XXXVIII. — De la vraie dévotion chrétienne
En suite de ce que nous avons dit par ci-devant des vertus chrétiennes, il est facile de connaître ce que c'est que la vraie dévotion chrétienne, et en quoi elle consiste. Car puisque toutes les vertus chrétiennes ne 'sont autres que les vertus de Jésus-Christ, qu'il a exercées pendant qu'il était sur la terre, et dont nous devons continuer l'exercice pendant que nous sommes en ce monde ; il s'ensuit nécessairement que la vraie dévotion chrétienne n'est autre que la dévotion sainte et divine de Jésus-Christ, que nous devons continuer et accomplir en nous.
Or Jésus-Christ Notre Seigneur a mis sa dévotion à accomplir très parfaitement toutes les volontés de son Père, et à mettre en cela tout son contentemenl. Il a mis sa dévotion à servir son Père, et à servir même aux
hommes pour L'amour de soq Père, ayant voulu prendre la forme et la qualité basse et abjecte de serviteur, pour rendre davantage d'honneur et d'hommage à la grandeur suprême de son Père par ce sien abaissement. 11 a mis sa dévotion à aimer et glorifier, et à faire aimer et glorifier son Père dans le monde; à faire toutes ses actions pour la pure gloire et amour de son Père, et à les faire avec des dispositions très saintes, très pures et très divines, c'est-à-dire, avec une humilité très profonde, avec une charité très ardente au regard des hommes, avec un dégagement très parfait de soi-même et de toutes choses, avec une application et union très forte au regard de son Père, avec une soumission très exacte au vouloir de son Père, et avec joie et contentement. Enfin, il a mis sa dévotion à être tout immolé et sacrifié à la pure gloire de son Père, ayant voulu prendre la qualité d'hostie et de victime, ayant voulu passer en cette qualité par toutes sortes de mépris, d'humiliations, de privations, de mortifications intérieures et extérieures, et enfin par une cruelle et honteuse mort, pour la gloire de son Père.
Ce sont trois professions solennelles, et comme trois vœux que Jésus a faits dès le moment de son Incarnation, et qu'il a accomplis très parfaitement en sa vie et en sa mort.
1. Dès le moment de son Incarnation, il a fait profession d'obéissance à son Père, c'est-à-dire, qu'il a fait profession de ne faire jamais sa volonté, ains d'obéir très parfaitement à toutes les volontés de son Père, et de mettre toute sa félicité et sa joie en cela, comme il a été dit.
2. Il a fait profession de servitude au regard de son Père. Car c'est la qualité que son Père lui donne, parlant par un prophète : Servus meus es lu Israël + quia in te gtoriabor1 . C'est la qualité qu'il prend lui-même : Formant
* Is. XLIX, 3.
SECONDE PARTIE. — j5 XXX VIII 267
servi accipiens1, Rabaissant jusqu'à un état et t'arme de
vie humble et servante à ses créatures, jusqu'à I Opprobre et au supplice cruel el servile de la croix, pour l'amour de nous el pour la gloire de sou Père.
3. 11 a fait profession d'être hostie et victime, toute consacrée et immolée à la gloire de son Père, depuis le premier moment de sa vie jusqu'au dernier.
Voilà en quoi consiste la dévotion de Jésus. C est pourquoi, puisque la dévotion chrétienne uVsl autre que la dévotion de Jésus-Christ, nous devons mettre notre dévotion en ces mêmes choses-là. Et pour cet effet nous devons prendre une liaison et union très étroite et très intime, et avoir une* adhérence et application très parfaite à Jésus, en toute notre vie, en tous nos exercices et en toutes nos actions.
C'est là le vœu solennel et la profession publique, première et principale que nous faisons au baptême, en la face de toute l'Église. Car alors, — pour parler selon saint Augustin2, saint Thomas en sa Somme3, et le Catéchisme du Concile de Trente4, — nous faisons vœu et profession solennelle de renoncer à Satan et à ses œuvres, et d'adhérer à Jésus-Christ, comme les membres avec leur chef, de nous livrer et consacrer entièrement
1 Phil. Il, 7.
2 « Voventur autem omnia quae offoruntur Deo, maxime sancti allaris oblatio ; quo sacramento prsedicatur nostrum illud votum maximum, quo nos vovimus in Ghristo esse mansuros, utique in compage corporis Ghristi. » Epist. 149 (alias 59), ad PauUnum, n. 16.
1 « In Baptisino vovent homines abrenuntiare diabolo et pompis ejus, et fidem servare... Sub voto baptizatorum cadit abrenuntiare pompis diaboli, et fidem Ghristi servare. » S. Th. 2-2, 88, 1, ad 1.
*« .Equum est nos ipsos, non secus ac mancipia, Redemptori nostro et Domino in perpetuum addicere et consecrace. Et quidem cum baptisino initiaremur, ante Eeclesiae fores id professi sumus : declaravimus enim nos Satanoe et mundo renuntiare. et Jesu Ghristo totos nos tradere. Quod si, ut Chrjstianae militiae adscriberemur, tam sancta et solemni professione nos ipsos Domino nostro devovimus : quo supplicio digni erimus, si... ex mmidi et diaboli prseoeptis ac legibus vixerimus. » Caicclt. Conc. Trid. p. 1. a, 2, n. 18 et 19.
