‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostoliqueChapitre 112 sur 252 · Adorez Jésus dans les souffrances, privations, hu · texte numérisé non relu

Adorez Jésus dans les souffrances, privations, hu

« « In die leutitiae cordis ejus. » Cant. III, 11.

SECONDE l'ARTIE. — § XL1II 281

iniliations, troubles, tristesses et délaissements qu'il a portés en sou Ame sainte, selon ses siennes parolos : Mon âme est remplie de maux; Maintenant mon âme csl troublée] Mon âme est triste jusqu'à la mort1. Adorez les dispositions de son âme divine en cet état, et le bon usage qu'il en a fait pour la gloire de son Père. Donnezvous à lui pour entrer dans ces mêmes dispositions, et pour faire le bon usage de vos peines qu'il a fait des siennes. Offrez-les-lui en l'honneur des siennes. Priez-le qu'il les unisse aux siennes, qu'il les bénisse et sanctifie par les siennes, qu'il supplée à vos défauts, et qu'il en fasse pour vous l'usage qu'il a l'ait des siennes pour la gloire de son Père.

2. Ne vous amusez point à rechercher en particulier l;i cause de l'état où vous êtes, ni à examiner vos péchés ; tuais humiliez-vous en la vue de toutes vos fautes et inlidélilés en général, et adorez la divine justice, vous offrant à Dieu pour porter toutes les peines qu'il lui plaira en hommage de sa justice, et vous estimant encore très indigne que cette même justice prenne la peine de s'exercer sur vous. Car nous devons reconnaître que le moindre de nos péchés mérite que nous soyons entièrement délaissés de Dieu. Et lorsque nous sommes dans cet état de sécheresse et de dégoût au regard des choses de Dieu, et qu'à peine nous pouvons penser à Dieu et prier Dieu, sinon avec mille distractions, nous devons nous souvenir que nous sommes très indignes de toute grâce et consolation, que Notre-Seigneur nous fait encore une grande faveur de souffrir que la terre nous porte, et que nous avons mérité tant de fois d'être comme les damnés qui en toute l'éternité ne pourront avoir que des pensées de blasphème et d'horreur au

1 « Repleta est inalis anima mea. » Ps. LXXXVII, i. « Nunc anima mea turbata est. » Joan. XII, 27. « Tristis est anima mea usque ad mortem. » Math. XXVI, 38.

regard de Dieu. C est ainsi qu'il nous faut profondément humilier devant Dieu en cet état.

Car c'est le dessein que Dieu a sur nous pour lors, c est ce qu'il attend de nous. 11 veut que nous reconnaissions ce que nous sommes de nous-mêmes, et que nous nous établissions à bon escient dans une profonde connaissance et sentiment de notre néant, afin que, lorsqu'il nous donne quelque bonne pensée et sentiment de piété, ou quelque autre grâce, notre orgueil et notre amour propre ne se l'approprient pas, lattribuant à notre soin, vigilance et coopération ; mais que nous la lui référions, reconnaissant que cela n'est pas de nous, mais de sa seule miséricorde, et mettant toute notre confiance en sa pure bonté.

3. Prenez bien garde de ne pas vous laisser emporter à la tristesse et au découragement, mais réjouissez-vous en la vue de trois choses.

1.) De ce que Jésus est toujours Jésus, c'est-à-dire* toujours Dieu, toujours grand et admirable, toujours en même état de gloire, de jouissance et de contentement, sans que rien soit capable de diminuer sa joie et sa félicité : Scitote quoniam Dominus ipse est Deus ' ; et dites : « 0 Jésus, ce m'est assez de savoir que vous êtes toujours Jésus ! 0 Jésus, soyez toujours Jésus, et je serai toujours content, quoi qu'il me puisse arriver ! »

2 ) Réjouissez-vous de ce que Jésus est votre Dieu et est tout vôtre, et de ce que vous appartenez à un si bon et si aimable Seigneur, vous souvenant de ce que dit le Prophète royal : Beatus populus, cujus Dominus Deus ejus* : « Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu ! »

3.) Réjouissez-vous, sachant que c'est alors que vous pouvez servir Notre-Seigneur plus purement, et lui faire paraître que vous l'aimez véritablement pour l'amour de

• Ps. XC1X, 3. — '-Ps. CXLIII, 15.

