‹ Œuvres complètes du comte de LautréamontChapitre 3 sur 36 · CORTE · texte numérisé non relu

CORTE

Il ne peul oublier le visage de cet ami, de celur qu'il considère comme son sauveur et qu’il appelle vieux comme l’on nomme un ami.

« Pourquoi reviens-je à toi pour la millième fois, vers tes bras amis quis’entrouvrent pour caresser mon front brûlant qui voit disparaître la fièvre de leur contact! Je ne connais pas ta destinée cachée : tout ce qui te concerne m'intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi.

dis-le moi, Océan (à moi seul pour ne pas

attrister ceux qui n'ont encore connu que les illusions) et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées. jusqu'aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de l’homme. Je veux que celle-e1 soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent une seule fois encore je veux te.

saluer et te faire mes adieux! Vieil Océan, aux vagues de cristal... Mes veux se mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre ; car je sens que le moment est venu de revenir parmi les hommes, à l'aspect brutal; mais courage ! faisons un grand effort et AOUOPlsSonS avec le sentiment du devoir notre destinée sur cette terre ».

Cette mer tant aimée le jette à Bordeaux.

C’est l’Europe. Il erre dans la ville creuse à la -recherche du visage du Continent fameux dont

on rêve lorsqu'on ferme les yeux à cing ou dix mille kilomètres. Il voit des visages pâles, rouges, idiots, des milliers d’yeux hagards. Et voici qu'il est obligé d'oublier le soleil. Il y a des hommes, des hommes comme des fourmis.

Un bruit monotone tourne dans l'air. | Il ne s'étonne pount de retrouver ic ce qu’il a laissé là-bas. Ce sont des hommes et toujours des hommes et mieux que personne il sait ce qu’il faut penser de ces « images de Dieu ».

Îl arrive à Paris au début du mois d'août 1867 (1). Il regarde cette ville. A-t-1l appris à son arrivée la mort de Baudelaire qui avait agonisé pendant un an n'ayant plus l'usage que d'un seul mot : « Crenom ! » ?

Personne ne l’attendait à Paris et l'ombre seule de la mort l’avertit que son arrivée était nécessaire. À l’adresse indiquée par son père ul ne vit point d'hôtel. Il marche droit devant lu et s'arrête dans une maison du quartier lan. Il ne s’éveilla que tard le lendemain. I! avait soif. Son premier geste fut d’aller soule-

rennes DU D + ne

(4) Il est probable que Ducasse arriva au mois d'août. Les renseignements que j'ai pu recueillir sont très vagues. Je n’ai pu lire sur le registre des arrivées d'Amérique du Sud que le nom Ducaise ou Ducarre.

ver le rideau pour « voir Paris ». Un long mur, couleur de routine, arrêta son regard. Lorsqu'il se fut promené, qu'il eut reconnu les fameux étudiants, gars, bêtes et couverts de boutons, il se crut découragé. Nulle femme. |

Cette première nuit de Paris l'attrait. Il marchait droit devant lui, toujours, guidé par une odeur maritime. Les Halles commençaient à absorber leur nourriture. Les fruits pourrissatent déjà sur le pavé, crachant leur dernier parfum. Du fond d’une rue étroite 1l pit une grande lumière qui frémissait comme un petit incendie. Îl se hâta et atteignit les bords du Boulevard.

« Les magasins de la rue Vivienne étalent leurs richesses aux yeux émerveillés, Éclairés par de nombreux becs de gaz, les coffrets d’acajou et les montres en or répandent à travers les vitrines des gerbes de lumière éblouissante. Huit heures ont sonné à l’horloge de la Bourse : ce n’est pas tard ! À peine le dernier coup de marteau s’est-il fait entendre, que la rue, dont le nom a été cité, se met à trembler et secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu’au boulevard Montmartre.

Les promeneurs hâtent le pas et se retirent pensifs dans leurs maisons. Une femme s’évanouit et tombe sur l’asphalte. Personne ne la relève : il tarde à chacun de s’éloigner de ce parage. Les volets se referment avec

impétuosité et les habitants s’enfoncent dans leurs couvertures. On dirait que la peste asiatique a révélé sa présence. Ainsi pendant que la plus grande partie de la ville se prépare à nager dans les réjouissances des fêtes nocturnes, la rue Vivienne se trouve subitement glacée par une sorte de pétrification. Comme un cœur qui cesse d'aimer, elle a sa vie éteinte. Mais bientôt la nouvelle du phénomène se répand dans les autres couches de la population, et un silence morne plane sur l’auguste capitale. Où sont-ils passés, les becs de gaz ? Que sont-elles devenues les vendeuses d'amour ? Rien, la solitude et l’obscurité.

