‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostoliqueChapitre 90 sur 252 · X. — La perfection du dégagement chrétien · texte numérisé non relu

X. — La perfection du dégagement chrétien

r a perfection de l'abnégation ou dégagement chrétien J-^ ne consiste pas seulement à être détaché du monde et de soi-même ; mais elle nous oblige même d'être détachés de Dieu en quelque façon. Ne savez-vous pas que Noire-Seigneur, étant encore en la terre, assura ses apôtres qu'il était expédient qu'il se séparât d'avec eux pour s'en aller à son Père et pour leur envoyer son Saint- Esprit ? Pourquoi cela, sinon parce qu'ils étaient attachés à la consolation sensible que la présence et conversation visible de son humanité sacrée leur apportait ; ce qui était un empêchement à la venue de son Saint-Esprit en

1 « Tu scis. . quod nunquam laetata sit ancilla tua, ex quo hue translata sum usque in prsesentem diem, nisi in te, Domine Deus Abraham. » Eslh. XIV, 18.

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eux, tant il est nécessaire d'être détaché de toutes choses, pour saintes et divines qu'elles soient, afin d'être animé de l'esprit de Jésus, qui est l'esprit du christianisme.

C'est pourquoi je dis qu'il faut nous détacher de Dieu même en quelque manière, c'est-à-dire des douceurs et consolations qui accompagnent d'ordinaire la grâce et l'amour de Dieu ; des pieux desseins que nous formons pour la gloire de Dieu ; des désirs que nous avons d'avoir plus de perfection et d'amour de Dieu ; et même du désir que nous pouvons avoir d'être délivrés de la prison de ce corps, pour voir Dieu, pour être unis à lui parfaitement, et pour l'aimer purement et continuellement. Car lorsque Dieu nous fait sentir les douceurs de sa bonté dans nos exercices de piété, nous devons bien prendre garde à ne nous y pas reposer et attacher, mais nous humilier aussitôt, nous estimant très indignes de toute consolation, et les remettre dedans lui, étant prêts d'en être dépouillés, et lui protestant que nous désirons le servir et aimer, non point pour la consolation qu'il donne, soit en ce monde, soit en l'autre, à ceux qui l'aiment et le servent, mais pour l'amour de lui-même et pour son seul contentement.

Lorsque nous avons entrepris quelque pieux dessein, ou que nous faisons quelque sainte action pour la gloire de Dieu, encore bien que nous devions apporter tout ce que nous pouvons pour lui donner son accomplissement, néanmoins nous devons nous garder de nous y attacher, de telle sorte que, si par quelque accident nous sommes obligés d'interrompre ou quitter tout à fait ce dessein ou cette action, nous ne perdions pas la paix et le repos de notre esprit, mais nous demeurions contents en la vue de la volonté ou permission divine, qui conduisent toutes choses et qui sont également aimables.

Semblablement, encore bien que nous devions apporter tout notre possible pour vaincre nos passions, nos

vices el imperfections, et pour nous rendre accomplis en l'exercice de toutes sortes de vertus ; néanmoins nous devons travailler à cela sans empressement et sans attache ; de sorte que, lorsque nous ne sentons pas en nous autant de vertu et d'amour de Dieu que nous en souhaitons, nous demeurions néanmoins en paix el sans inquiétude, nous humiliant de l'obstacle que nous y apportons, aimant notre propre abjection, nous contentant de ce qu'il plaît à Dieu nous donner, persévérant toujours dans le désir de nous avancer, et ayant confiance en la bonté de Notre-Seigneur, qu'il nous donnera les grâces qui nous sont requises pour le servir selon la perfection qu'il demande de nous.

Pareillement, encore bien que nous devions être dans une attente, un désir et une langueur continuelle au regard de l'heure et du moment heureux qui nous séparera entièrement de la terre, du péché et de l'imperfection, et qui nous unira parfaitement avec Dieu et avec son pur amour ; et que nous devions travailler fortement à l'accomplissement de l'œuvre de Dieu en nous, afin que son œuvre étant bientôt accomplie en nous, il nous retire bientôt dedans lui ; néanmoins ce désir doit être sans attache et sans inquiétude. En sorte que, si c'est le bon plaisir de Notre-Seigneur que nous soyions encore plusieurs années séparés de la très douce vue de sa divine face, nous demeurions contents en la vue de sa très aimable volonté, voire même quand il lui plairait nous faire porter cette dure privation jusqu'au jour du jugement.

Voilà ce que j'appelle être détaché de Dieu, et voilà en quoi consiste le parfait dégagement que tous les chrétiens doivent avoir du monde, d eux-mêmes et de toutes choses. Oh ! que c'est chose douce d'être ainsi libre et détaché de tout !