SECONDE PARTIE. — § KLIIl 2S3

lui-même, et non point pour les consolations qu'il vous donnait auparavant. Et afin de faire voir par ellet la fidélité et pureté de votre amour vers lui, ayez soin ôY faire toutes vos actions et exercices ordinaires avec toute la pureté et perfection qu'il vous sera possible. Et d'autant plus que vous sentirez en vous de froideur, de lâcheté et de faiblesse, ayez davantage de recours à celui qui est votre force et votre tout, donnez-vous à lui plus fortement, élevez votre esprit vers lui plus fréquemment. Ne laissez pas de faire souvent des actes d'amour vers lui, ne vous souciant point si vous ne les faites pas avec la ferveur et consolation ordinaire. Car qu'importe que vous soyez content ou non, pourvu que votre Jésus soit content ? Or, bien souvent ce que nous faisons en cet état de sécheresse et désolation spirituelle le contente et lui agrée davantage, — pourvu que nous tâchions de le faire avec une intention pure de l'honorer, — que ce que nous faisons avec beaucoup de ferveur et de dévotion sensible ; parce que celui-ci est pour l'ordinaire accompagné d'amour-propre, et celui-là en est plus épuré. Enfin, ne vous découragez point pour les manquements et lâchetés que vous commettez durant que vous êtes en cet état; mais humiliez-vous-en devant Notre-Seigneur, priez-le qu'il les répare par sa très grande miséricorde, ayez confiance en sa bonté qu'il le fera ; et surtout conservez toujours en vous un grand dessein et une puissante résolution, quoi qu'il vous arrive, de le servir et aimer parfaitement et de lui être fidèle jusqu'au dernier soupir de votre vie, vous confiant toujours en lui qu'il vous donnera cette grâce par sa très grande bénignité, nonobstant toutes vos infidélités.

IH'l LE ROYAUME DE JÉSUS

XLIV. — Que la perfection et consommation de la vie et sainteté chrétienne, c'est le martyre, et en quoi consiste le vrai martyre.

r e comble, la perfection et consommation de -la vie -^ chrétienne, c'est le saint martyre. C'est le plus grand miracle que Dieu opère dans les chrétiens que la grâce du martyre ; et c'est la chose la plus grande et la plus merveilleuse que les chrétiens puissent faire pour Dieu que de souffrir le martyre pour lui. C'est la faveur la plus signalée que Jésus-Christ fait à ceux qu'il aime spécialement, de les rendre semblables à lui en leur vie et en leur mort, et de les rendre dignes de mourir pour lui, comme il est mort pour son Père et pour eux. C'est dans les saints Martyrs qu'il fait paraître davantage la puissance émerveillable de son divin amour ; et entre tous les saints, ce sont les saints Martyrs qui sont les plus admirables devant Dieu. Aussi voyons-nous que les pins grands saints du paradis, comme saint Jean-Baptiste et tous les Apôtres, sont, martyrs. Ce sont les saints de Jésus que les martyrs. C'est lui-même qui les appelle ainsi, parlant par l'oracle de son Église, Sancti mei, « Mes saints1 ». Car, encore bien que tous les saints appartiennent à Jésus, néanmoins les saints Martyrs lui appartiennent d'une manière toute propre et spéciale, parce qu'ils ont vécu et qu'ils sont morts pour lui. C'est pourquoi il leur témoigne un amour tout singulier et extraordinaire, et leur promet les choses les plus grandes et avantageuses qu'il leur puisse promettre.

1 11 leur annonce, parlant par la bouche de son Église, qu'il leur donnera un lieu particulier et signalé dans le royaume de son Père : Dabo sanclis meis locum nominatum in regno l'atris mei*.

1 Bref. rory.. com. niart., 8 resp.

1 Brev . rom.. com. mart.. 1 noct., 1 ant.

± Il leur promet qu'il leur dpnnera à manger de l'arbre de vie qui esl dans le paradis de son Dieu1, c'est-à-dire de lui-même, comme l'expliquent les saints docteure*. De

sorte que c'est comme s'il leur disait: Vous avez perdu une vie humaine et temporelle pour moi, je vous en donnerai une divine et éternelle. Car je vous ferai vivre de ma vie, et je serai moi-même votre vie dans l'éternité.

3. 11 leur déclare qu'il leur donnera une manne .cachée : Vincenti dabo manna absconditum8. Quelle est cette

manne cachée, sinon le divin amour qui règne parfaitement dans le cœur des saints Martyrs, qui change dès la terre 1 amertume des supplices et l'enfer des tourments en un paradis de douceur et de délices incroyables, et qui les comble dans le ciel de joies et de contentements éternels et inénarrables, pour les peines passagères qu'ils ont soufï'ertes en ce monde?

