècles des littératures, il faut chercher la raison de leur gloire. En y pénétrant jusqu'au fond, on y trouvera plus de mérite que de faveur, et le travail des hommes plus que la force des choses. Et si alors la comparaison du passé et du présent humilie et chagrine, on apprend à s'accuser soi-même et non pas son temps, ce qui est une autre façon d'accuser la Providence. Quand je considère l'époque présente, et que j'y vois tant de talents incontestables, tant de fécondes inspirations, de pensées généreuses, je tiens que Dieu ne lui doit rien de plus, et qu'il ne lui manque pour être grande à son tour que le travail, c'est-à-dire la volonté seule. Il dépend de nous qu'il ne manque pas, si nous savons secouer ces molles habitudes qui nous circonviennent, si nous revenons aux mâles doctrines de nos ancêtres et que uous ne laissions pas périr leurs exemples. Ces pensées, jeunes élèves, devraient vous suivre dans les jours de repos, qu'on ne vous donne que pour vous préparer à de nouveaux efforts. Et si votre âge, qui a besoin de joie et de dissipation, ne comprend pas encore la sincérité de nos maximes, oubliez vos maîtres et faitesvous raconter les traditions de vos familles : vous y apprendrez ce que peut le travail pour honorer la vie, pour fonder les fortunes légitimes et la grandeur héréditaire des nobles maisons*