‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 2)Chapitre 12 sur 26 · VIII. to · texte numérisé non relu

VIII. to

— Mais, Henri, tu te moques de moi, comme si je n*étais pa&

assez médiocre pour arriver à tout.

— Bien, Paul ! Si tu continues à te moquer de toinotiôme, tu: pourras bientôt te moquer de tout le monde.

En déjeunant, de Marsay commença, quand il en fut à fumer sess cigares, à voir les événements de sa nuit sous un Singulier joue: Comme beaucoup de grands esprits, sa perspicacité n'était p^ spontanée, il n'entrait pas tout à coup au fond des choses. Comn^ chez toutes les natures douées de la faculté de vivre beaucoup dar^ le présent, d'en exprimer, pour ainsi dire, le jus et de le dévorer, ^ seconde vue avait besoin d'une espèce de sommeil pour s'identi&Qr aux causes. Le cardinal de Richelieu était ainsi, ce qui n'exdaait pas en lui le don de prévoyance nécessaire à la conception des grandes choses. De Marsay se trouvait dans toutes ces conditioas, mais il n'usa d'abord de ses armes qu'au profit de ses plaisirs, et ne devint l'un des hommes politiques les plus profonds du temps actuel que quand il se fut saturé des plaisirs auxquels pense tout d'abord un jeune homme, lorsqu'il a de l'or et le pouvoir. L^homioe se bronze ainsi : il use la femme, pour que la femme ne puisse pas l'user. En ce moment donc, de Marsay s'aperçut qu'il avait été joué par la Fille aux yeux d'or, en voyant dans son ensemble cette nuit dont les plaisirs n'avaient que graduellement ruisselé pour finir par s'épancher à torrents. 11 put alors lire dans cette page si brillante d'effet, en deviner le sens caché. L'innocence purement physique de Paquita , rétonnement de sa joie , quelques mots, d'abord obscurs et maintenant clairs, échappés au milieu de la joie, tout lui prouva qu'il avait posé pour une autre personne. Comme aucune des corruptions sociales ne lui était inconnue, qu'il professait au sujet de tous les caprices une parfaite indifférence, et les croyait justifiés par cela même qu'ils se pouvaient satisfaire, il s'effaroucha pas du vice, il le connaissait comme on connaît unami, mais il fut blessé de lui avoir servi de pâture. Si ces présomptions étaient justes, il avait été outragé dans le vif de son être^ Ce seul soupçon le mit en fureur, il laissa éclater le rugissemen'^^ du tigre dont une gazelle se serait moquée, le cri d'un tigre qiL-Sjoignait à la force de la bête Tintelligence du démon.

— Eh bien, qu'as-tu donc? lui dit Paul.

HISTOIRE DES TREIZE

— Rien!

— Je ne voudrais pas, si l'on te demandait si tu as quelque chose contre moi, que tu répondisses un Rien! semblable : il faudrait sans doute nous battre le lendemain.

Je ne me bats plus, dit de Marsay.

— Ceci me semble encore plus tragique. Tu assassines donc?

— Ta travestis les mots. J'exécute.

— Mon cher ami, dit Paul, tes plaisanteries sont bien poussées aa Doir, ce matin.

— Qûe veux-tu I la volupté mène à la férocité. Pourquoi? je n'en sais rien, et je ne suis pas assez curieux pour en chercher la cause. — Ces cigares sont excellents. Donne du thé à ton ami. — Sa»-tii, Paul, que je mène une vie de brute? 11 serait bien temps de se choisir une destinée, d'employer ses forces à quelque chose (pi valût la peine de vivre. La vie est une singulière comédie. Je sds effrayé, je ris de l'inconséquence de notre ordre social. Le ISiNraemement fait trancher la tête à de pauvres diables qui ont tué on bmnme, et il patente des créatures qui expédient, médicalement parlant, une douzaine de jeunes gens par hiver. La morale est ans force contre une douzaine de vices qui détruisent la société, «que rien ne peut punir. — Encore une tasse! — Ma parole iHioDneorl Thomme est un bouffon qui danse sur un précipice. Od 0008 parle de l'immoralité des Liaisons dangereuses, et de je ne sus quel autre livre qui a un nom de femme de chambre; mais leiiste on livre horrible, sale, épouvantable, corrupteur, toujours (ivert, qu*on ne fermera jamais, le grand livre du monde, sans (^oïDpier un autre livre mille fois plus dangereux, qui se compose ^tOQtce qui se dit à l'oreille, entre hommes, ou sous Téventail Qttre femmes, le soir, au bal.

