XIII. — Seconde manière d'oraison, qui est l'oraison vocale
La seconde manière d'oraison, c'est celle qu'on nomme vocale, qui se fait en parlant de bouche à Dieu, soit en disant le divin office, ou le chapelet, ou quelqu'autre prière vocale. Et celle-ci n'est guère moins utile que la précédente, pourvu que la langue soit jointe avec le cœur, c'est-à-dire qu'en parlant à Dieu de la langue, vous lui parliez aussi du cœur et avec application d'esprit. Car en cette façon, votre oraison sera vocale et mentale tout ensemble; là où au contraire, si vous vous habituez à plusieurs prières vocales par routine et sans attention, vous sortirez de devant Dieu plus dissipé, plus froid et plus lâche en son amour que vous n'étiez auparavant. C'est pourquoi, excepté les prières d'obligation, je vous conseille d'en faire plutôt peu, et de vous accoutumer saintement à les bien faire, avec beaucoup d'attention et d'application à Dieu, occupant votre esprit et votre cœur en quelques pensées et affections saintes pendant que votre langue parle ; vous souvenant que vous devez continuer l'oraison que Jésus-Christ faisait étant en la terre ; vous donnant à lui pour cet effet ; vous unissant à l'amour, à l'humilité, à la pureté et sainteté, et à l'attention très parfaite avec laquelle il priait; et le suppliant qu'il imprime en vous les dispositions et intentions saintes et divines avec lesquelles il faisait oraison.
Vous pouvez aussi offrir votre oraison à Dieu, en union de toutes les saintes prières et divines oraisons
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qui ont été et seront faites, continuellement au ciel et en la terre, par la très sainte Vierge, par les Anges, par tous les Saints de la terre et du ciel, vous unissant à l'amour, à la dévotion et attention avec laquelle ils font ce divin exercice.
XIV. — Troisième manière d'oraison, qui est de faire toutes ses actions en esprit d'oraison.
La troisième manière d'oraison, c'est de faire chrétiennement et saintement toutes vos actions, même les plus petites, les ofïrant à Notre-Seigneur au commencement, et élevant de temps en temps votre cœur vers lui en les faisant, en la manière qui a été et qui sera encore proposée plus particulièrement en la sixième partie de ce livre. Car faire ainsi ses actions, c'est les faire en esprit d'oraison, c'est être toujours dans un exercice continuel d'oraison, suivant le commandement de Notre- Seigneur, qui veut que 7ious priions toujours et sans intermission* ; et c'est une très excellente et très facile manière d'être toujours en la présence de Dieu.
XV. — Quatrième manière d'oraison, qui est par la lecture des bons livres.
La quatrième manière de faire oraison, c'est par la lecture des bons livres, y lisant non à la hâte et avec précipitation, mais à loisir et avec application d'esprit à ce que vous lisez, vous arrêtant à considérer, ruminer, peser et goûter les vérités qui vous touchent le plus, afin de les imprimer dans votre esprit, et à en tirer divers actes et affections, selon ce qui a été dit sur le sujet de
1 » Oportet semper orare et non deficere. » Luc. XVIII, I. — « Sine inlerniissione orale. » I Thess. V, 17.
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Toraison mentale. Cet exercice est de très grande importance, et opère dans l'âme les mêmes effets que Toraison mentale. C'est pourquoi c'est une des choses que je vous recommande davantage, de ne passer aucun jour sans lire une demi-heure dans un saint livre.
Les plus propres à cela sont : Le Nouveau-Testament, si vous avez permission d'y lire ; V Imitation de Jésus- Christ ; la Vie des Saints ; les livres de Grenade, spécialement la grande Guide des Pécheurs et le Mémorial de la vie chrétienne ' ; les livres de saint François de Sales ; ceux du très illustre fondateur de l'Oratoire de France, Monseigneur le Cardinal de Bertille 2, et le Trésor spirituel du Père Quarré3. Mais ayez soin, au commencement de la
1 Louis de Grenade (1505-1588), dominicain célèbre par ses prédications et ses ouvrages ascétiques. On l'a appelé le Bossuet de l Espagne. Les ouvrages du P. de Grenade étaient très lus au XVIIe siècle. Voici en quels termes saint François de Sales les recommande à un évoque de ses amis : « Ayez, je vous prie, Grenade tout entier, et • que ce soit votre second bréviaire. Le cardinal Borromée n'avait
point d'autre théologie pour prêcher que celle-là, et néanmoins il ,prèchait très bien ; mais ce n'est pas son principal usage : c'est qu'il dressera votre esprit à l'amour de la vraie dévotion et à tous les exercices spirituels qui vous sont nécessaires. Mon opinion serait ■que vous commençassiez à le lire par la grande Guide des pécheurs, puis que vous passassiez au Mémorial, et enfin que vous le lussiez tout. Mais pour le lire fructueusement, il ne faut pas gourmander, ains il faut le peser et le priser, et chapitre après chapitre le ruminer et appliquer à l'âme, avec beaucoup de considération et de prières à Dieu. Il faut le lire avec révérence et dévotion, comme un livre qui contient les plus utiles inspirations que l'âme peut recevoir d'en-haut. » Lettre du 3 juin 1G03.
