‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostoliqueChapitre 41 sur 252 · PREMIÈRE PARTIE. — S III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — S III

III. — Que toute notre vie appartient, et doit être consacrée et employée à la gloire de Jésus.

Toute notre vie, avec ses appartenances et dépendances, appartient à Jésus-Christ par cinq titres généraux qui en comprennent une infinité de particuliers.

1. Parce qu'il est notre Créateur, qui nous a donné l'être et la vie, qui a imprimé dans notre être et dans notre vie une image et ressemblance de sa vie et de son être. A raison de quoi notre être et notre vie lui appartient absolument et universellement en tous ses usages, •et doit avoir un regard et rapport continuel vers lui, comme l'image vers son prototype.

2. Parce qu'il est notre Conservateur, qui nous conserve à chaque moment dans l'être qu'il nous a donné, et qui nous porte continuellement entre ses bras, et avec plus de soin et d'amour que la mère ne porte son petit enfant.

3. Parce que, selon la parole sacrée l, son Père lui .a donné de toute éternité, lui donne incessamment, et lui donnera éternellement toutes choses en général, et un chacun de nous en particulier.

4. D'autant qu'il est notre Rédempteur qui nous a délivrés de l'esclavage de Satan et du péché, et qui nous a achetés au prix de son sang et de sa vie ; et -qui par conséquent a acheté tout ce qui est en nous et de nous, c'est à-dire toute notre vie, tout notre temps, toutes nos pensées, paroles et actions, tout ce qui est en nos corps et en nos âmes, tout l'usage des senti-

1 « Dixit Dominus ad me : Filius meus es tu, Ego hodie genui te. Postula a me, et dabo tibi gentes hsereditatem tuam et possessionem tuam terminos terrse. » Ps. II,, 7-S. — « Omnia mihi tradita sunt a Pâtre meo. » Luc. X. 22. — « Sciens quia omnia dédit ei Pater in manus. » Joan. XIII, 3.

ments de nos corps et des puissances de nos âmes ; comme aussi tout l'usage que nous faisons des choses extérieures qui sont dans le monde. Car non seulement il nous a acquis par son sang toutes les grâces qui sont nécessaires pour la sanctification de nos âmes, mais même toutes les choses qui sont requises pour la conservation de nos corps. Si bien que, en suite de nos péchés, nous n'aurions point droit ni de marcher sur la terre, ni de respirer l'air, ni de manger un morceau de pain, ni de boire une goutte d'eau, ni de nous servir d'aucune chose qui soit au monde, si Jésus-Christ ne nous avait acquis ce droit par son sang et par sa mort. C'est pourquoi toutes les choses qui sont en nous, et tout l'usage que nous faisons des choses qui sont hors de nous, appartiennent à Jésus-Christ et ne doivent être employées que pour lui, comme choses qu'il a acquises au prix de son sang et de sa vie.

5. Parce qu'il nous a donné tout ce qu'il a et tout ce qu il est. Il nous a donné son Père pour être notre père, nous rendant enfants du même Père dont il est le Fils. Il nous a donné son Saint-Esprit pour être notre propre esprit, et pour nous enseigner, régir et conduire en toutes choses. Il nous a donné sa sainte Mère pour être notre mère. Il nous a donné ses Anges et ses Saints pour être nos protecteurs et intercesseurs. Il nous a donné toutes les autres choses qui sont au ciel et en la terre, pour nos usages et nécessités. Il nous a donné sa propre personne en son Incarnation. Il nous a donné toute sa vie, n'en ayant pas passé un moment qu'il ne l'ait employé pour nous ; n'ayant pas eu une pensée, dit une parole, fait une action ni un seul pas, qu'il ne l'ait consacré à notre salut. Enfin il nous a donné en la sainte Eucharistie son corps et son sang, et en suite son âme , sa divinité, et toutes les merveilles et trésors infinis qui sont renfermés dans sa divinité et dans son humanité, et ce tous les jours, ou pour le moins au-

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tant de lois que nous voulons nous disposer à le recevoir.

Cela étant ainsi, combien sommes-nous obligés de nous donner entièrement à lui, et de lui offrir et consacrer toutes les fonctions et exercices de notre vie ? Certes si nous avions toutes les vies de tous les Anges et de tous les hommes qui ont été, sont et seront, nous devrions les consommer à son service, quand même il n'aurait employé qu'un moment de sa vie pour nous, puisqu'un seul moment de sa vie vaut mieux que mille éternités, s'iléfaut ainsi parler, de toutes les vies des Anges et' des hommes qui ont été, sont et seront. Combien donc sommes-nous obligés de consacrer et employer à son service et à sa gloire le peu de vie et de temps que nous avons à être sur la terre ?