Hmiri, certes il se passe en toi quelque chose d'extraordi- JrtfB, et cela se voit malgré ta discrétion active.

— Oui! tiens, il faut que je dévore le temps jusqu'à ce soir. Allons au jeu... Peut-être aurai-je le bonheur de perdre.

De Marsay se leva, prit une poignée de billets de banque, les loala dans sa boite à cigares, s'habilla et profita de la voiture de Faol pour aller au Salon des étrangers, où, jusqu'au dîner, il consuma le temps dans ces émouvantes alternatives de perte et de

gain, qui sont la dernière ressource des organisations fortes, quand elles sont contraintes de s'exercer dans le vide. Le soir« il vint au rendez-vous, et se laissa complaisamment bander les yeux. Puis, avec celte ferme volonté que les hommes vraiment forts ont seuls la faculté de concentrer, il porta son attention et appliqua son intelligence à deviner par quelles rues passait la voiture. Il eut une sorte de certitude d'être mené rue Saint-Lazare, et d*étre arrêté à la petite porte du jardin de Thôtel San-RéaL Quand il passa, comme la première fois, cette porte, et qu'il fut mis sur un brancard porté sans doute par le mulâtre et par le cocher, il comprit, en entendant crier le sable sous leurs pieds, pourquoi l'on prenait de si minutieuses précautions. Il aurait pu, s'il avait été libre, ou s'il avait marché, cueillir une branche d'arbuste, regarder la nature du sable qui se serait attaché à ses bottes ; tandis que, transporté, pour ainsi dire, aériennement dans un hôtel inaccessible, sa bonne fortune devait être ce qu'elle avait été jusqu'alors, un rêve. Mais, pour le désespoir de l'homme, il ne peut rien faire que d'imparfait, soit en bien, soit en mal. Toutes ses œuvres intellectuelles ou physiques sont signées par une marque de destruction. 11 avait pla légèrement, la terre %tait humide.* Pendant la nuit, certaines odeurs^ végétale; sont beaucoup plus fortes que pendant le jour, Ueorî sentit donc les parfums du réséda le long de l'allée par laquelle ift était convoyé. Cette indication devait l'éclairer dans les recherches» qu'il se promettait de faire pour reconnaître l'hôtel où se trouvais le boudoir de Paquita. H étudia de même les détours que ses por — teurs firent dans la maison, et crut pouvoir se les rappeler. 11 vit, comme la veille, sur l'ottomane, devant Paquita qui lui défaisait son bandeau ; mais il la vit paie et changée. Elle avait pleuré. Âge — nouillée comme un ange en prière, mais comme un ange triste e^ profondément mélancolique, la pauvre fille ne ressemblait plus à Is^ curieuse, à l'impatiente, à la bondissante créature qui avait prii9 de Marsay sur ses ailes pour le transporter dans le septième ci^ ^ de l'amour. Il y avait quelque chose de si vrai dans ce désespoi*^ voilé par le plaisir, que le terrible de Marsay sentit en lui-mêm^^ une admiration pour ce nouveau chef-d'œuvre de la nature, es- ^ oublia momentanément Tintérêt principal de ce rendez-vous. — Qu'as-tu donc, ma Paquita?

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— Mon ami, dit-elle, emmène-moi cette nuit même. Jette-moi quelque part où l'on ne puisse pas dire en me voyant : « Voici Paquita 9; où personne ne réponde : a 11 y a ici une fille au regard ilcré, qui a de longs cheveux. » Là, je te donnerai des plaisirs tant ijuè^tQ voudras en recevoir de moi. Puis, quand tu ne m*aimeras plus, tu me lai^eras, je ne me plaindrai pas, je ne dirai rien; et moD abandon ne devra te causer aucun remords, car un jour passé (>Tès de toi, un seul jour, pendant lequel je t'aurai regardé, m'aura valu toute une vie. Mais, si je reste ici, je suis perdue.