2 II nous reste du Cardinal de Bérulle. Les Discours de l'Etat et des grandeurs de Jésus (1623), La vie de Jésus, Les élévations à Jésus- Christ sur la conduite de son esprit et de sa grâce vers sainte Madeleine, plusieurs opuscules de piété et de controverse, et un bon nombre de lettres. Ces divers ouvrages ont été réunis et publiés par le P. Bourgoing. 1 vol. in-fol. Paris 1644, 1647, 1665. Us ont été réédités par l'abbé Migne, 1 vol. in-4°, Paris 1856. Les Discours de l'Etat et des grandeurs de Jésus ont été réédités à part par l'abbé Picand.l vol. in-8. Paris, 1866.
3 Trésor spirituel, contenant les obligations que nous avons d'être à Dieu, et les vertus qui nous sont nécessaires pour vivre en chrétien parlait, par le P. Jean Hugues Quarré, Prêtre de l'Oratoire de Jésus et
lecture, de donner votre esprit et votre cœur à Notre- Seigneur, et [de] le supplier qu'il vous donne la grâce d'en tirer le fruit qu'il demande de vous, et qu'il opère en votre âme par icelle ce qu'il désire y opérer pour sa gloire.
XVI. — Cinquième manière d'oraison, qui est de parler de Dieu, et comme il en faut parler et entendre parler.
C'est aussi une chose fort utile, fort sainte, et qui a coutume d'enflammer beaucoup les cœurs en l'amour divin, de parler et conférer quelquefois familièrement les uns avec les autres de Dieu et des choses divines. C est à quoi les chrétiens devraient passer une partie de leur temps, ce devraient être leurs discours et entretiens ordinaires ; c'est en cela qu'ils devraient mettre leur récréation et réjouissance.
C'est à quoi le prince des Apôtres nous exhorte quand il dit : Si quelqu'un parle, que ses paroles soient comme les paroles de Dieu1 .
Car, puisque nous sommes enfants de Dieu, nous devons prendre plaisir à parler le langage de notre Père, qui est un langage tout saint, tout céleste et tout divin ; et puisque nous sommes créés pour le ciel, nous devons commencer dès la terre à parler le langage du ciel. Oh ! que ce langage est saint et délicieux ! Oh ! que c'est chose douce à une âme qui aime son Dieu par des-
Docteur en théologie, 1 vol. in— 8°, Paris, 1636, 76 édition 1660. 'Le P. Quarré était chanoine-théologal de Poligny lorsqu'il entra à l'Oratoire (16I8), où il se fit remarquer par sa piété. Devenu, après le P. Bourgoing, provincial de 1 Oratoire belge, il eut le malheur de se laisser séduire par les doctrines de Jansénius dont il devint un fauteur ardent. Il mourut à Bruxelles en 1658. Le Trésor spirituel est un fort bon ouvrage où l'on retrouve la doctrine du Cardinal de Bérnlle et du V. P. Eudes ; mais le style en est suranné. '« Si quis loquitur, quasi sermones Dei. » I Pet. IV, 11.
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sus toutes choses, de parler et d'entendre parler de ce qu'elle aime le plus au monde ! Oh ! que ces sacrés entretiens sont agréables à celui qui a dit, que là ou deux ou trois seraient assemblés en son nom, il serait au milieu d'eux1 ! Oh ! que ces discours sont différents des discours ordinaires du monde ! Oh ! que ce temps est saintement employé, pourvu qu'on y apporte les dispositions requises !
Pour cet effet, nous devons suivre l'exemple et la règle qui nous est donnée par saint Paul sur ce sujet en ces paroles : Sicut ex Deo, coram Deo, in Cliristo loquimur% : « Nous parlons comme de Dieu, devant Dieu, en Jésus-Christ » ; paroles qui nous marquent trois choses que nous devons observer pour parler de Dieu saintement.