4. Il les assure qu'il leur donnera puissance sur toute* les- nations, comme il l'a reçue de son Père, et puissance si grande qu'ils auront pouvoir de les briser comme le potier peut briser le pot qu'il a formé1* : c'est-à-dire, qu'il les fera régner et dominer comme lui sur tout l'univers ; qu'il les constituera juges de tout le monde avec lui : Judicabunt nationcs et dominabuntur populis? ; et qu'ils jugeront et condamneront avec lui les impies au joui- du jugement.

' <( Vineenti dabo edere de ligno vit», quod est in paradiso Dei înei. » Apoc. II, 7.

i « Christus nanique lignum vitae est, cujus et in caelesti paradiso visione, et in pra-senti Ecclesia corpore, sanctse reficientur animse. » Rupertus in h. 1. « Istud lignum (vitue), Christus est... quo l'ruuntur beati. Nam ejus divinitate reficiuntur interius, et ejns humanitate exterius, secundum quod dicit Augustinus super illud Job X : Ingredietur et egredietur et pascua inveniet. » Nieolaus de Lyru in h. 1. Cf. etiam A Lapide.

3 Apoc. Il, 17.

* « Qui vicerit... dabo illi potestatem super gentes ; et reget eas in virga ferrea, tanquam vas figuli confringentur, sicut et ego aceepi a Pâtre meo. » Àpoc. II. 20-28.

s Sap. III, 8.

^Hli LE ROYAUME DE JESUS

.S. 11 leur promet qu'il les revêtira de ses couleurs, à savoir de blanc et de rouge, qui sont les couleurs du Roi des martyrs, selon ces paroles de la divine Amante : Mon bien-aimé est blanc et rouge tout ensemble1. Aussi ce sont les couleurs des Martyrs : ils portent les livrées dr leur Maître, ils sont vêtus de blanc Ils ont lavé leurs robes et Ifs ont blanchies au sang de l'Agneau, dit la parole sacrée*. Ils chemineront avec moi en vêtements blancs. dit le Fils de Dieu3; et celui gui vaincra sera revêtu de vêtements blancs: parce que le martyre est un baptême qui efface toutes sortes de péchés, et qui revêt les âmes des saints Martyrs de la gloire et lumière immortelle. Ils sont aussi vêtus de rouge, qui signifie le sang qu'ils ont répandu, Rubri sanguine fluido , chante la sainte Église4, comme aussi l'amour très ardent avec lequel ils l'ont répandu.

6 II leur annonce qu'il écrira sur eux le nom de son /heu et de son Père, et le nom de la cité de son Dieu5 ; qui est autant comme s'il disait, selon l'explication du pieux et docte Rupert6 : Ils seront mon Père et ma Mère: je les regarderai, aimerai et traiterai en cette qualité. Car aussi a-t-il dit ailleurs que celui-là est sa Mère gui fait la volonté de son Père1. Or, il n'y a rien en quoi la volonté de Dieu soit si parfaitement accomplie que dans

1 « Dilectus meus candiduset rubicundus. <■ Cant. V, 10.

* « Laverunt stolas suas, et dealbaverunt in sanguine Agni. » Apoc. VII, 14.

3« Ambulabunt mecum in vestimentis albis... Qui vicerit sic vestietur vestimentis albis. » Apoc. III, 4-5.

* Brev. Rom., com. mart., hymnus ad vesperas.

* « Scribam super eum nomen Dei mei, et nomen civitatis Dei mei. » Apoc. 111. 12.

* « Igitur cum de isto... dicitur : Scribam super eum nomen Dei met et nomen civitatis Dei novae Jérusalem, idem est ac si diceret: Ille pater meus et mater mea dicetur et erit, et hoc nomen aeternum haereditabit. » Rupertus in h. 1.

' « Quicumque enim fecerit voluntatem Patris mei, qui in cœlis est, ipse meus frater. et soror. et mater est. » Matth. XII, 50.

SECONDE PARTIE, — ij XLIV ~>H1

le martyre. C'est pourquoi le Fils de Dieu, parlant de sou Père et de ses saints Martyrs, dit qu'il a merveilleuse ment accompli toutes ses volontés en eux : Sanctis, qui svnt in terra ejus, mirificavit omnes voluntâtes meus in ris*. De plus, il leur dit qu'il écrira aussi sur eux son nouveau nom, qui est Jésus* ; car les saints Martyrs ayant imité très parfaitement Jésus en sa vie et en sa mort, pendant qu'ils ont été en la terre, ils lui ressembleront si admirablement dans le ciel, qu'ils seront, nommés Jésus, et qu'ils seront Jésus en efï'et en une certaine et admirable manière, à savoir par une très parfaite ressemblance et merveilleuse transformation.

