A EUGÈNE DELACROIX
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Un des spectacles où se rencontre le plus d'c^pouvantem certes Taspect général de la population parisienne, peuple 1 à voir, hâve, jaune, tanné. Paris n'est-il pas un vaste cham; samment remué par une tempête d'intérêts sous lesquels lonnent une moisson d*hommes que la mort fauche plus qu'ailleurs et qui renaissent toujours aussi serrés, dont les ' contournés, tordus, rendent par tous les pores Tesprit, les les poisons dont sont engrossés leurs cerveaux; non pas des ^ mais bien des masques masques de faiblesse, masques d masques de misère, masques de joie, masques d'hypocrisi* exténués, tous empreints des signes ineffaçables d'une hi avidité? Que veulent-ils? De Tor, ou du plaisir 1
Quelques observations sur l'âme de Paris peuvent expUq causes de sa physionomie cadavéreuse, qui n'a que deux âge jeunesse ou la caducité : jeunesse blafarde et sans couleur, c fardée qui veut paraître jeune. En voyant ce peuple exhu étrangers, qui ne sont pas tenus de réfléchir, éprouve d'abord un mouvement de dégoût pour cette capitale, vaste de jouissances, d'où bientôt eux-mêmes ils ne peuvent sorti ils restent à se déformer volontiers. Peu de mots suffiront p< tiCer physiologiquement la teinte presque infernale desfigur siennes, car ce n'est pas seulement par plaisanterie que Par nommé un enfer. Tenez ce mot pour vrai. Là, tout fume, tou: tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s'évapore, s'éteint, lume, étincelle, pétille et se consume. Jamais vie en aucun ] fut plus ardente, ni plus cuisante. Cette nature sociale touj fusion semble se dire après chaque œuvre finie : a A une a comme se le dit la nature elle-même. Gomme la nature, ce ture sociale s'occupe d'insectes, de fleurs d'un jour, de bag
d*^hémëres, et jette aussi feu et flamme par son éternel cratère. Peut-être, avant d'analyser les causes qui font une physionomie spéciale à chaque tribu de cette nation intelligente et mouvante, doitK)n signaler la cause générale qui en décolore, blêmit, bleuit et brunit plus ou moins les individus.
A force de s'intéresser à tout, le Parisien finit par ne s'intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont il s*enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant, qael que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance; ses rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole, qu'elle soit de bronze ou de verre; comme il Jette ses bas, ses chapeaux et sa fortune. A Paris, aucun sentiment ne résiste au jet des choses, et leur courant oblige à une lutte qui détend les passions : Tamour y est un désir et la haine une velléité ; il n'y a là de vrai parent que le billet de mille francs, d'autre ami que le mont-de-piété. Ce laisser aller général porte ses fruits ; et,' dans le salon, comme dans la rue, personne n'y est de trop, personne n'y est absolument utile ni absolument nuisible : les sots et les fripons, comme les gens d'esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gouvernement et la guillotine, la religion et le choléra. Vous convenez toujours à ce monde, vous n'y manquez jamais. Qui donc domine en ce pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment, mais d'où partent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les mœurs? L'or et le plaisir. Prenez ces deux mots comme une lumière et parcourez cette grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs, et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l'agite, la soulève, la travaille I Yoyez. Examinez d'abord le monde qui n'a rien !
L*ouvrier, le prolétaire, l'homme qui remue ses pieds, ses mains, sa langue, son dos , son seul bras, ses cinq doigts pour vivre ; eh bien, celui-là qui, le premier, devrait économiser le principe de sa vie, il outre-passe ses forces, attelle sa femme à quelque machine, ose son enfant et le cloue à un rouage. Le fabricant, le je ne sais quel fil secondaire dont le branle agite ce peuple qui, de ses mains
sales, tourne et dore les porcelaines, coud les habits et les robe amincit le fer, amenuise le bois, tisse l'acier, solidifie le chanT et le fil, satine les bronzes, festonne le cristal, imite les fleui brode la laine, dresse les chevaux, tresse les harnais et les galcua découpe le cuivre, peint les voitures, arrondit les vieux ormeaa vaporise le coton, souffle le verre, corrode le diamant, polit les m taux, transforme en feuilles le marbre, lèche les cailloux, toilef la pensée, colore, blanchit et noircit tout; eh bien, ce sous-di est venu promettre à ce monde de sueur et de volonté, d^étade de patience, un salaire excessif, soit au nom des caprices de ville, soit à la voix du monstre nommé Spéculation. Alors, G quadrumanes se sont mis à veiller, pâtir, travailler, jurer, jeûne marcher ; tous se sont excédés pour gagner cet or qui les fasdn Puis, insouciants de Tavenir, avides de jouissances, comptant s leurs bras comme le peintre sur sa palette, ils jettent, grands si gneurs d'un jour, leur argent le lundi dans les cabarets, qui fo une enceinte de boue à la ville ; ceinture de la plus impadiqi des Vénus, incessamment pliée et dépliée, où se perd comme \ jeu la fortune périodique de ce peuple, aussi féroce au plaisir qu est tranquille au travail. Pendant cinq jours donc, aucun rep pour cette partie agissante de Paris! Elle se livre à des mouvemei qui la font se gauchir, se grossir, maigrir, pâlir, jaillir en mil jets de volonté créatrice. Puis son plaisir, son repos est une lassan débauche, brune de peau, noire de tapes, blême d'ivresse ou jaui d'indigestion, qui ne dure que deux jours, mais qui vole le pain i l'avenir, la soupe de la semaine, les robes de la femme, les lang de l'enfant tout en haillons. Ces hommes, nés sans doute pour êt beaux, car toute créature a sa beauté relative, se sont enrégime tés, dès l'enfance, sous le commandement de la force, sous le règi du marteau , des cisailles, de la filature, et se sont prompteme: vulcanisés. Vulcain, avec sa laideur et sa force, n'est*il pas l*eE blême de cette laide et forte nation, sublime d'intelligence méc nique, patiente à ses heures, terrible un jour par siècle, inflat mable comme la poudre et préparée à l'incendie révolutionnaire p l'eau-de-vie, enfui assez spirituelle pour prendre feu sur un mcaptieux qui signifie toujours pour elle : Or et plaisir! En y compr nant tous ceux qui tendent la main pour une aumône, pour (
HISTOIRE DES TREIZE
légitimes salaires ou pour les cinq francs accordés à tous les genres de prostitution parisienne, enfin pour tout argent bien ou mal gagné, ce peuple compte trois cent mille individus. Sans les cabarets, le gouvernement ne serait-il pas renversé tous les mardis? Heureusement, le mardi, ce peuple est engourdi, cuve son plaisir, n*a 1^08 le sou, et retourne au travail, au pain sec, stimulé par un besoin de procréation matérielle qui pour lui devient une habitade. Néanmoins, ce peuple a ses phénomènes de vertu, ses hommes complets, ses Napoléons inconnus, qui sont le type de ses forces portées à leur plus haute expression, et résument sa portée sociale dans une existence où la pensée et le mouvement se combinent moins pour y jeter de la joie que pour y régulariser Faction de la douleur.
Le hasard a fait un ouvrier économe, le hasard Ta gratifié d'une pensée, il a pu jeter les yeux sur Tavenir, il a rencontré une femme, il s'est trouvé père, et, après quelques années de privations dures il entreprend un petit commerce de mercerie, loue une boutique. Si ni la maladie ni le vice ne l'arrêtent en sa voie, s'il a prospéré, voici le croquis de cette vie normale.
Et, d'abord, saluez ce roi du mouvement parisien, qui s'est soomis le temps et l'espace. Oui, saluez cette créature compo» sée de salpêtre et de gaz qui donne des enfants à la France pendant ses nuits laborieuses, et remultiplie pendant le jour son individu pour le service, la gloire et le plaisir de ses concitoyens. Cet homme résout le problème de suffire, à la fois, à une femme aimable, à son ménage, au Constitutionnel, à son bureau, à la garde nationale, à l'Opéra, à Dieu; mais pour transformer en écus le CoMtUiUionnel, le bureau, l'Opéra, la garde nationale, la femme et Ûieu. Enfin, saluez un irréprochable cumulard. Levé tous les jours i cinq heures, il a franchi comme un oiseau l'espace qui sépare ^n domicile de la rue Montmartre. Qu'il vente ou tonne, pleuve ou neige, il est au Constitutionnel et y attend la charge de journaux ^ont il a soumissionné la distribution. 11 reçoit ce pain politique ^vec avidité, le prend et le porte. À neuf heures, il est au sein de ^n ménage, débite un calembour à sa femme, lui dérobe un gros baiser, déguste une tasse de café ou gronde ses enfants, k dix beares moins un quart, il apparaît à la mairie. Là, posé sur un
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fauteuil, comme un perroquet sur son bâton, chauffé par la fill de Paris, il inscrit jusqu'à quatre heures, sans leur donner an larme ou un sourire, les décès et les naissances de tout un arnmdh sèment. Le bonheur, le malheur du quartier, passent par le bec d sa plume, comme Tesprit du Constitutionnel voyageait naguère n ses épaules. Rien ne lui pèsel II va toujours droit devant lui, preo son patriotisme tout fait dans le journal, ne contredit peraoiuu crie ou applaudit avec tout le monde, et vit en hirondelle. A é&a pas de sa paroisse, il peut, en cas d'une cérémonie importanU laisser sa place à an surnuméraire, et aller chanter un Requiem a lutrin de l'église, dont il est, le dimanche et les jours de fête, I plus bel ornement, la voix la plus imposante, où il tord avec énei gie sa large bouche en faisant tonner un joyeux Amen. Il est chantre Libéré à quatre heures de son service officiel, il apparaît pou répandre la joie et la gaieté au sein de la boutique la plus célttvi qui soit en là Cité. Heureuse est sa femme, il n'a pas le tompi d'être jaloux ; il est plutôt homme d'action que de sentiment. Auari dès qu'il arrive, agace-t-il les demoiselles de comptoir, dont le yeux vifs attirent force chalands ; se gaudit-il au sein des parorea des fichus, de la mousseline façonnée par ces habiles ouvrières ou, plus souvent encore, avant de dîner, il sert une pratique, copii une page du journal, ou porte chez l'huissier quelque effet ei retard. A six heures, tous les deux jours, il est fidèle à son poste Inamovible basse-taille des chœurs, il se trouve à l'Opéra, prêt ; y devenir soldat, Arabe, prisonnier, sauvage, paysan, ombre, pi« de chameau, lion, diable, génie, esclave, eunuque noir ou blanc toujours expert à produire de la joie, de la douleur, de la pitié, d l'étonnement, à pousser d'invariables cris, à se taire, à chasser, à s battre, à représenter Rome ou TÉgypte ; mais toujours, in petto mercier. A minuit, il redevient bon mari, homme, tendre père, i se glisse dans le lit conjugal, l'imagination encore tendue par le formes décevantes des nymphes de l'Opéra, et fait ainsi tqiimei au profit de l'amour conjugal, les dépravations du monde et le voluptueux ronds de jambe de la Taglioni. Enfin, s'il dort, il dort vite et dépêche son sommeil comme il a dépêché sa vie. N'est-ce pas 1 mouvement fait homme, l'espace incarné, le prêtée de la civilisa tion? Cet homme résume tout : histoire, littérature, politique, goo
^ emement, religion, art militaire. N'est-ce pas une encyclopédie ^vivante, on Atlas grotesque, sans cesse en marche comme Paris et qui jamais ne se repose? En lui, tout est jambes. Aucune physionomie ne saurait se conserver pure en de tels travaux. Peut-être l'ouvrier qimi meurt vieux à trente ans, l'estomac tanné par les doses pro* gressives de son eau-de-vie , sera-t-ii trouvé, au dire de quelques philosophes bien rentés, plus heureux que ne l'est le mercier. L'un périt d'un seul coup et l'autre en détail. De ses huit industries, de ses épaules, de son gosier, de ses mains, de sa femme et de son comioerce, celui-ci retire, comme d'autant de fermes, des enfants, quelques mille francs et le plus laborieux bonheur qui ait jamais récréé cœur d'homme. Cette fortune et ces enfants, ou les enfants qui résument tout pour lui, deviennent la proie du monde supérieur, auquel il porte ses écus et sa fille, ou son fils élevé au coll%e, qui, plus instruit que ne l'est son père, jette plus haut ses i^^S^ids ambitieux. Souvent, le cadet d'un petit détaillant veut être Quelque chose dans l'État.
Cette ambition introduit la pensée dans la seconde des sphères P^siennes. Montez donc un étage et allez à l'entre-sol ; ou descendez du grenier et restez au quatrième; enfin, pénétrez dans le monde qui a quelque chose : là, même résultat. Les commerçants gros et leurs garçons, les employés, les gens de la petite banque de grande probité, les fripons, les âmes damnées, les premiers les derniers commis, les clercs de l'huissier, de l'avoué, du no- ^^re, enfin les membres agissants, pensants, spéculants de cette Petite bourgeoisie qui triture les intérêts de Paris et veille à son St^in, accapare les denrées, emmagasine les produits fabriqués par prolétaires, encaque les fruits du Midi, les poissons de l'Océan, 1^ \ins de toute côte aimée du soleil ; qui étend les mains sur l'Orient, y prend les châles dédaignés par les Turcs et les Russes ;
récolter jusque dans les Indes, se couche pour attendre la vente, ^5pîre açrès le bénéfice, escompte les effets, roule et encaisse toutes '^s valeurs; emballe en détail Paris tout entier, le voiture, guette fantaisies de l'enfance, épie les caprices et les vices de l'âge '^ûr, en pressure les maladies : eh bien, sans boire de l'eau-decomme l'ouvrier, ni sans aller se vautrer dans la fange des '^Tières, tous excèdent aussi leurs forces; tendent outre-mesure
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leur corps, et leur moral, l'un par Tautre; se dessèchent de àésm s'abîment de courses précipitées. Chez eux, la torsion physique s'accomplit sous le fouet des intérêts, sous le fléau des ambiti(»u qui tourmentent les mondes élevés de cette monstrueuse cité comme celle des prolétaires s'est accomplie sous le cruel balandei des élaborations matérielles incessamment désirées par le despo tisme du Je le veux aristocrate. Là donc aussi, pour obéir à a maître universel, le plaisir ou Tor, il faut dévorer le temps, pressai le temps, trouver plus de vingt-quatre heures dans le jour et h nuit, s'énerver, se tuer, vendre trente ans de vieillesse pour deoi ans d'un repos maladif. Seulement, l'ouvrier meurt à l'hôpital, quand son dernier terme de rabougrissement s'est opéré, tandis que le petit bourgeois persiste à vivre et vit, mais crétinisé : vous le rencontrez la face usée, plate, vieille, sans lueur aux yeux, sans fermeté dans la jambe, se traînant d'un air hébété sur le boulevard, la ceinture de sa Vénus, de sa ville chérie. Que voulait le bourgeois? Le briquet du garde national, un immuable pot-aa-fèo, une place décente au Përe-Lacbaise, et pour sa vieillesse un peu d'or légitimement gagné. Son lundi, à lui, est le dimanche; son repos est la promenade en voiture de remise, la partie de campagne, pendant laquelle femme et enfants avalent joyeusement de la poussière ou se rôtissent au soleil ; sa barrière est le restaurateur dont le vénéneux dîner a du renom, ou quelque bal de famille où l'on étouffe jusqu'à minuit. Certains niais s'étonnent de la saintp guy dont sont atteints les monades que le microscope fait aper cevoir dans une goutte d'eau, mais que dirait le Gargantua d^ Rabelais, figure d'une sublime audace incomprise, que dirait c géant, tombé des sphères célestes, s'il s'amusait à contempler 1 mouvement de cette seconde vie parisienne, dont voici l'une dm formules? Avez-vous vu ces petites baraques, froides en été, sas autre foyer qu'une chaufferette en hiver, placées sous la vascalotte de cuivre qui coiffe la Halle au blé? Madame est là dès matin, elle est factrice aux Halles et gagne à ce métier douze mil francs par an, dit-on. Monsieur, quand madame se lève, pas dans un sombre cabinet, où il prête, à la petite semaine, aux cox: merçants de son quartier. A neuf heures, il se trouve au bur^* des passe-ports, dont il est l'un des sous-chefs. Le soir, il est k
HISTOIRE DBS TREIZE.
caisse du Théâtre-Italien, ou de tout autre théâtre qu*il vous plaira choisir. Les enfants sont mis en nourrice, et en reviennent pour aller au collège ou dans un pensionnat. Monsieur et madame demeurent à un troisième étage, n'ont qu'une cuisinière, donnent des bals dans un salon de douze pieds sur huit, et éclairé par des quinquets; mais ils donnent cent cinquante mille francs à leur fille, et se reposent à cinquante ans, âge auquel ils commencent à paraître aux troisièmes loges à TOpéra, dans un fiacre à Longchamp, ou en toilette fanée, tous les jours de soleil, sur les boulevards, Tespalier de ces fructifications. Estimés dans le quartier, aimés du gouvernement, alliés à la haute bourgeoisie, monsieur obtient à soixantecinq ans la croix de la Légion d'honneur, et le père de son gendre, maire d^un arrondissement, l'invite à ses soirées. Ces travaux de toute une vie profitent donc à des enfants que cette petite bourgeoisie tend fatalement à élever jusqu'à la haute. Chaque sphère jette ainsi tout son frai dans sa sphère supérieure. Le fils du riche épicier se fait notaire, le fils du marchand de bois devient magistrat. Pas une dent ne manque à mordre sa rainure, et tout stimule le mouvement ascensionnel de 1* argent.
