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plcité. Dans un panneau trônait une vitrine de style régence bourrée d’objets et de bibelots poussiéreux : dagues, étriers, une collection de matés et de bombillas, des statuettes de bois polychromés recueillies par les Jésuites, une miniature, portrait d'une dame créole. En face de la vitrine, une bibliothèque. Un ami du chancelier se souvint de quelques titres . Revue des Deux-Mondes, Il correo de Ultramar, quelques numéros du Patriote francais et de l’'Écho Français, Gaspard de la Nuit, Chroniques du règne de Charles [X, les œuvres de Corneille, Molière, Racine et Voltaire, Paul et Virginie que Isidore Ducasse lut lorsqu'il était enfant. « Paul et Virginie choque nos aspirations les plus profondes au bonheur. Autrefois cet épisode qui broie du noir de la première à la dernière page, surtout le naufrage final, me faisait grincer des dents. Je me roulais sur le tapis et donnais des coups de pied à mon cheval de bois » (1). Sur la cheminée, deux vases de Tolède, don du Consul d'Espagne et fierté du père. Ces deux vases trritaient particulièrement Tsidore. Les murs étaient ornés d’un portrait du père ‘ de François Ducasse en costume de 1818 appuyé contre une draisienne, « vélo » de la Restauration, d’une caricature de Rosas, héros
(4) Poésies.
argentin qui assiégea Montevideo, d’une estampe représentant le roi d’Espagne entouré de Saint Philippe et Saint Jacques, patrons de Montevideo, enfin d’une gravure représentant une procession. Sous celte gravure un tromblon espagnol et rouillé.
Isidore n'attendit pas d’avoir dix ans pour fuir ces lieux semblables à ceux que connurent beaucoup qui virent le jour il y a cinquante ou trente ans, cette atmosphère bourgeoise, composée de vanité, de jaux luxe, d'économie... Il fréquentait, naturellement à l'insu de son snob de père, ce qu’on nomme à Montevideo le renidero, c’est-à-dire les combats de cogs. fl allait dans les faubourgs et retrouvait là tous les aventuriers, tous ces hommes dont les mains sont dures et le regard précis et hurlait en leur compagnie en assistant aux combats terribles des cogs entivrés de sang et de bruit.
Plus tard, reçu par son parrain, Eugène Baudry, qui était Français, voyageur et historien, il s’amusait dans le jardin à briser à coups de pistolet des bouteilles d’eau-de-vie prises dans les caves, rangées comme des quilles et coiffées de vieux shakos.
Îl semble avoir eu pour les armes à feu un véritable penchant. Le tromblon espagnol et routllé, ornement du salon paternel, lui servait souvent. Armé de cet instrument démodé, ul courait dans les environs de Montevideo
pour tuer des sarigues. Plus tard, le dimanche, tandis que son père bavardait ou faisait la cour à quelques dames de la bourgeoisie, Istdore, munt d’un fouet en écaille à la pomme d'argent et coiffé d’une casquette, prenait le bac qui le menait à Sainte-Thérèse du Pantanoso. Le bac portait une paillotte, au toit de branchages où des meneurs de bétails jouaient de l’accordéon et chantaient. Parfois les « cowboys » jouaient à la « taba » (1). Îls tiraient alors des lasses de billets de leurs ceintures en cuir brodé de métal qui retenaient leurs poienards. Assis à l'avant, Isidore Ducasse exsait les rats d’eau et les grands échassiers.
Îl semble que ces paysages, cette musique, ces visages aient frappé Isidore Ducasse. On peut à la rigueur en retrouver les reflets, les échos et les souvenirs dans les Chants de Maldoror. Les quelques anecdotes que l’on a rapporté prouvent, st l’on veut, que fsidore se plaisait dans ces milieux et que son esprit et son cœur préféraient ces violences aux sucreres et aux fadasseries qui passionnaient son père. Celui-ci qui aimait tant Auguste Comte et « les idées morales d'Edgar Quinet » apprit ces escapades et résolut d'y mettre fin. Il con-
(4) Jeu qui consiste à faire rouler los du genou d’un veau sur une surface plane et à lui faire prendre au bout de sa course une position déterminée.
voqua son fils dans le beau salon, pour plus de solennité sans doute et lur interdit « ces jeux » indignes d’un jeune homme bien élevé, d'un Français de la meilleure société. Mais Isidore se fâcha et ne voulut pas écouter les «observations malsonnantes et mélancoliques ». De colère, il brisa les deux vases de Tolède, don du consul d’Espagne dont François Ducasse était st fer. Puis 1l tourna les talons et clagua st violemment la porte que les objets contenus dans la vitrine en tremblèrent.
Son père cependant se plaignait de ce caractère « farouche », de ces & mouvements d'humeurs ».
D’après les récits plus ou moins exacts que l’on a pu recueillir, il semble que Isidore supportait fort mal les conseils du chancelier son père : « Ne remets pas au lendemain... On se lasse de tout sauf de connaître. » Il ricanart. François Ducasse se fâchait mais en vain.
Nous savons aussi qu’il lur pardonnait aisément parce que sa vanité était flattée par les succès scolaires de son fils. Celui-ci, en effet faisait l'admiration de ses professeurs. Les mathématiques semblaient l’intéresser.