7. Il leur donne parole qu'il les fera seoir avec lui dans son propre trône, comme il est assis avec son Père dans son trône3. Et la sainte Église, en la fête de chaque martyr, nous le représente parlant ainsi à son Père": Vola Pater, ut ubi ego sum,illic sit et minisler meus * : « Je veux, mon Père, que mon serviteur soit là où je suis », c'està-dire, qu'il soit résidant et reposant avec moi dans votre sein et dans votre cœur paternel.

Je sais bien que la plupart de ces promesses faites aux Martyrs s'adressent aussi aux autres Saints ; mais néanmoins elles s'adressent aux Martyrs d'une manière beaucoup plus spéciale et avantageuse, parce que ce sont les Saints de Jésus, qui portent sa marque et son divin caractère, qu'il aime d'un amour particulier, et à qui il donne des privilèges extraordinaires.

0 bonté! ù amour! ô excès de l'amour et de la bonté de Jésus au regard de ses saints Martyrs 1 O bon Jésus, que bienheureux sont ceux qui sont aimés de vous, et qui vous aiment réciproquement ! Oh! que bienheureux sont

« Ps. xv, 3.

* « Scribain super eum.. nomen meum novum. » Apoc, III, 12. 3 « Qui vicerit, dabo ei sedere nieoum in throno meo ; sicutet ep» ▼ici, et sedi cum Pâtre meo in throno ejus. » Apoc. III. 21. 1 Rrct>. vont. Coni. un. mart., 5 ant. ad Laudes.

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ceux <]iii portent en eux une image parfaite de votre 1res sainte vie et de votre très amoureuse mort ! Que bienheureux sont ceux qui sont appelés au souper des noces de l'Agneau : Beati qui ad caenam nupliarum Agni voculi sunt* ! Que bienheureux sont ceux qui lavent leurs robes dans le sang de ce même Agneau : Beati qui lavant stolas suas in sanguine Agni*\ Que bienheureux s-ont ceux qui ne veulent point de vie en la terre, qu'alin de l'employer toute pour la gloire, et la sacrifier enfin pour l'amour de ce très doux et très aimable Agneau ! D'autant que, pour parler selon le langage du Saint-Esprit, c'est ici la fin de toute consommation et perfection, et la consommation finale et parfaite de toute sainteté : puisque V homme ne peut rien faire de plus grand pour son Dieu, que de lui sufier ce qu'il a de plus cher, à savoir son sang et sa vie, et de mourir pour lui*, qui est ce en quoi consiste le vrai et parfait martyre.

Car il y a diverses sortes de martyrs et de martyres. Ceux-là sont martyrs en quelque façon devant Dieu, qui sont dans une véritable disposition et volonté de mourir pour Notre-Seigneur, quoique en efiet ils ne meurent pas pour lui. Ceux-là sont aussi martyrs en quelque aorte, dit saint Cyprien, qui sont prêts de mourir plutôt que de l'offenser*. Mortifier sa chair et ses passions, résister à

lApoc. XIX, 9. — * Apoc. XXII, »4.

3 « Majorem hac dilectionem nemo babet, quarn ut animam suam ponat quis pro amicis suis. » Joan. XV, 13. <• Martyrium inter omnes actus virtuosos maxime demonstrat perfectionem charilatis : quia tanto magis ostenditur aliquis aliquam rem amare, quanto pro ea rem magis aniatam contemnit, et rem magis odiosam eligit pati. Manifestum est autem quod inter omnia bona prœsentis vitae maxime amat homo ipsam vitam, et e contrario maxime odit ipsam mortem, et praecipue cum doloribus corporalium tormenlorum. Et secundum hoc patet quod martyrium inter cseteros actus humanos est perfecl.ius secundum suum genus. » S. Th. 2.2, 124, 3.

* >> Nec solum animadversos et interfectos divinse pollicitationismanent prœmia, sed, etiamsi ipsa passio fidelibus desit, fuies ( tamen intégra atque invicta perstiterit. et, contemptis ac reliclis suis omnibus, Christum se sequi Christiamis ostenHerit, ipse quoque

SECONDE PARTIE — § KLIV -J8'.)

ses appétits déréglés, et persévérer ainsi jusqu'à la fin pour l'amour de Noire-Seigneur, c'est un genre de martyre, dit saint Isidore1. Souffrir patiemment pour ce même sujet les nécessités et misères de la pauvreté, ou quelque autre affliction, ou bien endurer doucement les injures, calomnies et persécutions, et ne rendre point mal pour mal, ains bénir ceux qui nous maudissent, et aimer ceux qui nous baissent, c'est une autre espèce de martyre, au dire du grand saint Grégoire2.