Une chouette, volant dans une direction rectiigne et dont fa patte est cassée, passe audessus de la Madeleine, et prend son essor vers la barrière du trône en s’écriant. € Un malheur se prépare ». Or, dans cet endroit que ma plume (ce véritable ami qui me sert de compère) vient de rendre mystérieux, si vous regardez du côté par où la rue Colbert s'engage dans la rue Vivienne, vous verrez, à l’angle formé par le croisement de ses deux voies, un personnage montrer sa silhouette et diriger sa marche légère vers les boulevards. Mais si l’on s’approche davantage, de manière à ne pas amener sur soi- même l’attention de ce passant, on s’aperçoit qu'il est jeune. De loin on l’aurait pris en effet pour

un homme mûr. La somme des jours ne compte que quand il s’agit d'apprécier la capacité intellectuelle d’une figure sérieuse ».

Îl rencontra le regard de ces grands papillons qu’on nomme aujourd’hur encore les pros- “tituées. Leurs yeux brillaient comme les flammes des lampes d’églises.

Il ne connaissait que ces inconnues, ces anonymes de la nuit. On lui avait donné l'adresse d’un banquier (1). M. Darasse, rue de Lalle, chargé de lui payer une pension mensuelle.

On ne possède aucun renseignement sur les premiers mois de la vie d'Isidore Ducasse à Paris. Il s'installa dès son arrivée dans un hôtel situé au 23 de la rue N.-D.-des-Victorres. D'après la dédicace des « Poésies » on peui supposer qu'il suivit les cours d’un lycée (2). Les « Poésies » sont en effet dédiées à M. Hinstin « mon ancien professeur de réthorique » et à mes condisciples Lespès, Georges Minvielle, Auguste Delmas entre autres. On remarque dans les Chants de Maldoror et plus encore dans les Poésies des allusions fréquentes au « professeur de seconde » ou de quatrième, aux discours de distributions de prix.

(1) Le banquier des consulats, (2) Probablement les cours du Lycée Henri [V.

Il dut d’ailleurs renoncer rapidement à suivre les cours puisque dès 1868 cl se consacre à la littérature. Il fait paraïire à ses frais le Chant I de Maldoror (1), mais sans nom d’auteur. :

Il est probable qu'il lut ONE à cette époque. Dans une lettre (2) il a cité : Mickuewickz, Byron, Milton, Southey, A. de Musset, Baudelaire, etc... Il oublie de nommer Dante, Eugène Sue, Rocambole et surtout Pascal.

Il a vingt ans. Son éditeur M. À. Lacroix, le dépeint de la façon suivante : « C’était un grand jeune homme, imberbe, nerveux, rangé et travailleur » (3).

ÎT vivait seul, semble-t-il, et n’aimait pas à faire connaître sa vie. Il fréquente peu les cafés, mais fait de très longues promenades sur les bords de la Seine. Pendant la journée il hit beaucoup et des livres de toutes sortes. Le soir u s’enferme dans sa chambre et commence à écrire. Il n'écrivait que la nuit, assis à son piano. Sa chambre très sombre était meublée d'un lit, de deux malles pleines de livres et du

(1) La plaquette fut vendue 0 fr. 30. La couverture ét le titre sont ainsi composés : Les Chants | de | Maldoror | Chant premier | par *** | Imprimerie Baltout | Août 1868 | Premier Chant | prix 0 fr. 30.

(2) Lettre du 23 octobre 1869 à son éditeur M. A. La- Croix.

(3) On l'imagine aisément puisqu'il écrivit les Chants de Maldoror en moins d’un an.

prano droit. Il buvait une très grande quantité de café. IT déclamait ses phrases en plaquant de longs accords. Cette méthode de composition faisait le désespoir des locataires de l'hôtel souvent réveillés en sursaut (1).

On imagine Isidore Ducasse, seul luttant contre la nuit, celle qu'on use entre les quatre murs d'une chambre, aux fenêtres closes, cachées par d’épars rideaux. La nuit est précisément ce mur contre lequel viennent se jeter les bruits de pas, les roulements des voitures et le choc des gouttes de pluie. Sur un petit guéridon sont posées une tasse de porcelaine à /leurettes et une grosse cafetière de fer-blanc. Lui marche de long en large, puis ouvre son piano. Îl semble l’observer et, comme s’il était pour l'instant vaincu, il s’assied, lève les mains au ciel et les laisse retomber pour de longs, d’interminables accords. Il baisse la tête, écarte les mains et il reprend sa marche, celle du passé et du présent. Son regard heurte la grande glace, qui au-dessus de la cheminée reflète les bougeoirs et la place de la pendule qu'il a vendue. Cette glace est brisée. Un long serpent, le sillage du sort, parcourt le muroir

(1) Tous ces détails ont été rapportés par Louis Genonceaux qui les tenait d'Albert Lacroix, éditeur des Chants de Maldoror, le seul homme qui a certainement connu Îsidore Ducasse.

tel un frisson figé. Ses yeux voient ses yeux et «il n’en est pas encore effrayé. Le temps s’approche. Une tasse de café. Et tout à coup, comme s'ul s’envolait, 1l saisit son porte-plume, l’observe et il s’asseoit pour écrire. Il ne sait plus quand il s'arrêtera. On croirait qu'il roule dans un abîime orienté vers le ciel. Les heures qui ne comptent plus passent comme des ombres.

Dehors un gros monument, la ruche des chiffres, la Bodrse dort de son plus profond sominetl. Quelquejois le vent chasse un papier, quelquefois près des grilles l’ombre d’un promeneur se glisse.

