POUR LE SIXIEME JOUR
XXIV. — Du testament de Jésus, et de celui qu'il nous faut faire en l'honneur du sien.
ttin ce jour, nous nous disposerons à faire un testament, ■^ en imitation et en l'honneur du testament de Jésus, sur lequel il nous faut occuper intérieurement devant Dieu en ce même jour, pour le considérer et adorer, et pour nous préparer par ce moyen à faire le nôtre, dans le même esprit et dans les mêmes dispositions dans lesquelles Jésus a fait le sien. Voici la manière que vous y pourrez tenir.
0 Jésus, je vous adore dans les derniers jours de votre vie. J'adore tout ce qui s'est passé en vous en ces derniers jours; mais spécialement je vous adore faisant votre divin testament au Cénacle, en la croix et sur la montagne d'Olivet. J'adore, je bénis et glorifie le très grand amour vers votre Père, la charité très ardente vers nous, et toutes les autres saintes dispositions avec lesquelles vous l'avez fait.
Il y a cinq articles en ce vôtre testament.
Le premier regarde vos ennemis; car, ô merveille, ô excès de bonté ! la première parole et la première prière que vous faites en la croix, c'est pour vos ennemis, suppliant votre Père qu'il leur pardonne, et ce à l'heure même qu'ils vous crucifient1.
Le second article regarde votre Père, entre les mains duquel vous déposez votre âme sainte, en disant ces paroles: Père, je recommande mon esprit entre vos mains2. Et au même temps, en disant ces mêmes paroles, vous
« Cf. Luc. XXIII, 24.
* « Pater, in manus tuas commendo spiritum meum. » Luc. XXIII,
les dites non seulement pour votre âme déifiée, mais aussi pour mon âme et pour les âmes de tous ceux qui m mis appartiennent, que vous aviez pour lors toutes présentes devant vous, et que vous regardiez comme vôtres, et comme n'étant toutes ensemble qu'une seule âme avec la vôtre, par l'union très intime qu'elles ont avec elle. A raison de quoi, en disant ces paroles à votre Père : Pater, in manus tuas commendo spiritum meum, vous parlez pour vous et pour moi tout ensemble ; vous recommandez mon âme avec la vôtre entre les mains de votre Père ; et vous faites cette prière à celui qui est votre Père et le mien tout ensemble., en votre nom et en mon nom, pour l'heure en laquelle mon âme sortira de mon corps et ce avec le même amour avec lequel vous priez pour vous-même. C'est pourquoi, en lui parlant vous l'appelez Pater, Père en général, et non pas Mon Père en particulier, pour montrer que vous le regardez non pas seulement comme votre Père propre et particulier, mais comme Père commun et universel de tous vos frères et de tous vos membres ; et que vous le priez non seulement pour vous en singulier, mais aussi en général pour tous ceux qui vous appartiennent, et ce avec un amour et une confiance toute filiale, tant pour vous que pour eux, de quoi vous soyez aimé et béni éternellement.