Mais le vrai et parfait martyre ne consiste pas seulement à souiïrir, ains à mourir. De sorte que la mort est de l'essence et de la nature du martyre parfait et accompli. Cela veut dire que, pour être vraiment, et parfaitement martyr, au sens et en la manière que la sainte Église prend le mot de martyr, il est nécessaire de mourir, et de mourir pour Jésus-Cbrist.

11 est vrai pourtant que, si quelqu'un fait quelque action pour l'amour de Notré-Seigneur,ou soutire quelque peine pour son sujet, laquelle selon le cours ordinaire des choses devrait lui apporter la mort, et que, par une puissance de Dieu extraordinaire et miraculeuse, il en soit préservé, encore bien que depuis il vive longtemps, et qu'il meure enfin d'une mort commune et ordinaire, néanmoins Dieu qui l'a délivré miraculeusement

a Christo inter martyres honoratur Vivere omnes dieit (Spiritus

sanctus, Apoc. XX, 4) et regnare cum Christo, non tantura qui occisi f'uerint, sed et quieumque, in fidei firmitate et Dei timoré perstantes, imaginembestipenonadoraverint. » Cyp. Deeœkortatione martyrii, c.1'2.

1 « Duo sunt martyrii gênera, unum in aperta passione, alterutn in occulta animi virtute. Nam multi hostis insidias tolérantes, et cunctis carnalibus desideriis resistentes, per hoc quod se omni potenti Deo in corde mactaverunt, etiam pacis tempore martyres facti sunt. » Isid. hisp. Etymolog. 1. Vit, cil.

5 « Quod si perfecte agimus, non solum imminentes p<enas evademus, sed nna cum raarlyribus gloria remunerabhnur. Nam quamvis occasio persecutionis desit, habet tamen et pax no6tra suum martyrium : quia etsi carnis colla ferro non subdimus, spiritali tamen gladio carnalia desideria in mente trucidamus. » Greg. Ilomil. UI in Evans;, n. 4.

de la mort qu'il était prêt de souffrir pour lui. ne le privera pas de la couronne du martyre, pourvu qu'il persévère jusqu'à la fin en sa grâce et en son amour. Témoins saint Jean l'Évangéliste1, sainte Thècle, la première de son sexe qui a souffert le martyre pour Jésus-Christ2, saint Félix, prêtre de Noie3, et d'autres que l'Église honore comme de vrais martyrs, encore qu'ils ne soient pas morts entre les mains des tyrans et dans les tourments qu'ils ont soufferts pour Notre Seigneur ; mais qu'ils aient vécu longtemps depuis et soient morts d'une mort commune et ordinaire, ayant été préservés de la mort qu'ils étaient prêts d'endurer pour Jésus-Christ, par une puissance divine et extraordinaire4.

Mais hors cela, c'est-à-dire, hors un semblable miracle qui empêche l'effet de la mort, pour être vraiment martyr, il est nécessaire de mourir, et de mourir pour Jésus- Christ, c'est-à-dire, de mourir ou pour sa personne même, ou pour soutenir l'honneur de quelques-uns de ses mystères et sacrements, ou pour la défense de son Église, ou pour le soutien de quelque vérité qu'il a enseignée ou de quelque vertu qu'il a pratiquée, ou pour évi

1 « Joannes Evangelista senio confeclus quievit, sed tanquam martyr celebratur ab Ecclesia, die (j maii, propter cruciatum quem Rornae passus est. In ferventis etenim olei dolium conjectus, divina protegente eum gratia, illœsus evasit. >> Bened. XIV, De servor. Dei beai/f., 1. 3,c. 12.

2 « Sancta Thecla Protamartyr a Patribus appellatur, cum prima luerit ex feminis, quae martyrium pro Christo subierit... Fuit nempe illa ad bestias damnata, sed incolumis evasit, non sine speciali opo divina. » Bened. XIV, 1. c. Cf. Acta Sanctorum, ad diem 23 septembris.

1 « Noise in Campania natalis sancti Felicis presbyteri, qui, ut <anctus Paulinus episcopus scribit, cum a persecutoribus post tormenta in carcerem mitteretur, et cochleis ac testulis vinctus superpositus jaceret, nocte ab angelo solutus atque eductus fuit ; postmodum vero, cessante persecutione, cum vitae exemplo ac doctrina multos ad fidem Christi convertisset, clarus miraculis in pace quievit. » Martyr, rom , ad diem 14 Januarii.

* Benoît XIV, 1. c. cite saint Grégoire évèque, saint Martin, saint Silvère. saint Marcel papes.

