‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostolique (volume 5)Chapitre 11 sur 303 · Les Mystères de l'Enfance admirable · texte numérisé non relu

Les Mystères de l'Enfance admirable

Dans l'Enfance admirable de Marie, le Vénérable compte douze mystères, comme il y comptera douze excellences et douze vertus, comme il indiqueradouze moyens de l'honorer. S'il s'arrête au nombre douze, de préférence à tout autre, c'est en honneur des douze étoiles qui formaient la couronne de cette femme de l'Apocalypse que saint Jean vil apparaître au firmament, revêtue du soleil et ayant la lune à ses pieds2. Danscette femme mystérieuse, leP. Eudes voyait la très sainte Vierge?, et il était fondé à le faire, car les Docteurs catholiques, et l'Eglise dans sa liturgie4, appliquent à Marie, par accommodation, la vision de saint Jean, qui, au sens littéral, doit s'entendre, semble-t-il, de l'Eglise elle-même.

2. " Signura magnum apparuit in c;elo : Mulier amicta sole, et

luna sub pedibus ejus, et in capite ejus corona stellarum duodccim. » Apoc, XII, 1.

3. Voir dans le Cœur admirable, 1. 1, ch. 1, une longue explication du texte de l'Apocalypse appliqué à la sainte Vierge. Dans son office du saint Nom de .Alarie, le P. Eudes s'est servi de ce texte pour en faire le capitule des Vêpres.

4. Elle le fait notamment dans l'office de l'Immaculée Conception, où le texte de saint Jean forme le 3* répons du second nocturne et le capitule de None.

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Los premiers mystères que le I*. Eudes relève dans la sainte Enfance de Marie, sont sa prédestination inséparable de celle de son divin Fils, Les promesses qui annoncèrent sa venue, e1 les figures par lesquelles Dieu se plut à manifester à l'avance quelques-unes de ses perfections. Le Vénérable passe assez rapidement sur ces trois lumières.

Il s'arrête, au contraire, très longuement au suivant, qui est celui de l'immaculée Conception de Marie.

Cela tient évidemment à la dévotion toute spéciale que le P. Eudes avait pour ce grand mystère; niais cela tient aussi à ce que, au XVIIe siècle, le glorieux privilège de Marie n'était pas unanimement professé : il comptait encore quelques adversaires, du moins parmi les théologiens. Le Vénérable commence par en marquer sa surprise ; après quoi, pour montrer que Marie a été conçue sans péché, il apporte une longue série de preuves empruntées à la sainte écriture, à l'autorité des Pères, des Souverains Pontifes, des Universités, des Ordres religieux, des Docteurs catholiques. Et comme l'Immaculée Conception ne rencontrait guère d'adversaires quedans l'Ordre de Saint-Dominique, il se plaît à alléguer en sa faveur, outre l'autorité de saint Dominique lui-même, celle d'un grand nombre de ses enfants. A tous ces arguments le Vénérable ajoute les révélations faites à quelques Saints, notamment à sainte Brigitte, et les miracles accomplis par Dieu pour autoriser la doctrine de l'Immaculée Conception. Ensuite, il fait appel à la raison théologique et montre que la dignité de Marie demandait qu'elle tut préservée de la tache originelle. Enfin, le pieux auteur s'applique à résoudre les objections tirées soit de l'Ecriture, soit des œuvres de saint Thomas,

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qu'on opposait encore de son temps aux défenseurs de L'Immaculée Conception.

On le voit, c'est une vraie thèse que le Vénérable soutient, et il le fait avec d'autant plus de chaleur que l'honneur de Marie y est engagé.

A les prendre dans leur ensemble, les preuves accumulées par le P. Eudes en laveur de sa thèse sont surabondamment probantes. Prises isolément, quelques-unes peut-être ne paraîtront pas assez rigoureuses. Je ne sais, par exemple, si, par euxmêmes, les arguments qu'il emprunte à l'Ecriture sont bien concluants. Il me semble que, de nos jours, on en apporte de meilleurs. On ne saurait d'ailleurs en être étonné. Le P. Eudes a traité la question de l'Immaculée Conception avec les ressources que lui fournissaientlcs théologiens de son temps. Les études laites depuis ont permis de mieux préciser le sens de certains textes de la Bible, et d'en tirer des arguments plus précis et plus rigoureux, qu'on trouve sommairement exposés dans la bulle IneffabiLis, et qui, d'ailleurs, ne sont décisifs qu'à la condition de joindre au texte de l'Écriture l'interprétation des Pères.

La liste des défenseurs de l'Immaculée Conception, telle que l'a dressée le P. Eudes, n'est peut-être pas non plus à l'abri de toute critique. Le Vénérable y fait entrer les noms de saint Bernard, de saint Anselme, d'Alexandre de Halès, d'Albert le Grand et de saint Bonaventure, que l'on range d'ordinaire parmi les adversaires du dogme défini par Pie IX. Le P. Eudes ne nie pas qu'ils l'aient attaqué, mais, sur la foi de Salazar, il prétend que, s'ils l'ont fait, ils se sont ensuite rétractés. Il en dit autant de saint Thomas d'Aquin. Il invoque aussi, pour défendre l'orthodoxie de ce dernier, d'autres arguments qui ne sont pas sans valeur. On verra pourtant, par les

notes que nous ajouterons au texte du Vénérable, que ces arguments ne sont pas restés sans réplique. De nos jours, beaucoup de théologiens, par ailleurs tout dévoués à saint Thomas, renoncent à les faire valoir1.