La tête d’Isidore se penche vers ce glacier qui est une feuille blanche devant lui. Un feuillet s'envole, puis un autre. Ce sont des minutes qui passent comme une ore. Lorsque sa main tremble c'est qu’un éclair vient de la secouer.

La glace reflète le lent frémissement des bougres et l'allée et venue de la main droite. Ce qu'elle ne retient pas, c’est le regard fixe qui est planté sur la masse des mots. FR

Encore une petite tasse de café. :

La nuit se consume : une odeur d'encre se répand.

Les voix qui tout à l'heure tombaient mollement reprennent leur éclat. Elles tournatent pour monter jusqu à cette chambre où le silence est troublé par ce cerveau qui bat et ce cœur qui se raidit.

Tous les hommes, un à un, commencent leur petite ronde.

Il y a un lit pour celui qui n’écoutait plus. Ses orerlles bourdonnent et il se Jette d’un seul coup sur le sommeil.

Le mystère s'étend : Isidore Ducasse écrit sans reprendre haleine les cinq derniers Chants de Maldoror. La lecture d’un roman d’Eugène Sue lui suggère de choisir le nom de comte de Lautréamont (1). Il écrit ce grand livre avec une rapidité vertigineuse (2). Il se hâte comme st la mort déjà lur faisait signe.

A bandonnant toute autre activité, retiré dans sa chambre de la rue N.-D.-des- Victoires, ul écrit à perte de vue.

Dans une lettre datée du 22 mai 1869, xl déclara à son banquier :

« Au reste, je suis chez moi à toute heure du jour. »

IL insiste :

« 17 septembre, époque à laquelle mon corps fera une apparition devant la porte de votre banque.»

I sait où 1l va. Ses Chants re doivent être que le prélude. Avant de commencer le sixième

(1) Le héros d’'Eugène Sue se nomme Latréaumont.

(2) Elle pourrait paraître à peu près inhumaine, si les expériences du surréalisme ne donnaient la clef de cette vitesse d'écriture.

chant il s'arrête et l’on a l’impression que pour la première fois 1l relit ce qu’il a écrit et qu’il éprouve une légère déception. Îl aurait voulu aller plus loin encore et faire de plus grands ravages. Alors il s’humuilie, fait appel au lecteur, ‘puis l’injurie car 1l a quand même conscience de sa force. Îl est indispensable de lire entièrement la première strophe du chant VI puisque c’est un des rares jugements qu'Istdore Ducasse ait porté sur son œuvre.

Il a jugé son œuvre de l’intérieur. Les quelques lettres que l’on possède nous apportent des jugements extérieurs, à l'usage du public . et des critiques.

«...J’ai chanté le mal comme ont fait Mickiewickz, Byron, Milton, Southey, Alfred de Musset et Baudelaire, etc. Naturellement j'ai un peu exagéré le diapason pour faire du nouveau dans le sens de cette littérature sublime qui ne chante le désespoir que pour opprimer le lecteur, et lui faire désirer le bien comme remède. Ainsi donc, c’est toujours le bien qu’on chante en somme, seulement par une méthode plus philosophique et moins naïve que l’ancienne école, dont Victor Hugo et quelques autres sont les seuls représentants qui soient encore vivants. »

Îl faut cependant remarquer que les Chants de Maldoror n'intéressèrent personne. Le pre-

mier chant publié à part ne fit l’objet d'aucune critique (1).

Îl présenta le manuscrit des Chants de Maldoror à plusieurs éditeurs (à Alphonse Le- merre notamment) qui levèrent les bras au ciel après avoir haussé les épaules. Dans le quartuer qu'it habitait un singulier bonhomme venait de s'installer. Albert Lacroix avait ouvert une maison d'édition, 15, boulevard Montmartre. C’est un des rares hommes qui at connu sans aucun doute possible Isidore Ducasse

et c'est pourquot je n'hésite pas à republier le long portrait que fit de lui Jean Richepin dans ses mémoires :

© [Il (Lacroix) a publié, dans les premiers mois de 1872, les Etapes d’un Réfractaire où, en une plaquette d'à peine une centaine de pages (dont cette édition originale est devenue assez difficile à dénicher chez les bouquinistes), J'ai réuni la série des articles que J'avais consacrés à Jules Vallès, dans les colonnes du journal La Vérité.

« Polémiste sentant la poudre, insurgé ayant jeté le gant à la société et enlevant, à la baïonnette, de sa phrase courte à la pointe

(1) Malgré mes recherches, je n'ai pu découvrir d'article dans les journaux de l’époque. Les journalistes, cette année-là, avaient probablement d’autres chiens à fouetter.

bien aiguisée, les redoutes où cette société marâtre se retranchait avec ses injustices et ses préjugés, déclassé de la littérature et de

linsurrection et, quoiqu'il affectât certains mépris, écrivain de style bien français, Vallès

devait fatalement m'attirer, au lendemain de la Commune, où 1l avait eu son heure de grande vedette, dominant de sa voix enflammée, de son coup de gueule quotidien, dans le Cri du Peuple, la clameur anonyme du flot populaire.