SECONDE PAKTIE. — i? XL1V 291

ter quelque péché à raison qu'il lui est désagréable, ou pour l'aimer si ardemment que la violence sacrée de son divin amour nous fasse mourir, ou pour faire quelque action qui soit référée à sa gloire.

Car le docteur angélique nous assure que quelque action que ce soit, même une action humaine et naturelle, étant référée à la gloire de Dieu et faite pour son amour, nous peut rendre martyrs et nous rend martyrs en effet, si elle vient à être cause de notre mort1.

C'est pourquoi je vous conseille et exhorte d'avoir un grand soin d'élever votre cœur vers Jésus au commencement de vos actions, afin de les lui offrir, et de lui protester que vous les voulez faire pour son amour et sa gloire. Car si, par exemple, l'assistance corporelle ou spirituelle que vous rendez à un malade, ou quelque autre chose semblable vous apporte un mal qui soit cause de votre mort, et que vous ayez vraiment fait cette action pour l'amour de Notre-Seigneur, vous serez réputé devant lui comme martyr, et vous aurez part à la gloire des saints martyrs qui sont dans le ciel*. Et beaucoup davantage si vous l'aimez si fortement, si ardemment, que l'effort et la puissance de l'amour sacré vienne à consommer et détruire en vous la vie corporelle. Car cette mort est un martyre éminent, et c'est le plus noble et le plus saint de tous les martyres. C'est le martyre de la Mère d'amour, la très sainte Vierge. C'est le martyre du grand saint Joseph, de saint Jean l'Évangéliste, de sainte Ma-

1 « Quia bonum bumanum potest effici divinum, ut si referatur in Deum , ideo potest esse quodcumque bonum humanum martyrii causa, secundum quod in Deum refertur. » S. Th. 2.2, 124, 5 ad 3.

2 « De illis qui in obsequio pestiferorum ex caritate moriuntur dioit Martyrologium romanum 28 feb. : Quos veluti martyres religiosa fides venerari consuevit . Et veros martyres esse tenent 12 academiae, 13 Cardinales, et plus quam 300 auctores, contra Hurtad. et alios. » Liguori, Theologia moralis 1. 6, n. 100. A 1 époque du V. P. Eudes, Théophile Raynaud a défendu cette opinion dans deux ouvrages intitulés : De martyrio per pestent, et De vera martyrii notione.

deleine, de sainte Thérèse, de Sainte Catherine de Gènes. et de plusieurs autres saints et saintes. Et même, c'esl le martyre de Jésus, lequel est mort, non seulement dans l'amour et pour l'amour, mais aussi par l'excès el la puissance de ce même amour.

XLV. — Que tous les chrétiens doivent être martyrs, et vivre dans l'esprit du martyre, et quel est cet esprit.

ious les chrétiens, de quelque état et condition qu'ils soient, doivent être toujours préparés à souffrir le martyre pour Jésus-Christ Notre-Seigneur ; et ils sont obligés de vivre dans la disposition et dans l'esprit du martyre pour plusieurs raisons.

1. Parce qu'ils appartiennent à Jésus-Christ par une infinité de titres : à raison de quoi, comme ils ne doivent vivre que pour lui, ils sont obligés de mourir pour lui, selon ces dignes et sacrées paroles de saint Paul : Nul de nous ne vit à soi, et n'ulne meurt à soi. Car soi! que nous vivions, nous vivons au Seigneur ; soit que nous mourions, nous mourons au Seigneur. Soit donc que nous rivions, ou que nous mourions, nous sommes au Seigneur. Car pour cela Jésus-Christ est mort et ressuscité, afin quil règne sur les vivants et sur les morts1.

2. Parce que Dieu ne nous ayant donné l'être et la vie que pour sa gloire, nous sommes obligés de le glorifier en la manière la plus parfaite qui puisse être, à savoir en lui sacrifiant notre être et notre vie en hommage de sa vie et de son être suprême, et pour lui protester par là que lui seul est digne d'être et de vivre, et que toute

1 « Nemo enim vestrum sibi vivit, et nemo sibi moritur ; sive enim vivimus, Domino vivimus, sive morimur, Domino morimur. Sive ergo vivimus, sive morimur, Domini sumus. In boc enim Gûristua mortuus est et resurrexit, ut et mortuorum et vivorum dominetur. » Rom. XIV, 7-10. ' .

SECONDE l'AlU'IK. — § \I.V :>".).'{

autre vie * 1 < » ï t être immolée cl anéantie aux pieds rie sa vie souveraine et immortelle.