— Je ne puis pas quitter Paris, ma petite, répondit Henri. Je ne m'appartiens pas, je suis lié par un serment au sort de plusieurs personnes qui sont à moi comme je suis à elles. Mais je puis te faire dans Paris un asile où nul pouvoir humain n'arrivera.

— Non, dit-elle, tu oublies le pouvoir féminin.

Jamais phrase prononcée par une voix humaine n'exprima plus complètement la terreur.

— Qui pourrait donc arriver à toi, si je me mets entre toi et le QQonde?

— Le poison I dit-elle. Déjà doîia Concha te soupçonne... Et, reprit-elle en laissant couler des larmes qui brillèrent le long de ses jooes, il est bien facile de voir que je ne suis plus la même. Eh bien, si tu m'abandonnes à la fureur du monstre qui me dévorera, que ta sainte volonté soit faite! Mais viens, fais qu'il y ait toutes les voluptés de la vie dans notre amour. D'ailleurs, je supplierai, je pleurerai, je crierai, je me défendrai, je me sauverai peutêtre.

— Qui donc imploreras-tu ? dit-il.

— Silencel fit Paquita. Si j'obtiens ma grâce, ce sera peut-être 4 cause de ma discrétion.

— Donne-moi ma robe, dit insidieusement Henri.

— Non, non ! répondit-elle vivement ; reste ce que tu es, un de . eea anges qu'on m'avait appris à haïr, et dans lesquels je ne voyais

que des monstres, tandis que vous êtes ce qu'il y a de plus beau sous le de], dit-elle en caressant les cheveux de Henri. Tu ignores à foel point je suis idiote. Je n'ai rien appris. Depuis Tàge de douze us, je suis enfermée sans avoir vu personne. Je ne sais ni lire ni écrire, je ne parle que l'anglais et l'espagnol.

— Comment se fait-il donc que tu reçoives des lettres dv

Londres?

— Mes lettres?... tiens, les voici! dit-elle en allant prendre quelques papiers dans un long vase du Japon.

Elle tendit à de Marsay des lettres où le jeune homme vit ave: surprise des figures bizarres semblables à celles des rébus, traoôcs avec du sang, et qui exprimaient des phrases pleines de pasâoo.

— Mais, s'écria-t-il en admirant ces hiéroglyphes créés par ujk habile jalousie, tu es sous la puissance d'un infernal génie?

— Infernal, répéta-t-elle.

— Mais comment donc as-tu pu sortir?...

— Ahl dit-elle, de là vient ma perte. J'ai mis doôa G)ncha entre la peur d'une mort immédiate et une colère à venir. J'avais ime curiosité de démon, je voulais rompre ce cercle d'airain que Too avait décrit entre la création et moi, je voulais voir ce que (fêtait que des jeunes gens, car je ne connais d'homme que le marqais et Cristemio! Notre cocher et le valet qui nous accompagne sont des vieillards...

— Mais tu n'étais pas toujours enfermée? Ta santé voulait,..

— Ah ! reprit-elle, nous nous promenions, mais pendant la nuit et dans la campagne, au bord de la Seine, loin du monde.

— N'es-tu pas fière d'être aimée ainsi ?

— Non , dit-elle, plus 1 Quoique bien remplie, cette vie cachée n'est que ténèbres en comparaison de la lumière.

— Qu'appelles-tu la lumière?

— Toi, mon bel Adolphe I toi, pour qui je donnerais ma vie. Toutes les choses de passion que l'on m'a dites et que j'inspirais, je les ressens pour toi I Pendant certains moments, je ne comprenais rien à l'existence; mais, maintenant, je sais comment nous aimons, et jusqu'à présent j'étais aimée seulement; moi, je n'aimais pas. Je quitterais tout pour toi, emmène-moi. Si tu le veux, prends-moi comme un jouet, mais laisse-moi près de toi jusqu'à ce que tu me brises.

— Tu n'auras pas de regrets?

— Pas un seul I dit-elle en laissant lire dans ses yeux, dont la teinte d'or resta pure et claire.

— Suis-je le préféré? se dit en lui-même Henri, qui, s'il entre-

royait la vérité, se trouvait alors disposé à pardonner Toffense en àveur d'un amour si naïf. — Je verrai bien, pensa-t-il.