« L'étude que je lui avais consacrée, à lui et à son œuvre, et où je montrais comment enfant orgueilleux d’autrefois était devenu, par étapes, le communard d'hier, cette étude, en dehors de l'intérêt qu'il pouvait lui trouver par ailleurs, séduisit Lacroix par son caractère d’actualité. Il me la demanda donc, et c'est ainsi que je lui dus de connaître la sensation que donne la publication, en volume, de la toute première œuvre. Elle est assez forte, assez exquise, cette sensation que l’on n’éprouvera jamais plus, pour que l’on n'oublie pas celui à qui on la doit, et on en garde à toujours, à lui et au livre, fût-il, comme cette fois, une mince plaquette, un souvenir éÉMU, une vive reconnaissance, que n’embrument n1 n’atténuent les années qui passent |

« À l’époque où je connus Albert Lacroix, petit homme court au poil roux, les poils gris apparaissalent déjà dans sa barbe et dans ses cheveux. Mais il avait une grande activité, comme 1l arrive souvent aux gens de petite taille, une activité trépidante et fiévreuse. Sous son front, comme dans une serre surchauffée, les projets ne cessaient de germer et de fleurir. [l entreprenait beaucoup trop de choses, et trop vastes, pour réussir bien léracut en aucune et, dépendant. il avait assez de belles imaginations, parfois, pour obtenir succès et fortune, s’il avait eu tant soit peu de chance; mais celle-ci n’était jamais au rendez-vous, et les diverses choses qu’il entreprit, ou avortèrent presque immédiatement, ou tournèrent peu après en déconfiture.

« Lacroix était Belge, et peut-être sa nature entreprenante s’expliquait-elle ainsi. Il avait fondé, à Paris, faubourg Montmartre, 143 — qui sait s’il n’a pas dû au chiffre fatal, sa perpétuelle guigne ? (1) — la

Librairie internationale » sous la raison sociale À. Lacroix, Verboeckhoven et Cie,

(1) Remarquons en passant que c’est au 15 et non au 13, que Lacroix avait ses bureaux.

sy

avec maisons à Bruxelles, Leipzig et Livourne.

«€ On y vit éditer, — ce qui ne fait pas un mince honneur à Lacroix qui, dans la combinaisOn, s’occupait de la réception des livres présentés et s était chargé des rapports avec. les auteurs — on y vit éditer des écrivains n’ayant encore qu'une faible notoriété dans un public restreint, et dont, lui, subodorait la grande vogue future : ainsi les frères Goncourt, ainsi Zola, pour ne citer que des noms ayant eu, depuis, un grand retentissement.

Comme il édita mes Etapes d’un Réfractaire à mes débuts, il édita les premiers romans de ceux-ci, faisant entrer en ligne de compte, pour beaucoup, la valeur de l’œuvre et, pour peu, la difficulté qu'il y a, pour un écrivain nouveau, à se faire connaître, et le risque que court, en pareil cas, l'éditeur qui accorde l'emprimatur.

« Certes, 1l n’était pas téméraire de demander à Victor Hugo exilé les Travailleurs de la Mer ou l Homme qui rit, après de réels succès de vente antérieurs; mais c'était osé, et c'était faire preuve d’un flair particuhèrement fin, de s’adresser aux Goncourt et à Zola, dont rien ne faisait prévoir encore qu’ils instaureraient un jour une Académie ou deviendraient des chefs d’école !

« Il losa cependant, et 1l but le fatal bouullon, dont la perspective trop vraisemblable

n'avait pu faire reculer un aussi hardi petit homme. Il le but, d’ailleurs, aussi avec les romans de V. Hugo : demandés presque à genoux, obtenus au prix de sommes énormes, tout ce qui pouvait arriver à Lacroix de meilleur, c'était de rentrer simplement dans ses frais de papier et d'impression, et aussi de lancement monstre, dans plusieurs grandes capitales en même temps qu’en France.

Il avait foi en l’avenir littéraire de Zola, alors à peu près totalement inconnu, à telles enseignes qu'il passa avec lui un traité aux termes duquel il lui assurait une mensualité de plusieurs centaines de francs, de façon que le jeune écrivain fût délivré de tout souci du pain quotidien à gagner ou des besognes journalistiques et pût faire tranquillement son œuvre de romancier.

« En échange, Zola devait fournir à la maison Lacroix un roman par an. Malheureusement pour l’éditeur, le succès fut long à se dessiner ; et quand il vint enfin, Lacroix n’en profita point, sa déconfiture étant arrivée, elle, beaucoup plus vite, l’obligeant à repasser à un confrère ses stocks d'ouvrages et ses traités avec les auteurs.

« Je note, en passant, que cela fournit à Georges Charpentier, éditeur plus chanceux, l’occasion d’un beau geste, qu'il saisit spontanément, quoi qu’il dût lui en coûter par la suite : il déchira le traité en question, dont les clauses ne répondaient plus au chiffre de la vente des livres de Zola, et le remplaça par un autre, en tenant aussi largement compte de ce chiffre qu’il convenait.