3. Dieu sous commande de Y aimer de tout notre cœur, de toute notre àme et de toutes nos forces, c'est-à-dire, du plus parlait amour duquel nous le pouvons aimer. Or pour l'aimer en cette sorte, nous devons l'aimer jusqu'au point de répandre notre sang et mettre notre vie pour lui. Car c'est en cela que consiste le souverain degré de l'amour, vu que, dit le Fils de Dieu, // n'y a point de plus grande charité, que de mourir pour la chose art 'on aime1.

4. Comme Notre-Seigneur Jésus a eu, dès le moment de son Incarnation, une soit très ardente et un désir très puissant de répandre son sang et de mourir pour la gloire de son Père et pour notre amour, et que néanmoins, n'ayant pas pu pour lors accomplir ce désir par lui-même, d'autant que le temps destiné à cela par l'ordonnance de son Père n'était pas encore arrivé, il a choisi les saints Innocents martyrs, pour accomplir par eux ce sien désir, et pour mourir en eux en quelque manière : aussi depuis qu'il est ressuscité et monté au ciel, il a toujours conservé ce même désir de souffrir et de mourir pour la gloire de son Père et pour notre amour. Mais ne pouvant plus soullrir ni mourir par lui-même, il veut encore souffrir et mourir dans ses membres, et il cherche partout des personnes dans lesquelles il puisse effectuer ce désir, (l'est pourquoi, si nous avons quelque zèle pour l'accomplissement des desseins et désirs de Jésus, nous devons nous olïrir à lui afin qu'il rafraîchisse en nous, s'il faut ainsi parler, cette soif très ardente, et qu'il y accomplisse ce désir très puissant qu'il a de répandre son sang et de mourir pour l'amour de son Père.

.">. Nous avons fait profession au Baptême, ainsi qu'il a été dit, d'adhérer à Jésus-Christ, de le suivre et imiter.

• « Hajorem hac dilectionein nemo habet, ut animant suani ponat quis pro amicis suis. » Joan. XV, 13.

et par conséquent d'être des hosties et victimes consacrées et sacrifiées à sa gloiree. Ce qui nous oblige de le suivre et imiter en sa mort aussi bien qu'en sa vie, et d'être toujours disposés à lui sacrifier notre vie et tout ce qui est de nous, suivant ces saintes paroles : Nous sommes livrés à morl tous les jours pour lamour de vous, el sommes estimés comme brebis de l'occision, et quon mène à la boucherie1.

6. Jésus-Christ étant noire chef et nous ses membres^ comme nous devons vivre de sa vie, aussi sommes-nous obligés de mourir de sa mort, puisqu'il est tout évident que les membres doivent vivre et mourir de la vie et de la mort de leur chef, selon ce sacré texte de saint Paul : Nous portons toujours partout la mortification de Jésus en notre corps, et nous sommes toujours livrés à mort pour Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée en notre chair mortelle1.

7. Mais surtout, la plus puissante et pressante raison qui nous oblige au martyre, c'est le martyre très sanglant et la mort très douloureuse que Jésus-Christ Notre- Seigneur a souffert en la croix pour l'amour de nous.

Car ce très aimable Sauveur ne s'est pas contenté d'employer toute sa vie pour nous ; mais il a voulu encore mourir pour notre amour, et il est mort effectivement de la plus cruelle et ignominieuse mort qui fut, ni qui sera jamais. 11 a mis une vie dont un seul moment vaut mieux que toutes les vies des hommes et des anges, et il serait prêt, s'il était besoin, de mourir encore mille fois. Et en effet, il est continuellement sur nos autels en qualité d'hostie et de victime, là où il est et sera im-

1 « Propter te mortificamur tota die : uestimati sumus sicut oves occisionis. » Ps . XLIII, 22.

! « Semper mortificationem Jesu in corpore nostro' circumferentes, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris. Semper enini nos qui vivimus, in mortein tradimur propter Jesum, ut et vita Jesu manifestetur in carne nostra mortali. » Il Cor. IV, 10-11.

mole tous les jours et à toute heure, jusqu'au jour du jugement, autant de fois que le divin sacrifice de l'autel, non sanglant et sans douleur, est et sera célébré jusqu'à la fin du monde ; pour nous témoigner par là qu'il est prêt, s'il en était besoin, d'être sacrifié autant de fois pour l'amour de nous, d'un sacrifice sanglant et douloureux, tel qu'a été celui de la croix.

