‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostoliqueChapitre 111 sur 252 · XLI. — Ce qu'il faut faire pour former Jésus en nous · texte numérisé non relu

XLI. — Ce qu'il faut faire pour former Jésus en nous

^yous avons quatre choses à faire pour former Jésus k en nous.

1. Nous devons nous exercer à le regarder en toutes choses, et à n'avoir point d'autre objet, en tous nos exercices de dévotion et en toutes nos actions, que lui et tous ses états, mystères, vertus et actions. Car il est tout en toutes choses : il est l'être des choses qui sont, la vie des choses vivantes, la beauté des choses belles, la puissance des puissants, la sagesse des sages, la vertu des vertueux, la sainteté des saints. Et nous ne faisons presque point d'action qu'il n'en ait fait quelqu'une semblable pendant qu'il était en la terre, laquelle nous devons regarder et imiter en faisant la nôtre. Par ce moyen nous remplirons notre entendement de Jésus, et nous le formerons et établirons dans notre esprit, en pensant ainsi souvent à lui et en le regardant en toutes choses.

1 I Cor. XV, 26.

» I Pet, IV, 11.

-1 Nous devons former Jésus, non seulement dans notre esprit en pensant à lui et en le regardant en toutes choses, mais aussi nous le devons former dans nos cœurs par le fréquent exercice de son divin amour. Pour cet effet nous devons nous accoutumer à élever souvent notre cœur vers lui par amour, selon les diverses pratiques que vous avez en ce livre, à faire toutes nos actions pour son pur amour, et à lui consacrer toutes les affections de notre cœur.

3. Il faut former Jésus en nous par un entier anéantissement de nous-mêmes et de toutes choses en nous. Car si nous désirons que Jésus vive et règne parfaitement en nous, il faut faire mourir et anéantir toutes les créatures dans nos esprits et dans nos cœurs, et ne les regarder ni aimer plus en elles-mêmes, mais en Jésus et Jésus en elles. Il faut faire état que le monde et tout ce qu'il y a au monde est anéanti pour nous, et qu'il n'y a plus que Jésus au monde pour nous, et que nous n'avons plus à contenter que lui, ni à regarder et aimer que lui.

Il faut aussi travailler à nous anéantir nous-mêmes, c'est-à-dire, notre propre sens, notre propre' volonté, notre amour-propre, notre orgueil et vanité, toutes nos inclinations et habitudes perverses, tous les désirs et instincts de la nature dépravée, et tout ce qui est de nousmêmes. Car n'y ayant rien en nous de nous-mêmes, qui ne soit dépravé et corrompu par le péché, et par conséquent qui ne soit contraire à Jésus-Christ, et qui ne s'oppose à sa gloire et à son amour, il faut que tout soit détruit et consommé, afin que Jésus-Christ vive et règne en nous parfaitement.

, C'est ici le fondement principal, le premier principe et le premier pas de la vie chrétienne. C'est ce qui s'appelle, dans la Parole sacrée et dans les livres des saints Pères, se perdre soi-même, mourir à soi-même, périr à soi-même, renoncer à soi-même. C'est un des principaux soins que nous devons avoir, un des principaux

SECONDE PARTIE — '§ \LI 'lll')

exercices auquel nous devons nous employer, par les pratiques de l'abnégation, de l'humiliation et de la mortification intérieure et extérieure, et un des plus puissants moyens dont nous devons nous servir pour former et établir Jésus en nous.

\. Mais, parce que ce grand œuvre de la formation de Jésus en nous surpasse incomparablement nos forces, le quatrième et principal moyen est d'avoir recours à la puissance de la grâce divine, et aux prières de la très sainte Vierge et des Saints.

Prions donc souvent la très sainte Vierge, tous les Anges et les Saints, de nous y aider par leurs prières. Donnons-nous à la puissance du Père éternel, et à l'amour et zèle très ardent qu'il a pour son Fils, le suppliant qu'il nous anéantisse entièrement, pour faire vivre et régner son Fils en nous.

Offrons-nous aussi au SainUEsprit pour la même intention, et lui faisons la même prière.

Anéantissons-nous souvent aux pieds de Jésus, et tout ce qui est de nous, et le supplions par ce très grand amour par lequel il s'est anéanti soi-même, d'employer lui-même sa divine puissance, pour nous anéantir et pour s'établir en nous, lui disant à cette tin :

« 0 bon Jésus, je vous adore dans votre divin anéantissement marqué en ces paroles de votre Apôtre : Exinanivit semetiptum* . J'adore votre très grand et très puissant amour vers votre Père et vers nous, lequel vous a ainsi anéanti. Je me donne et m'abandonne entièrement à la puissance de ce divin amour, afin qu'il m'anéantisse totalement. 0 très puissant et très bon Jésus, employez vous-même votre puissance et votre bonté intinie pour m'anéantir, et pour vous établir en moi, et pour anéantir en moi mon amour-propre, ma propre volonté, mon propre esprit, mon orgueil et toutes mes passions, sentiments

1 l'hii. il. :.