On pensera peut-être qu'il est bien difficile d'en venir là ; mais tout nous serait facile si nous nous don-

nions entièrement et sans réserve au Fils de Dieu, et si nous mettions notre appui et confiance, non pas en nos propres forces et résolutions, mais en la grandeur de sa bonté et en la puissance de sa grâce et de son amour. Car, là où ce divin amour se trouve, tout s'y fait avec une douceur extrême. Il est vrai qu'il faut faire plusieurs violences sur nous-mêmes, et passer par plusieurs peines, amertumes, obscurités et mortifications ; mais pourtant, dans les voies de l'amour sacré il y a plus de miel que de fiel, plus de douceur que de rigueur.

Ah ! mon Sauveur, quelle gloire vous avez, quels délices vous prenez, et que de choses grandes vous opérez dans une âme qui marche courageusement dans ces voies, abandonnant ainsi tout et se détachant de tout, voire de vous-même en une certaine manière, pour se donner toute à vous plus parfaitement ! Comme vous l'unissez fortement à vous ! Comme vous vous l'appropriez saintement ! Comme vous la plongez divinement dans l'abîme de votre saint amour ! Comme vous la transformez admirablement en vous-même, la revêtant de vos qualités, de votre esprit et de votre amour !

Ah ! quels contentements, quelles suavités à une âme qui peut dire avec vérité : Mon Dieu, me voilà libre et détachée de tout ! Qui me pourra enpècher maintenant de vous aimer parfaitement? Voilà que je ne tiens plus à rien : tirez-moi maintenant après vous, ô mon Jésus, Trahe me post te, curremus in odorem unguentorum tuorum1. Ah ! quelle consolation à une àme qui peut dire avec la sainte Épouse : Mon bien-aimé est tout à moi, et je suis toute à lui*; et avec Jésus : Omnia mea tua sunt, et tua mea sunt3 : « Tout ce qui est à moi esta vous, ô mon Sauveur, et tout ce qui est à vous est à moi. »

Entrons donc dans un très grand désir de ce saint

1 Cant. I, 3

1 « Dilectus meus mihi et ego illi. » Cant. II, 16.

3 Joan. XVII, ,0

dégagement ; donnons-nous entièrement et sans réserve à Jésus, et le supplions qu'il emploie lui-même la puissance de son bras pour rompre nos liens et nous détacher totalement du monde, de nous-mêmes et de toutes choses, afin qu'il puisse opérer en nous, sans aucun empêchement, tout ce qu'il désire y opérer pour sa gloire.

XI. — Du quatrième fondement de la vie et sainteté chrétienne, qui est l'oraison.

Le saint exercice de l'oraison doit être mis au rang des principaux fondements de la vie et sainteté chrétienne, parce que toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une perpétuelle oraison, laquelle nous devons continuer et exprimer en notre vie, comme une chose laquelle est si importante et si absolument nécessaire, que la terre qui nous porte, l'air que nous respirons, le pain qui nous sustente, le cœur qui bat dans notre poitrine, ne sont point si nécessaires à l'homme pour vivre humainement, comme l'oraison est nécessaire à un chrétien pour vivre chrétiennement. La raison de cela est :

1. Parce que la vie chrétienne, que le Fils de Dieu appelle la vie éternelle,, consiste à connaître et aimer Dieu1. Or c'est dans l'oraison que cette divine science s'apprend.

2. Parce que, de nous-mêmes, nous ne sommes rien, nous ne pouvons rien, nous n'avons rien que pauvreté et néant. C'est pourquoi nous avons très grand besoin d'avoir recours à Dieu à toute heure, par le

1 « Haec est autem vita aeterna ut cognoscant te soluni Denni veruni, et quem misisli Jesum Christum. » Joan. XVII, 3.

moyen de l'oraison, pour obtenir et recevoir de lui tout ce qui nous manque.

Or l'oraison, c'est une élévation respectueuse et amoureuse de noire esprit et de notre cœur vers Dieu. C'est un doux entretien, une sainte communication et une divine conversation de l'âme chrétienne avec son Dieu, là où elle le considère et contemple dans ses divines perfections, dans ses mystères et dans ses œuvres ; elle l'adore, le bénit, l'aime, le glorifie, se donne à lui, s'humilie devant lui en la vue de ses péchés et ingratitudes, le prie de lui faire miséricorde, apprend à se rendre semblable à lui en imitant ses divines vertus et perfections, et enfin lui demande toutes les choses dont elle a besoin pour le servir et aimer.

C est une participation de la vie des Anges et des Saints, de la vie de Jésus-Christ et de sa très sainte Mère, et de la vie de Dieu même et des trois personnes divines. Car la vie des Anges, des Saints, de Jésus-Christ et de sa très sainte Mère n'est autre chose qu'un continuel exercice d'oraison et de contemplation, étant sans cesse occupés à contempler, glorifier et aimer Dieu, à lui demander pour nous les choses qui nous sont nécessaires. Et la vie des trois personnes divines est perpétuellement occupée à se contempler, glorifier et aimer les unes les autres, qui est ce qui se fait premièrement et principalement dans l'oraison.

