‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostolique (volume 5)Chapitre 261 sur 303 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La manière la plus excellente de bien faire les choses qui sont contenues dans le chapitre précédent.

/^e n1est pas assez d'employer les douze moyens qui sont ^ marqués dans le chapitre précédent pour honorer la sainte Enfance de la bienheureuse Vierge ; mais l'importance est de faire ces-choses, non pas par des motifs de propre intérêt, mais seulement pour plaire à Notre-Seigneur et à sa très sainte Mère. Sur ce sujet je rapporterai ici ce que- la très sacrée Vierge dit un jour à sainte Brigitte.

« Il y a quatre sortes de personnes, lui dit-elle1, qui me servent et qui m'honorent. Les premiers sont ceux qui ont une si grande confiance en moi, qu'ils mettent tous leurs desseins et toutes leurs volontés entre mes mains, et qu'ils m'abandonnent le soin et la conduite de

i. « Quatuor gênera hominum sunt qui me salutant. Primi surit qui omnem voluntatam suam et conscientiam relinquunt in manus meas, et quiquid faciunt, totum faciunt pro honore meo : horum salutatio est mihi quasi potus suavissimus et delectabilis. Secundi sunt qui timent pœnam, et ex timoré abstinent se a peccat.o : his ego do, si in laude mea perseveraverint, diminutionem pravi timoris, et augmentationem verse charitatis, et scientiam qua discant rationabiliter et sapienter Deuin diligere. Tertii sunt qui satis in sublimi élevant laudem meam, sed nulla alia intentione et affectu, nisi ut honor temporalis et utilitas transitoria eis accrescat : et ideo, sicut Dominus cui aliquod donum mittitur, et ipse remittit donanti sequipollens aliquid, sic ego, quia ipsi temporalia petunt, nec aliquid charius desiderant, propterea do eis quod volunt, et remunero eos in praesenti. Quarti sunt qui simulant se esse bonos, et tamen peccatum habent in delectatione, peccant enim occulte cum possunt, ne videantur ab hominibus, cogitantes secum : Ipsa enim Virgo Maria pia est, et mox ut invocata t'uerit impetrat veniam. Horum clamor sic placet mihi, sicut vas quod exterius est deargentatum, et intus plénum fœtidissimo stercore, quod nullus potest odorare ». Revel. lib. 6, cap. 37.

toutes leurs affaires, et qui n'ont point d'autre intention que de me plaire en tout ce qu'ils font pour mon service. Les devoirs de ceux qui sont ainsi disposés ne me sont pas moins agréables que serait un verre de breuvage très délicieux à une personne extrêmement altérée.

« Les seconds sont ceux qui se gardent d'offenser Dieu et de me déplaire, par la crainte qu'ils ont des châtiments de la divine Justice et des peines éternelles de l'enfer. Quand ceux-ci persévèrent à me servir, je leur ôte peu à peu cette crainte servile, mettant la filiale en sa place, et éclairant leur esprit pour leur faire connaître les bontés immenses de Dieu, afin qu'ils le servent par des motifs plus purs et plus relevés.

« Les troisièmes sont ceux qui m'honorent et me louent, n'ayant point d'autre but que d'acquérir, par mon moyen, quelque rang honorable parmi les hommes, ou quelque autre avantage temporel. De là vient que, comme celui qui a reçu un présent d'un autre lui en fait un semblable, de même ceux-ci ne cherchant que des choses temporelles, je leur accorde ordinairement ce qu'ils désirent, les récompensant en ce monde des petits services qu'ils me rendent.

« Les quatrièmes sont ceux qui, sous le manteau d'une vertu apparente, commettent secrètement plusieurs péchés, abusant de ma bonté et se persuadant que je leur obtiendrai facilement le pardon de tous leurs crimes. Les louanges et les services de ceux-ci me plaisent autant comme s'ils m'offraient un vaisseau d'argent plein d'une ordure et d'une puanteur insupportables. »

Voilà quatre sortes de personnes qui servent la Reine du ciel. Choisissez, mon cher frère, et voyez quel parti vous voulez prendre. Si vous êtes sage, vous prendrez le premier, et pour cet effet, vous ferez cette protestation à notre divine Enfant:

0 très aimable Enfant, je vous proteste que je veux être tout à vous et vous servir de tout mon cœur, et ho-

norer votre sainte Enfance en toutes les manières qu'il me sera possible, moyennant la grâce de votre Fils. Mais je le veux faire de telle sorte que, quand il n'y aurait ni paradis, ni enfer, et que je n'attendrais de vous aucune grâce ni récompense^ je ne laisserais pas néanmoins de chercher et d'employer tous les moyens imaginables de vous honorer et de vous plaire, pour la seule gloire de votre Fils et pour l'amour de vous.

Pour la conclusion de ce chapitre, je veux vous produire un exemple remarquable d'une petite fille qui avait un cœur tout plein d'amour, et d'un amour vraiment filial vers notre très aimable Vierge. C'est Thomas de Gantiprat, condisciple de saint Thomas, disciple d'Albert le Grand, évèque de Lusence, sufïragant de l'archevêque de Cambrai, qui en fait le rapport, et qui atteste avoir parlé plusieurs fois à cette fille, et avoir appris de sa bouche ce qu'il écrit en cette façon :

Un riche Juif, dit-il, de la ville de Cologne, avait une petite fille, âgée de cinq ans seulement, nommée Rachel, qui avait beaucoup d'affection pour la religion chrétienne, et qui prenait grand plaisir à entendre parler de la Mère de Dieu, pour l'amour de laquelle elle donnait aux pauvres tout ce qu'elle pouvait trouver dans la maison. Son père l'ayant menée un jour avec lui à Louvain, lui fournit le moyen, sans le savoir, de voir un prêtre de rare vertu, nommé Reinier, qui lui donna toutes les instructions nécessaires pour être chrétienne.

Ce père ayant découvert ce dessein, parles inclinations qu'il voyait en elle au regard des chrétiens, la promit à un jeune homme de sa secte, quoiqu'elle n'eût pas encore atteint l'âge de sept ans, avec lequel il prit résolution de l'envoyer au-delà du Rhin.

Mais la petite Rachel en ayant senti le vent, par Le moyen de la Reine du ciel qui l'éveilla le matin, s'en vint trouver son bon maître, et lui ayant représenté l'extrèms

Page 1