L’'hymne qu’il leur adresse dans les Chants de Maldoror est un des plus enthousiastes de ce livre : |
« O mathématiques sévères je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos savantes
leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon cœur, comme une onde rafraîchissante ; j'aspirais instinctivement dès le berceau, à boire à votre source ..... LI RSaNAR
« Daant r mon enfance, vous m'apparûtes une nuit de mai, aux rayons de la lune, sur une prairie verdoyante, aux abords d’un ruisseau limpide, toutes les trois (l’arithmétique, l’algèbre, la géométrie) égales en grâce et en pudeur, toutes les trois pleines de majesté comme des reines. Vous fîtes quelques pas vers moi, avec votre longue robe, flottante comme une vapeur, et vous m'attirätes vers vos fières mamelles, comme un fils béni. Alors, j’accourus avec empressement, mes mains crispées sur votre blanche gorge.
Je me suis nourri, avec reconnaissance, de votre manne féconde, et j'ai senti que l’humanité grandissait en moi et devenait meilleure. Depuis ce temps, à déesses rivales, je ne vous ai pas abandonnées (1) ».
François Ducasse déclarait à ses amis et connaissances que son héritier « avait un don remarquable » pour les mathématiques. Il décida alors, comme un vrai bourgeois qu’il était, que son fils entrerait à l’École polytechnique. Pour se consoler de l'humeur de son
(4) Chants de Maldoror.
fils, de ce qu’il nommaut sans doute de la sauvagerte, il voulait qu'il fut au moins un savant. En le regardant, lui st sociable, st bon vivant, le boute en train, Françors Ducasse s’étonnait de l’air sérieux du jeune homme, de cette gravité, de ce regard farouche qu'il ne savait pas nommer haine. « Il est né pour être savant, pensait-il, il ne rit jamais. »
« Moi je ne sais pas rire. Je n’ai jamais pu rire, quoique plusieurs fois j’ai essayé de le faire. C’est très difficile d'apprendre à rire, ou plutôt, je crois qu’un sentiment de répuonance à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère (1) »
Mais son père ne suivait pas cet exemple.
Cet homme aimait, comme tout bon Français, à raconter de belles petites histoires, à l’heure du cigare et des liqueurs, des histoires un peu « cochonnes » dont il riait, le premier, et très fort. C’est à lui que Ducasse pensait quand il conseullart :
€ Füiez mais pleurez en même temps. Si vous ne pouvez pas pleurer par les yeux, pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez; mais j'avertis qu’un liquide inelconque est ici nécessaire, pour atténuer la sécheresse que porte dans ses flancs, le rire aux traits fendus en arrière ».
(4) Les Chants de Maldoror.
Tel est le portrait « extérieur » que l’on peut faire d’'Isidore Ducasse jeune selon les récits, à vrai dire superficiels, et peu intéressants que l’on a pu recueillir. On le peint toujours comme un enfant d’une santé délicate, 1ntelligent mais peu sociable, violent et ne se plaisant que dans la compagnie des aventuriers qui «1nfestaient » alors l’Uruguay. | Lui n'a conservé de son enfaner que des souvenirs assez mornes. Îl semble avoir beaucoup souffert de l’éducation qu’il a reçue. En premier lieu, de l’éducation religieuse que lu umposèrent les terribles Jésuites espagnols, ces effarants destructeurs de civilisation, qui envahirent l'Amérique du Sud pour brûler, pilier, torturer, casser tout : bêtes, hommes et dieux.
Isidore Ducasse a conservé jusqu’à la fin de sa vie une haine farouche. Les souvenirs évoqués dans les Chants de Maldoror permettent de confirmer cette révolte et cette souffrance. Îl faut relire tout le passage où il raconte les pensées de son enfance (1).
Le départ est décidé. Il doit aller à Partis suivre des cours afin de se présenter aux examens de l’École Polytechnique et de l’École des
(4) Chants de Maldoror, Chant IX.
Mines. Son père qui a tant de prétentions a la hitérature, le considère comme un scienti-
fique puisqu ul ne parle que mathématiques
et qu'il s'intéresse tant à la zoologie et à lg biologie. | Il part enfin, heureux, délivré. Ce n'étart
pas seulement parce qu’il pensait à Paris qui de loin semble une ville lumineuse, mais sur-..
tout parce. qu’il abandonnait à son destin cet homme qu’il était contraint de nommer père et qui ne fut pour lui qu’un « homme » prétentieux, mortellement ennuyeux, « bizarre », ridicule et somme toute avare lorsqu'il ne s’agit pas de satisfaire sa vanité.
Il semble d'ailleurs que François Ducasse ne fut pas fäché de se séparer de son fils nt d’éloigner le grand jeune homme mélancolique, ricaneur et rritable, qui le génait et rappelait
trop cruellement son âge à lui-même et à ses,
futures conquêtes.
Isidore, ivre du départ, se jette vers la mer qu'ul a toujours aimée et qui l’arrache à cette sollicitude paternelle et à cette surveillance. Îlsemble que durant toute la traversée Isidore ait beaucoup regardé l'Océan. Il ne peut se déta-
cher complètement de son souvenir et le pre-
mier hymne qu’il composa dans ses Chants de Maldoror fut celur du Vieil Océan. Le Chant 1 tout entier est plein d’évocations et de prières adressées à la mer.