Si Paquita ne lui devait aucun compte du passé, le moindre sou- 'ODir devenait un crime à ses yeux. Il eut donc la triste force ravoir une pensée à lui, de juger sa maîtresse, de l'étudier tout fi 8^ abandonnant aux plaisirs les plus entraînants que jamais péri .escendue des cieux ait trouvés pour son bien-aimé. Paquita semilait avoir été créée pour l'amour, avec un soin spécial de la nature. Tune nuit à Tautre, son génie de femme avait fait les plus rapides it)grës. Quelles que fussent la puissance de ce jeune homme et on insouciance en fait de plaisirs, malgré sa satiété de la veille, il rouva dans la Fille aux yeux d'or ce sérail que sait créer la femme imante et à laquelle un homme ne renonce jamais. Paquita réponlait à cette passion que sentent tous les hommes vraiment grands loor l'infini, passion mystérieuse si dramatiquement exprimée dans ^aust, si poétiquement traduite dans Manfred, et qui poussait don uan à fouiller le cœur des femmes, en espérant y trouver cette leosée sans bornes à la recherche de laquelle se mettent tant de ïhasseurs de spectres, que les savants croient entrevoir dans la (dence, et que les mystiques trouvent en Dieu seul. L'espérance ravoir enûn Têtre idéal avec lequel la lutte pouvait être constante »LDS fatigue ravit de Marsay, qui, pour la première fois depuis oogtemps, ouvrit son cœur. Ses nerfs se détendirent, sa froideur » fondit dans l'atmosphère de cette âme brûlante, ses doctrines tranchantes s'envolèrent, et le bonheur lui colora son existence, »mme Tétait ce boudoir blanc et rose. En sentant l'aiguillon d'une .olupté supérieure, il fut entraîné par delà les limites dans leslaelles il avait jusqu'alors enfermé la passion. 11 ne voulut pas être lépassé par celte fille, qu'un amour en quelque sorte artificiel avait formée par avance aux besoins de son âme, et alors il trouva, dans :ette vanité qui pousse l'homme à rester en tout vainqueur, des forces pour dompter cette fille; mais aussi, jeté par delà cette igne où l'âme est maîtresse d'elle-même, il se perdit dans ces limbes délicieux que le vulgaire nomme si niaisement les espaces imaginaires. Il fut tendre, bon et communicatif. 11 rendit Paquita presque folle.

— Pourquoi n'irions-nous pas à Sorrente, à Nice, à Chiavari,

passer toute notre vie ainsi? Veux-tu? disait-il à Paquita d'une voix pénétrante.

— As-tu donc jamais besoin de me dire : « Veux-tu? » s'écriat-elle. Ai-je une volonté? Je ne suis quelque chose hors de toi qu'aûn d'être un plaisir pour toi. Si tu veux choisir une retraite digne de nous, l'Asie est le seul pays où l'amour puisse déployer ses ailes...

— Tu as raison, reprit Henri. Allons aux Indes, là où le prii>temps est éternel, où la terre n'a jamais que des fleurs, où rhomme peut déployer l'appareil des souverains sans qu'on en glose, comme dans les sots pays où l'on veut réaliser la plate chimère de l'égalité. Allons dans la contrée où l'on vit au milieu d'un peuple d'esclaves, où le soleil illumine toujours un palais qui reste blanc, où l'on sème des parfums dans l'air, où les oiseaux chantent l'amour et où l'on meurt quand on ne peut plus aimer...

— Et où l'on meurt ensemble! dit Paquita. Mais ne partons pas demain, partons à l^instant,... emmenons Gristemio.

— Ma foi, le plaisir est le plus beau dénoûment de la vie. Allons en Asie; mais, pour partir, enfant, il faut beaucoup d'or! et, pour avoir de Tor, il faut arranger ses affaires.

Elle ne comprenait rien à ces idées.

De l'or, il y en a ici haut comme ça, dit-elle en levant la

main.

— 11 n'est pas à moi.

— Qu'est-ce que cela fait? reprit-elle; si nous en avons besoin, ^ prenons-le.

— 11 ne t'appartient pas.

