La conformité à Jésus
Appelés à vivre de la vie de Jésus-Christ, les chrétiens doivent tout d'abord s'appliquer à se rendre conformes au divin chef dont ils ont l'honneur d'être les membres. C'est, aux yeux du P. Eudes, la loi fondamentale de leur vie2. C'est pourquoi il nous présente Jésus-Christ comme le Livre de vie3 qu'il faut avoir sans cesse sous les yeux, comme V Exemplaire1' que nous avons à copier, comme le Prototype* dont il faut que nous reproduisions les traits.
Tous les auteurs spirituels, il est vrai, recommandent l'imitation de Jésus-Christ. Mais pourtant, en traçant les règles de la vie et de la perfection chrétiennes, beaucoup s'en tiennent à l'exposé des préceptes et des conseils évangéliques, et invoquent les exemples du Sauveur plutôt comme un stimulant à la vertu que comme une règle de vie. Ce n'est pas ainsi que procède le P. Eudes. Comme les PP. de Bérulle et de Coudren, qui furent ses maîtres dans la vie spirituelle, il tient à ne point séparer la doctrine de Jésus de sa personne et de sa vie. Du pre-
' Le /'. Eudes, ses vertus, p. 2l>.
3 Royaume de Jésus, Elévation àJésusetà Marie. Cî Rom. VIII, 29. 1 Royaume de Jésus, ibid.
4 Royaume de Jésus, 2° p., Du dégagement de soi-même.
8 Royaume de Jésus Ie p., Que toute notre vie appartient à.lésu>.
mier coup, il place les âmes en face du divin Maître, et il leur demande de mettre leur vie en harmonie avec la sienne.
De plus, comme tous les ascètes français du XVIIe siècle', il se plaît à analyser les divers modes de conformité à Jésus auxquels les chrétiens doivent viser.
Avant tout, il faut que nous apprenions à penser et à vouloir comme le divin Maître. On n'est pas .chrétien sans entrer dans ses pensées et ses affections, et on l'est d'autant plus qu'on y entre davantage. Les pensées du Sauveur deviennent nôtres par la foi, qui est une participation à sa science, et qui nous fait voiries choses avec les mêmes yeux que lui. On entre dans ses sentiments par la haine du péché et par le renoncement au inonde et à soi-même. C'étaient là. en effet, les sentiments dominants qu'entretenait dans l'âme sainte de Jésus l'amour immense dont il brûlait pour son Père. Voilà donc par où doit commencer notre conformité au divin Maître, et ce qui. avec la prière, qui fut l'occupation constante du Verbe incarné, constitue, pour le P. Eudes, les fondements de la vie chrétienne 2.
Ebauchée par ces dispositions fondamentales, l'image de Jésus se perfectionne dans l'àme chrétienne par l'application qu'elle apporte à se revêtir des vertus du Sauveur, car les vertus chrétiennes ne sont, pour le P. Eudes, que la continuation et l'extension en chacun de nous des vertus de Jésus. Il ne veut pas que nous les considérions en elles-mêmes, dans leur excellence intrinsèque, comme le font les païens et les philosophes. C'est en Jésus, qui en est le principe et le modèle achevé, que nous devons
1 Voir entre autres, M. Ollier, Introduction à la rie et au.r vertus chrétiennes, ch. -1 et 'S.
2 Royaume de Jésus, 2e partie, Les fondements de la vie chrétienne.
les étudier, et c'est pour nous rendre sembla (des à lui et glorifier son Pore comme il l'a fait luimême, que nous devons nous exercer à les pratiquer1.
La conformité au divin Maître s'achève en nous par la participation aux divers états et aux différents mystères de sa vie. Le P. Eudes enseigne, en effet, que les mystères de Jésus doivent, comme sa vie et ses vertus, se renouveler et se compléter dans les chrétiens. « C'est une vérité digne d'être remarquée, écrit-il, que les mystères de Jésus ne sont pas encore dans leur entière perfection et accomplissement. D'autant que, bien qu'ils soient parfaits et accomplis dans la personne de Jésus, ils ne sont pas encore parlaits et accomplis en nous qui sommes ses membres, ni en son Eglise qui est son corps mystique. Car le Fils de Dieu a dessein de mettre une participation, et de faire une extension et continuation en nous et en toute son Eglise, du mystère de son Incarnation, dosa Naissance, de son Enfance... et de ses autres mystères2. »
Parfois Dieu associe si pleinement ses fidèles serviteurs aux mystères de son Fils, qu'ils en portent l'impression miraculeuse jusque dans leur vie extérieure. Saint François d'Assise, par exemple, reçut l'insigne faveur de voir imprimés sur ses membres les stigmates sanglants de Jésus crucifié. Marie des Vallées fut, pendant quelque temps, la vivante image de Jésus enfant. « Elle parlait [comme un enfant], dit le P. Costil, et portait sur son visage la simplicité la douceur et la gaieté d'un enfant, privée en apparence de l'usage de la raison, et répondant néanmoins
1 Royaume de Jésus, 2e partie, Les vertus chrétiennes. 4 Royaume de Jésus, 3e partie, Que nous sommes obligés d"avoir une dévotion spéciale aux mystères de Jésus.
solidement lorsqu'un l'entretenait des choses qui concernaient le service de Dieu'. »
En dehors même de ces faveurs extraordinaires, Dieu se plaît à faire passer les âmes par des états intérieurs ou extérieurs qui sont une participation aux mystères de son Fils. Ainsi la faiblesse et l'impuissance où nous plonge la maladie, nous associent à la faiblesse et à l'impuissance de Jésus durant son enfance. La pauvreté, volontaire ou forcée, nous fait participer à son dénuement; la vie solitaire et retirée, à l'obscurité de sa vie cachée ; les sécheresses et les aridités, aux angoisses de son agonie; les croix de toutes sortes dont la vie est semée, au mystère de son douloureux crucifiement2. Dans les desseins de Dieu, ces divers états doivent contribuer à perfectionner en notre âme l'image de Jésus. Notre rôle, à nous, c'est de nous soumettre amoureusement aux plans de la divine Providence, en nous laissant couler dans le même moule que le divin Maître, et en nous efforçant d'entrer dans les dispositions saintes qui remplissaient son Cœur adorable dans les divers mystères auxquels sa bonté daigne nous associer.