Nous voici donc amenés au troisième cercle de cet enfer, qui, peut-être un jour, aura son Dante. Dans ce troisième cercle social, espèce de ventre parisien, où se digèrent les intérêts de la ville et ou ils se condensent sous la forme dite affaires, se remue et s'agite, par un âcre et fielleux mouvement intestinal, la foule des avoués, médecins, notaires, avocats, gens d'affaires, banquiers, gros commerçants, spéculateurs, magistrats. Là, se rencontrent encore plus de causes pour la destruction physique et morale que partout ailleurs. Ces gens vivent, presque tous, en d'infectes études, en dies salles d'audience empestées, dans de petits cabinets grillés, posassent le jour courbés sous le poids des affaires, se lèvent dès l^'Aurore pour être en mesure, pour ne pas se laisser dévaliser, pour tout gagner ou pour ne rien perdre, pour saisir un homme ou son ar ^Qt, pour emmancher ou démancher une affaire, pour tirer parti 4^ «ne circonstance fugitive, pour faire pendre ou acquitter un ^omme. Ils réagissent sur les chevaux, ils les crèvent, les surl'^i^ânent, leur vieillissent, aussi à eux, les jambes avant le temps, temps est leur tyran, il leur manque, il leur échappe; ils ne VIII. 47
peuvent ni Tétendre, ni le resserrer. Quelle âme peut reste grande, pure, morale, généreuse, et conséquemment quelle fig^ demeure belle dans le dépravant exercice d'un métier qui force supporter le poids des misères publiques, à les analyser, les peser les estimer, les mettre en coupe réglée? Ces gens-là déposent lea cœur, où?... je ne sais; mais ils le laissent quelque part, quand il en ont un, avant de descendre tous les matins au fond des peine qui poignent les familles. Pour eux, point de mystères, ils voien Tenvers de la société dont ils sont les confesseurs, et la méprisent Or, quoi qu'ils fassent, à force de se mesurer avec la corruption ils en ont horreur et s'attristent; ou, par lassitude, par transactioi secrète, ils Tépousent; enfin, nécessairement, ils se blasent su tous les sentiments, eux que les lois, les hommes, les institatioii font voler comme des choucas sur les cadavres encore chauds, i toute heure, Thomme d'argent pèse les vivants, Thomme des con trats pèse les morts, l'homme de loi pèse la conscience. Obligés d< parler sans cesse, tous remplacent Tidée par la parole, le senti ment par la phrase, et leur âme devient un larynx. Ils s'usent e se démoralisent. Ni le grand négociant, ni le juge, ni l'avocat m conservent leur sens droit : ils ne sentent plus, ils appliquent le règles que faussent les espèces. Emportés par leur existence tor rentueuse, ils ne sont ni époux, ni pères, ni amants; ils glissent i la ramasse sur les choses de la vie, et vivent à toute heure, pous sés par les affaires de la grande cité. Quand ils rentrent chez eux ils sont requis d'aller au bal, à l'Opéra, dans les fêtes, où ils von se faire des clients, des connaissances, des protecteurs. Tous man gent démesurément, jouent, veillent, et leurs figures s*arrondis sent, s'aplatissent, se rougissent. A de si terribles dépenses d< forces intellectuelles, à des contractions morales si multipliées, il: opposent non pas le plaisir, il est trop pâle et ne produit aucui contraste, mais la débauche, débauche secrète, effrayante, car il: peuvent disposer de tout, et font la morale de la société. Leur stu pidité réelle se cache sous une science spéciale. Ils savent leu métier, mais ils ignorent tout ce qui n'en est pas. Alors, pour sau ver leur amour-propre, ils meltent tout en question, critiquent i tort et à travers; paraissent douteurs et sont gobe-mouches en réa lité, noient leur esprit dans leurs interminables discussions. Près
que tous adoptent commodément les préjugés sociaux, littéraires ou politiques pour se dispenser d'avoir une opinion; de môme qu'ils mettent leur conscience à Tabri du Gode, ou du tribunid de commerce. Partis de bonne heure pour être des hommes remarquables, ils deviennent médiocres, et rampent sur les sommités du ii^onde. Aussi leurs figures offrent-elles cette pâleur aigre, ces coioétions fausses, ces yeux ternis, cernés, ces bouches bavardes et ^Dsuelles où Tobservateur reconnaît les symptômes de Tabâtardi^ement de la pensée et sa rotation dans le cirque d*une spéciale té qui tue les facultés génératives du cerveau, le don de voir en Srand, de généraliser et de déduire. Ils se ratatinent presque toas dans la fournaise des affaires. Aussi, jamais un homme qui s'est l^ssé prendre dans les conquassations ou dans l'engrenage de ces iomienaes machines ne peut-il devenir grand. S'il est médecin, ou il a peu fait la médecine, ou il est une exception, un Bichat qui n^eurt jeune. Si, grand négociant, il reste quelque chose, il est I>Y€sque Jacques Cœur. Robespierre exerça-t-il? Danton était m I>aresseux qui attendait. Mais qui, d'ailleurs, a jamais envié les figures de Danton et de Robespierre, quelque superbes qu'elles I^tiissent être? Ces affairés par excellence attirent à eux l'argent et 1 ^entassent pour s'allier aux familles aristocratiques. Si l'ambition 4« Touvrier est celle du petit bourgeois, ici, mêmes passions encore. ^ Paris, la vanité résume toutes les passions. Le type de cette classe serait soit le bourgeois ambitieux, qui, après une vie d'aa- Koisses et de manœuvres continuelles, passe au conseil d'État ^^C3mme une fourmi passe par une fente; soit quelque rédacteur de journal, roué d'intrigues, que le roi fait pair de France, peut-être S^^ur se venger de la noblesse; soit quelque notaire devenu maire son arrondissement : tous gens laminés par les affaires et qui, ^^ils arrivent à leur but, y arrivent tués. En France, l'usage est ^i^introniser la perruque. Napoléon, Louis XI Y, les grands rois seuls ^^«t toujours voulu des jeunes gens pour mener leurs desseins.
Au-dessus de cette sphère vit le monde artiste. Mais, là encore» ^ visages marqués du sceau de l'originalité sont noblement brimais brisés, fatigués, sinueux. Excédés par un besoin de pro- ^1 tlire, dépassés par leurs coûteuses fantaisies, lassés par un génie O^^voraui, affamés de plaisir, les artistes de Paris vcuieut tous rega-
gaer par d'excessifs travaux les lacunes laissées par la paresse, et cherchent vainement à concilier le monde et la gloire, Targent et i*art. En commençant, l'artiste est sans cesse haletant sous le créancier ; ses besoins enfantent les dettes, et ses dettes lui demandent ses nuits. Après le travail, le plaisir. Le comédien joue jusqu'à minuit, étudie le matin, répète à midi; le sculpteur ploie sous sa statue; le journaliste est une pensée en marche comme le soldat en guerre; le peintre en vogue est accablé d'ouvrage, le peintre sans occupation se ronge les entrailles s'il se sent homme de génie. La concurrence, les rivalités, les calomnies assassinent ces talents. Les uns, désespérés, roulent dans les abîmes du vice; les autres meurent jeunes et ignorés pour s'être escompté trop tôt leur avenir. Peu de ces figures, primitivement sublimes, restent délies. D'ailleurs, la beauté flamboyante de leurs têtes demeure incomprise. Un visage d'artiste est toujours exorbitant, il se trouve toujours en dessus ou en dessous des lignes convenues pour ce que les imbéciles nomment le beau idéal. Quelle puissance les détruit? La passion. Toute passion à Paris se résout par deux termes : or et plaisir.
Maintenant, ne respirez-vous pas? ne sentez-vous pas Pair et l'espace purifiés? Ici, ni travaux ni peines. La tournoyante volute de Tor a gagné les sommités. Du fond des soupiraux où commencent ses rigoles, du fond des boutiques où l'arrêtent de chétifs batardeaux, du sein des comptoirs et des grandes officines où il se laisse mettre en barres, l'or, sous forme de dots ou de successions, amené par la main des jeunes filles ou par les mains ossues du vieillard, jaillit vers la gent aristocratique, où il va reluire, s'étaler, ruisseler. Mais, avant de quitter les quatre terrains sur lesquels s'appuie la haute propriété parisienne, ne faut-il pas, après les causes morales dites, déduire les causes physiques, et faire observer une peste, pour ainsi dire sous-jacente, qui constamment agit sur les visages du portier, du boutiquier, de l'ouvrier ; signaler une délétère influence dont la corruption égale celle des administrateurs parisiens qui la laissent complaisamment subsister! Si l'air des maisons où vivent la plupart des bourgeois est infect, si l'atmosphère des rues crache des miasmes cruels en des arrière-boutiques où l'air se raréfie; sachez qu'outre cette pestilence les quarante
HISTOIRE DES TREIZE
nille maisons de cette grande ville baignent leur pied en des immondices qae le pouvoir n*a pas encore voulu sérieusement enceindre de murs en béton qui pussent empêcher la plus fétide boue de filtrer à travers le sol, d*y empoisonner les puits et de continuer souterrainement à Lutèce son nom célèbre. La moitié de Paris couche dans les exhalaisons putrides des cours, des rues et des liasses œuvres. Mais abordons les grands salons aérés et dorés, les liôtels à jardins, le monde riche, oisif, heureux, renté. Les figures y sont étiolées et rongées par la vanité. Là, rien de réel. Chercher le plaisir, n'est-ce pas trouver Tennui? Les gens du monde ont de Sioone heure fourbu leur nature. N'étant occupés qu'à se fabriquer de la joie, ils ont promptement abusé de leurs sens, comme Tou- ^vrier abuse de l'eau-de-vie. Le plaisir est comme certaines substances médicales : pour obtenir constamment les mêmes effets, il Xaut doubler les doses, et la mort ou l'abrutissement est contenu dans la dernière. Toutes les classes inférieures sont tapies devant M.es riches et en guettent les goûts pour en faire des vices et les exploiter. Gomment résister aux habiles séductions qui se trament en <re pays? Aussi Paris a-t-il ses thérialds, pour qui le jeu, la gastrolâtrie ou la courtisane sont un opium. Aussi voyez-vous de bonne heure ^ ces gens-là des goûts et non des passions, des fantaisies romanesques et des amours frileux. Là règne l'impuissance; là, plus ^Mdées, elles ont passé comme l'énergie dans les simagrées du fcoudoir, dans les singeries féminines. 11 y a des blancs-becs de quax^ante ans, de vieux docteurs de seize ans. Les riches rencontrent ^ Paris de l'esprit tout fait, la science toute mâchée, des opinions '^ates formulées, qui les dispensent d'avoir esprit, science ou opi- ^on. Dans ce monde, la déraison est égale à la faiblesse et au libertinage. On y est avare de temps à force d'en perdre. N'y cherchez pas plus d'affections que d'idées. Les embrassades couvrent ^ne profonde indifférence, et la politesse un mépris continuel. On aime jamais autrui. Des saillies sans profondeur, beaucoup d'in- ^liscrétions, des commérages, par-dessus tout des lieux communs : 1^1 est le fond de leur langage; mais ces malheureux heureux prétendent qu'ils ne se rassemblent pas pour dire et faire des maximes la façon de la Rochefoucauld; comme s'il n'existait pos un milieu, ^ouvé par le xvm^' siècle, entre le trop-plein et le vide absolu. Si
ses
SCÈNES DE Lfi VIE PARISIENNE.
quelques hommes valides usent d'une plaisanterie fine et légère elle est incomprise ; bientôt fatigués de donner sans recevoir, ili restent chez eux et laissent r^er les sots sur leur terrain. Gett vie creuse, cette attente continuelle d'un plaisir qui n'arrive jamais cet ennui permanent, cette inanité d'esprit, de cœur et de cervelle cette lassitude du grand raout parisien se reproduisent sur les traits et confectionnent ces visages de carton, ces rides prématurées cette physionomie des riches où grimace l'impuissance, où se re flète l'or, et d'où l'intelligence a fui.
Cette vue du Paris moral prouve que le Paris physique ne sau rait être autrement qu'il n'est. Cette ville à diadème est une rein< qui, toujours grosse, a des envies irrésistiblement furieuses. Pari: est la tôte du globe, un cerveau qui crève de génie et conduit h civilisation humaine, un grand homme, un artiste incessammen créateur, un politique à seconde vue qui doit nécessairement avoi les rides du cerveau, les vices du grand homme, les fantaisies di l'artiste et les blasements du politique. Sa physionomie sous-en tend la germination du bien et du mal, le combat et la victoire la bataille morale de 89, dont les trompettes retentissent encon dans tous les coins du monde; et aussi l'abattement de Cett< ville ne peut donc pas être plus morale, ni plus cordiale, ni plu propre que ne l'est la chaudière motrice de ces magnifiques pyro scaphes que vous admirez fendant les ondes! Paris n'est-il pas ui sublime vaisseau chargé d'intelligence? Oui, ses armes sont un d( ces oracles que se permet quelquefois la fatalité. La ville de Parc a son grand mât tout de bronze, sculpté de victoires, et pour vigii Napoléon. Cette nauf a bien son tangage et son roulis; mais elle sillonne le monde, y fait feu par les cent bouches de ses tribunes, laboure les mers scientifiques, y vogue à pleines voiles, crie di haut de ses huniers par la voix de ses savants et de ses artistes : <( En avant, marchez! suivez-moi! » Elle porte un équipage immense qui se plaît à la pavoiser de nouvelles banderoles. Ce soni mousses et gamins riant dans les cordages; lest de lourde bourgeoisie; ouvriers et matelots goudronnés; dans ses cabines, leî lieureux passagers; d'élégants "midshipmen fument leurs cigares, penchés sur le bastingage; puis, sur le tillac, ses soldats, novateur ou ambitieux, vont aborder à tous les rivages, et, tout en y répan-
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dant de vives lueurs, demandent de la gloire qui est un plaisir, ou des amours qui veulent de Tor.
Donc le mouvement exorbitant des prolétaires, donc la dépravation des intérêts qui broient les deux bourgeoisies, donc les cruautés de la pensée artiste, et les excès du plaisir incessamment oherché par les grands, expliquent la laideur normale de la physionomie parisienne. En Orient seulement, la race humaine offre on buste magnifique; mais il est un effet du calme constant affecté par ces profonds philosophes à longue pipe, à petites jambes, à ^orse carré, qui méprisent le mouvement et Vont en horreur; C^uadis qu*à Paris, petits, moyens et grands courent, sautent et cabriolent, fouettés par une impitoyable déesse, la Nécessité : nécessité d'argent, de gloire et d'amusement. Aussi, quelque visage frais, :x^posé, gracieux, vraiment jeune, y est-il la plus extraordinaire des exceptions : il s'y rencontre rarement. Si vous en voyez un, assux^ment il appartient : à un ecclésiastique jeune et fervent, ou à ^c^uelque bon abbé quadragénaire, à triple menton; à une jeune X^rsonne de mœurs pures, comme il s'en élève dans certaines X^amîUes bourgeoises; à une mère de vingt ans, encore pleine d'il- 1. lisions et qui allaite son premier-né; à un jeune homme frais débarqué de province, et confié à une douairière dévote qui le l.«dss6 sans un sou; ou peut-être à quelque garçon de boutique, <3ui se couche à minuit, bien fatigué d'avoir plié ou déplié du ^c^icot, et qui se lève à sept heures pour arranger l'étalage; ou, Souvent, à un homme de science ou de poésie, qui vit monastiqueicnent en bonne fortune avec une belle idée, qui demeure sobre, ^>atient et chaste ; ou à quelque sot, content de soi, se nourrissant de bétise, crevant de santé, toujours occupé de se sourire à lui-môme; ou à l'heureuse et molle espèce des flâneurs, les seuls igens réellement heureux à Paris, et qui en dégustent à chaque Kieure les mouvantes poésies. Néanmoins, il est à Paris une portion ^^étres privilégiés auxquels profite ce mouvement excessif des fabrications, des intérêts, des affaires, des arts et de l'or. Ces êtres sont les femmes. Quoiqu'elles aient aussi mille causes secrètes qui, là plus qu'ailleurs, détruisent leur physionomie, il se rencontre, <laDS le monde féminin, de petites peuplades heureuses qui vivent ^ l'orientale, et peuvent conserver leur beauté; mais ces femmea
se montrent rarement à pied dans les rues, elles demeurent ca — chées, comme des plantes rares qui ne déploient leurs pétales qu'âH certaines heures, et qui constituent de véritables exceptions exoti — ques. Cependant, Paris est essentiellement aussi le pays des coq — ti astes. Si les sentiments vrais y sont rares, il se rencontre aussi^ lu comme ailleurs, de nobles amitiés, des dévouements sans bornes « Sur ce champ de bataille des intérêts et des passions, de même qu'au milieu de ces sociétés en marche où triomphe Tégoïsme, ou chacun est obligé de se défendre lui seul, et que nous appelons des armées, il semble que les sentiments se plaisent à être complets quand ils se montrent, et sont sublimes par juxtaposition. Ainsi des figures. A Paris, parfois, dans la haute aristocratie, se voient clair-semés quelques ravissants visages déjeunes gens, fruits d'une éducation et de mœurs tout exceptionnelles. A la juvénile beauté du sang anglais ils unissent la fermeté des traits méridionaux, l'esprit français, la pureté de la forme. Le feu de leurs yeux, une délicieuse rougeur de lèvres, le noir lustré de leur chevelure fine, un teint blanc, une coupe de visage distinguée, les rendent de belles fleurs humaines, magnifiques à voir sur la masse des autres physionomies, ternies, vieillottes, crochues, grimaçantes. Aussi, les femmes admirent-elles aussitôt ces jeunes gens avec ce plaisir avide que prennent les hommes à regarder une jolie personne, décente, gracieuse, décorée de toutes les virginités dont notre imagination se plaît à embellir la fille parfaite. Si ce coup d'œil rapidement jeté sur la population de Paris a fait concevoir la rareté d'une figure raphaélesque, et l'admiration passionnée qu'elle y doit inspirer à la première vue, le principal intérêt de notre histoire se trouvera justifié. Quod erat demonslrandum, ce qui était à démontrer, s'il est permis d'appliquer les formules de la scolastique à la science des mœurs.