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et inclinations, afin d'y établir et d'y faire régner votre saint amour, votre sacrée volonté, votre divin esprit, votre très profonde humilité, el toutes vos vertus, sentiments et inclinations.

« Anéantissez aussi toutes les créatures en moi, el m'anéantissez moi-même dans l'esprit et dans le cœur de toutes les créatures, et vous mettez en leur place et en la mienne, afin qu'étant ainsi établi en toutes choses, on ne voie plus, on n'estime plus, on ne désire plus, on ne recherche et on n'aime plus rien que vous, on ne parle plus que de vous, on ne fasse plus rien que pour vous ; et que par ce moyen vous soyez tout et fassiez tout en tous, et que vous aimiez et glorifiiez votre Père et vous-même en nous et pour nous, et d'un amour et d'une gloire digne de lui et de vous. »

XLII. — Du bon usage qu'il faut faire des consolations spirituelles.

/^iomme la vie que le Fils de Dieu a eue sur la terre est ^ partagée en deux états différents, à savoir état de consolation et de jouissance, et état d'affliction et de souffrance ; ayant joui, en la partie supérieure de son àme, de toutes sortes de délices et de contentements divins ; et ayant souffert, en la partie inférieure et en son corps, toutes sortes d'amertumes et de tourments : aussi la vie de ses serviteurs et de ses membres étant, comme nous avons dit, une continuation et imitation de la sienne, est toujours mêlée de joie et de tristesse, de consolations et d'afflictions. Et comme le Fils de Dieu a fait un usage tout divin de ces deux états différents, et a également glorifié son Père éternel en l'un et en l'autre : aussi nous devons nous étudier à faire un saint ïfsage de l'un et de l'autre, et à y rendre à Dieu toute la gloire qu'il demande de nous, afin que nous puissions

dire avec le saint roi David : Je bénirai et glorifierai lé Seigneur en i<>n( temps ; sa louange sera toujours en mn bouche1.

C'est pourquoi nous mêlions ici l'usage qu'il en faut faire pour é*tre fidèle à Dieu et le glorifier au temps de la joie et au temps de la tristesse.

Pour le premier, tous ceux qui traitent de cette matière nous enseignenl que nous ne devons pas faire grand état des consolations, telles qu'elles soient, ou intérieures ou extérieures, ni les désirer et demander quand nous ne les avons pas, ni craindre de les perdre quand nous les avons, ni nous estimer plus que les autres pour avoir de belles pensées, de grandes lumières, plusieurs sentiments ou affections sensibles de dévotion, ou des tendresses, des larmes et autres' choses semblables : parce que nous ne sommes pas en ce monde pour jouir, mais pour soutïrir, l'état de la jouissance étant réservé pour le ciel, e,l l'état de la souffrance étant assigné à la terre, par hommage aux souffrances que le Dieu de la terre et du ciel y a portées.

Mais néanmoins, quand il plaît à Dieu nous donner des consolations, il ne faut pas les rejeter ni les mépriser, de peur de nous rendre coupables d'orgueil et de présomption ; ains, de quelque côté qu'elles viennent, ou de de Dieu, ou de la nature, ou d'ailleurs, il faut mettre notre soin à en faire bon usage, et à faire servir toutes. choses à Dieu, de quelque part qu'elles soient, en celte manière.

1. 11 nous faut beaucoup humilier devant Dieu, nous reconnaissant très indignes de toute grâce et consolation, et pensant qu'il nous traite comme personnes faibles et imparfaites, comme petits enfants qui ne peuvent encore manger de viandes solides, ni se soutenir sur leurs pieds,

1 « Benedicam Dominum in omni tempore ; seraper laus ejus in ore meo. » Ps. XXXIIF, 2.

mais qu'il faut nourrir de lail et porter entre les bras, autrement ils tomberaient par terre et mourraient.

2. Il ne faut pas permettre à notre amour-propre de se repaître de ces goûts et sentiments spirituels, ni à notre esprit de s'y baigner et reposer, et cKy prendre complaisance ; mais il les faut renvoyer à leur source et les redonner à celui qui nous les a donnés, c'est-àdire les référer à Dieu et les remettre en Dieu, qui est le principe de toute consolation, et qui est seul digne de toute jouissance ; lui protestant que nous ne voulons point d'autre contentement que son contentement, et que, moyennant sa grâce, nous sommes prêts de le servir éternellement, pour l'amour de lui-même, sans aucune recherche ni prétention de consolation et récompense.

