L'idée fondamentale du « Royaume de Jésus
Le Royaume de Jésus repose tout entier sur cette idée, qualifiée de fondamentale par le P. Eudes luimême', que la vie chrétienne n'est que la continuation et l'achèvement en chacun de nous de la vie de Jésus. Le titre du livre exprime déjà cette idée. Dans sa Préface, le P. Eudes nous avertit que son but est de la mettre en lumière et de nous apprendre à la réduire en pratique.
Celle manière d'envisager la vie chrétienne n'est pas nouvelle. Jésus-Christ lui-même nous la propose en divers endroits du saint Evangile, notamment dans la belle allégorie où il se compare à une vigne dont nous sommes les branches2. On la retrouve dans V Apocalypse et les Epitres de saint
' Royaume de Jésus, 2e partie, au commencement.
'- Joan, xv, 1 sq. — Cf. Joan., x, 10 ; v, 40; xiv, ti ; xv, 19.
Jean1. Saint Paul y revient à chaque instant, et on peut dire qu'elle fait le fond de sa doctrine. C'est lui qui en a donné la formule précise, dans ce texte connu qui s'applique à tout chrétien en état de grâce : Je ris, non. ce n'estplus moi qui ris. c'est Jésus-Christ qui vit en //toi*.
Le V. P. Eudes s'appuie sur ces autorités, mais il s'attache surtout à la doctrine de l'Apôtre sur le corps mystique de Jésus-Christ. On sait en effet que, d'après saint Paul, les fidèles ne forment avec Jésus-Christ qu'un corps moral dont il est la tète ; en sorte que le Sauveur possède un double corps et une double vie : son corps naturel qu'il a pris dans le sein de Marie, et son corps mystique qui est l'Eglise rachetée au prix de son sang ; sa vie personnelle qui s'est déroulée icibas dans la souffrance et se continue au Ciel dans la gloire, et la vie mystique dont il jouit dans ses membres, et qui commence, elle aussi, par l'épreuve pour aboutir à la béatitude du Ciel3.
De fait, entre la vie des chrétiens et celle de Jésus, il est aisé de trouver ces rapports de conformité et de dépendance que l'on constate, dans un corps naturel, entre la vie des membres et celle de la tête.
Unie hypostatiquement à la personne du Verbe, la sainte humanité du Sauveur devait être associée aussi complètement que le comporte sa condition de créature aux perfections et à la vie intime de Dieu. C'est pourquoi, dès le premier instant de son existence, l'âme très sainte de Jésus fut enrichie de la grâce sanctifiante qui est, comme le dit saint Pierre, une participation de la nature divine, et le principe d'une vie vraiment divine, puisqu'elle met l'homme
' Apoc, xxn, 17. — I Joan.,iv, 9-17 : v, 11-12. * Gai. il, 20.
3 Royaume de Jésus, 2e part., Que la vie chrétienne doit être une continuation de la vie de Jésus.
INTHODUCTION 11
à même de connaître Dieu comme il se connaît, de
le contempler face à face, comme il se contemple, et de l'aimer comme il s'aime lui-même. Or nous possédons, nous aussi, la grâce sanctifiante. Elle nous est conférée par le baptême, et les autres sacrements ont pour fin de la développer ou de la rétablir en nous. Il est vrai que la grâce nous est donnée dans une mesure restreinte, taudis que, dès le début, Jésus la posséda en plénitude. De plus, sur cette terre, la vie divine ne fait que s'ébaucher en nous par la pratique des vertus théologales et morales. Nous n'en jouirons dans sa perfection qu'après le temps de l'épreuve, quand nous aurons le bonheur d'être introduits dans la cité des Saints. Jésus, au contraire, dès le premier instant de sa conception, jouissait de la vision béatifique, bien que son corps restât passible et mortel, comme l'exigeait l'œuvre de la Rédemption, telle que le Père l'avait décrétée de toute éternité. Malgré ces réserves., il y a bien entre Jésus et nous, comme entre la tête et les membres, conformité de vie. Par la grâce sanctifiante nous possédons, comme lui, le principe d'une vie toute divine, et, pour en exercer les actes, il nous faudra, au moins dans une certaine mesure, nous modeler sur lui.
D'autre part, la vie divine dont nous jouissons, nous la tenons de Jésus. Comme Dieu, il est l'auteur de la grâce avec le Père et le Saint-Esprit. Il infuse dans nos cœurs la grâce sanctiliante avec ce magnifique cortège de vertus et de dons qui l'accompagnent toujours dans l'âme du juste. 11 nous meut au bien par les impulsions de la grâce actuelle, dont nous avons besoin pour persévérer, et même, selon beaucoup de théologiens, pour accomplir chacun des actes de la vie surnaturelle. Comme homme, il nous a mérité par sa mort sur la croix toutes les grâces
soit habituelles, soit actuelles que nous recevons, et il nous les dispense de diverses manières, mais surtout par les sacrements qu'il a institués, et dont il reste le ministre principal, puisqu'ils nous sont administrés par son autorité et en son nom. La vie de la grâce a donc sa source non seulement dans les mérites passés, mais encore dans l'intluence actuelle de Jésus qui « comme la vigne dans ses rameaux et la tête dans les membres, ne cesse, dit le Concile de Trente1, de projeter dans les âmes justifiées une puissance vivifiante qui précède, accompagne et suit tous leurs actes de vertu ». La vie chrétienne relève donc de Jésus comme de son principe. Elle n'est pas seulement l'image de sa vie personnelle. Elle en est, en un sens, l'extension et le prolongement. C'est la vie de Jésus qui se continue et s'achève en chaque âme, comme la vie de la tête se continue et s'achève dans les membres. Ce qui a fait dire à saint Paul que nous concourons tous à la plénitude de la vie de Jésus-Christ.