Oh ! quelle bonté ! oh ! quel amour ! Je ne m'étonne pas si on a vu des cent, des deux cents, des quatre cents, voire des mille, des dix mille, des vingt mille, des trente mille, des trois cent mille martyrs, répandre leur sang et donner leur vie pour Jésus Christ. Car ce même Jésus-Christ étant mort pour tous les hommes, certes tous les hommes devraient mourir pour lui. Je ne m'étonne pas si les saints Martyrs, et tous ceux à qui Jésus a fait connaître et sentir les saintes ardeurs de ce divin amour qui l'a attaché à une croix, ont une soif si ardente et un désir si enflammé de souffrir et de mourir pour l'amour de lui. Je ne m'étonne pas si plusieurs ont souffert en effet des tourments si atroces, et avec tant de contentement et de joie, que les bourreaux étaient plus tôt lassés de les tourmenter qu'eux d'endurer, et que tout ce qu'ils enduraient de plus cruel ne leur semblait rien eu égard au désir insatiable qu'ils avaient de souffrir pour Jésus-Christ. Mais je m'étonne de nous voir maintenant si froids en l'amour d'un si aimable Sauveur, si lâches à souffrir les moindres choses, si attachés à une vie si misérable et chétive, telle qu'est la vie de la terre, et si éloignés de la vouloir sacrifier pour celui qui a sacrifié une vie si digne et si précieuse pour nous. Quelle apparence de se dire chrétien, et adorer un Dieu crucifié, un Dieu agonisant et mourant en une croix, un Dieu perdant pour l'amour de nous une vie si noble et si excellente, un Dieu se sacrifiant tous les jours devant nos yeux sur nos autels, pour la même fin, et n'être point disposés à lui sacrifier tout ce que nous pouvons

avoir de plus cher au monde, et notre vie même qui d'ailleurs lui appartient par tant de raisons ? Certes nous ne sommes pas vraiment chrétiens, si nous ne sommes dans cette disposition. C'est pourquoi je dis, et il est tout manifeste à quiconque considérera bien les vérités précédentes, que tous les chrétiens doivent être martyrs, sinon par effet, au moins par disposition et par volonté.

Ce qui est tellement vrai, que s'ils ne sont martyrs de Jésus-Christ, ils seront martyrs de Satan. Choisissez lequel des deux vous aimez le mieux. Si vous vivez sous la tyrannie du péché, vous serez martyr de votre amour-propre et de vos passions, et par conséquent martyr du diable. Mais si vous désirez être martyr de Jésus-Christ, vous devez tâcher de vivre dans l'esprit du martyre.

Quel est l'esprit du martyre? C'est un esprit qui a cinq qualités très excellentes :

1. C'est un esprit de force et de constance, qui ne peut être ébranlé ni vaincu par promesses ni par menaces, par douceur ni par rigueur, et qui ne craint rien que Dieu et le péché.

-2. C'est un esprit d'humilité très profonde, qui a en horreur la vanité et la gloire du monde, et qui aime les mépris et humiliations.

3. C'est un esprit de défiance de soi-même, et de confiance très assurée en Notre-Seigneur Jésus, comme en celui qui est notre force et en vertu duquel nous pouvons tout.

4. C'est un esprit de dégagement très parfait du monde et de toutes les choses qui sont au monde. Car ceux qui ont à sacrifier leur vie à Dieu doivent aussi lui sacrifier toutes les autres choses.

5. C'est un esprit d'amour très ardent vers Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui porte ceux qui sont animés de cel esprit h faire tout et à souffrir tout pour l'amour de

SECONDE PARTIE. ■ — S XEVI ^i07

celui qui a tout fait et bout souffert pour eux, et qui les embrase et enivre tellement qu'ils regardent, recherchent et désirent, pour l'amour de lui, les mortifications et souffrances comme un paradis, et qu'ils fuient et ont en horreur les plaisirs et délices de ce monde comme un enfer.

Voilà l'esprit du martyre. Priez Notre-Seigneur, qui est le Roi des Martyrs, qu'il vous remplisse de cet esprit. Priez la Reine des Martyrs, et tous les Martyrs aussi, qu'ils vous obtiennent cet esprit du Fils de Dieu par leurs saintes prières. Ayez dévotion spéciale à tous les saints Martyrs. Comme aussi ayez soin de prier Dieu pour tous ceux qui doivent endurer le martyre, afin qu'il leur donne la grâce et l'esprit du martyre ; mais spécialement pour ceux qui auront à souffrir au temps de la persécution de l'Antéchrist, qui sera la plus cruelle de toutes les persécutions

Enfin tachez d'imprimer en vous par imitation une image parfaite de la vie des saints Martyrs, et qui plus est, de la vie du Roi et de la Reine des Martyrs, Jésus et Marie, afin qu'ils vous rendent dignes de leur être semblable en leur mort.

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