Or, par une de ces belles matinées de printemps, où les feuilles ne sont pas vertes encore, quoique dépliées; où le soleil commence à faire flamber les toits et où le ciel est bleu ; où la population parisienne sort de ses alvéoles, vient bourdonner sur les boulevards, coule, comme un serpent aux mille couleurs, par la rue de la Paix vers les Tuileries, en saluant les pompes de l'hyménée que recommence la campagne; dans une de ces joyeuses journées donc,
un jeane homme, beau comme était le jour de ce jour-là, mis avec f^ût, aisé dans ses manières (disons le secret), un enfant de Faxnotir, le fils naturel de lord Dudley et de la célèbre marquise de ^ordac, se promenait dans la grande allée des Tuileries. Cet Adonis, nommé Henri de Marsay, naquit en France, où lord Dudley viot marier la jeune personne, déjà mère de Henri, à un vieux gentiltiommme appelé M. de Marsay. Ce papillon déteint et presque éteint reconnut Tenfant pour sien, moyennant l'usufruit d'une reote de cent mille francs déûnitivement attribuée à son fils putatif; folie qui ne coûta pas fort cher à lord Dudley : les rentes françaises valaient alors dix-sept francs cinquante centimes. Le vieux gentilhomme mourut sans avoir connu sa femme. Madame de Marsay épousa depuis le marquis de Vordac; mais, avant de devenir marquise, elle s'inquiéta peu de son enfant et de lord I^udley. D'abord, la guerre déclarée entre la France et l'Angleterre ^vsût séparé les deux amants, et la fidélité quand même n'était pas ^ ne sera guère de mode à Paris. Puis les succès de la femme élé- 8su[ite, jolie, universellement adorée, étourdirent dans la Parisienne le Sentiment maternel. Lord Dudley ne fut pas plus soigneux de sa P'^ogéniture que ne l'était la mère. La prompte infidélité d'une îeune fille ardemment aimée lui donna peut-être une sorte d'aversion pour tout ce qui venait d'elle. D'ailleurs, peut-être aussi les P^res n'aiment-ils que les enfants avec lesquels ils ont fait une ^iKipie connaissance ; croyance sociale de la plus haute importance P^ur le repos des familles, et que doivent entretenir tous les céli- ^taires, en prouvant que la paternité est un sentiment élevé en ^iire chaude par la femme, par les mœurs et les lois.
L.e pauvre Henri de Marsay ne rencontra de père que dans celui deux qui n'était pas obligé de l'être. La paternité de M. de Marsay fut naturellement très-incomplète. Les enfants n'ont, dans IWdre naturel, de père que pendant peu de moments ; et le gen- ^homme imita la nature. Le bonhomme n'eût pas vendu son nom n'avait point eu de vices. Alors, il mangea sans remords dans tripots, et but ailleurs le peu de semestres que payait aux ren- ^*^rs le Trésor national. Puis il livra l'enfant à une vieille sœur, une denioiselle de Marsay, qui en eut grand soin, et lui donna, sur la 'Maigre pension allouée par son frère, un précepteur, un abbé sans
m SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
SOU ni maille, qui toisa Tavenir du jeune homme et résolut de payer, sur les cent mille livres de rente, des soins donnés à » pupille, qu'il prit en affection. Ce précepteur se trouvait par basa être un vrai prêtre, un de ces ecclésiastiques taillés pour devei cardinaux en France ou Borgia sous la tiare. Il apprit en trob a à l'enfant ce qu'on lui eût appris en dix ans au collège. Puis grand homme, nommé Tabbé de Maronis, acheva l'éducation \ son élève en lui faisant étudier la civilisation sous toutes ses face il le nourrit de son expérience, le traîna fort peu dans les ég\iK alors fermées; le promena quelquefois dans les coulisses, plus ao vent chez les courtisanes; il lui démonta les sentiments humai pièce à pièce; lui enseigna la politique au cœur des salons où el se rôtissait alors; il lui numérota les machines du gouvememei] et tenta, par amitié pour une belle nature délaissée, mais riche i espérance, de remplacer virilement la mère : TÉglise n*est-elle p la mère des orphelins? L'élève répondit à tant de soins. Ce digi homme mourut évêque en 1812, avec la satisfaction d'avoir lais sous le ciel un enfant dont le cœur et l'esprit étaient à seize ai si bien façonnés, qu'il pouvait jouer sous jambe un homme de qu rante. Qui se serait attendu à rencontrer un cœur de bronze, ui cervelle alcoolisée sous les dehors les plus séduisants que les viei peintres, ces artistes naïfs, aient donné au serpent dans le parad terrestre? Ce n'est rien encore. De plus, le bon diable violet av2 fait faire à son enfant de prédilection certaines connaissances dai la haute société de Paris qui pouvaient équivaloir comme produi entre les mains du jeune homme, à cent autres mille livres i rente. Enfin, ce prêtre, vicieux mais politique, incrédule ms savant, perfide mais aimable, faible en apparence mais aussi vigo reux de tête que de corps, fut si réellement utile à son élève, complaisant à ses vices, si bon calculateur de toute espèce de foni si profond quand il fallait faire quelque décompte humain, jeune à table, à Frascati, à... je ne sais où, que le reconnaisse Henri de Marsay ne s'attendrissait plus guère, en 1814, qu" voyant le portrait de son cher évêque, seule chose mobilière qu* pu lui léguer ce prélat, admirable type des hommes dont le géJ sauvera l'Église catholique, apostolique et romaine, compromise ce moment par la faiblesse de ses recrues et par la vieillesse
HISTOIRE DES TREIZE
ses pontifes; mais si veut TÉglisel La guerre continentale empêcha le jeune de Marsay de connaître son vrai père, dont il est douteux qu'ail sût le nom. Enfant abandonné, il ne connut pas davantage madame de Marsay. Naturellement, il regretta fort peu son père putatif. Quant à mademoiselle de Marsay, sa seule mère, il lui ût élever dans le cimetière du Père-Lachaise, lorsqu'elle mourut, un fort joli petit tombeau. Monseigneur de Maronis avait garanti à ce vietu bonnet à coques Tune des meilleures places dans le ciel, en sorte que, la voyant heureuse de mourir, Henri lui donna des lames égoïstes, il se mit à la pleurer pour lui-même. Voyant cette dc^uleur, Tabbé sécha les larmes de son élève, en lui faisant observer que la bonne ûlle prenait bien dégoûtamment son tabac, et devenait si laide, si sourde, si ennuyeuse, qu'il devait des remerdmcnts à la mort. L'évôque avait fait émancipér son élève en Ift^ i. Puis, quand la mère de M. de Marsay se remaria, le prêtre dK>isit, dans un conseil de famille, un de ces honnêtes acéphales Iri^s par lui sur le volet du confessionnal, et le chargea d'adraioistjrer la fortune dont il appliquait bien les revenus aux besoins de la ocmmunauté, mais dont il voulait conserver le capital.
Vers la ûn de 1814, Henri de Marsay n'avait donc sur terre aucsLn sentiment obligatoire et se trouvait libre autant que l'oiseau saitis compagne. Quoiqu'il eût vingt-deux ans accomplis, il paraisse t en avoir à peine dix-sept. Généralement, les plus difficiles de ^ rivaux le regardaient comme le plus joli garçon de Paris. De 9^ père, lord Dudley, il avait pris les yeux bleus les plus amou- '^^Usement décevants; de sa mère, les cheveux noirs les plus ijout- ; de tous deux, un sang pur, une peau de jeune ûlle, un air ^tix et modeste, une taille One et aristocratique, de fort belles ""^^ins. Pour une femme, le voir, c'était en être folle; vous savez? ^ticevoir un de ces désirs qui mordent le cœur, mais qui s'oublient P^t' impossibilité de les satisfaire, parce que la femme est vulgaire- ''^^^t à Paris sans ténacité. Peu d'entre elles se disent, à la ma- '^^re des hommes, le Je maintiendrai de la maison d'Orange. Sous ^tte fraîcheur de vie, et malgré l'eau limpide de ses yeux, Henri ^^^t un courage de lion, une adresse de singe. 11 coupait une balle ^ ^ixpas dans la lame d'un couteau; montait à cheval de manière ^ ^^iser la fable du centaure ; conduisait avec grâce une voiture
à grandes guides : était leste comme Chérubin et tranquille Gomm< un mouton ; mais il savait battre un homme du faubourg au Lejr rible jeu de la savate ou du bâton; puis il touchait du piano de manière à pouvoir se faire artiste s'il tombait dans le malheur*, et possédait une voix qui lui aurait valu, de Barbaja, cinquante mille francs par saison. Hélas ! toutes ces belles qualités, ces jolt^ défauts étaient ternis par un épouvantable vice : il ne croyait ni aa^ hommes ni aux femmes, ni à Dieu ni au diable. La capricieuse nature avait commencé à le douer, un prêtre Tavait achevé.
Pour rendre cette aventure compréhensible, il est nécessaire d'ajouter ici que lord Dudley trouva naturellement beaucoup de femmes disposées à tirer quelques exemplaires d*un si déiideux portrait. Son second chef-d'œuvre en ce genre fut une jeune fille nommée Euphémie, née d'une dame espagnole, élevée à la Havane, ramenée à Madrid avec une jeune créole des Antilles, et tous les goûts ruineux des colonies; mais heureusement mariée à un vieux et puissamment riche seigneur espagnol, don Hijos, marquis de San-Réal, qui, depuis l'occupation de TEspagne par les troupes françaises, était venu habiter Paris, et demeurait rue Saiot^^zare. Autant par insouciance que par respect pour l'innocence du jeune âge, lord Dudley ne donna point avis à ses enfants des parentés qu'il leur créait partout. Ceci est un léger inconvénient de la civilisation, elle a tant d'avantages, il lui faut passer ses malheurs en faveur de ses bienfaits. Lord Dudley, pour n'en plus parler, vint, en 1816, se réfugier à Paris, aûn d'éviter les poursuites de la jus — tice anglaise, qui, de l'Orient, ne protège que la marchandise. La! lord voyageur demanda quel était ce beau jeune homme en voyanK Henri. Puis, en l'entendant nommer :
— Ah! c'est mon fils... Quel malheur! dit-il.
Telle était l'histoire du jeune homme qui, vers le milieu du mois d'avril, en 1815, parcourait nonchalamment la grande allée de^ Tuileries, à la manière de tous les animaux qui, connaissant leur^ forces, marchent dans leur paix et leur majesté : les bourgeoise^ se retournaient tout naïvement pour le revoir ; les autres fournie^ ne se retournaient point, elles l'attendaient au retour, et gravaien — ' dans leur mémoire, pour s'en souvenir à propos, cette suave figur^^ qui n'eût pas déparé le corps de la plus belle d'entre elles.
HISTOlUE DES TREIZE.
— Qoe fais-tu donc ici le dimanche? dit à Henri le marquis de RoJDqaerolles en passant.
n y a du poisson dans la nasse, répondit le jeune homme.
Cet échange de pensées se ût au moyen de deux regards significatifs et sans que ni de RonqueroUes ni de Marsay eussent Tair de se connaitre. Le jeune homme examinait les promeneurs, avec cecte promptitude de coup d'œil et d'ouïe particulière au Parisien, qu parait, au premier aspect, ne rien voir et ne rien entendre, iii.a.is qui voit et entend tout. En ce moment, un jeune homme vint à 1 ui, lui prit familièrement le bras, en lui disant :
Gomment cela va-t-il, mon bon de Marsay?
Hais très-bien, lui répondit de Marsay de cet air affectueux
en apparence, mais qui, entre les jeunes gens parisiens, ne prouve rien, ni pour le présent ni pour l'avenir.
En effet, les jeunes gens de Paris ne ressemblent aux jeunes g^KU d'aucune autre ville. Ils se divisent en deux classes : le jeune honme qui a quelque chose, et le jeune homme qui n'a' rien; ou le jeune homme qui pense, et celui qui dépense. Mais, entendez-le bi.en, il ne s'agit ici que de ces indigènes qui mènent à Paris le train délicieux d'une vie élégante. Il y existe bien quelques autres jeunes gens, mais ceux-là sont des enfants qui conçoivent trèsl'existence parisienne et en restent les dupes. Ils ne spéculent p^s, ils étudient, ils piochent, disent les autres. Enûn il s'y voit ^oore certains jeunes gens, riches ou pauvres, qui embrassent des cairrières et les suivent tout uniment; ils sont un peu l'Émilede Rousseau, de la chair à citoyen, et n'apparaissent jamais dans le D^onde. Les diplomates les nomment impoliment des niais. Niais Don, ils augmentent le nombre de ces gens médiocres sous le poidis desquels plie la France. Ils sont toujours là; toujours prêts à ^ober les affaires publiques ou particulières, avec la plate truelle la médiocrité, en se targuant de leur impuissance qu'ils nomment '^Qurs et probité. Ces espèces de prix (TexceUence sociaux infes- ^^t l'administration, l'armée, la magistrature, les Chambres, la ^^tjr. Ils amoindrissent, aplatissent le pays et constituent, en quelsorte, dans le corps politique, une lymphe qui le surcharge et rend mollasse. Ces honnêtes personnes nomment les gens de ^lent, immoraux ou fripons. Si ces fripons font payer leurs ser-
vices, du moins ils servent; tandis que ceux-là nuisent et sont s pectés par la foule; mais, heureusement pour la France, la jeum élégante les stigmatise sans cesse du nom de ganaches.