Il semble bien, en ed'et, qu'à l'époque de saint Thomas d'Aquin, la question de l'Immaculée Conception n'était pas encore débarrassée d'un certain nombre d'équivoques qui l'obscurcissaient, et que, tout en posant des principes d'où découle logiquement le glorieux privilège de Marie, le Docteur Angélique et ses contemporains répugnaient à l'admettre, parce que, entre autres difficultés, il leur paraissait inconciliable avec les enseignements de l'Ecriture sur la corruption générale du genre humain <it l'universalité de la Rédemption-. Il était réservé à Scotde poser la question de l'Immaculée Conception avec la précision et la clarté qu'elle a maintenant pour nous, de répondre aux difficultés restées jusquelà sans solution, et même de tirer de la principale un argument en faveur du dogme, en montrant que, non seulement le privilège de Marie peut se concilier avec l'universalité de la Rédemption, mais*que,

1. Cf. Billot, De lncarna(Aone,2' [>.. c. 1, Conspectus praerogati? varum B. Maria- ex Cen. III, 15; Lépicier, Tracta/us île l>. I . Mafia, 2e p., c. 1, a. 1, Appendix. Cependant, même à nuire époque, le P. Cornoldi S. J., a défendu l'orthodoxie de S. Thomas dans une brochure intitulée : Sententia S. Thomse de imrnunitate H. V. apeccali originalis labe.

2. « .Cum autem S. Thomas, in Summa theologica, p. 3, q. 27, a. 2. ad 2nni, dicit quod « si nunquani anima Virginis fuisset eontagio originalis peccati inquinata, hoe derogaret dignitati Christi secundum quod est universalis omnium Salvator », reipsa aifei't rationem quae probat Virginem non fuisse in sua origine immunem a peccato ri conceptionis : al vero, prœter immunitatem ab originali ri conceptionis, est et exemptio ab eodem, vi privilegii ex privilegiis Christi Salvatoris concessi, quam née S. Thomas, aec alii coa'vi Doctores seholastiei, Deo ita permiltenle, salis emisideraverunt. » Billot, 1. c.

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pour être parfaite, la Rédemption de Jésus-Christ doit avoir pour effet de préserver au moins la saint»' Vierge de la contagion universelle.

Après s'être fait le champion de l'Immaculée Conception, le P. Eudes s'occupe des origines de la fête établie pour l'honorer. 11 en attribue l'institution aux Normands. Il croit même pouvoir affirmer que le premier évoque qui la fit célébrer dans sa cathédrale fut Geoffroy de Membray, évêque de Coutances. Originaire de Normandie, c'est dans cette province surtout que le P. Eudes exerça son apostolat, et c'est aussi en Normandie qu'il institua sa Congrégation et fonda la plupart de ses Séminaires. Le diocèse de Coutances lui était particulièrement cher. 11 y avait souvent prêché. A Coutances même, il avait fondé un Séminaire, et y avait bâti une chapelle, la première qui ait été dédiée au saint Cœur de Marie. Évidemment, ce fut un bonheur pour le P. Eudes de rappeler aux églises de Normandie, et spécialement à celle de Coutances, l'honneur qu'elles avaient eu d'inaugurer dans le* monde la fête de l'Immaculée Conception. En cela, d'ailleurs, il ne faisait que suivre une opinion très répandue, et que défendait, entre autres, « le docte » Salazar, l'un des théologiens sur lesquels il s'appuyait avec le plus de confiance.

Cette opinion, toutefois, était déjà combattue à l'époque du P. Eudes, et maintenant on ne peut plus la soutenir. Il parait certain, en effet, que la fête de l'Immaculée Conception a commencé en Orient. On l'y célébrait dès le huitième siècle. Elle avait lieu le î) décembre chez les Grecs, les Maronites et les Arméniens, le 8 dans le rite syriaque et syro-chaldéen, le 13 chez les Coptes. Quelquefois on l'appelait La Conception de sainte Anne', d'autres fois on l'intitulait La Conception de la bienheureuse Vierge Marie, ou même La Conception immaculée de Marie. Mais,

comme le prouvent les sermons prononcés en cette circonstance et les textes liturgiques parvenus jusqu'à nous, l'objet de la fête était partout la sainteté éminente dont Marie fut favorisée dès le moment de sa Conception.

Même en Occident, il ne paraît pas que les églises de Normandie aient été les premières à établir la fête de l'Immaculée Conception. On la célébrait en Angleterre avant l'invasion normande, et c'est de là que, après Ja conquête, elle passa en Normandie et dans le reste de la France. On a même prétendu de nos jours, que l'honneur d'avoir inauguré cette fête dans l'niglise d'Occident revient à l'Irlande. Elle aurait existé dans ce pays au moins deux cents ans avant l'époque de Guillaume le Conquérant, et c'est de l'Irlande que l'Angleterre l'aurait reçue.

Le P. Eudes termine son étude sur l'Immaculée Conception par l'exposé des privilèges dont Marie fut favorisée à son entrée dans le monde. Il en signale douze, dont les principaux sont la possession de la grâce sanctifiante à un degré tel que, dès ce moment, Marie était plus sainte que « le plus haut Séraphin et le premier de tous les Saints au dernier point de leur sainteté1 » ; la jouissance de la justice originelle, la confirmation en grâce, l'usage immédiat de la raison joint aune science infuse très étendue, et l'union actuelle avec Dieu, que Marie commença dès lors à aimer de tout son cœur. Privilèges admirable s qui déconcertent notre intelligence, mais que les théologiens sont unanimes, ou à peu près, à accorder à la sainte Vierge.

La conséquence de ces privilèges, remarque justement le P. Eudes, c'est que la vie de Marie, même avant sa naissance, fut un exercice continuel de

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