Le troisième article de votre testament regarde votre sainte Mère, à laquelle vous donnez ce que vous avez de plus cher après elle, c'est-à-dire, votre disciple bien-aimé, saint Jean l'Évangéliste, et au même temps tous vos autres disciples et enfants, représentés en la personne de saint Jean, qui étaient pour lors et qui devaient être jusqu'à la fin du monde. Car en disant ces paroles à votre sainte Mère : Femme, voilà votre Fils1, vous lui donnez non seulement saint Jean, mais aussi tous les autres chrétiens pour ses enfants ; qui est ce que vous avez de
4 Joan, XIX, 26,
plus cher à lui donner. Comme aussi réciproquement, en disant ces paroles à saint Jean : Voilà entre mère\ vous lui donnez, et à tous les chrétiens aussi, représentés en la personne de saint Jean, ce que vous avez de plus précieux dans l'état des choses créées, c'est-à-dire votre très sainte Mère ; et vous [la] leur donnez pour être leur Mère, comme elle est votre Mère, leur résignant le rapport et la qualité de Fils que vous avez vers elle, qui est la qualité la plus aimable que vous eussiez à son regard. C'est pourquoi, lorsque vous lui déclarez cette résignation, vous l'appelez, non plus votre Mère, mais Mulieri Femme, pour montrer par là que vous nous cédez votre qualité de Fils au regard d'elle, et que vous nous donnez celle-là pour Mère, laquelle ayant été votre Mère jusqu'alors, va cesser pour quelque temps d'être votre Mère, par la mort de son Fils. De sorte que, ô bon Jésus, vous m'avez donné, par votre testament, à votre bienheureuse Mère : et vous m'avez donné à elle, non pas seulement en qualité d'esclave, ou de serviteur ou de sujet, mais en la qualité la plus reeommandable et avantageuse pour moi qui puisse être, telle qu'est la qualité de fils : Mulier, ecce filius tuus. Et vous me l'avez donnée réciproquement, non pas seulement en qualité de Reine ou Dame souveraine, mais en la qualité la plus honorable et aimable qui soit, telle qu'est la qualité de Mère. O amour ! ô excès de bonté! Oh ! que tout le monde n'est-il converti en amour vers une telle bonté !
Le quatrième article de votre testament nous regarde très particulièrement. Car nous y avons part en tant de manières, qu'il semble que vous ne l'ayez fait que pour nous.
1. Nous y avons part en ce que, dans vos derniers jours, vous nous témoignez un amour très excessif et extraordinaire par vos dernières paroles. Car vous nous
i Joan. XIX, 27.
assurez que votre Père nous aime comme il vous aime1, et que vous nous aimez comme votre Père vous aimei ; nous recommandant, en suite de cela, que nous vous aimions comme vous aimez voire Père9, et que nous nous aimions les uns les autres comme, vous nous avez aimés1'.
2. En ce qu'aux derniers de vos jours, vous nous donnez et recommandez, avec un soin et une affection très particulière, aux personnes les plus dignes, les plus puissantes, que vous aimez le plus et desquelles vous êtes le plus aimé, qui soient au ciel et en la terre, à savoir à votre Père éternel et à votre divine Mère. A votre Père ; car étant près d'aller à la croix, vous lui faites cette prière pour tous ceux qui vous appartiennent : Père saint, conservez en cotre nom tous ceux que vous rnavez donnés. Je ne prie pas seulement pour ceux-ci (parlant de vos Apôtres), mais pour tous ceux qui croiront en moi5. Et étant en la croix, vous mettez nos âmes entre ses mains avec la vôtre, comme il a été dit. Vous nous recommandez aussi à votre divine Mère, en la manière qui a été marquée ci-dessus.
3. Nous avons part en votre testament, en ce qu'en la veille de votre mort, et en la dernière prière publique et solennelle que vous avez faite avant que d'aller à la croix, vous demandez pour nous à votre Père, et obtenez de lui les choses les plus grandes que vous puissiez lui demander et qu'il nous puisse donner. Car voici les
1 « Dilexisti eos sicut et me dilexisti. » Joan. XVII, 23. Cf. XVI,
2 » Sicut dilexit me Pater, et ego dilexi vos. » Joan. XV, 9.
3 Ces paroles ne sont, croyons-nous, qu'une traduction libre du texte de saint Jean, XV, 10 : « Si praecepta mea servaveritis, manebitis in dilectione mea, sicut et ego Patris mei praecepta servavi et maneo in ejus dilectione. »
* « Mandatum novum do vobis : Ut diligatis invicem sicut dilexi tos. Joan. XIII, 34. »
5« Pater sancte, serva eos in nomine tuo quos dedisti mihi... Non pro eis autem rogo tantum, sed et pro eis qui credituri sunt per verbum eorum in me. » Joan. XVII. 11, 20.