Donc, au premier coup d*œil, il est naturel de croire trèsnlû tinctes les deux eq>èces de jeunes gens qui mènent une vie &é gante ; aimable corporation à laquelle appartenait Henri de Har say. Mais les observateurs, qui ne s'arrêtent pas à la superficie dei choses, sont bientôt convaincus que les différences sont puremen morales, et que rien n*est trompeur comme Test cette jolie éooroe Néanmoins, tous prennent également le pas sur tout le monde parlent à tort et à travers des choses, des hommes, de littérature de beaux-arts ; ont toujours à la bouche le Piu et Coboarg de chaqu année; interrompent une conversation par un calembour; touroei en ridicule la science et le savant; méprisent tout' ce qulls ne cou naissent pas ou tout ce qu'ils craignent; puis se mettent au-des&a de tout, en sMnstituant juges suprêmes de tout. Tous mystiGeraien leurs pères et seraient prêts à verser dans le sein de leurs mère des larmes de crocodile ; mais généralement ils ne croient à rien médisent des femmes, ou jouent la modestie, et obéissent en réa lité à une mauvaise courtisane, ou à quelque vieille femme. Toa sont également cariés jusqu'aux os par le calcul, par la déprava tion, par une brutale envie de parvenir, et, s*ils sont menacés d< la pierre, en les sondant, on la leur trouverait, à tous, au cœur. / Tétat normal, ils ont les plus jolis dehors, mettent Tamitié à tou propos en jeu, sont également entrahiants. Le même persiflage domine leurs changeants jargons ; ils visent à la bizarrerie dani leurs toilettes, se font une gloire de répéter les bêtises de tel oi tel acteur en vogue, et débutent avec qui que ce soit par le mépri) ou l'impertinence pour avoir, en quelque sorte, la première manchi à ce jeu ; mais malheur.à qui ne sait pas se laisser crever un œi pour leur en crever deux. Ils paraissent également indifférent aux malheurs de la patrie, et à ses fléaux. Ils ressemblent enfii bien tous à la jolie écume blanche qui couronne le flot des tem pètes. Ils s'habillent, dînent, dansent, s'amusent le jour de la ba taille de Waterloo, pendant le choléra, ou pendant une révolution Enfm, ils font bien tous la même dépense; mais ici commeno le parallèle. De cette fortune flottante et agréablement gaspillée
HISTOIRE DES TREIZE
les uns ont le capital, et les autres Tatteodent; ils ont les mômes tailleurs, mais les factures de ceux-là sont à solder. Puis, si les uns, semblables à des cribles, reçoivent toute espèce d*idées, sans en garder aucune; ceux-là les comparent, et s*assimilent toutes les bonnes. Si ceux-ci croient savoir quelque chose, ne savent rien et comprennent tout, prêtent tout à ceux qui n'ont besoin de rien et n^offrent rien à ceux qui ont besoin de quelque chose ; ceux-là étudient secrètement les pensées d*autnii, et placent leur aiig;ent «0861 bien que leurs folies à gros intérêts. Les uns n'ont plus d'impressions fidèles, parce que leur àme, comme une glace dépolie par ruser, ne réfléchit plus aucune image ; les autres économisent leurs sens et leur vie tout en paraissant la jeter, comme ceux-là, par les fenêtres. Les premiers, sur la foi d'une espérance, se dévouent sans conviction à un système qui a le vent et remonte le courant, mais ils sautent sur une autre embarcation politique quand la première va en dérive ; les seconds toisent l'avenir, le sondent et voient dans la fidélité politique ce que les Anglais voient dans la prdiité commerciale, un élément de succès. Mais là où le jeune homme qui a quelque chose fait un calembour ou dit un bon mot SOT le revirement du trône; celui qui n'a rien fait un calcul public, oa une bassesse secrète, et parvient tout en donnant des poignées de main à ses amis. Les uns ne croient jamais de facultés à autrui, imnent toutes leurs idées pour neuves, comme si le monde était iait de la veille, ils ont une confiance illimitée en eux, et n'ont pas d'eonemi plus cruel que leur personne. Mais les autres sont armés d'une défiance continuelle des hommes qu'ils estiment à leur vdeor, et sont assez profonds pour avoir une pensée de plus que bon amis qu'ils exploitent ; alors, le soir, quand leur tête est sur Toreiller, ils pèsent les hommes comme un avare pèse ses pièces d!or. Les uns se fâchent d'une impertinence sans portée et se laissent plaisanter par les diplomates qui les font poser devant eux en ^t le fil principal de ces pantins, l'amour-propre ; tandis que i ks autres se font respecter et choisissent leurs victimes et leurs I protecteurs. Alors, un jour, ceux qui n'avaient rien ont quelque cboee, et ceux qui avaient quelque chose n'ont rien. Ceux-ci T^dent leurs camarades parvenus à une position comme des sournois, des mauvais cœurs, mais aussi comme des hommes forts.
a II est très-fort!... » est Timmense éloge décerné à ceux qa arrivés, quibuscumque viis, à la politique, à une femme ou fortune. Parmi eux se rencontrent certains jeunes gens qui j ce rôle en le commençant avec des dettes ; et, naturellemei sont plus dangereux que ceux qui le jouent sans avoir un soi Le jeune homme qui s'intitulait ami de Henri de Marsa^ un étourdi, arrivé de province et auquel les jeunes gens, aloi mode, apprenaient Tart d^écomer proprement une sucoe mais il avait un dernier gâteau à manger dans sa province, u blissement certain. C'était tout simplement un héritier passé transition, de ses maigres cent francs par mois à toute la tt paternelle, et qui, s'il n'avait pas assez d'esprit pour s'apor que l'on se moquait de lui, savait assez de calcul pour s*a aux deux tiers de son capital. Il venait découvrir à Paris, ne nant quelques billets de mille francs, la valeur exacte des ha l'art de ne pas trop respecter ses gants, y entendre de sa* méditations sur les gages à donner aux gens, et chercher qu< fait était le plus avantageux à conclure avec eux; il tenait coup à pouvoir parler en bons termes de ses chevaux, de son des Pyrénées; à reconnaître, d'après la mise, le marcher,le I quin, à quelle espèce appartenait une femme; étudier ¥é retenir quelques mots à la mode, et conquérir, par son séjoui le monde parisien, l'autorité nécessaire pour importer plus u province le goût du thé, l'argenterie à forme anglaise, et se d le droit de tout mépriser autour de lui pendant le reste < jours. De Marsay l'avait pris en amitié pour s'en servir di monde, comme un hardi spéculateur se sert d'un commis d< fiance. L'amitié fausse ou vraie de de Marsay était une pc sociale pour Paul de Manerville, qui, de son côté, se croyai en exploitant à sa manière son ami intime. Il vivait dans le de son ami, se mettait constamment sous son parapluie, en i sait les bottes, se dorait de ses rayons. En se posant près de ] ou même en marchant à ses côtés, il avait l'air de dire : « N< insultez pas, nous sommes de vrais tigres. » Souvent il se pi tait de dire avec fatuité : « Si je demandais telle ou telle cl Henri, il est assez mon ami pour le faire. » Mais il avait soin lui jamais rien demander. Il le craignait, et sa crainte, qi
HfSTOIRB DES TREIZE.
imperceptible, réagissait sur les autres, et servait de Marsay.
Cest un fier homme que de Marsay, disait Paul. Ah! ah! vous
verrez, il sera ce qu'il voudra être. Je ne m'étonnerais pas de le trouver, un jour, ministre des affaires étrangères. Rien ne lui résiste.
Puis il faisait de de Marsay ce que le caporal Trim faisait de son bonnet, un enjeu perpétuel :
Demandez à de Marsay, et vous verrez !
Ou bien :
-~ L'autre jour, nous chassions , de Marsay et moi , il ne voulait pas me croire, j'ai sauté un buisson sans bouger de mon cheval ! Ou bien :
— Nous étions, de Marsay et moi, chez des femmes, et, ma parole honneur, j'étais... Etc.
Ainsi Paul de Manerville ne pouvait se classer que dans la grande, rillustre et puissante famille des niais qui arrivent. Il devait être <m jour député. Pour le moment, il n'était même pas un jeune bomme.
Son ami de Marsay le définissait ainsi : a Vous me demandez ce que c'est que Paul. Mais Paul?... c'est Paul de Manerville. »
— Je m'étonne, mon bon, dit-il à de Marsay, que vous soyez 15, te dimanche.
— J'allais te faire la même question.
— Une intrigue?
— Une intrigue.
— Bah!
Je puis bien te dire cela, à toi, sans compromettre ma passion, une femme qui vient le dimanche aux Tuileries n'a pas de ^leur, aristocratiquement parlant.
Ah I ah !
— ' Tais-toi donc, ou je ne te dis plus rien. Tu ris trop haut, tu faire croire que nous avons trop déjeuné. Jeudi dernier, ici, la terrasse des Feuillants, je me promenais sans penser à rien tout. Mais, en arrivant à la grille de la rue de Castiglione par '•quelle je comptais m'en aller, je me trouve nez à nez avec une ^^Hïne, ou plutôt avec une jeune personne qui, si elle ne m'a pas ^^té au cou, fut arrêtée, je crois, moins par le respect humain que VIII. 48
par un de ces étonnements profonds qui coupent bras et janaJ descendent le long de T épine dorsale et s'arrêtent dans la pU des pieds pour vous attacher au sol. J*ai souvent produit des ef de ce genre , espèce de magnétisme animal qui devient très-p sant lorsque les rapports sont respectivement crochus. Mais, n cher, ce n'était ni une stupéfaction, ni une fille vulgaire. Bior: ment parlant, sa ligure semblait dire : « Quoil te voilà, mon id Tétre de mes pensées, de mes rêves du soir et du matin. Gomna es-tu là? pourquoi ce matin? pourquoi pas hier? Prends-moi suis à toi, et cxlera! — Bon, me dis-je en moi-même, encore uiu Je rexamine donc. Âhl mon cher, physiquement parlant, Y'm nue est la personne la plus adorablement femme que j'aie jan rencontrée. Elle appartient à cette variété féminine que les Romj nommaient fulva, flava, la femme de feu. Et d'abord, ce qui le plus frappé, ce dont je suis encore épris, c'est deux yeux jau comme ceux des tigres; un jaune d'or qui brille, de l'or vivi de l'or qui pense, de l'or qui aime et veut absolument venir à votre gousset I
— Nous ne connaissons que ça, mon cher ! s'écria Paul, vient quelquefois ici, c'est la Fille aux yeux <tor. Nous lui ait donné ce nom-là. C'est une jeune personne d'environ vingt-d ans, et que j'ai vue ici quand les Bourbons y étaient, mais f une femme qui vaut cent mille fois mieux qu'elle.
— Tais-toi, Paul ! Il est impossible à quelque femme que ce de surpasser cette fille, semblable à une chatte qui veut venir fn vos jambes, une fille blanche à cheveux cendrés, délicate en aj rence, mais qui doit avoir des fils cotonneux sur la troisième { lange de ses doigts; et le long des joues un duvet blanc doni ligne, lumineuse par un beau jour, commence aux oreilles e perd sur le cou.
— Ah I l'autre 1 mon cher de Marsay. Elle vous a des yeux d qui n'ont jamais pleuré, mais qui brûlent; des sourcils noirs qu rejoignent et lui donnent un air de dureté démentie par le ré^ plissé de ses lèvres, sur lesquelles un baiser ne reste pas, lèvres ardentes et fraîches; un teint mauresque auquel un hoE se chauffe comme au soleil; mais, ma parole d'honneur I elle te semble...
HISTOIRE DES TREIZE
— la la flattes I
— Vne taille cambrée, la taille élancée d'une corvette construite pour ilaire la course, et qui se rue sur le vaisseau marchand avec nne impétuosité française, le mord et le coule bas en deux temps*
^ JEnfin, mon cher, que me fait celle que je n'ai point vue? repri de Marsay. Depuis que j'étudie les femmes, mon inconnue est \^ seule dont le sein vierge, les formes ardentes et voluptueuses muaient réalisé la seule femme que j'ai rêvée, moi ! Elle est Tori- ^nal de la délirante peinture appelée la Femme caressant sa diifnèr^» la plus chaude, la plus infernale inspiration du génie an- Uqae ; une sainte poésie prostituée par ceux qui Tont copiée pour les fresques et les mosaïques; pour un tas de bourgeois qui ne voient dans ce camée qu'une breloque et la mettent à leur clef de montre, tandis que c'est toute la femme, un abîme de plaisirs où ToD roule sans en trouver la fin, tandis que c'est une femme idéale qui se voit quelquefois en réalité dans l'Espagne, dans l'Italie, presque jamais en France. Eh bien, j'ai revu cette Fille aux yeux d'or, cette Femme caressant sa chimère, je l'ai revue ici, ven- ^'^^^ Je pressentais que, le lendemain, elle viendrait à la même ^^re; je ne me trompais point. Je me suis plu à la suivre sans V^^elle me vit, à étudier cette démarche indolente de la femme ^occupée, mais dans les mouvements de laquelle se devine la ^lupté qui dort. Eh bien, elle s'est retournée, elle m'a vu, m!a nouveau adoré, a de nouveau tressailli, frissonné. Alors, j'ai '^^arqué la véritable duègne espagnole qui la garde, une hyène à ^<laelle un jaloux a mis une robe, quelque diablesse bien payée P^^^tir garder cette suave créature... Ohl alors, la duègne m'a rendu ^^Vis qu'amoureux, je suis devenu curieux. Samedi, personne. Me ^^^à^ aujourd'hui, attendant cette fille dont je suis la chimère, et demandant pas mieux que de me poser comme le monstre de Iresque.
— La voilà, dit Paul, tout le monde se retourne pour la voir... 1/ioconnue rougit, ses yeux scintillèrent en apercevant Henri,
^^l^ les ferma et passa.
— Tu dis qu'elle te remarque? s'écria plaisamment Paul de '^^nerville.
La duègne regarda fixement et avec attention les deux jeune gens. Quand Tinconnue et Henri se rencontrèrent de nouveau, l jeune fille le frôla, et de sa main serra la main du jeune homme Puis elle se retourna, sourit avec passion ; mais la duègne l'en traînait fort vite vers la grille de la rue de Castiglione. Le deux amis suivirent la jeune fille en admirant la torsion ma gnifique de ce cou auquel la tête se joignait par une combinai son de lignes vigoureuses, et d'où se relevaient avec force quel ques rouleaux de petits cheveux. La Fille aux yeux d*or avait o pied bien attaché, mince, recourbé, qui offre tant d'attraits au imaginations friandes. Aussi était-elle élégamment chaussée, e portait-elle une robe courte. Pendant ce trajet, elle se retooni: de moment en moment pour revoir Henri, et parut suivre à regre la vieille, dont elle semblait être tout à la fois la maîtresse a Tesclave : elle pouvait la faire rouer de coups, mais non la faim renvoyer. Tout cela se voyait. Les deux amis arrivèrent à grille. Deux valets en livrée dépliaient le marchepied d'un coog de bon goût, chargé d'armoiries. La Fille aux yeux d'or y mooH la première, prit le côté où elle devait être vue quand la voitu se retournerait, mit sa main sur la portière et agita son moc choir, à l'insu de la duègne, en se moquant du qu'en dira-i — des curieux et disant à Henri publiquement, à coups de mcz3 choir : « Suivez-moi I »
— As-tu jamais vu mieux jeter le mouchoir? dit Henri à Paul Manerville.
Puis, apercevant un fiacre près de s'en aller après avoir aman du monde, il fit signe au cocher de rester.
— Suivez ce coupé, voyez dans quelle rue, dans quelle mai -a il entrera, vous aurez dix francs. — Adieu, Paul.
Le fiacre suivit le coupé. Le coupé rentra rue Saint-Lazare, (L ^ un des plus beaux hôtels de ce quartier.
De Marsay n'était pas un étourdi. Tout autre jeune homme au.» obéi au désir de prendre aussitôt quelques renseignements sur fille qui réalisait si bien les idées les plus lumineuses expriirm^ sur les femmes par la poésie orientale; mais, trop adroit pourcoi promettre ainsi Tavenir de sa bonne fortune, il avait dit à ^ fiacre de continuer la rue Saint-Lazare, et de le ramener à s
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hôtel. Le lendemain, son premier valet de chambre nommé Laurent, garçon rusé comme un Frontin de l'ancienne comédie, attendit, aux environs de la maison habitée par Tinconnue, l'heure à laquelle se distribuent les lettres. ÂGn de pouvoir espionner à son aise et rôder autour de l'hôtel, il avait, suivant la coutume des sens de police qui veulent se bien déguiser, acheté sur place la défroque d'un Auvergnat, en essayant d'en prendre la physionomie. Quand le facteur qui pour cette matinée faisait le service de la rue Saint-Lazare vint à passer, Laurent feignit d'être un commissionnaire en peine de se rappeler le nom d'une personne à laquelle il devait remettre un paquet, et consulta le facteur. Trompé d^abord par les apparences, ce personnage si pittoresque au milieu de la civilisation parisienne lui apprit que l'hôtel où demeurait la Fille aux yeux d'or appartenait à don Hijos, marquis de San-Réal, grand d'Espagne. Naturellement, l'Auvergnat n'avait pas affaire au marquis.
— Mon paquet, dit-il, est pour la marquise.
— Elle est absente, répondit le facteur. Ses lettres sont retouriiées sur Londres.
— La marquise n'est donc pas une jeune fille qui?...
— Ah! dit le facteur en interrompant le valet de chambre et le regardant avec attention, tu es un commissionnaire comme je danse.
Laurent montra quelques pièces d'or au fonctionnaire à claquette, qui se mit à sourire.
— Tenez, voici le nom de votre gibier, dit-il en prenant dans sa boite de cuir une lettre qui portait le timbre de Londres et sur laquelle cette adresse : A mademoiselle Paquita VcUdès, Rue Saint- Lazare, hôtel San-Rèal, Paris, était écrite en caractères allongés et menus qui annonçaient une main de femme.
l — Seriez-vous cruel à une bouteille de vin de Chablis, accomk pagnée d'un filet sauté aux champignons, et précédée de quelques i douiaines d'huîtres? dit Laurent, qui voulait conquérir la prém dense amitié du facteur.
— \ neuf heures et demie, après mon service... Où? ^1 — Au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin et de la rue Neuvei  des-Mathurijas, au Puils sans vin, dit Laurent.