« Si Jamais il se rencontre un Plutarque pour écrire les Vies des Editeurs illustres, xl pourra noter là un trait de désintéressement louable entre tous, et qui n’a pas dû, sans doute, se reproduire bien fréquemment !

« C’est un traité analogue à celui-là qu’Albert Lacroix m'offrit. Un de ses rêves était l'édition d’un grand roman d’aventures en dix volumes qui aurait eu pour titre Babel et, à l’usage des lecteurs lettrés, mettrait en scène les diverses classes de la société actuelle évoluant dans des milieux multiples — un peu ce qu'avait fait Eugène Sue pour l’époque précédente, avec les Mystères de Paris, ce qu’ailait faire Zola pour une famille du Second Empire.

« L'offre était séduisante ; j'avais ainsi du pain d'avance sur la planche pour un certain nombre d’années ; mais c'était me lier pour autant, ahéner ma liberté d'écrivain, et je déclinai l'offre. Bien m'en prit, car c’eût été

folie de signer ce traité qu’il semblait si sage d'accepter : la publication de Babel se fût, en effet, trouvée arrêtée à quelques années de là par la déconfiture de la maison A. Lacroix, Verboeckoven et Cie, et je serais resté en panne avec, sur les bras, une œuvre en train, d’un placement rendu difficile par le nombre même de tomes qu’elle comportait dans le dessein de Lacroix et en vue desquels j’aurais établi mon plan à l’origine.

« Il avait le coût de la série poussé jusqu’à la manie. Editeur, il publia ainsi une série de grands poèmes nationaux, étrangers, de l’Europe et même de l’Asie, ouvrages fort intéressants, c’est incontestable, mais s’adressant à une catégorie peu fournie de lecteurs d'élite et qui, soldés, s’obtinrent bientôt au rabais. Auteur — car Lacroix écrivait aussi, — 1l avait mis en chantier une sorte d’épopée humaine, quelque chose comme ce que, plus tard, fit Strada.

« La série des Grandes Amoureuses, dont je parlerai tout à l’heure, était de la même veine et tenait à la même conception, qui, réalisée depuis — ou quelque chose d’analogue — par l’éditeur Lemerre, fit sa fortune tandis qu’elle ruina Lacroix, venu avant le temps.

« Celui-ci était plein d'idées ingénieuses, et il avait en tête une autre série encore. À son avis, il n’est pas une pièce de théâtre qui, prise à la chute du rideau, ne puisse être continuée. Même Hamlet où, au dermer acte, tant de personnages tombent morts les uns sur les autres comme des capucins de cartes. [Il reste Fortinbras, revenant vainqueur de Pologne, qui peut, à son tour, fournir le héros d’un second drame, et ainsi de suite, le dernier n’étant que l’avant-dernier et en engendrant un autre et celui-ci, de même, à perpétuité !

« Partant de cette idée, 1l aurait voulu continuer les principales pièces connues, en tirer une nouvelle de chacune, se berçant peut-être de bénéficier ainsi, auprès du public, de la réputation de la pièce mère.

« C'était là une opinion soutenable, après tout, mais en théorie seulement, car pour un Shakespeare et un Corneille, combien ne rencontre-t-on pas de Chose, Machin, Tartempion et Compagnie! Mais l’ingénieux et téméraire Lacroix ne s’embarrassait pas pour si peu !

« Lacroix, qui m'avait pris en amitié, m'emmena dîner à plusieurs reprises, chez lui, avec sa femme et sa fille, toutes deux bien accueillantes.

« Mme Lacroix était une grosse femme, qui avait une âme et une voix d'oiseau. Son mari ne manquait jamais, dès que le café était sur la table, de lui demander de nous chanter les paroles fameuses :

Les douleurs sont des folles Et qui les écoute est encore plus fou.

À nous deux, toi qui consoles, Biniou, mon biniou, Mon cher biniou

Ou!

« Il faut bien croire que dans le cœur de cet éditeur intrépide, rebondissant, toujours

désarçconné et toujours en selle — que les traverses et les déconfitures retrouvaient impavide, prêt à recommencer — 1l y avait

un côté romance, puisque, quand Mme Lacroix nous chantait de sa voix flûtée son air vieillot, l’air favori de Lacroix, Je vis, chaque fois, une larme briller au bord de ses yeux.

« Puis elle mourut, et Lacroix, avant de mourir à son tour, resta seul avec sa fille, continuant à projeter et à écrire, une His-

toire de france, je crois bien, et, naturellement, en beaucoup de tomes!

.. « Je me souviens, datant de cette période, d’un autre repas pris en sa compagnie, chez . une amie à lui, à qui il apporta un pâté et une bouteille de vin fin achetés dans le voisinage. Déjeuner banal qui, cependant, a laissé sa trace ineffaçable dans ma mémoire.