prières que vous lui faites pour nous : Je veux, mon Père, que ceux que vous m'avez donnés soient lu où je suis1, c'està-dire, qu'ils aient leur demeure et leur repos avec moi éternellement dans votre sein et dans voire cœur paternel. J'en' juste, que l'amour duquel vous m'avez aimé soit en eux-, c'est-à-dire : Aimez-les comme vous m'aimez, aimez-les de l'amour le plus grand, le plus ardent et le plus divin qui soit et qui puisse être. Regardez-les du même œil duquel vous me regardez, aimez-les du même cœur duquel vous m'aimez, traitez-les comme vous me traitez, et leur donnez tout ce que vous me donnez. Père saint, qu'ils soient un, comme nous sommes un Qu'ils soient un en nous, comme vous, mon Père, êtes en moi, et moi en vous. Je suis en eux et vous en moi, afin qu'ils soient consommés en un3. Ah ! quel amour! Seigneur, que pouvez- vous demander davantage à votre Père pour nous?
4. Nous avons part en votre testament, parce qu'en la veille et au jour de votre mort, vous nous donnez tout ce que vous nous pouvez donner de plus rare et précieux. Vous nous donnez votre Père éternel pour notre Père, en le priant qn'il nous aime comme il vous aime, c'està-dire, comme ses enfants, et d'un amour paternel. Vous nous donnez votre sainte Mère pour notre Mère. Vous nous donnez votre très saint corps en l'Eucharistie, votre âme sainte en la croix et en la mort, selon ces vôtres paroles : Je mets mon âme pour mes ouailles1* ; votre précieux sang jusqu'à la dernière goutte, votre vie, vos mérites, vos souffrances, votre humanité et votre
1 « Pater, quos dedisti mihi volo ut ubi sum ego et illi sint mecum. » Joan. XVII, 2ï.
2 « Pater juste,. . . dilectio qua dilexisti me in ipsis sit. » Joan. XVII, 25-26,
3 « Ut omnes unum sint, sicut tu Pater in me et ego in te, ut et ipsi in nobis unum sint... Ut sint unum sicut et nos unum sumns. Ego in eis, et lu in me ; ut sint consummati in unum. » Joan. XVII, 21-23.
4 « Animam meam pono pro ovibus meis. » Joan. X, 15.
divinité, ce qui est exprimé en ces paroles : Je leur ai donné la clarté que vous m'avez donnée1. En un mot, vous nous donnez tout, sans aucune réserve. Ah ! Seigneur, que votre bonté est admirable de nous faire tant de bien à l'heure même que nous vous faisons souffrir tant de maux ! Ah ! mon cher Jésus, faut-il que nous vous aimions si peu, et que nous pensions si peu à vous ! Faut-il qu'un si grand amour soit si peu considéré, et tant méprisé de ceux que vous aimez tant !
Le cinquième et dernier article de votre testament à été accompli sur la montagne d'Olivet, lorsque, vous séparant de vos Apôtres et montant au ciel, vous leur avez donné votre sainte bénédiction. Nous avons encore part à cet article, car en donnant la bénédiction à vos saints Apôtres et disciples, vous nous l'avez donnée à tous et à un chacun en particulier, qui étions tous pour lors aussi présents devant vos yeux comme nous sommes maintenant. Oh ! que le ciel et la terre vous bénissent, et que toutes les choses qui sont en la terre et au ciel soient converties en bénédictions éternelles vers vous !
Voilà, ô bon Jésus, les cinq articles de votre admirable testament, en l'honneur duquel je désire, s'il vous plaît, dresser le mien en cette sorte.
XXV. — Le testament que nous devons faire, en l'honneur et imitation du testament de Jésus.
1. /-\ très bénin Jésus, en l'honneur et union du même ^ amour par lequel vous avez répandu votre sang, et êtes mort pour vos ennemis, et avez prié votre Père qu'il pardonnât à ceux qui vous crucifiaient : je pardonne de tout mon cœur et pleinement, sans aucune réserve ni restriction, et vous supplie de pardonner entièrement
' « Et ego claritatem quam dedisti mihi dedi eis. n Joan. XVII,
SEPTIÈME PARTIE. — § XXV •"» ï 1
à tous ceux desquels j'ai roru quelque offense ou mécontentement. Et je m'offre à vous pour faire el souffrir pour eux tout ce qu'il vous plaira, voire même pour mourir et donner mon sang pour eux, si cela était nécessaire et que vous le demandassiez de moi. Comme aussi je demande pardon en toute l'humilité qu'il m'est possible à tous ceux que j'ai oflensés ou mécontentés en toute ma vie, et me donne à vous pour leur en faire toute la satisfaction qu'il vous plaira.