— Écoutez, Tami, dit le facteur en rejoignant le valet de cbambi une heure après cette rencontre, si votre maître est amoureux d cette ûlle, il s'inflige un fameux travail I Je doute que vous réoi sissiez à la voir. Depuis dix ans que je suis facteur à Paris, f ai p y remarquer bien des systèmes de portes! mais je puis bien dm sans crainte d'être démenti par aucun de mes camarades, qu'il n' a pas une porte aussi mystérieuse que l'est celle de M. de San Réal. Personne ne peut pénétrer dans l'hôtel sans je ne sais que mot d'ordre; et remarquez qu'il a été choisi exprès entre coure jardin pour éviter toute communication avec d'autres maisons. L suisse est un vieil Espagnol qui ne dit jamais un n\ot de français mais qui vous dévisage les gens, comme ferait Vidocq, pour savoi s'ils ne sont pas des voleurs. Si ce premier guichetier pouvait s laisser tromper par un amant, par un voleur ou par vous, sac comparaison, eh bien, vous rencontreriez dans la première saD» qui est fermée par une porte vitrée, un majordome entouré g laquais, un vieux farceur encore plus sauvage et plus bourru qm ne l'est le suisse. Si quelqu'un franchit la porte cochère, mon vm jordome sort, vous l'attend sous le péristyle et te lui fait subir ■ interrogatoire comme à un criminel. Ça m'est arrivé, à moi, simjg facteur. 11 me prenait pour un hémisphère déguisé, dit-il en riaE de son coq-à-râne. Quant aux gens, n'en espérez rien tirer, je " crois muets, personne dans le quartier ne connaît la couleur leurs paroles; je ne sais pas ce qu'on leur donne de gages pour point parler et pour ne point boire; le fait est qu'ils sont inab^ dables, soit qu'ils aient peur d'être fusillés, soit qu'ils aient cr somme énorme à perdre en cas d'indiscrétion. Si votre maE aime assez mademoiselle Paquita Valdès pour surmonter tous ^ obstacles, il ne triomphera certes pas de doila Goncha Marialva* duègne qui l'accompagne et qui la mettrait sous ses jupes pluit que de la quitter. Ces deux femmes ont l'air d'être cousues ei semble.
— Ce que vous me dites, estimable facteur, reprit Laurent après avoir dégusté le vin, me confirme ce que je viens d'apprendre. Foi d'honnête homme, j'ai cru que l'on se moquait de moi. La fruitière d'en face m'a dit qu'on lâchait pendant la nuit, dans les jardins, des chiens dont la nourriture est suspendue à des poteaui,
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de mani&re qa*Hs ne puissent pas y atteindre. Ces damnés anîmaoac. croient alors que les gens susceptibles d'entrer en veulent à leur naanger, et les mettraient en pièces. Vous me direz qu'on peut leur jeter des boulettes, mais il parait qu'ils sont dressés à ne rien nums^er que de la main du concierge.
— liO portier de M. le baron de Nucingen, dont le jardin touche par en haut à celui de l'hôtel San-Réal, me l'a dit effectivement, repri ^ le facteur.
— Bon! mon maître le connaît, se dit Laurent. — Savez-vous, repri^Cr-il en guignant le facteur, que j'appartiens à un maître qui estiAEk fier homme, et, s'il se mettait en tête de baiser la plante des pieds d'une impératrice, il faudrait bien qu'elle en passât par là? S'il a^vait besoin de vous, ce que je vous souhaite, car il est généreux ^ pourrait-on compter sur vous ?
— Dame, monsieur Laurent, je me nomme Moinot. Mon nom jfécritt absolument comme un moineau : M-o-i-n-o-t, Moinot.
— Effectivement, dit Laurent.
— Je demeure rue des Trois-Frères, n<» 11, au cintihme, reprit Moiaot; j'ai une femme et quatre enfants. Si ce que vous voudrez de rxxcA ne dépasse pas les possibilités de la conscience et mes do-
administratifs, vous comprenez I je suis le vôtre.
Vous êtes un brave homme, lui dit Laurent en lui serrant la
main.
— - Paquita Valdès est sans doute la maîtresse du marquis de ^^^Réal, l'ami du roi Ferdinand. Un vieux cadavre espagnol de î^atre-vingts ans est seul capable de prendre des précautions sem- Wables, dit Henri quand son valet de chambre lui eut raconté le '^^tat de ses recherches.
— Monsieur, lui dit Laurent, à moins d'y arriver en ballon, pers^ne ne peut entrer dans cet hôteMà.
— -Tu es une bêtel Est-il donc nécessaire d'entrer dans l'hôtel pour avoir Paquita, du moment que Paquita peut en sortir? Hais, monsieur, et la duègne?
— On la chambrera pour quelques jours, ta duègne.
^ Alors, nous aurons Paquita I dit Laurent en se frottant les '^^^os.
^ Drôle! répondit Henri, je te condamne à la Concha si tu
SCÈxNES DE LA VIE PARISIENNE.
pousses l'insolence jusqu'à parler ainsi d'une femme avant que je Taie eue... Pense à m'hjbiller, je vais sortir.
Henri resta pendant un moment plongé dans de joyeuses ré flexions. Disons-le à la louange des femmes, il obtenait toutes cello qu'il daignait désirer. Et que faudrait-il donc penser d'une femou sans amant, qui afurait su résister à un jeune homme armé de li beauté qui est Tesprit du corps, armé de F esprit qui est une grào de Tâme, armé de la force morale et de la fortune qui sont les dem seules puissances réelles? Mais, en triomphant aussi facilement de Marsay devait s'ennuyer de ses triomphes; aussi, depuis enviroi deux ans, s'ennuyait-il beaucoup. En plongeant au fond des vo luptés, il en rapportait plus de gravier que de perles. Donc, il ei était venu, comme les souverains, à implorer du hasard quelquf obstacle à vaincre, quelque entreprise qui demandât le déplme ment de ses forces morales et physiques inactives. Quoique Paquiu Valdès lui présentât le merveilleux assemblage des perfections dont il n'avait encore joui qu'en détail , l'attrait de la passion étaii presque nul chez lui. Une satiété constante avait affaibli dans soc cœur le sentiment de l'amour. Ck)mme les vieillards et les geo2 blasés, il n'avait plus que des caprices extravagants, des goûts rui* neux, des fantaisies qui, satisfaites, ne lui laissaient aucun boc souvenir au cœur. Chez les jeunes gens, l'amour est le plus beat des sentiments, il fait fleurir la vie dans l'âme, il épanouit par ss puissance solaire les plus belles inspirations et leurs grandes pen sées : les prémices en toute chose ont une délicieuse saveur. Che les hommes, l'amour devient une passion : la force mène à l'abus Chez les vieillards, il se tourne au vice : l'impuissance conduit l'extrême. Henri était à la fois vieillard, homme et jeune. Pour le rendre les émotions d'un véritable amour, il lui fallait, comme Lovelace, une Clarisse Harlowe. Sans le reflet magique de cett perle introuvable, il ne pouvait plus avoir que, soit des passion aiguisées par quelque vanité parisienne, soit des partis pris ave lui-même de faire arriver telle femme à tel degré de corruption soit des aventures qui stimulassent sa curiosité. Le rapport d Laurent, son valet de chambre, venait de donner un prix énoria à la Fille aux yeux d'or. Il s'agissait de livrer bataille à quelqu ennemi secret, qui paraissait aussi dangereux qu'habile; et, pou
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remporter la victoire, toutes les forœs dont Heari pouvait disposer a* ^ t. aient pas inutiles. Il allait jouer cette éternelle vieille comédie qui sera toujours neuve, et dont les personnages sont un vieillard, une jeune fille et un amoureux : don Hijos, Paquita, de Marsay. Si U3.vAi*€nt valait Figaro, la duègne paraissait incorruptible. Ainsi, la pièoe vivante était plus fortement nouée par le hasard qu'elle ne rsiV3it jamais été par aucun auteur dramatique! Mais aussi le hasard n'est-il pas un homme de génie?
11 va falloir jouer serré, se dit Henri.
Eh bien, lui dit Paul de Manerville en entrant, où en sommes-nous? Je viens déjeuner avec toi.
Soit, dit Henri. Tu ne te choqueras pas si je fais ma toilette
devamt toi?
Quelle plaisanterie!
— • Nous prenons tant de choses des Anglais en ce moment, que nous pourrions devenir hypocrites et prudes comme eux, dit Henri.
LAurent avait apporté devant son maître tant d'ustensiles, tant de meubles différents, et de si jolies choses, que Paul ne put s'em- Pôchcr de dire :
- — Mais tu vas en avoir pour deux heures?
Non ! dit Henri, deux heures et demie.
' — ■ Eh bien, puisque nous sommes entre nous et que nous pou- VOQ3 tout nous dire, explique-moi pourquoi un homme supérieur aut^ii^t que tu Tes, car tu es supérieur, affecte d'outrer une fatuité qui i^e doit pas être naturelle en lui. Pourquoi passer deux heures
demie à s'étriller, quand il suffît d'entrer un quart d'heure dans ^ bain, de se peigner en deux temps, et de se vêtir? La, dis-moi système.
— 11 faut que je t'aime bien, mon gros balourd, pour te confier si hautes pensées, dit le jeune homme, qui se faisait en ce mo' ^ôot brosser les pieds avec une brosse douce frottée de savon ^ûglais.
' — Hais je t'ai voué le plus sincère attachement, répondit Paul Àlanerville, et je t'aime en te trouvant supérieur à moi... Tu as dû remarquer, si toutefois tu es capable d'observer ^ fait moral, que la femme aime le fat, reprit de Marsay sans
répondre autrement que par un regard à la déclaration de FauL Sais-tu pourquoi les femmes aiment les fats? Mon ami, les fats sont les seuls hommes qui aient soin d'eux-mêmes. Or, avoir troç soin de soi, n'est-ce pas dire qu*on soigne en soi-même le bien d*autrui? L'homme qui ne s'appartient pas est précisément Thomme dont les femmes sont friandes. L'amour est essentiellement voleur. Je ne te parle pas de cet excès de propreté dont elles raffolent Trouves-en une qui se soit passionnée pour un sans-soins, fût-ce on homme remarquable? Si le fait a eu lieu, nous devons le mettre sur le compte des envies de femme grosse, ces idées folles qui passent par la tête à tout le monde. Au contraire, j'ai vu des gens fort remarquables plantés net pour cause de leur incurie. Un fat qui s'occupe de sa personne s'occupe d'une niaiserie, de petites choses. Et qu'est-ce que la femme? une petite chose, un ensemble de niaiseries. Avec deux mots dits en l'air, ne la fait-on pas travailler pendant quatre heures? Elle est sûre que le fat s'occupera d'elle, puisqu'il ne pense pas à de grandes choses. Elle ne sera jamais négligée pour la gloire, l'ambition, la po[itique, l'art, ces grandes filles publiques qui, pour elle, sont des rivales. Puis les fats ont le courage de se couvrir de ridicule pour plaire à la femme, et son cœur est plein de récompenses pour l'homme ridicule par amour Enfin, un fat ne peut être fat que s'il a raison de l'être. C'est 1er femmes qui nous donnent ce grade-là. Le fat est le colonel dl'amour, il a des bonnes fortunes, il a son régiment de femmes commander! Mon cher, à Paris, tout se sait, et un homme ne pe» pas y être fat gratis. Toi qui n'as qu'une femme et qui peut-être m raison de n'en avoir qu'une, essaye de faire le fat?... tu ne devien dras même pas ridicule, tu seras mort. Tu deviendras un préjug à deux pattes, un de ces hommes condamnés inévitablement faire une seule et même chose. Tu signifieras sotlise, comme M. la Fayette signifie Amérique; M. de Talleyrand, diplomatie; Désaci giers, chanson ; M. de Ségur, romance. S'ils sortent de leur genre on ne croit plus à la valeur de ce qu'ils font. Voilà comme noi^ sommes en France, toujours souverainement injustes! M. de Ta' leyrand est peut-être un grand financier, M. de la Fayette un tyrart et Désaugiers un administrateur. Tu aurais quarante femmes l'annS suivante, on ne t'en accorderait pas publiquement une seule. Ain t
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donc, la fatuité, mon ami Paul, est le signe d*un incontestable pouvoir conquis sur le peuple femelle. Un homme aimé par plusieurs feaunes passe pour avoir des qualités supérieures; et alors c^est à q[ui l'aura, le malheureux! Mais crois- tu que ce ne soit rien aussi ^ue d'avoir le droit d'arriver dans un salon, d'y regarder tout le monde du haut de sa cravate, ou à travers un lorgnon, et de pouvoir mépriser l'homme le plus supérieur s'il porte un gilet arriéré?
Laurent, tu me fais mal! Après déjeuner, Paul, nous irons
a.ui Tuileries voir l'adorable Fille aux yeux d'or.
Quand, après avoir fait un excellent repas, les deux jeunes gens ourent arpenté la terrasse des Feuillants et la grande allée des Xtiileries, ils ne rencontrèrent nulle part la sublime Paquita Valdès, pour le compte de laquelle se trouvaient cinquante des plus élé- Sants jeunes gens de Paris, tous musqués, haut cravatés, bottés, éperonnaillés, cravachant, marchant, parlant, riant, et se donnant ^ tous les diables.
— Messe blanche, dit Henri ; mais il m'est venu la plus excellente idée du monde. Cette fille reçoit des lettres de Londres, il Caïut acheter ou griser le facteur, décacheter une lettre, natu- ^Uement la lire, y glisser un petit billet doux, et la recache- Le vieux tyran, crudel tiranno, doit sans doute connaître la personne qui écrit les lettres venant de Londres, et ne s'en défie Plus.
Le lendemain, de Marsay vint encore se promener au soleil sur 1^ terrasse des Feuillants, et y vit Paquita Valdès : déjà pour lui la pQfldon l'avait embellie. Il s'affola sérieusement de ces yeux dont l« rayons semblaient avoir la nature de ceux que lance le soleil dont Fardeur résumait celle de ce corps parfait, où tout était ^^riolupté. De Marsay brûlait de frôler la robe de cette séduisante fiJle quand ils se rencontraient dans leur promenade; mais ses "^«ntatives étaient toujours vaines. En un moment où il avait dé- X^oasé la duègne et Paquita, pour pouvoir se trouver du côté de la ^^ille aux yeux d'or quand il se retournerait, Paquita, non moins imaipatiente, s'avança vivement, et de Marsay se sentit presser la Uiain par elle d'une façon tout à la fois si rapide et si passionnément significative, qu'il crut avoir reçu le choc d'une étincelle âectrique. En un instant, toutes ses émotions de jeunesse lui sour*
284 SCÈNES DE LÀ YiE PARISIENNE.
dirent au cœur. Quand les deux amants se regardèrent, Paquita parut honteuse; elle baissa les yeux pour ne pas revoir les yeux de Henri, mais son regard se coula en dessous pour regarder les pieds et la taille de celui que les femmes nommaient, avant la Révolution, leur vainqueur,
— J* aurai décidément cette ûlle pour maîtresse, se dit Henri.
En la suivant au bout de la terrasse, du côté de la place Louis XV, ^ il aperçut le vieux marquis de San-Réal qui se promenait appuyé^ sur le bras de son valet de chambre, en marchant avec toute las. précaution d'un goutteux et d'un cacochyme. Dona Cioncha, qui s»4 défiait de Henri, fit passer Paquita entre elle et le vieillard.
— Oh I toi, se dit de Marsay en jetant un regard de mépris suk jl la duègne, si Ton ne peut pas te faire capituler, avec un pei^^ d'opium on t'endormira. Nous connaissons la mythologie et h M. fable d'Argus.
Avant de monter en voiture, la Fille aux yeux d'or échangea ave» son amant quelques regards dont l'expression n'était pas douteuss et dont Henri fut ravi; mais la duègne en surprit un, et dit viv€9' ment quelques mots à Paquita, qui se jeta dans le coupé d'un aS.^ désespéré. Pendant quelques jours, Paquita ne vint plus aux Tuilss ries, Laurent, qui, par ordre de son maître, alla faire le guet acra tour de l'hôtel, apprit par les voisins que ni les deux femmes wjj le vieux marquis n'étaient sortis depuis le jour où la duègne avai/ surpris un regard entre la jeune fille commise à sa garde et Henâ Le lien si faible qui unissait les deux amants était donc déjà rompu.
