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Œuvres complètes du comte de Lautréamont (Isidore Ducasse)

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Isidore Ducasse

PO RDOR:E :D'UCASSEÆE

Isidore-Lucien Ducasse est né à Montevideo, le 4 avril 1846, à neuf heures du matin (1). Et sa pie commence tandis que les balles sifilent pendant le siège de Montevideo.

L’odeur sucrée de la mort, la puanteur des cadavres, le parfum étouffant de la poudre rôdent comme de mornes fumées autour de son berceau. Les assaillants agitent des drapeaux et jettent des injures, des cris, des supplications.

« La fin du dix-neuvième siècle verra son poète (cependant au début, il ne doit pas commencer par un chef-d'œuvre, mais suivre

la loi de la nature); il est né sur les rives

américaines, à l'embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis rivaux, s’efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel et moral. Buenos-Ayres, la reine du

(4) Cf. M cdie Ë,

Sud, et Montevideo, la coquette, se tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire (1) ».

Isidore était fils de François Dricasse, né à Tarbes en 1810, et de Célestine Jacquette Davezac, née en 1322 en France. |

Il fut baptisé le 16 novembre 1847 à la cathédrale de Montevideo (2).

Nous ne possédons aucun renseignement sur la mère d’Isidore Ducasse, pas même la date de sa mort. Elle semble d’ailleurs n'avoir joué qu’un rôle tout à fait effacé.

Son père, François Ducasse, a joué au contraire un rôle important dans la vie d’Isidore. Les Ducasse étaient originaires des Hautes- Pyrénées (3). François Ducasse était né à Tarbes en 1810. On ne sait à quelle date il émigra en Uruguay et pour quelles raisons précises. À l’époque de la naissance de son fils, il était chancelier délégué du consulat général de France à Montevideo.

Durant toute sa jeunesse, François Ducasse jouait au dandy. Il affectait une indifférence flegmatique et dédaigneuse. On le dépeint comme un de ces Français naïvement poseur,

(1) Les Chants de Maldoror, Chant H.

(2) Cf. Appendice.

(3) Le nom de Ducasse est fort répandu dans ce département,

au regard blasé, à l’air distrait : un don juan parisien d'exportation. Il habitait à son arrivée à Montevideo l'hôtel des Pyramides, le plus « élégant » de la ville. Il possédait une belle fortune et s’en vantait. Il fréquentait le monde diplomatique où il passait pour avoir de l'esprit. Avant son mariage, il fut le héros d’une aventure scandaleuse qui fit la joie des salons de Montevidéo. Au temps de sa jeunesse, une danseuse faisait l'admiration des habitants de Rio de Janeiro et l’empereur Pierre II, qui régnait encore sur le Brésil, était parmi ses plus grands admirateurs.

Rosario de Toledo, la danseuse, vint à Montevideo et François Ducasse, qui se vantait d'être un « collectionneur de filles de théâtre », put obtenir une entrevue secrète avec elle, malgré la surveillance du protecteur en titre, un riche armateur anglais. Elle consentit à souper avec le Français « si séduisant» et un mois plus tard, à la suite d’une violente dispute avec l’armateur, devint la maitresse en titre de François Ducasse. Cette liaison dura moins d'un an. Rosario de Toledo abandonnée par le chancelier retourna au Brésil où elle mourut peu après en état d'aliénation mentale. François Ducasse dépensait beaucoup d’argent pour ses plaisirs et pour « épater » les bourgeois de Montevideo. Il devait y réussir puisque sa réputation de causeur et d’homme

d'esprit allait croissant. Le jeune chancelier se plaisait dans ces milieux de l'Amérique du Sud où l’on ne sait pourquotr la seule qualité de Français faisait à cette époque l'admiration des Montévidéens. Il résolut de se fixer dans ce pays et acquit un immeuble rue Bacacay où il vint sans doute habiter lorsqu'il épousa Mademoiselle Célestine-Jacquette Davezac. Îl est probable que c’est dans cette maison que naquit Isidore Ducasse. Le socle en était de granit bleu et les ornements de la façade en bois du Paraguay. Elle faisait, dit-on, l'admiration des voisins et des notables connaisseurs, car François Ducasse aimait à jeter de la poudre aux yeux.

Son fils semble d’ailleurs l’avoir peu estimé. Dans une lettre adressée à son banquier, Istdore Ducasse écrivait :

« Vous avez mis en vigueur le déplorable système de méfiance prescrit vaguement par la bizarrerie de mon père (1) ».

Bizarre est sans doute une manière de parler. François Ducasse méritait d’autres qualficatifs. | -

Pour des raisons mal connues, en 1862, c'est-à-dire lorsqu’Isidore était âgé de quinze ans, son père entreprit un long voyage à travers les régions de l Amérique du Sud voisines du Tropique du Capricorne. Il visita le Para-

(4) Lettre du 22 mai 1869.

fils, Isidore-Lucien. Ducasse, Comte de Lautréamont, du nécessaire et de l’indispensable. Il suffit de relire les lettres de Ducasse datées du 22 mat 1869 et du 12 mars 1870 pour constater que l’auteur des Chants de Maldoror, manquait totalement d'argent et ne pouvait obtenir de son père la moindre somme qui lur aurait permis de faire imprimer ses poésies.

En outre, il osait faire certaines « observations malsonnantes et mélancoliques » que Isidore Ducasse savait heureusement mépriser.

Ceux (1) qui connurent la famille Ducasse à Montevideo ont bien peu regardé Isidore.

Leurs souvenirs sont très flous et ne nous apportent que de vagues anecdotes. D'autre part, Lautréamont «a rarement parlé de luimême et les quelques souvenirs d’enfance recuerllis dans les Chants de Maldoror et dans Poésies sont peut-être inventés de toutes pièces : ce sont tout au plus des reflets de sa vie.

Le décor dans lequel il passa son enfance est celur des maisons bourgeoises : un bric à brac. Le salon était décoré, paraît-il, avec sim-

(1) M. Masquelez, architecte, M. Larnaudie qui ont été questionnés par MM. G. et À. Guillot-Munoz (Cf. Leur plaquette Lautréamont et Laforgue, Montevideo, 1925).

guay, la Bolivie, le Brésil et le Nord de la République Argentine. Pendant ce voyage qui dura environ deux années, il commença une étude sur les civilisations pré-colombiennes des tribus guaranitiques (1). C’est au cours de ce long voyage que François Ducasse compromit sa fortune et sa santé. Sa « bizarrertie » s’accentua. Une crise violente de paludisme l’'empêcha de poursuivre ses randonnées. Il revint à Montevideo et pour essayer de rétablir sa fortune il fonda une école de langue française où il se chargea d’un cours de philosophie. Il était très fier, dit-on, d'exposer devant l'élite intellectuelle montévidéenne l’in- Îluence d’ Auguste Comte et du positivisme et les idées morales d'Edgar Quinet.

Cette école acheva la ruine de François Ducasse qui traîna une vie misérable. Il mourut en 1887 dans la plus extrême indigence.

Ainsi, pour le plaisir de faire le malin devant « l’élite intellectuelle montévidéenne » et d'exposer à quelques abrutis et à quelques pimbèches l'influence de Comte et les idées d’Edgar Quinet, François Ducasse privait son

(1) Peuples « indiens » qui peuplatent le Brésil et la Bolivie, Le manuscrit inachevé fut remis à Eugène Baudry, parrain d’Isidore, qui fut assassiné par des contrebandiers brésiliens et son cadavre fut mutilé. L'étude de François Ducasse fut brûlée.

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