Pour cet effet, la première et principale chose que vous avez à faire, c'est de vous conserver soigneusement en sa grâce et amitié, craignant et fuyant tout ce qui est capable de vous la faire perdre, c'est-à-dire toute sorte de péché, plus que la mort et que toutes les choses du monde les plus formidables. Si par malheur il arrive que vous tombiez en quelque péché, relevez-vous aussitôt par le moyen de la sainte confession et de la contrition, dont il sera parlé ci-après. Car, tout de même comme les branches, les feuilles, les fleurs, les fruits et tout ce qui est dans un arbre, esta celui auquel le tronc de l'arbre appartient ; aussi, tandis que vous appartiendrez à Jésus-Christ et que vous serez uni avec lui par sa grâce, toute votre vie avec toutes ses dépendances, et toutes les actions que vous ferez, qui de soi ne seront point mauvaises, lui appartiendront1. Mais outre cela,

1 S. Thomas d'Aquin et avec lui beaucoup de théologiens pensent que la présence delà grâce sanctifiante et de la charité dans notre âme suffit pour rendre agréables à Dieu et méritoires pour le ciel toutes les actions que nous accomplissons délibérément, pourvu qu'elles ne soient point coupables. « Ad hoc quod aliquis sit actus meritorius in habente caritatem, non requiritur quod actu referatur in Deum,

je m'en vais vous proposer trois autres moyens, dont l'usage est très doux et très facile, par lesquels toute votre vie sera beaucoup plus parfaitement et plus saintement employée en l'amour et en la gloire de Jésus.

sed sufficit quod actu referatur in aliquem finem convenientem, qui habitu refertur in Deum ; sicut si aliquis volens peregrinari propter Deum, emat equum, nihil actu de Deo cogitans, sed solum de via quam jam in Deum ordinaverat : hoc est enim meritorium. Sed constat quod ille qui habet caritatem, se et omnia sua ordinavit in Deum, cui adhaeret ut ultimo fini. Ergo quidquid ordinat vel ad se vel ad quodcumque aliud sui, meritorie agit, etiam' si actu de Deo non cogitet ; nisi impediatur per aliquam inordinationem actus, qui non sit referibilis in Deum. Sed hoc non potest esse quin sit peccatum, saltem veniale. Ergo omnis actus habentis caritatem vel est meritorius, vel est peccalum, et nullus indifferens. » (De Malo, q. 2, a. 5, object. 11 cum solutione). Louis de Grenade et S. Françoisde Sales sont du même avis. Le premier écrit dans la Guide des pécheurs, 1. 1, ch. 14 : « Un autre effet de cette grâce (sanctifiante-, c'est de rendre l'homme si cher à Dieu et d'une si haute dignité devant ses regards, que toutes les actions délibérées qu'il fait, à moins qu'elles ne soient des péchés, lui sont agréables et méritent la vie éternelle. Donc, non seulement les actes des vertus, mais les œuvres naturelles, comme le manger, le boire, le dormir, etc.v plaisent à Dieu et sont méritoires du souverain bien: car le sujet ne saurait être agréable à Dieu sans que tout ce qu'il fait ne soit objet de complaisance et mérite devant Dieu, pourvu que ce ne soit pas un mal. » — S. François de Sales écrit à son tour dans le Traite de l'amour de Dieu, 1. 11, ch. 2 : « C'est une des propriétés de l'amitié, qu'elle rend agréable l'ami et tout ce qui est en lui de bon et d honnête. L'amitié répand sa grâce et faveur sur toutes les actions de celui que l'on aime, pour peu qu'elles en soient susceptibles... Toutes les œuvres vertueuses d'un cœur ami de Dieu sont dédiées à Dieu. Car le cœur qui s'est donné soi-même, comment n'a-t-il pas donné tout ce qui dépend de lui-même ? Qui donne l'arbre sans réserve, ne donne-t-il pas aussi les feuilles, les fleurs et les fruits ?... Non seulement les fruits de la charité et les fleurs des actes qu'elle ordonne, mais les feuilles mêmes des vertus morales et naturelles tirent une spéciale prospérité de l'amour du cœur qui les produit... Fendez votre cœur par la sainte pénitence, et mettez l'amour de- Dieu dans la fente, puis entant sur icelui telle vertu que vous voudrez, les œuvres qui en proviendront seront toutes parfumées de sainteté, sans quil soit besoin d'autre soin pour cela. » Cf. 1. 1 U ch. 4 ; 1. 12, ch. 8. Voir sur cette question Terrien, La grâce et la gloire 1. 7, ch. 3.

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