Quelques jours après, sans que personne sût par quels moyens, de Marsay était arrivé à son but, il avait un cachet et de la cire absolument semblables au cachet et à la cire qui cachetaient les lettres envoyées de Londres à mademoiselle Valdès, du papier pareil à celui dont se servait le correspondant, puis tous les ustensiles et les fers nécessaires pour y apposer les timbres des postes anglaise et française. 11 avait écrit la lettre suivante, à laquelle il donna toutes les façons d'une lettre envoyée de Londres :
« Chère Paquita, je n'essayerai pas de vous peindre par des paroles, la passion que vous m'avez inspirée. Si, pour mon bonheur, vous la partagez, sachez que j'ai trouvé les moyens de cor-
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respoadre avec vous. Je me nomme Adolphe de Gouges, et demeure rae de TUnivershé, n« 54. Si vous êtes trop surveillée pour m*écrire, si vous n'avez ni papier ni plumes, je le saurai par votre silence. Dono, si demain, de huit heures du matin à dix heures du soir, vous n'avez pas jeté de lettre par-dessus le mur de votre jardin dans celui du baron de Nucingen, où Ton attendra pendant toute la journée, un homme qui m'est entièrement dévoué vous glissera par-<iessus le mur, au bout d'une corde, deux flacons, à dix heures du matin, le lendemain. Soyez à vous promener versée moment-là. L^uo des deux flacons contiendra de Topium pour endormir votre Argus, il suffira de lui en donner six gouttes; Tautre contiendra de Pencre. Le flacon à l'encre est taillé, l'autre est uni. Tous deux sont assez plats pour que vous puissiez les cacher dans votre corset. Tout ce que j'ai fait déjà pour pouvoir correspondre avec vous doit \ous dire combien je vous aime. Si vous en doutiez, je vous avoue que, pour obtenir un rendez-vous d'une heure, je donnerais nia vie. »
— Elles croient cela pourtant, ces pauvres créatures ! se dit de Marsay; mais elles ont raison. Que penserions-nous d'une femme ne se laisserait pas séduire par une lettre d'amour accompagnée *c circonstances si probantes?
Cette lettre fut remise par le sieur Moinot, facteur, le lende- "^^^o, vers huit heures du matin, au concierge de l'hôtel San- Réal,
I^our se rapprocher du champ de bataille, de Marsay était venu déjeuner chez Paul, qui demeurait rue de la Pépinière. A deux 'heures, au moment où les deux amis se contaient en riant la déconfiture d'un jeune homme qui avait voulu mener le train de la vie dégante sans une fortune assise, et qu'ils lui cherchaient une fin,
Cocher de Henri vint chercher son maître jusque chez Paul, et lui Pï'ésenta un personnage mystérieux, qui voulait absolument lui P^ler à lui-même. Ce personnage était un mulâtre dont Talma se ^^^ii certes inspiré pour jouer Othello, s'il l'avait rencontré. Jamais ^SUre africaine n'exprima mieux la grandeur dans la vengeance,
f'apidité du soupçon, la promptitude dans l'exécution d'une pensée,
force du Maure et son irréflexion d'enfant. Ses yeux noirs avaient
m SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
la fixité des yeux d'un oiseau de proie, et ils étaient enchâssés comme ceux d'un vautour, par une membrane bleuâtre dénué de cils. Son front, petit et bas, avait quelque chose de menaçant Évidemment, cet homme était sous le joug d'une seule et môm pensée. Son bras nerveux ne lui appartenait pas. Il était suivi d'oi homme que toutes les imaginations, depuis celles qui grelottent ft Groenland jusqu'à celles qui suent à la Nouvelle-Angleterrei s peindront d'après cette phrase : Cètait un homme malheureux, i ce mot, tout le monde le devinera, se le représentera d*2^rès le idées particulières à chaque pays. Mais qui se figurera son visag blanc, ridé, rouge aux extrémités, et sa barbe longue? qui verras cravate jaunasse en corde, son col de chemise gras, son chapeai tout usé, sa redingote verdâtre, son pantalon piteux, son gik recroquevillé, son épingle en faux or, ses souliers crottés, dont le rubans avaient barboté dans la boue? qui le comprendra dans touli l'immensité de sa misère présente et passée? Qui? le Parisien seo lement. L'homme malheureux de Paris est Thomme malheureu: complet, car il trouve encore de la joie pour savoir combien il es malheureux. Le mulâtre semblait être un bourreau de Louis X tenant un homme à pendre.
— Qu'est-ce qui nous a péché ces deux drôles-là? dit Henri.
— Pantoufle! il y en a un qui me donne le frisson, réponci Paul.
— Qui es-tu, toi qui as l'air d'être le plus chrétien des deu3 dit Henri en regardant l'homme malheureux.
Le mulâtre resta les yeux attachés sur ces deux jeunes gea en homme qui n'entendait rien, et qui cherchait néanmoins deviner quelque chose d'après les gestes et le mouvement lèvres.
— Je suis écrivain public et interprète. Je demeure au Palais d justice et me nomme Poincet.
— Bon... Et celui-là? dit Henri à Poincet en m'ontrant le nu lâtre.
— Je ne sais pas ; il ne parle qu'une espèce de patois espagno et m'a emmené ici pour pouvoir s'entendre avec vous.
Le mulâtre tira de sa poche la lettre écrite à Paquita par Henï il la lui remit, Henri la jeta dans le feu.
HISTOIRE DES TREIZE
— Eh bien, voilà qui commence à se dessiner, se dit en luinôme Henri. — Paul, Iaisse*nous seuls un moment.
— Je lui ai traduit cette lettre, reprit l'interprète lorsqu'ils furent seuls. Quand elle fut traduite, il a été je ne sais où. Puis il est revenu me chercher pour m' amener ici en me promettant deux lotiis.
— Qu'as-tu à me dire. Chinois? demanda Henri.
— Je ne lui ai pas dit Chinois, dit Tinterprète en attendant la réponse du mulâtre. — Il dit, monsieur, reprit l'interprète après avoir écouté Tinconnu, qu'il faut que vous vous trouviez demain soir, à dix heures et demie, sur le boulevard Montmartre, auprès du café. Vous y verrez une voiture, dans laquelle vous monterez en disant à celui qui sera prêt à ouvrir la portière le mot cortejo; on mot espagnol qui veut dire amant, ajouta Poincet en jetant un nes^ de félicitation à Henri.
— Kenl
Le mulâtre voulut donner deux louis ; mais de Marsay ne le souffrît pas et récompensa l'interprète; pendant qu'il le payait, le mu- ^Ire proféra quelques paroles.
— Que dit-il?
— Il me prévient, répondit Thomme malheureux, que, si je fais seule indiscrétion, il m'étranglera. Il est gentil, et il a très-
fc>i^ Pair d'en être capable.
— J'en suis sûr, répondit Henri ; il le ferait comme il le dit.
— H ajoute, reprit l'interprète, que la personne dont il est Tenvous supplie, pour vous et pour elle, de mettre la plus grande
P^K'Xideiice dans vos actions, parce que les poignards levés sur vos ^C«s tomberaient dans vos cœurs, sans qu'aucune puissance hut^sine pût vous en garantir.
— 11 a dit cela? Tant mieux, ce sera plus amusant. — Mais tu peux rentrer, Paul 1 cria-t-il à son ami.
\jà mulâtre, qui n'avait pas cessé de regarder l'amant de Pa- <iaiU Valdès avec une attention magnétique, s'en alla suivi de l'interprète.
i — Enfin, voici donc une aventure bien romanesque, se dit 1 Aenh quand Paul revint. A force de participer à quelques-un^, I ^ai ÛQî par rencontrer dans ce Paris une intrigue accompagnée de
circonstances graves, de périls majeurs. Ab I diantre, combien le danger rend la femme hardie! Gêner une femme, la vouloir contraindre, n'est-ce pas lui donner le droit et le courage de franchir en un moment des barrières qu'elle mettrait des années à sauter? ^ Gentille créature, va, saute. Mourir? pauvre enfantl Des poignards? ^ imaginations de femmes! Elles sentent toutes le besoin de faire ^ valoir leur petite plaisanterie. D'ailleurs, on y pensera, Paquita! on ^c:^ y pensera, ma fille! Le diable m'emporte, maintenant que je sais que cette belle fille, ce chef-d'œuvre de la nature est à moi, Taven-^ — ture a perdu de son piquant.
Malgré cette parole légère, le jeune honme avait reparu cheK Henri. Pour attendre jusqu'au lendemain sans souffrances, il eu.«^f recours à d'exorbitants plaisirs : il joua , dîna , soupa avec se^^^^ amis; il but comme un fiacre, mangea comme un Allemand, ^m^t gagna dix ou douze mille francs. 11 sortit du Rocher de Caneas^ à deux heures du matin, dormit comme un enfant, se réveiUi^ k le lendemain frais et rose, et s'habilla pour aller aux Tuileri^^, en se proposant de monter à cheval après avoir vu PaquiK^, I pour gagner de l'appétit et mieux dîner, afin de pouvoir brûler le i temps. /
A l'heure dite, Henri fut sur le boulevard, vit la voiture et don m j le mot d'ordre à un homme qui lui parut être le mulâtre. En en- / tendant ce mot, l'homme ouvrit la portière et déplia vivement k 1 marchepied. Henri fut si rapidement emporté dans Paris, et ses / pensées lui laissèrent si peu la faculté de faire attention aux rues 1 par lesquelles il passait, qu'il ne sut pas où la voiture s'arrêta. Le / mulâtre l'introduisit dans une maison où l'escalier se trouvait près de la porte cochère. Cet escalier était sombre, aussi bien que le / palier sur lequel Henri fut obligé d'attendre pendant le temps que le muiâtre mit à ouvrir la porte d'un appartement humide, nauséabond, sans lumière, et dont les pièces, à peine éclairées par la bougie que son guide trouva dans l'antichambre, lui parurent vides et mal meublées, comme le sont celles d'une maison dont les habitants sont en voyage. Il reconnut la sensation que lui procurait la lecture d'un de ces romans d'Anne Radcliffe où le héros traverse les salles froides, sombres, inhabitées, de quelque lieu triste et désert. Enfin le mulâtre ouvrit la porte d'un salon. L'état des vie^i^
HISTOIRE DES TREIZE
meables et des draperies passées dont cette pièce était ornée la faisait ressembler au salon d'un mauvais lieu. C'était la même prétention à rélégance et le même assemblage de choses de mauvais £;x>ût, de poussière et de crasse. Sur un canapé couvert en velours «l'Utrecht rouge, au coin d*une cheminée qui fumait et dont le feu ^tait enterré dans les cendres, se tenait une vieille femme assez mal vêtue, coiffée d'un de ces turbans que savent inventer les femmes anglaises quand elles arrivent à un certain âge, et qui auraient inûniment de succès en Chine, où le beau idéal des artistes est la monstruosité. Ce salon, cette vieille femme, ce foyer froid, tout eût glacé l'amour, si Paquita n'avait pas été là, sur une causieuse, dans un voluptueux peignoir, libre de jeter ses regards d'or ^ de flamme, libre de montrer son pied recourbé, libre de ses mouvements lumineux. Cette première entrevue fut ce que sont tous les premiers rendez-vous que se donnent des personnes passionnées qui ont rapidement franchi les distances et qui se désirent ^ardemment, sans néanmoins se connaître. 11 est impossible qu'il ne se rencontre pas d'abord quelques discordances dans cette situation, gênante jusqu'au moment où les âmes se sont mises au même ton. Si le désir donne de la hardiesse à l'homme et le dispose à ne Tien ménager; sous peine de ne pas être femme, la maîtresse, quelque extrême que soit son amour, est effrayée de se trouver si promptement arrivée au but et face à face avec la nécessité de se donner, qui pour beaucoup de femmes équivaut à une chute dans on abime, au fond duquel elles ne savent pas ce .qu'elles trouveront. La froideur involontaire de cette femme contraste avec sa passion avouée et réagit nécessairement sur l'amant le plus épris. Ces idées, qui souvent flottent comme des vapeurs autour des Ames, y déterminent donc une sorte de maladie passagère. Dans le doux voyage que deux êtres entreprennent à travers les belles contrées de l'amour, ce moment est comme une lande à traverser, une lande sans bruyères, alternativement humide et chaude, pleine de sables ardents, coupée par des marais, et qui mène aux riants bocages vêtus de roses où se déploient l'amour et son cortège de plaisirs sur des tapis de fine verdure. Souvent, l'homme spirituel se trouve doué d'un rire bête qui lui sert de réponse à tout; son esprit est comme engourdi sous la glaciale compression 4e ses vinu 19
SCÈNES DE LA VIE PAaiSlENNE.
désirs. Il ne serait pas impossible que deux êtres également beaux, spirituels et passionnés, parlassent d'abord des lieux communs les plut niais, jusqu'à ce que le hasard, un mot, le tremblement d*un certain regard, la communication d*une étincelle, leur aient fait rencontrer rheureuse transition qui les amène dans le sentier fleuri où Ton ne marche pas, mais où Ton roule sans néanmoins descendre. Cet état de Tâme est toujours en raison de la violence des ^ sentiments. Deux êtres qui s'aiment faiblement n'éprouvent rien ^ de pareil. L'effet de cette crise peut encore se comparer à celui que ^ produit l'ardeur d'un ciel pur. La nature semble au premier aspect jr^
couverte d'un voile de gaze, l'azur du firmament paraît noir, l'ex ^
trôme lumière ressemble aux ténèbres. Chez Henri, comme cheiaK. i l'Espagnole, il se rencontrait une égale violence : et cette loi de la^^a statique en vertu de laquelle deux forces identiques s'annulent n mmw se rencontrant pourrait être vraie aussi dans le règne moral. Puis. Js l'embarras de ce moment fut singulièrement augmenté par la pré sence de la vieille momie. L'amour s'effraye ou s'égaye de toui pour lui tout a un sens, tout lui est présage heureux ou funesl Cette femme décrépite était là comme un dénoûment passible, figurait l'horrible queue de poisson par laquelle les symboliqu( génies de la Grèce ont terminé les chimères et les sirènes, si sédu santes, si décevantes par le corsage, comme le sont toutes les paissions au début. Quoique Henri fût non pas un esprit fort, ce m^CDt est toujours une raillerie, mais un homme d'une puissance extrao jrdinairc, un homme aussi grand qu*on peut l'ctre sans croyana «, Tenscmble de toutes ces circonstances le frappa. D'ailleurs, 1 «s hommes les plus forts sont naturellement les plus impressioniB. ^ et conséquemment les plus superstitieux, si toutefois on peut apf>^ 1er superstition le préjugé du premier mouvement, qui sans doute est l'aperçu du résultat dans les causes cachées à d'autres yeii^t mais perceptibles aux leurs.
L'Espagnole profitait de ce moment de stupeur pour se laisser aller à l'extase de cette adoration infinie qyi saisit le cœur d'une femme quand elle aime véritablement et qu'elle se trouve en présence d'une idole vainement espérée. Ses yeux étaient tout joie» tout bonheur, et il s'en échappait des étincelles. Elle était sous le charme, et s'enivrait sans crainte d'une félicité longtemps rêvée.
HISTOIRE DES TREIZE
£lle parut alors si merveilleusement belle à Henri, que toute cette fantasmagorie de haillons, de vieillesse, de draperies rouges usées, de paillassons verts devant les fauteuils, que le carreau rouge mal frotté, que tout ce luxe infirme et souffrant disparut aussitôt. Le salon s'illumina, il ne vit plus qu'à travers un nuage la terrible tiarpie, fixe, muette sur son canapé rouge, et dont les yeux jaunes i rahissaient les sentiments serviles que le malheur inspire ou que oaiise un vice sous l'esclavage duquel on est tombé comme sous un tyran qui vous abrutit sous les flagellations de son despotisme. Ses yeux avaient l'éclat froid de ceux d'un tigre en cage qui sait son impuissance et se trouve obligé de dévorer ses envies de desteuction.
— Quelle est cette femme? dit Henri à Paquita.
Mais Paquita ne répondit pas. Elle fit signe qu'elle n'entendait pas le français, et demanda à Henri s'il parlait anglais. De Marsay répéta sa question en anglais.
— C'est la seule femme à laquelle je puisse me fier, quoiqu'elle xn^ait déjà vendue, dit Paquita tranquillement. Mon cher Adolphe, o*est ma mère, une esclave achetée en Géorgie pour sa rare beauté, xnais dont il reste peu de chose aujourd'hui. Elle ne parle que sa langue maternelle.
L'attitude de cette femme et son envie de deviner, par les mou- \7einents de sa fille et de Henri, ce qui se passait entre eux, furent expliquées soudain au jeune homme, que cette explication mit à Paise.
— Paquita, lui dit-il, nous ne serons donc pas libres?
— Jamais! dit-elle d'un air triste. Nous avons même peu de jours à nous.
Elle baissa les yeux, regarda sa main, et compta de sa main ^oite sur les doigls de sa main gauche, en montrant ainsi les plus belles mains que Henri eût jamais vues.
— Un, deux, trois...
Elle compta jusqu'à douze.
— Oui, dit-elle, nous avons douze jours.
— Et après?
— Après, dit-elle en restant absorbée comme une femme faible «levant la hache du bourreau et tuée d'avance par une crainte qui
la dépouillait de cette magnifique énergie que la nature semblait ne lui avoir départie que pour agrandir les voluptés et pour convertir en poèmes sans fin les plaisirs les plus grossiers. — Après... répéta-t-elle.
Ses yeux devinrent fixes; elle parut contempler un objet éloigné, menaçant.