« Cette femme avait pour Lacroix le culte d’une dévote, et je n’exagère rien en aflrmant que non seulement elle le considérait comme un génie, mais encore l’adorait comme un dieu, puisqu’au cours de ce déjeuner je l’entendis, de mes propres oreilles, appeler : « Mon Christ! » ce petit homme roux tout à fait grisonnant maintenant! »

Lacroix, d'ailleurs, ne se montra pas très courageux puisqu il suspendit la vente desChants de Maldoror à cause de certaines violences de style qui en rendaient la publication périlleuse. Il discuta äprement avec [sidore Ducasse qui semble avoir gardé un mauvais souvenir de ses relahons avec Lacroix. Ducasse se refusait d’ailleurs à amender les violences de son texte (1).

(1) Cf. Histoire des Chants de Maldoror.

Cette étude n'étant conçue que du point de vue biographique et le plan de cette édition comportant une histoire détaillée des textes qu'on y a rassemblés, je ne parlerai de l’œuvre qu’à l’occasion et dans ses rapports avec sa vie.

Dégoûté de ces lenteurs, de ces discussions, ul semble qu’il se soit complètement désintéressé de ses chants, et en parle avec un détachement qui pourrait étonner. Dans une lettre du 21 février 1870, il déclare à son lbraire- imprimeur : « Lacroix a-t-1l cédé l’édition ou qu’en a-t- il fait ? Ou l’avez-vous refusée ? Il ne m’en a rien dit. Je ne l’ai pas vu depuis lors. » Et plus bas, il appelle les Chants « mon sacré bouquin ».

En 1870, c'est-à-dire quelques mois avant sa mort, on perd complètement la trace de Ducasse. Le mystère. Un mystère absolu.

Les quelques lettres que nous possédons nous apprennent qu'il changeait constamment de domicile. Il va du 32, faubourg Montmartre au 15,rue Vivienne, de la rue Vivienne 1l retourne faubourg Montmartre, mais au n° 7.

Îl n’abandonne pas ce quartier étrange mais très animé à cette époque. Se cache-t-1l ? Cherche-t-1l à échapper aux poursuites ?

Dans une lettre du 27 octobre 1869, il semble craindre les persécuteurs. &« Au reste, écrit-ul, de ce côté là ( Bruxelles) les esprits seront mieux préparés quen france pour savourer cette poésie de révolte » (1).

Îl travaille peu. C’est à cette époque qu’il rédige sa courte préface intitulée « Poésies ».

(4) C'est moi qui souligne.

Il publia ce texte dès que la rédaction en fut achevée. Deux minces plaqueites qui portent son vrai nom. La dédicace hautaine et définitive nous donne le nom de ses compagnons :

Georges Dazet, Henri Mue, Pedro Zurmaran, Louis Durcour, Joseph Bleumstein, Joseph Durand, de ses « condisciples » Lespès, Georges Minvielle, Auguste Delmas, ses « directeurs de revues » Alfred Sircos, Fredéric Damé, son «professeur de rhétorique « Monsieur » Hinstin.

Îl n'a été possible jusqu’à présent de retrouver la trace que de deux de ses « amis » Georges Dazet et Joseph Durand.

Le premier est mort en 1919 à Tarbes d'où ul était originaire. Toute sa vie il fut socialiste militant et prit part (de loin) à la Commune.

Le second, connu comme savani, fut exilé après la Commune, et fut également socialiste militant pendant toute sa vie.

Îl faut remarquer, en outre, que Ducasse alla une fois au moins en Belgique. Dans une lettre du 27 octobre à un imprimeur de Belgique, il fait allusion à une conversation relative à la vente de son livre. Bruxelles était à cette époque le centre de ralliement des « républicains » et des révolutionnaires. Il ne paraît pas téméraire de supposer qu’en 1869 Ducasse fréquentait les révolutionnaires. Ce ne sont pas seulement les faits cités plus haut qui pourraient le prouver, mais l'attitude morale

de Ducasse. Vivant à Paris en 1869 pouvait-il se désintéresser de ce grand mouvement qui aboutit à la Commune. ;

Dans l’'Insurgé, de Jules Vallès, nous trouvons un portrait d’un Ducasse, orateur, qui est d’une ressemblance accablante :

« Ducasse — un écarquillé. Il écarquille ses yeux tout ronds ; 1l écarquille ses coudes pointus ; il écarquille ses jambes qui tricotent ; 1l écarquille sa bouche coupée en fente de tirelire, d’où s'échappe une voix pointue et enchifrenée dont le son ne vous égratigne pas seulement le tympan, mais la peau.

« — Tu ressembles à un chat jaune qui c dans la braise, lui a dit Dacosta.

« Îl ressemble aussi à un chat qui fait

grincer ses griffes après les vitres d’une chambre où on l’a oublié trois jours, et où 1l a maiori de famine et de rage.

«C’est bien la double physionomie de ce garçon à cheveux carotte, qui joue les Marat avec les mines ahuries de Lassouche (1), qui prêche la guillotine avec des gestes de marionnette, qui prend l’accent de Grassot (2) pour parler « des immortels principes » et qui dit Gnouf ! Gnouf! entre deux tirades sur la Convention.

(1) Acteur français.

(2) Acteur français à la voix enrouée.