C'est la parfaite félicité, le souverain bonheur et le vrai paradis de la terre. Car c'est par ce divin exercice que l'âme chrétienne est unie à son Dieu, qui est son centre, sa fin et son souverain bien. C'est là qu'elle le possède et qu'elle est possédée de lui. C'est là qu'elle lui rend ses devoirs, ses hommages, ses adorations, ses amours, et qu'elle reçoit de lui ses lumières, ses bénédictions et mille témoignages de l'amour excessif qu'il a pour elle. C'est là enfin que Dieu prend ses délices en nous, selon cette sienne parole: Mes délices sont d'être

avec les enfants des hommes1, et qu'il nous fait connaître par expérience que les vraies délices et les parfaits contentements sont en Dieu, et que cent, voire mille ans des faux plaisirs du monde ne valent pas un moment des véritables douceurs que Dieu fait goûter aux âmes qui mettent tout leur contentement à converser avec lui par le moyen de la sainte oraison.

Enfin, c'est l'action et l'occupation la plus digne, la plus noble, la plus relevée, la plus grande et importante en laquelle vous puissiez vous employer, puisque c'est l'emploi et l'occupation continuelle des Anges, des Saints, de la très sainte Vierge, de Jésus-Christ et de la très sainte Trinité, durant tous les espaces de l'éternité; et que ce doit être pour jamais notre exercice perpétuel dans le ciel. Voire même, c'est la vraie et la propre fonction de l'homme et du chrétien, puisque l'homme n'est créé que pour Dieu, pour être en société avec lui ; et que le chrétien n'est sur la terre que pour y continuer ce que Jésus-Christ y a fait pendant qu'il y a été.

C'est pourquoi je vous exhorte, autant qu'il m'est possible, et vous conjure au nom de Dieu, vous qui lisez ces choses, que puisque notre très" aimable Jésus daigne prendre ses délices d'être et de converser avec nous par le moyen de la sainte oraison, de ne le pas priver de son contentement, mais d'expérimenter combien est véritable ce que dit le Saint-Esprit, à savoir : Qiïil riij a point d'amertume en sa conversation, ni d'ennui en sa compagnie, mais joie et réjouissance1. Regardez cette afiaire comme la première, la principale, la plus nécessaire, la plus pressée et la plus importante de toutes vos affaires, et vous dégagez tant qu'il vous

1 « Delicise meœ esse cum filiis hominum. » Prov. VIII, 31. * « Non enim habet amaritudinem conversatio illius, nec taedium convictus illius, sed luetitiarn et gaudium. » Sap. VIII, 16.

D.H LE HOYAl'ME DE .IÉSI S

sera possible des autres affaires moins nécessaires, pour donner [le] plus de temps que vous pourrez à celle-ci, spécialement au matin, au soir et un peu devant le dîner, et ce en quelqu'une des manières que je m'en vais proposer.

XII. — Diverses manières d'oraison, premièrement de l'oraison mentale,

tl y a plusieurs manières d'oraison, entre lesquelles -■- j'en marquerai ici cinq principales.

La première, c'est celle qu'on appelle oraison mentale ou intérieure, en laquelle lame s'entretient intérieurement avec Dieu, prenant pour sujet de son entretien quelqu'une de ses divines perfections, ou quelque mystère, vertu ou parole du Fils de Dieu, ou ce qu'il a opéré et ce qu'il opère encore maintenant en l'ordre de la gloire, de la grâce et de la nature, dans sa sainte Mère, dans ses Saints, dans son Église et dans le monde naturel ; et employant premièrement son entendement à considérer avec une douce et forte attention et application d'esprit, les vérités qui se trouvent dans ce sujet-là, capables de l'exciter à aimer Dieu et à détester ses péchés; puis après, appliquant son cœur et sa volonté à produire plusieurs actes et affections d'adoration, de louange, d'amour, d'humiliation, de contrition, d'oblation et de résolution de fuir le mal et de faire le bien, et autres semblables, selon que l'esprit de Dieu lui suggère.

Cette manière d'oraison est si sainte, si utile et si pleine de bénédictions, que cela ne se peut expliquer par parole. C'est pourquoi, si Dieu vous y attire et vous y donne grâce, vous devez bien l'en remercier comme d'un très grand don qu'il vous fait. S'il ne vous a pas encore donné cette grâce, priez-le qu'il vous la donne, et faites de votre côté tout ce que vous pourrez pour cor-

respondre à sa grâce et pour vous exercer en cette sainte action, laquelle Dieu vous enseignera mieux que tous les livres et tous les docteurs du monde, si vous allez vous jeter à ses pieds avec humilité, confiance et pureté de cœur, ainsi que je dirai maintenant.

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