à lui et de demeurer en lui. Or faire profession d'adhérer à Jésus-Christ et de demeurer en lui, c'est faire profession d'adhérer à sa dévotion, à ses dispositions et intentions, à ses lois et maximes, à son esprit et à sa conduite, à sa vie, à ses qualités et vertus, et à tout ce qu'il a fait et soufïert1.
C'est pourquoi, en faisant vœu et profession d'adhérer à Jésus-Christ et de demeurer en lui, qui est le plus grand de tous nos vœux, dit saint Augustin, votum maximum nostrum*, nous faisons trois grandes professions, qui sont très saintes et divines, et que nous devons souvent considérer.
1. Nous faisons profession avec Jésus- Christ, de ne faire jamais notre propre volonté ; ains de nous soumettre à toutes les volontés de Dieu, et d'obéir à toutes sortes de personnes, en ce qui n'est point contraire à Dieu, et de mettre en cela tout notre contentement et notre paradis.
2. Nous faisons profession de servitude au regard de Dieu et de son Fils Jésus-Christ, et de tous les membres de Jésus-Christ, selon ces paroles de saint Paul : Nos servos veslros per Jesum3. Et en suite de cette profession, tous les chrétiens n'ont rien à eux, non plus que des esclaves, et n'ont point droit de faire aucun usage ni d'eux-mêmes, ni des membres et sentiments de leurs corps, ni des puissances de leurs âmes, ni de leur vie, ni de leur temps, ni des biens temporels qu'ils possèdent, que pour Jésus-Christ, etpour les membres de Jésus-Christ, qui sont tous ceux qui croient en lui.
3. Nous faisons profession d'être des hosties et victimes sacrifiées continuellement à la gloire de Dieu , spirituelles hostias, dit le prince des Apôtres*. Obsprro
1 Cf. Bérulle, Pfarré, XXIV.
iS. Augustinus, 1. c.
'II Cor. IV, 5.
• I Pet. Il, 5.
SECONDE l'ARTIE. — § XXXVIII 260
oos, fratres, per miserieordiam Dei, ut exhièeaiii eorpora
vestra hostiam viventem, sanclam, /)co placentem, dit saint Paul1 : « Je vous prie, mes frères, parla miséricorde de Dieu, que vous offriez vos corps en sacrifice vivant, saint, plaisant à Dieu. » Et ce qui est dit ici de nos corps se doit dire aussi de nos âmes. A raison de quoi nous sommes obligés de glorifier et aimer Dieu, selon toutes les puissances de nos corps et de nos âmes, de le faire glorifier et aimer autant qu'il nous est possible, de ne chercher en toutes nos actions et en toutes choses que sa pure gloire et son pur amour, de vivre en sorte que toute notre vie soit un continuel sacrifice de louange et d'amour vers lui, et d'être prêts d'être immolés, consommés et anéantis pour sa gloire. En un mot, Chris tianismus est professio vitœ Christi : « le christianisme c'est une profession de la vie de Jésus- Christ », dit saint Grégoire de Nysse*. Et saint Bernard nous assure que Notre-Seigneur ne met point au rang des profès de sa religion ceux qui ne vivent point de sa vie : Non inter suos députât professores, quos vitœ susc cernil desertores. C'est pourquoi nous faisons profession de Jésus-Christ au saint Baptême, c'est-à-dire que nous faisons profession de la vie de Jésus-Christ, de la dévotion de Jésus-Christ, de ses dispositions et intentions, de ses vertus, de son parfait dégagement de toutes choses. Nous faisons profession de croire fermement à tout ce qu'il nous enseigne, tant par lui-même que par son Eglise, et de mourir plutôt que de nous départir le moins du monde de cette créance. Nous faisons profession de faire avec lui une guerre mortelle au péché, de vivre dans un esprit de continuelle oraison comme il a vécu, de
'Rom. xir, 1.
* Initio operis ad Harmonium . Note marginale du V. P. Eudes édit. Je 1653 et de 1666. Ce texte ne se trouve pas à la lettre dans saint Grégoire de Nysse, mais il est le résumé exact de l'admirable lettre à Harmonius.
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porter avec lui su croix et sa mortification en nos corps >■( en nos âmes, de continuer l'exercice de son humilité, île sa confiance en Dieu, de sa soumission et obéissance, de sa charité, de son zèle à la gloire de son Père et au salut îles âmes, et de toutes les autres vertus. Enlin nous faisons profession de ne vivre en la terre et au ciel que pour être à Jésus, et pour l'aimer et l'honorer en tous les états et mystères de sa vie, et en tout ce qu'il est en lui-même et hors de lui-même ; et d'être toujours disposés à souffrir toutes sortes de supplices, à mourir de mille morts, s il était possible, voire à être anéantis mille fois, s'il se pouvait, pour son pur amour et pour sa pure gloire.
Voilà le vœu et la profession que tous les chrétiens font au baptême. Voilà en quoi consiste la vraie dévotion chrétienne ; et toute autre dévotion, s'il y en peut avoir d'autre, n'est que tromperie et perdition.