La première est que nous devons parler comme de Dieu, c'est-à-dire que nous devons puiser dedans Dieu les choses et les paroles que nous avons à dire, nous donnant au Fils de Dieu, au commencement de nos entretiens spirituels, afin qu'il mette en notre esprit et en notre bouche les choses et les paroles que nous avons à dire, et qu'ainsi nous lui puissions dire ce qu'il a dit à son Père : Je leur ai donné les paroles que vous m'avez données*.
La seconde est que nous devons parler devant Dieu, c'est-à-dire, avec attention et application à Dieu qui est présent partout, et avec esprit d'oraison et de récollection, nous donnant à Dieu pour porter les effets des choses que nous disons ou que nous entendons dire, et pour en faire tout l'usage qu'il désire de nous.
La troisième est que nous devons parler en Jésus- Christ, c'est-à-dire dans les intentions et dispositions de Jésus-Christ, et comme Jésus-Christ parlait lorsqu'il était
1 « Ubi enim sunt duo vel très congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum. » Matth. XIX, 20.
s II Cor. II, 17.
3 « V«jPba qUae dedisli mihi dedi eîs. » Joan. XVII, 8.
en la terre, ou bien comme il parlerait s'il était en notreplace. A cette fin, nous devons nous donner à lui, et nous unir aux intentions avec lesquelles il parlait lorsqu'il était au monde, et lesquelles n'avaient point d'autre but que la pure gloire de son Père ; comme aussi à ses dispositions, qui étaient des dispositions d'humilité en soi-même, de douceur et de charité vers ceux à qui il parlait, et d'amour et application vers son Père. Fai sant ainsi, nos discours et conférences lui seront très agréables ; il sera au milieu de nous, il prendra ses délices parmi nous, et le temps qui sera employé en ces saints entretiens sera un temps d'oraison.
XVII. — Des dispositions et qualités qui doivent accompagner l'oraison.
y e divin apôtre saint Paul nous enseigne que, pour -L^ faire toutes nos actions saintement, il les faut faire au nom de Jésus-Christ ; et ce même Jésus-Christ nous assure que tout ce que nous demanderons à son Père en son nom, il nous le donnera. C'est pourquoi, pour prier saintement et pour obtenir de Dieu tout ce que nous lui demandons, il faut prier au nom de Jésus- Christ. Mais qu'est-ce que prier au nom de Jésus-Christ ? C'est ce que j'ai déjà dit en passant seulement, et ce qui ne se peut trop dire, afin de le bien imprimer dans votre esprit, comme une vérité très importante et qui vous servira en tous vos exercices. C'est, dis-je, continuer l'oraison que Jésus-Christ a faite en la terre. Car tous les chrétiens étant membres de Jésus-Christ et étant son corps, comme parle saint Paul, ils tiennent sa place en la terre, ils représentent sa personne, et par conséquent ils doivent faire tout ce qu'ils font en son nom, c'est-àdire en son esprit, en ses dispositions et intentions, comme il a fait lui-même lorsqu'il était au monde, et
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comme il le ferait s'il était présent en leur place ; tout de même comme l'ambassadeur qui tient la place et représente la personne du roi, doit agir et parler en son nom, c'est-à-dire en son esprit, en ses dispositions et intentions, et comme il agirait et parlerait lui-même s'il était présent. C'est pourquoi je dis que prier au nom de Jésus-Christ, c'est continuer la prière et l'oraison de Jésus-Christ, c'est-à-dire, c'est faire oraison en l'esprit de Jésus-Christ, en ses dispositions et intentions, comme il a prié lui-même étant en la terre, et comme il prierait s'il était en notre place. Et c'est ainsi que les chrétiens doivent prier.
Pour cet etïet, lorsque vous allez à l'oraison, souvenez-vous que vous allez continuer l'oraison de Jésus- Christ, et que vous devez aussi continuer à prier comme il prierait s'il était en votre place, c'est-à-dire, avec les dispositions avec lesquelles il a prié et prie encore dans le ciel et sur nos autels, là où il est présent dans un continuel exercice d'oraison vers son Père. A cette fin, unissez-vous à l'amour, à l'humilité, à la pureté et sainteté, à l'attention et à toutes les dispositions et intentions saintes avec lesquelles il prie.
Or, entre ces dispositions, il y en a quatre particulièrement avec lesquelles il a prié, et avec lesquelles nous devons prier , si nous désirons glorifier Dieu dans notre oraison, et obtenir de lui ce que nous lui demandons.