« See comme un cent de clous, les bras comme des allumettes, les tibias comme des fuseaux, les jointures en fil de fer, et grimaçant et claquant comme un lot de pantins de bois à la porte d’un bazar. Drôle à tuer, dans ce rôle de bouffon féroce, devant la table du café où il entasse des bocks que le comptoir n’a pu défendre contre ses demandes comiques et menaçantes |

«— Si tu mets un faux-col, je te mettrai une cravate de chanvre. Si tu n’en apportes pas deux autres, pour moi et la citoyenne — bien tirés ! — on te coupe le cou à la Prochaine. Arrose le peuple et dépêche-tor!

« Le pauvre cafetier se dépêche, en se passant instinctivement le revers de la main sur la nuque.

€ Gnouf ! Gnouf !

« Mais en public, Gnouf Gnouf arnive avec une tête de décapité parlant. [l monte gravement les marches de l’estrade, riboulant des prunelles, fronçant le sourcil, les trois poils safran de sa barbiche tombant en garde, serré dans une redingote qui l’étrique et dont les os crèvent le drap, avec un pantalon en amadou brûlé, dont les mollets tirebouchonnent sur des bottines de femme en coutil gris. Son pied de fœtus danse encore làdedans — tant les orteils en sont menus et décharnés !

© [l serre contre ses côtes un portefeuille qui rappelle celui d’un huissier ou d’un professeur de collèse communal. L'usure y a plaqué des gales blanches sur la peau noire, mais, tout de même, le peuple regarde cette serviette avec respect.

€ [l semble qu'il y ait là-dedans les cahiers de la Révolution, la contrainte à délivrer aux riches, l'arrêt de mort des accapareurs, Paffiche à coller sur la porte du Comité du salut public.

« Ce portefeuille le fait passer pour un bücheur austère, absorbé par son travail de bénédictin socialiste ou de terroriste méthodique. Aussi, quand il à planté son petit corps devant la tribune et ouvert cette chemuse de cuir lentement, lentement, pour y prendre quelque note qu'il lit comme un prêtre nasille le verset de l’Évangile sur lequel 1l va gloser, l’assistance fait « Chut ! ». On se mouche comme à l’église avant que le sermon commence, et les durs-à-cuire, ceux qui ont pour opinion « qu'il faut que ce soit comme en 95 », écoutent religieusement, tout en regardant de travers les voisins suspects de modérantisme.

« — Ce n’est pas lui qui hésiterait à faire tomber les têtes ?

« C’est dit pour moi, cela... pour moi qui hésiterais, paraît-il. J’ai, à la salle Desnoyers,

la réputation d’un homme qui ne ferait pas « comme nos pères », qui reculerait devant les grands moyens, qui, au troisième tombereau, dirait à l’exécuteur d’aller casser une croûte et boire une chopine.

« Mais Ducasse ferait « comme nos pères », lui, et apporterait en personne le déjeuner sur léchafaud, pour qu’il n’y eût pas de temps

perdu.

« — Oui, citoyens, Je n’aurai vraiment rempli mes devoirs civiques, je ne me croirai digne de mon titre auguste de révolutionnaire que le Jour où j'aurai, de ma propre main, fait faire couc à un aristocrate.

« Et 1l fait couic, d’abord avec un geste de polichinelle rigoleur — le peuple aime la grimace burlesque et hardie — puis avec la majesté d’un tueur de Stuart ou de Capet, qui tire son épée au clair, l’abat sur un cou royal, et fait sauter une tête jusqu'alors inviolable et sacrée.

Il lichotte le couteau de la guillotine avec sa langue ; il en repasse le fil contre l’eustache d’une éloquence sanguinaire et farceuse (1) ; il se pend, en riant, à la ficelle, comme un singe s’accrochant par la queue au cordon de sonnette du bourreau ».

(4) C’est moi qui souligne.

On espérait que Vallès, après avoir tracé un portrait aussi étrange d'un personnage déjà légendaire, aurait ajouté à cette description le récit de la vie ou de la mort de ce Ducasse. Il n'ajoute plus un seul mot, ne fait plus aucune allusion à cet orateur qui dut pourtant jouer à un moment donné un certain rôle. À vrai dire,

Vallès s’intéressait peu aux autres « tribuns ».

A cette époque de sa vie, Isidore Ducasse n'écrit presque plus.

Nous possédons quelques renseignements, umparfatiis il est vrai, par ses lettres, sur ses préoccupations. Le 21 février 1870, 1l écrit à son imprimeur-éditeur de Belgique : « Vous savez, J ai renié mon passé. Je ne chante plus que l’espoir; mais pour cela 1l faut d’abord attaquer le doute de ce siècle (mélancohes, tristesses, douleurs, désespoirs, hennissements lugubres, méchancetés artificielles, orgueils puérils, malédictions cocasses, etc., etc.). »

Ses attaques sont directement dirigées contre les Chants de Maldoror. Îl a tout à coup découvert une sorte de morale qui peut faire penser à celle de Robespierre ou de St-Just et plus encore à celle des républicains de 1848.