2. En l'honneur et union du très grand amour, de la très parfaite contiance et de toutes les autres saintes dispositions avec lesquelles vous avez donné et recommandé votre àme, et toutes les âmes qui vous appartiennent, entre les mains de votre Père, je donne et abandonne mon âme, avec les âmes de tous ceux dont je dois avoir soin particulier, entre l^s douces mains et et dans le cœur très amoureux de ce Père divin, qui est mon Dieu, mon Créateur et mon très aimable Père, à ce qu'il en dispose selon son bon plaisir, ayant néanmoins confiance en son infinie bonté, qu'il les logera avec la vôtre, ô mon bon Jésus, dans son sein paternel, pour l'y aimer et bénir éternellement avec vous, selon le désir que vous lui en avez témoigné en ces paroles : Je veux, mon Père, que ceux que vous m'avez donnés soient là où je suis '.
3. En l'honneur et union de la très grande charité par laquelle vous avez donné tous vos amis et enfants à votre très sainte Mère, je donne et résigne entre les mains de cette même Vierge, tous ceux desquels vous avez voulu et voulez que j'aie quelque soin particulier devant vous, vous suppliant, ô bon Jésus, de les lui donner et recommander vous-même. Comme aussi de mon côté, je la supplie de tout mon cœur, par l'amour très grand que vous lui portez et qu'elle vous porte, et par ce même amour
* Joan. XVII, 24.
par lequel vous lui avez donné vos amis et enfants, de les regarder désormais d'une manière plus spéciale pour ses enfants, et de leur servir de Mère.
4. En l'honneur et union de l'amour très puissant par lequel vous m'avez recommandé à votre Père, au dernier de vos jours, et lui avez demandé pour moi des choses si grandes, et m'avez donné tout ce que vous avez de plus cher, me donnant de si extraordinaires témoignages de ce même amour par paroles et par effets, et me recommandant aussi d'aimer mon prochain comme vous m'avez aimé ; en l'honneur, dis-je, et union de ce même amour, je vous recommande tous ceux que vous savez que je dois vous recommander spécialement, et vous demande pour -eux tout ce que vous avez demandé à voire Père éternel pour moi, au dernier jour de votre vie. Je me donne tout à vous de tout mon cœur et pour jamais. Je me donne tout à vous, pour vous aimer comme vous aimez votre Père, et comme votre Père vous aime. Je me donne à vous aussi, pour aimer mon prochain comme vous m'avez aimé, et pour répandre mon sang et donner ma vie pour lui, si c'est votre bon plaisir.
5. 0 Jésus, Dieu de toute bénédiction, je vous adore au dernier moment de votre séjour en la terre, sur la montagne d'Olivet, lorsque vous êtes près de sortir de la terre pour monter au ciel. Je vous adore en ce moment, comme donnant votre très sainte bénédiction à votre sacrée Mère, à vos Apôtres et disciples ; j'adore le très grand amour et toutes les autres dispositions de votre âme sainte, avec lesquelles vous avez fait cette action qui nous est rapportée dans le saint Évangile1.
0 bon Jésus, me voici prosterné à vos pieds, pu union de la même humilité et autres saintes dispositions avec lesquelles votre divine Mère et vos saints Apôtres et disciples y étaient prosternés, lorsque vous leur avez
1 Luc. XXIV, 50.
SEPTIÈME PARTIE. — § WVI 513
donné voire bénédiction : vous suppliant très humblement, par lotit l'amour que vous leur perlez el qu'ils vous portent, de me donner maintenant, et à tous ceux que je vous ai recommandés, votre très sainte bénédiction, afin (iue, par la vertu de celte divine bénédiction, tout ce qui vous déplaît en nous soit détruit, et que nous soyons tous changés en louange, amour et bénédiclion éternelle vers vous.