3. Il faut mettre toutes les bonnes pensées, sentiments et consolations qui nous arrivent, entre les mains de Notre- Seigneur Jésus-Cbrisl, et le prier qu'il en fasse pour nous tout l'usage qu'il veut que nous en fassions pour sa gloire; et au reste les faire servir à Dieu, nous animant par là à aimer plus ardemment et à sprvir plus courageusement et fidèlement celui qui nous traite si doucement et si amoureusement, après avoir mérité tant de fois d'être dépouillés entièrement de toutes ses grâces, et d'être totalement abandonnés de lui.

XLIII. — Du saint usage qu'il faut faire des sécheresses et afflictions spirituelles.

oute la vie de Jésus Christ Notre-Seigneur, qui est notre Père et. notre cbel', ayant été remplie de travaux, d'amertumes et de souffrances, tant extérieures qu'intérieures, il n'est pas raisonnable que ses enfants et ses membres marchent par une autre voie que celle par laquelle il a marché. Et il nous fait une grande

grâce, et [nous] n'avons pas sujet de nous plaindre, quand il nous donne ce qu'il a pris pour lui-même, et qu'il nous rend dignes de boire avec lui dans le calice que son Père lui a donné avec tant d'amour, nous le présentant avec le même amour avec lequel son Père [le] lui a donné. C'est en ce point qu'il nous témoigne davantage son amour, et qu'il nous donne des marques assurées que nos petits services lui sont agréables. Aussi n'entendez-vous pas son Apôtre qui crie que tous ceux qui veulent vivre pieusement et saintement en Jésus-Christ, souffriront persécution1 ; et l'Ange Raphaël qui dit au saint homme Tobie : Parce que tu étais agréable à Dieu, il a été nécessaire (remarquez bien cette parole) que lu fusses éprouvé par la tentation et affliction'* ; et le Saint-Esprit, qui nous parle en cette façon, par la bouche de l'Ecclésiastique : Mon fils, en approchant du service de Dieu, demeure en justice et en crainte, et prépare ton âme à la tentation. Humilie ton cœur et souffre, et ne té hâte point au temps de visitalion. Soutiens les souffrances de Dieu, sois conjoint à Dieu et attends, afin que ta vie croisse en la fin. Prends tout ce qui te sera présenté, et souffre en douleur, et aie patience en ton humilité : car au feu est éprouvé l'or et l'argent, inais les hommes qui sont pour être reçus, sont éprouvés en la fournaise d'humiliation3. Paroles toutes divines, qui nous apprennent que la vraie piété et dévotion est toujours accompagnée de quelque épreuve ou affliction, soit de la

1 « Et omnes qui pie volunt vivere in Christo Jesu persecutionem patientur. » II Tim. III, 12.

1 « Et quia acceptus eras Deo, necesse fuit ut tentatio probaret te. » Tob. XII, 13.

1 « Fili, accedens ad servitutem Dei, sta in justitia, et timoré, et praepara animant tuam ad tentationem. Déprime cor tuum. et sustine ;... et ne festines in tempore obductionis. Sustine sustentationes Dei ; conjungere Deo, et sustine, ut crescat in novissimo vita tua. Omne quod tibi applicitum fuerit, accipe ; et in dolore sustine, et in humilitate tua patientiam habe ; quoniam in igné probatur aurum et argentum, hommes vero receptibiles in camino huiniliationis. » Eccli. II. 1-6.

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part du monde ou du diable, soit de la part de Dieu même qui semble quelquefois se retirer des âmes qui l'aiment, pour éprouver et exercer leur fidélité.

C'est pourquoi ne vous trompez pas, vous imaginant qu'il n'y ait que des roses et des délices dans les voies de Dieu. Vous y trouverez plusieurs épines et travaux ; mais quoi qu'il arrive, aimez toujours Noire-Seigneur fidèlement, et son amour changera le liel en miel, et l'amertume en douceur. Faites mieux: prenez résolution de mettre votre paradis et tout votre contentement, durant que vous serez en cette vie, dans les croix et dans les peines, comme dans la chose en laquelle vous pouvez davantage glorifier Dieu et lui témoigner votre amour, et comme la chose en laquelle votre Père, votre époux, votre chef qui est Jésus a mis sa joie et son paradis, pendant qu'il a été au monde, puisque le Saint-Esprit appelle le jour de sa passion le jour de la joie de son cœur1.

C'est l'usage que vous devez faire de toutes sortes d'afflictions corporelles et spirituelles. Mon dessein néanmoins n'est pas de vous parler ici des afflictions corporelles et extérieures, ayant réservé cela pour la sixième partie de ce livre, là où vous trouverez un exercice qui vous aidera à les porter chrétiennement. Ici j'ai à vous proposer l'usage que vous devez faire des afflictions intérieures et spirituelles, comme sont les sécheresses, les tristesses et ennuis, les craintes et les troubles intérieurs, les dégoûts des choses de Dieu, et toutes les autres peines d'esprit qui arrivent anx âmes qui servent Dieu. Car c'est chose de très grande importance de savoir bien user de ces choses, et être fidèle à Dieu en cet état. Pour cette fin, voici comment il faut s'y comporter.

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