Îl reprend et insiste dans la même lettre :

« Dans un ouvrage que je porterai à Lacroix aux premiers Jours de mars, je prends à part

les plus belles poésies de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, de Byron et de Baudelaire, et je les corrige dans le sens de l'espoir ; j’indique comment il aurait fallu faire. J’y corrige en même temps six pièces | des plus mauvaises de mon sacré bouquin. »

Il travaille donc à ces « Poésies » qu’on a pas encore pu retrouver. Îl indique nettement son programme, celui qu'il répandra dans la préface qu’il publia à part quelques mots plus tard. ; Dans une lettre datée du 12 mars 1870 (les premiers jours de mars sont passés, il n’a pas pu encore terminer, lut, le comte de Lautréamont, qui écrivit les Chants en quelques mots) et adressée à son banquier il raconte tous les malheurs qui empéchèrent la publication des Chants de Maldoror (1) et l ajoute : « Cela me fit ouvrir les veux. Je me disais que puisque la poésie du doute (des volumes d’aujourd'hui il ne restera pas 150 pages) en arrive ainsi à un tel point de désespoir morne, et : de méchanceté théorique, par conséquent c'est qu’elle est radicalement fausse: pour cette raison qu'on y discute les principes et qu'ul ne faut pas les discuter (2) : c’est plus

(4) Cf. Histoire des Chants de Maldoror.

(2) C’est Ducasse qui souligne et je l'aurais fait moi-même, Ce ton là est celui d’un homme qui affirme, qui parle et qui agit.

qu'injuste. Les oémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes hideux.

Chanter l'ennui, les tristesses, les mélancohes, la mort, l’ombre, le sombre, etc., c’est ne vouloir, à toute force, regarder que les puérils revers des choses. Lamartine, Hugo, Musset se métamorphosent volontairement en femmelettes. Ce sont les Grandes-Têtes- Molles de notre époque. Toujours pleurnicher! Voilà pourquoi j'ai complètement changé de méthode, pour ne chanter exclusivement que l'espoir, l’espérance, le cALME, le bonheur, le pEvorr. »

Mais il veut encore écrire : il prévoit.

La dédicace des Poëstes se termine ainst :

«.….sont dédiés, une fois pour toutes les autres, les prosaïiques (1) morceaux que j'écrirai dans la suite des âges, et dont le premier commence à voir le jourd'hui, typographiquement parlant. »

Et le mystère devient plus profond. Ses traces sont perdues. Îl déménage une dernière fous. Îl retourne jaubourg Montmartre, au n° 7, dans un hôtel dirigé par M. François Dupuis.

Le 23 novembre 1870, il lu reste encore une nuit à vivre (la nuit qu'il aimait tant) et à huit heures du matin il meurt «en son domi-

(4) C’est moi qui souligne.

cule ». L'acte de décès (1) ajoute (ce qui peut laisser tout supposer) sans autres renseigne-

ments. C’est le patron de l'hôtel et le garçon,

un nommé Antoine Milleret qui vont à la

mairie faire la déclaration.

Îl fut inhumé dans une concession tempo-

raire. du cimetière du Nord, le 25 novembre

Personne n'assista à son enterrement.

Îl fut exhumé le 20 janvier 1871 pour être

réinhumé dans une autre concession temporairé. Les terrains ont été Eee et repris par la ville.

Îl s'était composé en vain deux épitaphes :

« Ci-git un adolescent qui mourut poitrinaire : vous savez pourquoi. Ne pi pas pour lui. »

Et celle-cr qui est aussi un testament littéraire et une prophétie :

€ S1 la mort arrête la maigreur fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l’écrasement lugubres de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en deuil puisse se dire : « Il faut lui rendre justice. Il m’a beaucoup crétinisé. Que n’aurait-il pas fait, s’il eut pu vivre davantage! c'est le meilleur professeur d’hypnotisme que je connaisse ! » On gravera ces quelques

(1) Cf. Appendice.

mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mânes seront satisfaits ! »

Cette mort qu’il invoquait fut plus solitaire encore qu'il ne l’imaginauit.

Et cependant il l’avait vue cette mort dans la solitude et le silence : « On ne me verra pas à mon heure dernière (j'écris ceci sur mon lit de mort) entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse, ou debout sur la montagne... Les yeux en haut, non : je sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n’aurais pas de orâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire ? J’avais dit que personne n’entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous ; Mais, si vous croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon

visage d’hyène (j'use de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que moi et plus agréable à voir), soyez détrompé : qu'il s'approche » (1).

Cette mort qu’il attendait fut encore plus mystérieuse que sa pie. Mais en en étudiant les circonstances qui entouraient ce « décès », on peut supposer que la police du Second Empire n'y fut pas absolument étrangère. Ce qui pourrait encore renforcer cette supposttton, ce n’est pas seulement la seule présence du directeur

(4) Les Chants de Maldoror, Chant I.

de l'hôtel au chevet de Ducasse (on sait que souvent et plus particulièrement à cette époque les patrons d'hôtel étaient agents de la police), ce n'est pas seulement cet extraordinaire et

sinistre sans autres renseignements de l’acte.

de décès, mais encore l'absence de dossier d’Isidore Ducasse, dossier qui a été détruit.

Les Chants de Maldoror

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