— Appartenir ! répéta-t-elle. Ne m'as-tu pas prise? Quand nousB l'aurons pris, il nous appartiendra.

Il se mit à rire.

— Pauvre innocente! tu ne sais rien des choses de ce monde.

— Non, mais voilà ce que je sais, s'écria-t-elle en attirant Henri*^ sur elle.

Au moment même où de Marsay oubliait tout, et concevait 1^ . désir de s'approprier à jamais cette créature, il reçut au miliei^ de sa joie un coup de poignard qui traversa de part en part socm^ cœur, mortifié pour la première fois. Paquita, qui l'avait enleva ^

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p>areusement en Tair comme* pour le contempler, s'était écriée :

— Oh! Margarita!

— Margarita! cria le jeune homme en rugissant; je sais mainteut tout ce dont je voulais encore douter.

Il sauta sur le meuble où était renfermé le long poignard. Heuisementpour Paquita et pour lui, Tarmoire était fermée. Sa rage ocrut de cet obstacle; mais il recouvra sa tranquillité, alla prendre cravate et s'avança vers elle d'un air si férocement significatif, e, sans connaître de quel crime elle était coupable, Paquita nprit néanmoins qu'il s'agissait pour elle de mourir. Alors, elle lança d'an seul bond au bout de la chambre pour éviter le nœud al que de Marsay voulait lui passer autour du cou. Il y eut un nbat. De part et d'autre, la souplesse, l'agilité, la vigueur, furent lies. Pour finir la lutte, Paquita jeta dans les jambes de son lant un coussin qui le fit tomber, et profita du répit que lui ssa cet avantage pour pousser la détente du ressort auquel réponit un avertissement. Le mulâtre arriva brusquement. En un clin eil, Cristemio sauta sur de Marsay, le terrassa, lui mit le pied r la poitrine, le talon tourné vers la gorge. De Marsay comprit e, s'il se débattait, il était à l'instant écrasé sur un seul signe Paquita.

^ Pourquoi voulais-tu me tuer, mon amour? lui dit-elle. De Marsay ne répondit pas.

— En quoi t'ai-je déplu? lui dit-elle. Parle, expliquons-nous. Henri garda l'attitude flegmatique de l'honune fort qui se sent incu : contenance froide, silencieuse, tout anglaise, qui annonçait conscience de sa dignité par une résignation momentanée. D'ailurs« il avait déjà pensé, malgré Temportement de sa colère, qu'il it peu prudent de se commettre avec la justice en tuant cette e à l'improviste et sans en avoir préparé le meurtre de manière Rassurer l'impunité.

— Mon bien-aimé, reprit Paquita, parle-moi; ne me laisse pas is un adieu d'amour! Je ne voudrais pas garder dans mon cœur ïroi que tu viens d'y mettre... Parleras-tu? dit-elle en frappant pied avec colère.

3e Marsay lui jeta pour réponse un regard qui signifiait si bien : mourras! que Paquita se précipita sur lui.

— Eh bien, veux-tu me tuer? Si ma mort peut te faire plaisir^

tue-moi I

Elle fit un signe à Gristemio, qui leva son pied de dessus L^jeune homme et s'en alla sans laisser voir sur sa figure qu'il portS un jugement bon ou mauvais sur Paquita.

— Voilà un homme! dit de Marsay en montrant le mulàt^ par un geste sombre. Il n'y a de dévouement que le dévouemer^ qui obéit à Tamitié sans la juger. Tu as en cet homme un véritali^ ami.

— Je te le donnerai, si tu veux, répondit-elle; il te serv^B avec le même dévouement qu'il a pour moi, si je le lui reco^] mande.

Elle attendit un mot de réponse, et reprit avec un accent pl de tendresse :

— Adolphe, dis-moi donc une bonne parole U.. Voici bieot6^ Je jour.