— Je ne sais pas, dit-elle.
— Cette fille est folle, se dit Henri, qui tomba lui-même en des réflexions étranges.
Paquita lui parut occupée de quelque chose qui n*était pas lui, ^ comme une femme également contrainte et par le remords et par^x la passion. Peut-être avait-elle dans le cœur un autre amour qu^elle^s oubliait et se rappelait tour à tour. En un moment, Henri futS" ^t assailli de mille pensées contradictoires. Pour lui, cette fille devintv M un mystère; mais, en la contemplant avec la savante attention de^» e l'homme blasé, affamé de voluptés nouvelles, comme ce roi d'Orien*^ qui demandait qu'on lui créât un plaisir, soif horrible, dont le^s-^ grandes âmes sont saisies, H iori reconnaissait dans Paquita la plu^s^^ riche organisation que la nature se fût complu à composer pouK: Tamour. Le jeu présumé de cette machine, Tâme mise à part, eû ^flt iiffrayé tout autre homme que de Marsay ; mais il fut fasciné pa* -f cette riche moisson de plaisirs promis, par cette constante variét- -é
dans le bonheur, le rêve de tout homme, et que toute femm e
aimante ambitionne aussi. 11 fut affolé par Tinfini rendu palpabi e et transporté dans les plus excessives jouissances de la créatur^^B. 11 vit tout cela dans cette fille plus distinctement qu'il ne Tava it encore vu, car elle se laissait complaisamment voir, heureu^=?e d'être admirée. L'admiration de de Marsay devint une rage secrèl^E, et il la dévoila tout entière en lançant un regard que compi: — h l'Espagnole, comme si elle était habituée à en recevoir de ser»blables.
— Si tu ne devais pas être à moi seul, je te tuerais! s'écria-t- i i. En entendant ce mot, Paquita se voila le visage de ses mains et
s'écria naïvement :
— Sainte Vierge, où me suis-je fourrée!
Elle se leva, s'alla jeter sur le canapé rouge, se plongea la iSte dans les haillons qui couvraient le sein de sa mère, et y pleura.
HISTOIRE DES TREIZE
vieille reçut sa fille sans sortir de son immobilité, sans lui rien loigner. La mère possédait au plus haut degré cette gravité des iplades sauvages, cette impassibilité de la statuaire sur laquelle loue Tobservation. Aimait^elle, n'aimait-elle pas sa fille? nulle onse. Sous ce masque couvaient tous les sentiments humains, bons et les mauvais, et Ton pouvait tout attendre de cette créae. Son regard allait lentement des beaux cheveux de sa fille, la couvraient comme d'une mantille, à la figure de Henri, qu'elle tervait avec une inexprimable curiosité. Elle semblait se deman- * par quel sortilège il était là, par quel caprice la nature avait ; un homme si séduisant.
— Ces femmes se moquent de moi ! se dit Henri.
Sn ce moment^ Paquita leva la tête, jeta sur lui un de ces retls qui vont jusqu'à l'âme et la brûlent. Elle lui parut si belle, 11 86 jura de posséder ce trésor de beauté.
— Ma Paquita, sois à moi!
— Ta veux me tuer? dit-elle peureuse, palpitante, inquiète, is ramenée à lui par une force inexplicable.
— Te tuer, moi I dit-il en souriant.
Paquita jeta un cri d'effroi, dit un mot à la vieille, qui prit ntorité la main de Henri, celle de sa fille, les regarda long- Dps, les leur rendit en hochant la tête d'une façon horriblement oificative.
— > Sois à moi ce soir, à l'instant, suis-moi, ne me quitte pas, je reux, Paquita! M'aimes-tu? viens!
Sn un moment, il lui dit mille paroles insensées avec la rapidité n torrent qui bondit entre des rochers, et répète le môme son is mille formes différentes.
— Cest la même voix! dit Paquita mélancoliquement, sans que Marsay pût l'entendre, et... la même ardeur, ajouta-t-elle. —
bien, oui, dit-elle avec un abandon de passion que rien ne irait exprimer. Oui, mais pas ce soir. Ce soir, Adolphe, j'ai loé trop peu d'opium à la Coucha, elle pourrait se réveiller, je ais perdue. En ce moment, toute la maison me croit endormie 18 ma chambre. Dans deux jours, sois au même endroit, dis même mot au même homme. Cet homme est mon père nourrir, Cristemio m'adore et mourrait pour moi dans les tourments
sans qu'on lui arrachât une parole contre moi. Adieu, dit-elle en saisissant Henri par le corps et s'entortillant autour de lui comme un serpent.
Elle le pressa de tous les côtés à la fois, lui . apporta sa tète sous la sienne, lui présenta ses lèvres, et prit un baiser qui leur donna de tels vertiges à tous deux, que de Marsay crut que la terre s'ouvrait, et que Paquita cria : a Va-t'en I » d*une voix qui annonçait assez combien elle était peu maîtresse d'elle-même. Mais elle le garda, tout en lui criant toujours : « Va-t*en I a et le mena lentement jusqu'à l'escalier.
Là, le mulâtre, dont les yeux blancs s'allumèrent à la vue de Paquita, prit le flambeau des mains de son idole et conduisit Henri
jusqu'à la rue. 11 laissa le flambeau sous la voûte, ouvrit la por — -
tière, remit Henri dans la voiture, et le déposa sur le boulevardi^^ des Italiens avec une rapidité merveilleuse. Les chevaux semblaien V -Mi avoir l'enfer dans le corps.
Cette scène fut comme un songe pour de Marsay, mais un de ce^^^ songes qui, tout en s'évanouissant, laissent dans l'âme un senti— mcnt de volupté surnaturelle, après laquelle un homme court peu— .^bdant le reste de sa vie. Un seul baiser avait suffi. Aucun rendez.^svous ne s'était passé d'une manière plus décente, ni plus chaste^s, ni plus froide peut-être, dans un lieu plus horrible par les détail devant une plus hideuse divinité; car cette mère était restée di l'imagination de Henri comme quelque chose d'infernal, d'accroup^^ — i de cadavéreux, de vicieux, de sauvagement féroce, que la fantais^Be des peintres et des poètes n'avait pas encore deviné. En effe 1, jamais rendez-vous n'avait plus irrité ses sens, n'avait révélé (^Me voluptés plus hardies, n'avait mieux fait jaillir l'amour de sc^o centre pour se répandre comme une atmosphère autour d'umo homme. Ce fut quelque chose de sombre, de mystérieux, de dou :3C, de tendre, de contraint et d'expansif, un accouplement de Vh»'M' rible et du céleste, du paradis et de l'enfer, qui rendit de Mars^^y comme ivre. Il ne fut plus lui-même, et il était assez grand cep^*»dant pour pouvoir résister aux enivrements du plaisir.
Pour bien comprendre sa conduite au dénoûment de cette hm^ toire, il est nécessaire d'expliquer comment son âme s'était élargie ^ l'âge où les jeunes gens se rapetissent ordinairement en se mêl»*<
ox femmes ou en s'en occupant trop. 11 avait grandi par un con- >urs de circonstances secrètes qui l'investissaient d*un immense ravoir inconnu. Ce jeune homme avait en main un sceptre plus tiissant que ne l'est celui des rois modernes, presque tous bridés ir les lois dans leurs moindres volontés. De Marsay exerçait le Duvoir autocratique du despote oriental. Mais ce pouvoir, si stupiement mis en œuvre dans l'Asie par des hommes abrutis, était écuplé par l'intelligence européenne, par l'esprit français, le plus if, le plus acéré de tous les instruments intelligentiels. Henri pouait ce qu'il voulait dans l'intérêt de ses plaisirs et de ses vanités, ette invisible action sur le monde social l'avait revêtu d'une lajesté réelle, mais secrète, sans emphase et repliée sur lui-même, l avait de lui non pas l'opinion que Louis XIV pouvait avoir de oi, mais celle que le plus orgueilleux des califes, des pharaons, es Xercès, qui se croyaient de race divine, avaient d'eux-mêmes, uand ils imitaient Dieu en se voilant à leurs sujets, sous prétexte ae leurs regards donnaient la mort. Ainsi, sans avoir aucun emords d'être à la fois juge et partie, de Marsay condamnait frôlement à mort l'homme ou la femme qui l'avaient offensé sérieuseaent. Quoique souvent prononcé presque légèrement, l'arrêt était [révocable. Une erreur était un malheur semblable à celui que ause la foudre en tombant sur une Parisienne heureuse dans quel- [ue fiacre, au lieu d'écraser le vieux cocher qui la conduit à un endez-vous. Aussi la plaisanterie amère et profonde qui distin- :aait la conversation de ce jeune homme causait-elle assez généraement de l'effroi ; personne ne se sentait l'envie de le choquer, .es femmes aiment prodigieusement ces gens qui se nomment tachas eux-mêmes, qui semblent accompagnés de lions, de boureaux, et marchent dans un appareil de terreur. Il en résulte chez ces lommes une sécurité d'action, une certitude de pouvoir, une fierté le regard, une conscience léonine, qui réalisent pour les femmes 8 type de force qu'elles rêvent toutes. Ainsi était de Marsay.
Heureux en ce moment de son avenir, il redevint jeune et lexible, et ne songeait qu'à aimer en allant se coucher. Il rêva de a Fille aux yeux d'or, comme rêvent les jeunes gens passionnés, ^e fut des images monstrueuses, des bizarreries insaisissables, pleines de lumière, et qui révèlent les mondes invisibles, mais
d*uDe manière toujours incomplète, car un voile interposé change les conditions de Toptique. Le lendemain et le surlendemain, Henri disparut sans que Ton pût savoir où il était allé. Sa puissance ne lui appartenait qu'à de certaines conditions, et, heureusement pour lui, pendant ces deux jours, il fut simple soldat au service du démon dont il tenait sa talismanique existence. Mais, à l'heure dite, le soir, sur le boulevard, il attendit la voiture, qui ne se lit pas longtemps attendre. Le mulâtre s'approcha de Henri pour lui dire= en français une phrase qu'il paraissait avoir apprise par cœur :
— Si vous voulez venir, m'a-t-elle dit, il faut consentir à vouais laisser bander les yeux.
£t Gristemio montra un foulard de soie blanche.
— Non! dit Henri, dont la toute-puissance se révolta soudain.
Et il voulut monter. Le mulâtre fit un signe, la voiture partit^— • — Oui! cria de Marsay, furieux de perdre un bonheur qu'iJS s'était promis.
D'ailleurs, il voyait l'impossibilité de capituler avec un ésclav^a dont l'obéissance était aveugle autant que celle d'un bourreau — ' Puis était-ce sur cet instrument passif que devait tomber sa colère 'S
Le mulâtre siffla, la voiture revint. Henri monta précipitamment:^ - Déjà quelques curieux s'amassaient niaisement sur le boulevanft. ^ Henri était fort, il voulut se jouer du mulâtre. Lorsque la voitur ^ partit au grand trot, il lui saisit les mains pour s'emparer de Icv-i et pouvoir garder, en domptant son surveillant, l'exercice de s»^ facultés, aûn de savoir où il allait. Tentative inutile. Les yeux d mulâtre étincelèrent dans l'ombre. Cet homme poussa des cris qim ^ la fureur faisait expirer dans sa gorge, se dégagea, rejeta de Mars». 3' par une main de fer, et le cloua, pour ainsi dire, au fond de 1 ^ voiture; puis, de sa main libre, il tira un poignard triangulaire, sifflant. Le cocher entendit le sifflement et s'arrêta. Henri était sans armes, il fut forcé de plier; il tendit la tête vers le foulard* Ce geste de soumission apaisa Gristemio, qui lui banda les yeixx avec un respect et un soin qui témoignaient une sorte de vénération pour la personne de l'homme aimé par son idole. Mais, avant de prendre cette précaution, il avait serré son poignard avec défiance dans sa poche de côté, et se boutonna jusqu'au menton.
— 11 m'aurait tué, ce Chinois-là I se dit de Marsay.
HISTOIRE DES TREIZE
La voitare roula de nouveau rapidement. Il restait une ressource à un jeune homme qui connaissait aussi bien Paris que le c^z^nnaissait Henri. Pour savoir où il allait, il lui suffisait de se r^^^nieillir, de compter, par le nombre de ruisseaux franchis, les njM «s devant lesquelles on passerait sur les boulevards tant que la v^»:5ture continuerait d*aller droit. Il pouvait ainsi reconnaître par qvjm^e rue latérale la voiture se dirigerait, soit vers la Seine, soit vi^^» les hauteurs de Montmartre, et deviner le nom ou la position d^3fr la rue où son guide le ferait arrêter. Mais Témotion violente q^jMclui avait causée sa lutte, la fureur où le mettait sa dignité ccz^jKDpromise, les idées de vengeance auxquelles il se livrait, les SUA x)po6itions que lui suggérait le soin minutieux que prenait cette &U« mystérieuse pour le faire arriver à elle, tout Tempêcha d*avoir cet^te attention d'aveugle, nécessaire à la concentration de son intelli^S'^Qce et à la parfaite perspicacité du souvenir. Le trajet dura VLs^c demi-heure. Quand la voiture s'arrêta, elle n'était plus sur le I>^^é. Le mulâtre et le cocher prirent Henri à bras-le-corps, TenlevfeK'eot, le mirent sur une espèce de civière et le transportèrent à t^'^^vers un jardin dont il sentit les fleurs et l'odeur particulière aux •-■^iDres et à la verdure. Le silence qui y régnait était si profond, ï^^il put distinguer le bruit que faisaient quelques gouttes d'eau ^-K^ tombant des feuilles humides. Les deux hommes le montèrent un escalier, le firent lever, le conduisirent à travers plusieurs I^^^ces, en le guidant par les mains, et le laissèrent dans une ^*^«nbre dont Tatmosphère était parfumée, et dont il sentit sous pieds le tapis épais. Une main de femme le poussa sur un *^^an et lui dénoua le foulard. Henri vit Paquita devant lui, mais ^^^uita dans sa gloire de femme voluptueuse.
Xa moitié du boudoir où se trouvait Henri décrivait une ligne ^V^coiaire mollement gracieuse, qui s'opposait à l'autre partie par- '^^^^tement carrée* au milieu de laquelle brillait une cheminée en *^«rbre blanc et or. Il était entré par une porte latérale que cachait ^*^e riche portière en tapisserie, et qui faisait face à une fenêtre.
fer à cheval était oVné d'un véritable divan turc, c'est-à-dire un ^^atelas posé par terre, mais un matelas large comme un lit, un ^î\an de cinquante pieds de tour, en cachemire blanc, relevé par bouffettes en soie noire et ponceau, disposées en losanges. Le
dossier de cet immense lit s*élevait de plusieurs pouces au-dessusB des nombreux coussins qui renrichissaient encore par le goût dca leurs agréments. Ce boudoir était tendu d'une étoffe rouge, sur la — j quelle était posée une mousseline des Indes, cannelée, comme l'esr ^ une colonne corinthienne, par des tuyaux alternativement creux er ronds, arrêtés en haut et en bas dans une bande d'étoffe couleaK- j ponceau sur laquelle étaient dessinées des arabesques noires. Sousi j la mousseline, le ponceau devenait rose, couleur amoureuse qa^ répétaient les rideaux de la fenêtre, qui étaient en mousseline de=s Indes doublée de taffetas rose , et ornés de franges ponceau m^S langé de noir. Six bras en vermeil, supportant chacun deux boir~:
gies, étaient attachés sur la tenture à d'égales distances pour écla .
rer le divan. Le plafond, au milieu duquel pendait un lustre vermeil mat, étincelait de blancheur, et la corniche était dorSi^ Le tapis ressemblait à un châle d*Orient, il en offrait les dessins ^ rappelait les poésies de la Perse, où des mains d'esclaves l'avaiajï^ travaillé. Les meubles étaient couverts en cachemire blanc, haussé par des agréments noirs et ponceau. La pendule, les caih délabres, tout était en marbre blanc et or. La seule table qu'il ; eût avait un cachemire pour tapis. D'élégantes jardinières conre^ naient des roses de toutes les espèces, des fleurs ou blanches oo rouges. Enfln, le moindre détail semblait avoir été l'objet d'un sm pris avec amour. Jamais la richesse ne s'était plus coquettement cachée ponr devenir de l'élégance, pour exprimer la grâce, jXKir inspirer la volupté. Là, tout aurait réchauffé l'être le plus froid. Les chatoiements de la tenture, dont la couleur changeait suivant la direction du regard, en devenant ou toute blanche, ou toute rose, s'accordaient avec les effets de la lumière qui s'infusait dans les diaphanes tuyaux de la mousseline, en produisant de noa geuses apparences. L'âme a je ne sais quel attachement pour I blanc, l'amour se plaît dans le rouge, et l'or flatte les passions, a la puissance de réaliser leurs fantaisies. Ainsi tout ce que l'hom a de vague et de mystérieux en lui-même, toutes ses affmitési pliquées se trouvaient caressées dans leurs sympathies inv taires. 11 y avait dans cette harmonie parfaite un concert d€ leurs auquel l'âme répondait par des idées voluptueuses, indc floti alites.