Quelles que soient du reste les circonstances où nous nous trouvions, nous pouvons toujours nous conformer spirituellement aux mystères du Sauveur, en nous appliquant à exprimer dans notre vie les vertus qui ont brillé d'un éclat particulier en chacun d'eux. Aussi le Vénérable nous recommandet-il de méditer assidûment les mystères de Jésus. Et il nous conseille de ne pas borner nos réflexions aux faits extérieurs qui n'en sont que le corps et l'apparence, mais d'en pénétrer l'esprit et le fond, en considérant les pensées, les affections et les occupations
' Costil, Annales delà Congrégation de Jésus et de Marie, p. 300. ' Royaume de Jésus. :i= part., Des sept manières d'honorer le^ mystères de Jésus.
intérieures de Jésus dans ses différents mystères, comme aussi la grâce spéciale attachée à chacun d'eux, et les fruits que nous en pouvons recueillir.
Ce n'est pas tout. Puisque nous sommes les membres de Jésus-Christ et les continuateurs de sa vie, nous devons, selon le P. Eudes, « le regarder en toutes choses », nous considérer toujours et partout « comme ses représentants », et faire chacune de nos actions, petites ou grandes, « en son nom et en son esprit», c'est-à-dire selon l'explication du Vénérable, « dans ses intentions et ses dispositions l ».
Beaucoup d'auteurs spirituels conseillent de se placer, avant d'agir, en face de la mort ou de l'éternité. La pensée des fins dernières devient ainsi la règle et le ressort de toute la vie morale. Saint Bernard, saint Ignace, saint Louis de Gonzague, saint Stanislas Kostka ont embrassé cette pratique. De là ces questions ou ces maximes qui leur étaient familières : Si modo moriturus esses, an hoc vel illud faceres?Quid hoc ad asternitatem ? Ad majorem Dei gloriam ! Ad majora natus sum ! A coup sûr, il y a là un excellent moyen de sanctifier ses actions, et le P. Eudes ne néglige pas de le recommander. Ce qu'il nous conseille pourtant de préférence, c'est de nous demander, en toute occurrence, ce que ferait Jésus-Christ à notre place, et d'agir en conséquence. « Les chrétiens, dit-il, étant membres de Jésus-Christ, tiennent sa place en la terre. Ils représentent sa personne, et par conséquent ils doivent faire tout ce qu'ils font... comme il le ferait en leur place. Tout comme un ambassadeur, qui tient la place et représente la personne du roi, doit agir et parler en son
' Royaume de Je'sus, 6e part., Que nous sommes obligés de faire saintement nus actions.
nom, c'est-à-dire comme il agirait et parlerait luimême, s'il était présent1. » Agir chrétiennement, d'après le P. Eudes, c'est donc agir comme le ferait Jésus-Christ, dans les mêmes intentions et dispositions que lui. ou. pour employer la formule ordinaire du pieux auteur, « dans son esprit ».
En conséquence, il nous invite à prier dans les dispositions que Jésus avaiten priant ; à nous pénétrer en allant à confesse, des sentiments de haine pour le péché qui remplirent son âme au jardin de l'agonie; à assister au saint sacrifice de la Messe en nous unissant à ses dispositions de prêtre et d'hostie. Dans nos travaux, nos récréations, nos allées et venues, et jusque dans nos actions les plus vulgaires, comme le lever et le coucher, le sommeil et les repas, nous devrions, selon le Vénérable, élever nos cœurs vers Jésus, et nous conformer aux sentiments qui l'animaient en accomplissant des actions pareilles.
Nul doute que la mise en pratique des conseils du P. Eudes ne transformât promptement lame fidèle en une parfaite image de Jésus. Seulement, elle demande une application constante à détruire ce que saint Paul appelle Vimage de l'homme terrestre9 et charnel, dont les traits ont été fortement imprimés en nous par le péché originel et par nos péchés personnels. Ces deux images sont absolument opposées, et l'une d'elles ne se perfectionne que dans la mesure où l'autre s'affaiblit et s'efface. C'est pourquoi le P. Eudes revient souvent sur la nécessité de combattre le vieil homme, et il nous engage à pousser cette lutte à fond. Je ne crois pas que jamais écrivain ait proclamé en termes plus énergiques et plus convaincus la grande loi du renoncement et de la mort à
> Royaume de Jésus, 2" part.. Dispositions pour l'oraison. • I Cor., XV. 49.
INTROIHJCTION 21
soi-même. Sa spiritualité, d'ailleurs si belle cl si séduisante, est on ne peut plus mortifiante pour la nature -corrompue ; car c'est sur la ruine de l'esprit propre
• qu'il nous demande d'établir en nous l'esprit de Jésus. Mais j'aurai tout à l'heure à revenir sur ce point.