Henri ne répondit pas. Ce jeune homme avait une triste qualil^ car on regarde comme une grande chose tout ce qui ressemble à de la force, et souvent les hommes divinisent des extravagances. Henri ne savait pas pardonner. Le savoir revenir, qui certes est une des grâces de Tàme, était un non-sens pour lui. La férodté des hommes du Nord, dont le sang anglais est assez fortement teint, lui avait été transmise par son père. 11 était inébranlable dans ses bons comme dans ses mauvais sentiments. L'exclamation de Paquita fut d'autant plus horrible pour lui, qu'il avait été détrôné du plus doux triomphe qui eût jamais agrandi sa vanité d'homme. L'espérance, l'amour et tous les sentiments s'étaient exaltés chez lui, tout avait flambé dans son cœur et dans son intelligence; puis ces flambeaux, allumés pour éclairer sa vie, avaient été soufllés par un vent froid. Paquita, stupéfaite, n'eut dans sa douleur que la force de donner le signal du départ.

— Ceci est inutile, dit-elle en jetant le bandeau. S'il ne m'aime plus, s'il me hait, tout est fini.

Elle attendit un regard, ne l'obtint pas, et tomba à demi morte. Le mulâtre jeta sur Henri un coup d'œil si épouvantablemeot significatif, qu'il fit trembler pour la première fois de sa vie ce jeune homme, à qui personne ne refusait le don d'une rare iatré-

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Mité. « Si tu ne Taimes pas bien, si tu lui fais la moindre peine, e te tuerai! » tel était le sens de ce rapide regard. De Marsay fut onduit avec des soins presque serviles le long d'un corridor éclairé >ar des jours de souffrance, et au bout duquel il sortit, par une K)rte secrète, dans un escalier dérobé qui conduisait au jardin de *hôtel San-Réal. Le mulâtre le ût marcher précautionneusement le DDg d'une allée de tilleuls qui aboutissait à une petite porte déniant sur une rue déserte à cette époque. De Marsay remarqua bien ont, la voiture l'attendait; cette fois, le mulâtre ne l'accompagna x)iQt; et, au moment où Henri mit la tête à la portière pour revoir es jardins et l'hôtel, il rencontra les yeux blancs de Cristemio, ivec lequel il échangea un regard. De part et d'autre, ce fut une )rovocation, un déû, l'annonce d'une guerre de sauvages, d'un iuel où cessaient les lois ordinaires, où la trahison, où la perfidie 5iait un moyen admis. Cristemio savait que Henri avait juré la mort de Paquita. Henri savait que Cristemio voulait le tuer avant ifu'il tuât Paquita. Tous deux s'entendirent à merveille.

— L'aventure se complique d'une façon assez inléressante^ se lit Uenri.

— Où monsieur va-t-îl? lui demanda le cocher. De Marsay se fit conduire chez Paul de Manerville.

Pendant plus d'une semaine, Henri fut absent de chez lui, sans lue personne pût savoir ni ce qu'il fit pendant ce temps, ni dans luel endroit il demeura. Cette retraite le sauva de la fureur du mulâtre, et causa la perte de la pauvre créature qui avait mis toute ion espérance dans celui qu'elle aimait comme jamais aucune créalure n'aima sur cette terre. Le dernier jour de cette semaine, vers mze heures du soir, Henri vint en voiture à la petite porte du jariin de l'hôtel San-Réal. Quatre hommes l'accompagnaient. Le cocher Stait évidemment un de ses amis, car il se leva droit sur son siège, m homme qui voulait, comme une sentinelle attentive, écouter le iKMndre bruit. L'un des trois autres se tint en dehors de la porte, lans la rue ; le second resta debout dans le jardin, appuyé sur le mur; le dernier, qui tenait à la main un trousseau de clefs, accompagna de Marsay.

— Henri, lui dit son compagnon, nous sommes trahis.

— Par qui, mon bon Ferragus?

— Ils ne dorment pas tous, répondit le chef des dévorants; : faut absolument que quelqu'un de la maison n'ait ni bu ni mangé. . Tiens, vois cette lumière.

— Nous avons le plan de la maison, d'où vient-elle?

— Je n'ai pas besoin du plan pour le savoir, répondit FerragiL 2 elle vient de la chambre de la marquise.

— Ah ! cria de Marsay. Elle sera sans doute arrivée de Londjr^^ aujourd'hui. Cette femme m'aura pris jusqu'à ma vengeance Mais, si elle m'a devancé, mon bon Gratien, nous la livrerons la justice.

— Écoute donc!... l'affaire est faite, dit Ferragus à Henri.