HISTOIRE DES TREIZE
Ce fdt aa miiiea d'une vaporeuse atmosphère chargée de parfums exquis que Paquitta, vêtue d*un peignoir blanc, les pieds nus, des fleurs d'oranger dans ses cheveux noirs, apparut à Henri agenouillée devant lui, l'adorant comme le dieu de ce temple où il avait daigné venir. Quoique de Marsay eût l'habitude de voir les recherches du luxe parisien, il fut surpris à l'aspect de cette coquille, semblable à celle où naquit Vénus. Soit effet du contraste entre les ténèbres d'où il sortait et la lumière qui baignait son &me, soit par une comparaison rapidement faite entre cette scène et celle de la première entrevue, il éprouva une de ces sensations délicates que donne la vraie poésie. En apercevant, au milieu de ce réduit éclos sous la baguette d'une fée, le chef-d'œuvre de la création, cette fille dont le teint chaudement coloré, dont la peau douce, mais légèrement dorée par les reflets du rouge et par l'efffasion de je ne sais quelle vapeur d'amour étincelait comme si elle eût réfléchi les rayons des lumières et des couleurs, sa colère, ses désirs de vengeance, sa vanité blessée, tout tomba. Gomme un aigle qui fond sur sa proie, il la prit à plein corps, l'assit sur ses genoux, et sentit avec une indicible ivresse la voluptueuse pression ^e cette fille, dont les beautés si grassement développées l'enveloppèrent doucement.
— Viens, Paquital dit- il à voix basse.
— Parie, parle sans crainte ! lui dit-elle. Cette retraite a été construite pour l'amour. Aucun son ne s'en échappe, tant on y veut ambitieusement garder les accents et les musiques de la voix aimée. Quelque forts que soient des cris, ils ne sauraient être entendus au delà de cette enceinte. On y peut assassiner quelqu'un, ses plaintes y seraient vaines comme s'il était au milieu du grand désert.
— Qui donc a si bien compris la jalousie et ses besoins?
— Ne me questionne jamais là-dessus, répondit-elle en défaisant avec une incroyable gentillesse de geste la cravate du jeune homme, sans doute pour en bien voir le cou.
— Oui, voilà ce cou que j'aime tant!... dit-elle. Veux-tu me plaire ?
Cette interrogation, que l'accent rendait presque lascive, tira de Marsay de la rêverie où l'avait plongé la despotique réponse par
laquelle Paquita lui avait interdit toute recherche sur Têtre inconnu qui planait comme une ombre au-dessus d'eux.
— Et si je voulais savoir qui règne ici ? Paquita le regarda en tremblant.
— Ce n'est donc pas moi? dit-il en se levant et se débarrassant de cette fille, qui tomba la tête en arrière. Je veux être seul là où je suis.
— Frappant I frappant I... dit la pauvre esclave en proie à la terreur.
— Pour qui me prends-tu donc?... Répondras-tu?
Paquita se leva doucement, les yeux en pleurs, alla prendre dans un des deux meubles d'ébène un poignard et l'offrit à Henri par un geste de soumission qui aurait attendri un tigre.
— Donne-moi une fête comme en donnent les hommes quand ils aiment, dit-elle, et, pendant que je dormirai, tue-moi, car je ne saurais te répondre. Écoute I Je suis attachée comme un pauvre animal à son piquet; je suis étonnée d'avoir pu jeter un pont sar Tablme qui nous sépare. Enivre-moi, puis tue-moi. Oh! non, non, dit-elle en joignant les mains, ne me tue pas! j'aime la vie! La vie est si belle pour moi ! Si je suis esclave, je suis reine aussi. Je pourrais t'abuser par des paroles, te dire que je n'aime que toi, te le prouver, profiter de mon empire momentané pour te dire : <( Prends-moi comme on goûte en passant le parfum d'une fleur dans le jardin d'un roi. » Puis, après avoir déployé l'éloquence rusée de la femme et les ailes du plaisir, après avoir désaltéré ma soif, je pourrais te faire jeter dans un puits où personne ne te trouverait, et qui a été construit pour satisfaire la vengeance sans avoir à redouter celle de la justice, un puits plein de chaux qui s'allumerait pour te consumer sans qu'on retrouvât une parcelle de ton être. Tu resterais dans mon cœur, à moi pour toujours.
Henri regarda cette fille sans trembler, et ce regard sans peur la ^ combla de joie.
— Non, je ne le ferai pas! Tu n'es pas tombé ici dans un piége,^ mais dans un cœur de femme qui t'adore, et c'est moi qui serais jetée dans le puits.
— Tout cela me paraît prodigieusement drôle, lui dit de Marsay' en l'examinant. Mais tu me semblés une bonne fille, une naturel
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airre ; tu es, foi d'honnête homme, une charade vivante dont le t me semble bien difficile à trouver.
^quita ne comprit rien à ce que disait le jeune homme ; elle le arda doucement en ouvrant des yeux qui ne pouvaient jamais B bêtes, tant s'y peignait la volupté.
— Tiens, mon amour, dit-elle en revenant à sa première idée, LX-iu me plaire?
— Je ferai tout ce que tu voudras, et môme ce que tu ne voui8 pas, répondit en riant de Marsay, qui retrouva son aisance de en prenant la résolution de se laisser aller au cours de sa bonne tune sans regarder ni en arrière ni en avant. Puis peut-être nptait-il sur sa puissance et sur son savoir-faire d'homme à anes fortunes pour dominer quelques heures plus tard cette e, et en apprendre tous les secrets.
— Eh bien, lui dit-elle, laisse-moi t'arranger à mon goût.
— Mets-moi donc à ton goût, dit Henri.
Paquita, joyeuse, alla prendre dans un des deux meubles une robe I velours rouge, dont elle habilla de Marsay, puis elle le coiffa im bonnet de femme et l'entortilla d'un châle. En se livrant à ces lies, faites avec une innocence d'enfant, elle riait d'un rire conilsif, et ressemblait à un oiseau battant des ailes ; mais elle ne yait rien au delà.
S'il est impossible de peindre les délices inouïes que rencontrè- Dt ces deux belles créatures faites par le ciel dans un moment où était en joie , il est peut-être nécessaire de traduire métaphysilement les impressions extraordinaires et presque fantastiques 1 jeune homme. Ce que les gens qui se trouvent dans la situation riale où était de Marsay, et qui vivent comme il vivait, savent le ieux reconnaître est l'innocence d'une fille. Mais, chose étrange! la Fille aux yeux d'or était vierge, elle n'était certes pas innoale. L'union si bizarre du mystérieux et du réel, de l'ombre et la lumière, de l'horrible et du beau, du plaisir et du danger, du radis et de l'enfer, qui s'était déjà rencontrée dans cette avenre, se continuait dans l'être capricieux et sublime dont se jouait I Marsay. Tout ce que la volupté la plus raffinée a de plus savant, ut ce que pouvait connaître Henri de cette poésie des sens que n nomme l'amour, fut dépassé par les trésors que déroula cette
fille dont les yeux jaillissants ne mentirent à aucune des promesse^^^ qu'ils faisaient. Ce fut un poëme oriental, où rayonnait le soleif que Saadi, Haûz, ont mis dans leurs bondissantes strophes. Seule — ^ ment, ni le rhythme de Saadini, celui de Pindare, n'auraient exprimer ^ l'extase pleine de confusion et la stupeur dont cette délicieuse ûll^ fut saisie quand cessa Terreur dans laquelle une main de fer 1=- __a faisait vivre.
— Morte I dit-elle, je suis morte ! Adolphe, emmène-moi donc a u
bout de la terre, dans une île où personne ne nous sache. Que noti — fuite ne laisse pas de traces 1 Nous serions suivis dans l'enfer... Dieu^, voici le jour!... sauve-toi. Te reverrai-je jamais? Oui, demain, je; veux te revoir, dussé-je, pour avoir ce bonheur, donner la mort èi. tous mes surveillants... A demain.
Elle le serra dans ses bras par une étreinte où il y avait la tes r— rcur do la mort. Puis elle poussa un ressort qui devait répondre â une sonnette, et supplia de Marsay de se laisser bander les yevwLX^
— Et si je ne voulais plus... et si je voulais rester ici?
— Tu causerais plus promptement ma mort, dit-elle ; car, mainx^ tenant, je suis sûre de mourir pour toi.
Henri se laissa faire. Il se rencontre en l'homme qui vient de gorger de plaisir une pente à l'oubli, je ne sais quelle ingratitude , un désir de liberté, une fantaisie d'aller se promener, une teinte de mépris et peut-être de dégoût pour son idole, il se rencontre- , enfin, d'inexplicables sentiments qui le rendent infâme etignobte* La certitude de cette affection confuse, mais réelle, chez les ktn^^ qui ne sont ni éclairées par cette lumière céleste, ni parfumées de ce baume saint d'où nous vient la pertinacité du sentiment, a dict^ sans doute à Rousseau les aventures de railord Édouard, par les — quelles sont terminées les lettres de la Nouvelle Héloïse. Si Rousseai^ s'est évidemment inspiré de l'œuvre de Richardson, il s'en est éloigné par mille détails qui laissent son monument magnifiquement original; il l'a recommandé à la postérité par de grandes idées qu'il est difticile de dégager par l'analyse, quand, dans la jeunesse, on lit cet ouvrage avec le dessein d*y trouver la chaude peinture du plus physique de nos sentiments, tandis que les écrivains sérieux et philosophes n'en emploient jamais les images que comme la conséquence ou la nécessité d'une vaste pensée; et les aventures de
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dilord Édouard sont une des idées les plus européennement délilates de cette œuvre.
Henri se trouvait donc sous l'empire de ce sentiment confus que le connaît pas le véritable amour. Il fallait, en quelque sorte, le .^rsuasif arrêt des comparaisons et l'attrait irrésistible des souvei£rs pour le ramener à une femme. L'amour vrai règne surtout par
mémoire. La femme qui ne s'est gravée dans l'âme ni par l'ex- &8 du plaisir, ni par la force du sentiment, celle-là peut-elle jamais cre aimée? À l'insu de Henri, Paquita s'était établie chez lui par ces Bux moyens. Mais en ce moment, tout entier à la fatigue du boneitur, cette délicieuse mélancolie du corps, il ne pouvait guère .analyser le cœur en reprenant sur ses lèvres le goût des plus vives 3^1uptés qu'il eût encore égrappées. Il se trouva sur le boulevard •^DDtmartre au petit jour, regarda stupidement l'équipage qui s'enft^ait, tira deux cigares de sa poche, en alluma un à la lanterne ' mine bonne femme qui vendait de l'eau-de-vie et du café aux ouc^iers, aux gamins, aux maraîchers, à toute cette population pari- ^^nne qui commence sa vie avant le jour; puis il s'en alla, fumant cigare, et mettant ses mains dans les poches de son pantalon une insouciance vraiment déshonorante.
— La bonne chose qu'un cigare I Voilà ce dont un homme ne se ^ssera jamais, se dit-il.
Cette Fille aux yeux d'or dont raffolait à cette époque toute la ^ uiesse élégante de Paris, il y songeait à peine ! L'idée de la mort fcprimée à travers les plaisirs, et dont la peur avait à plusieurs éprises rembruni le front de cette belle créature, qui tenait aux ^oris de l'Asie par sa mère, à l'Europe par son éducation, aux '"^Dpiques par sa naissance, lui semblait être une de ces tromperies lesquelles toutes les femmes essayent de se rendre intéres- •^Dtes.
— Elle est de la Havane, du pays le plus espagnol qu'il y ait dans Qouveau monde; elle a donc mieux aimé jouer la terreur que de
^ jeter au nez de la souffrance, de la difficulté, de la coquetterie, ^ le devoir, comme font les Parisiennes. Par ses yeux d'ori j'ai h'en envie de dormir.
Il vit un cabriolet de place qui stationnait au coin de Frascati, en attendant quelque joueur, il le réveilla , se fit conduire chez
lai, se coucha et s'endormit du sommeil des mauvais sujets, le-< quel, par une bizarrerie dont aucun chansonnier n'a encore tirwF— parti, se trouve être aussi profond que celui de l'innocence. Peutat être est-ce un effet de cet axiome proverbial : Les extrêmes se Unm^ chent.
Vers midi, de Marsay se détira les bras en se réveillant, et sent^ les atteintes d'une de ces faims canines que tous les vieux solda**^ peuvent se souvenir d'avoir éprouvée au lendemain de la victoir«i^ Aussi vit-il devant lui Paul de Manerville avec plaisir, car rien n'^^ alors plus agréable que de manger en compagnie.
— Eh bien, lui dit son ami, nous imaginions tous que tu f ét^j enfermé depuis dix jours avec la Fille aux yeux d'or.
— La Fille aux yeux d'or! je n'y pense plus. Ma foi,, j*ai bî^ d'autres chats à fouetter l
-— Âh I tu fais le discret.
— Pourquoi pas? dit en riant de Marsay. Mon cher, la discrét/oo est le plus habile des calculs. Écoute... Mais non, je ne te dinu pas un mot. Tu ne m'apprends jamais rien, je ne suis pas disposé à donner en pure perte les trésors de ma politique. La vie est oo fleuve qui sert à faire du commerce. Par tout ce qu'il y a de plos sacré sur la terre, par les cigares! je ne suis pas un professeur d'économie sociale mise à la portée des niais. Déjeunons. Il est moins coûteux de te donner une omelette au thon que de te prodiguer ma cervelle.
— Tu comptes avec tes amis ?
— Mon cher, dit Henri, qui se refusait rarement une ironie, comme il pourrait t'arriver cependant, tout comme à un autre, d'avoir besoin de discrétion, et que je t'aime beaucoup... Oui, je t'aime! Ma parole d'honneur, s'il ne te fallait qu'un billet de mille francs pour t'erapêcher de te brûler la cervelle, tu le trouverais ici, car nous n'avons encore rien hypothéqué là-bas, hein, Paul? Si^tu te battais demain, je mesurerais la distance et chargerais les pistolets, afin que tu fusses tué dans les règles. Enfin, si une personne autre que moi s'avisait de dire du mal de toi en ton absence, il faudrait se mesurer avec le rude gentilhomme qui se trouve dans ma peau, voilà ce que j'appelle une amitié à toute épreuve. Eh bien, quand tu auras besoin de discrétion, mon petit, apprends
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qu'il existe deux espèces de discrétions : discrétion active et discrétion négative. La discrétion négative est celle des sots qui emploient le silence, la négation, Tair refrogné, la discrétion des portes fermées, vériuble impuissance! La discrétion active procède par affirmation. Si ce soir, au cercle, je disais : « Foi d'honnête bomme, la Fille aux yeux d*or ne valait pas ce qu*elle m'a coûté! » tout le monde, quand je serais parti, s'écrierait : a Âvez-vous entendu ce fat de de Marsay, qui voudrait nous faire accroire qu'il a déjà eu la Fille aux yeux d'or? Il voudrait ainsi se débarrasser de ses riv&ux, il n'est pas maladroit! » Mais cette ruse est vulgaire et dangereuse. Quelque grosse que soit la sottise qui nous échappe, il ae rencontre toujours des niais qui peuvent y croire. La meilleure des discrétions est celle dont usent les femmes adroites quand elles veulent donner le change à leurs maris. Elle consiste à compromettre une femme à laquelle nous ne tenons pas , ou que nous xi*aimons pas, ou que nous n'avons pas, pour conserver l'honneur de celle que nous aimons assez pour la respecter. C'est ce que j*appelle la fcmme-ècran,.. Âhl voici Laurent. — Que nous apportes-tu?
— Des huîtres d'Ostende, monsieur le comte.
— Tu sauras quelque jour, Paul, combien il est amusant de se jouer du monde en lui dérobant le secret de nos affections. J'^rouve un immense plaisir d'échapper à la stupide juridiction de la masse, qui ne sait jamais ni ce qu'elle veut ni ce qu'on lui fait vouloir, qui prend le moyen pour le résultat, qui tour à tour adore et maudite élève et détruit! Quel bonheur de lui imposer des émotions et de n*en pas recevoir, de la dompter, de ne jamais lui obéir I Si Ton peut être fier de quelque chose, n'est-ce pas d'un pouvoir acquis par soi-même, dont nous sommes à la fois la cause, Teffet, le principe et le résultat? Eh bien, aucun homme ne sait qui j'aime, ni ce que je veux. Peut-être saura-t-on qui j'ai aimé, ce que j'aurai voulu, comme on sait les drames accomplis; mais laisser voir dans mon jeu?... faiblesse, duperie! Je ne connais rien de plus méprisable que la force jouée par l'adresse. Je m'initie tout eu riant au métier d'ambassadeur, si toutefois la diplomatie est aussi difficile que l'est la vie? J'en doute. As-tu de l'ambition? veux-tu devenir quelque chose?