On le voit, la vie de Jésus dans les âmes, c'est en somme la vie de la grâce, mais envisagée dans ses rapports avec Jésus-Christ qui en est à la fois le principe et la règle vivante.
Evidemment, on peut envisager la vie chrétienne par d'autres côtés.
Saint Ignace se plaît à la considérer dans sa fin dernière, qui est la gloire de Dieu et la béatitude de l'homme, et ce point de vue domine toute sa spiritualité. « C'est de ce principe, écrit le P. Jennesseaux à propos de la méditation sur la fin de l'homme, que l'auteur des Exercices déduira toutes les propositions particulières de son ouvrage : c'est ce principe qui pénétrera toute la substance des Exercices ; et c'est
* Sess. vi, ch. XVI .
à ce principe que tous les Exercices peuvent se réduire1. » Saint Ignace a condensé sa doctrine dans
la maxime fameuse : Ad majore») Dei gloriam, dont il lit sa règle de vie et qu'il laissa pour devise à ses disciples.
Saint François de Sales se place à un point de vue différent. Il envisage surtout la vie chrétienne dans son principe interne, qui est la charité, ou plutôt dans son acte essentiel qui est l'amour de Dieu'-. L'Introduction à la vie dévote et le Traité de l'amour de Dieu sont remplis de cette pensée que la vie chrétienne, à tous ses degrés, n'est autre chose que l'amour de Dieu, et ces deux ouvrages, si connus et si estimés, n'ont pour hut que de nous apprendre à conserver, à augmenter et à mettre en pratique la divine charité.
Au reste, ces divers points de vue, qui ne sont pas les seuls auxquels on puisse se placer, ne s'excluent pas les uns les autres ; ils se complètent au contraire, et on ne peut, sans inconvénient, en négliger aucun. Seulement, la prédominance accordée à l'un d'eux a pour résultat de modifier sensiblement la vie intérieure et de lui imprimer une physionomie propre. Sans doute la vie chrétienne est substantiellement la même en tous les fidèles. En tous, elle naît et grandit par la participation aux mêmes sacrements, elle est exposée aux mêmes dangers et aux mêmes épreuves, elle réclame les mêmes exercices fondamentaux, et s'épanouit dans la pratique des mêmes vertus. Et pourtant, de même que chaque homme, tout en réalisant en soi le type de la nature humaine,
1 Exercices spirituels de saint Ignace annotés par le P. Roothan et traduits par le P. Jennesseaux, 11* édition, p. 22
5 Cf. Amour de Dieu, 1. I. en XIV. Voir aussi, dans la grande édition des œuvres de saint François de Sales publié par Dom Mackey, Y Introduction au Traité de V Amour de Dieu, p. XL1II, XXIII.
a sa physionomie propre et son caractère particulier, de même la vie chrétienne, tout en demeurant foncièrement la même en tous les fidèles, revêt une forme particulière en chaque âme. Ce qui fait que l'esprit chrétien se présente avec des caractères assez divers chez les Saints, et que l'Eglise peut dire de chacun deux, qu'il n'a pas eu son semblable dans la pratique de la loi divine.
Un retrouve ces divergences dans la théorie. Il y a dans l'Eglise une ascétique traditionnelle dont les écrivains orthodoxes ne voudraient à aucun prix s'écarter. Mais ils ne la présentent pas tous de la même manière. Les uns insistent sur certains motifs de pratiquer la vertu, que d'autres laissent dans l'ombre. Quelques-uns préconisent certains exercices que d'autres négligent. Les procédés qu'ils indiquent pour s'unir à Dieu ne sont pas absolument identiques. Ainsi, pour peu que l'on compare le Royaume de Jésus avec les Exercices spirituels de saint Ignace, ou même avec Y Introduction à la vie dévote, qui s'en rapproche beaucoup plus, on constate au premier coup d'oeil que, si ces ouvrages prêchent la même perfection, ils la font envisager et pratiquer différemment. Saint Ignace ne semble pas avoir été bien frappé par les enseignements de saint Paul sur le corps mystique de Jésus-Christ. Saint François de Sales ne les met pas au premier rang dans ses ouvrages. Le P. Eudes, avec le Cardinal de Bérulle et son école, en fait la base de sa spiritualité. « Il semble se complaire, dit le P. Hérambourg, dans l'étude de la doctrine de saint Paul sur le corps mystique de Jésus-Christ. Il voit sans cesse dans l'Eglise le développement progressif de ce grand corps. Pour lui, chaque chrétien est avant tout un membre, qui, tout en venant prendre sa place dans l'ensemble, doit reproduire en lui-même les différents
INTRODUCTION iS
mystères qui s'accomplissent dans le corps entier, comme ils se sont accomplis dans la personne même de Jésus-Christ. C'est pour faire envisager la vie chrétienne à ce point de vue qu'il a composé son livre delà Vie et du Royaume de Jésus*.»
Les conséquences pratiques qui découlent de celle manière d'envisager la vie chrétienne sont nombreuses. Voici les principales.