Les deux amis prêtèrent l'oreille et entendirent des cris affaibli qui eussent attendri des tigres.

— Ta marquise n'a pas pensé que les sons sortiraient par 1^ tuyau de la cheminée, dit le chef des dévorants avec le rire d'an: critique enchanté de découvrir une faute dans une belle œuvre.

— Nous seuls, nous savons tout prévoir, dit Henri. Attends-moi.^ je veux aller voir comment cela se passe là-haut, afin d'apprendre^ la manière dont se traitent leurs querelles de ménage... Parle nom. de Dieu, je crois qu'elle la fait cuire à petit feu.

De Marsay grimpa lestement l'escalier qu'il connaissait et reconnut le chemin du boudoir. Quand il en ouvrit la porte, il eut les frissonnement involontaire que cause à l'homme le plus déterminé la vue du sang répandu. Le spectacle qui s'offrit à ses regards eut, d'ailleurs, pour lui plus d'une cause d'étonnement. La marquisa était femme : elle avait calculé sa vengeance avec cette perfectioa de perfidie qui distingue les animaux faibles. Elle avait dissimula sa colère pour s'assurer du crime avant de le punir.

— Trop tard, mon bien-aimél dit Paquita mourante, dont les yeux pâles se tournèrent vers de Marsay.

La Fille aux yeux d'or expirait noyée dans le sang. Tous les flann beaux allumés, un parfum délicat qui se faisait sentir, certaLS désordre où l'œil d'un homme à bonnes fortunes devait reconnaît» des folies communes à toutes les passions annonçaient que la ma: quisc avait savamment questionné la coupable. Cet appartemeM blanc, où le sang paraissait si bien, trahissait un long combat. L» mains de Paquita étaient empreintes sur les coussins. Partout el

HISTOIRE DES TREIZIil.

s*était accrochée à la vie, partout elle s'était défendue, et partout elle avait été frappée. Des lambeaux entiers de la tenture cannelée Paient arrachés par ses mains ensanglantées, qui sans doute avaient lutté longtemps. Paquita devait avoir essayé d'escalader le plafond : ses pieds nus étaient marqués le long du dossier du <livan, sur lequel elle avait sans doute couru. Son corps, déchiqueté à coups de poignard par son bourreau, disait avec quel acharnement elle avait disputé une vie que Henri lui rendait si chère. Elle gisait à terre, et avait, en mourant, mordu les muscles du cou-depied de madame de San-Réal, qui gardait à la main son peignait trempé de sang. La marquise avait les cheveux arrachés, elle était couverte de morsures, dont plusieurs saignaient, et sa robe déchirée la laissait voir à demi nue, les seins égratignés. Elle était sublime ainsi. Sa tète, avide et furieuse, respirait l'odeur du sang. Sa bouche, haletante, restait entr'ouverte, et ses narines ne suffisaient pas à ses aspirations. Certains animaux, mis en fureur, fondent sur lenr ennemi, le mettent à mort, et, tranquilles dans leur victoire, semblent avoir tout oublié. 11 en est d'autres qui tournent autour de leur victime, qui la gardent en craignant qu'on ne la leur vienne enlever, et qui, semblables à TÂchille d'Homère, font neuf fois le tour de Troie en traînant leur ennemi par les pieds. Ainsi était la marquise. Elle ne vit pas Henri. D'abord, elle se savait trop bien seule pour craindre des témoins; puis elle était trop enivrée de sang chaud, trop animée par la lutte, trop exaltée pour apercevoir Paris entier, si Paris avait formé un cirque antour d'elle. Elle n'aurait pas senti la foudre. Elle n'avait même pas entendu le dernier soupir de Paquita, et croyait qu'elle pouvait encore être écoutée par la morte.

— Meurs sans confession! lui disait-elle; va en enfer, monstre d^ingratitude; ne sois plus à personne qu'au démon. Pour le sang que tu lui as donné, tu me dois tout le tien! Meurs, meurs, aouffre mille morts! J'ai été trop bonne, je n'ai mis qu'un moment à te tuer, j'aurais voulu te faire éprouver toutes les douleurs que tu me lègues. Je vivrai, moi! je vivrai malheureuse, je suis réduite & ne plus aimer que Dieu !

Elle la contempla.

— Elle est morte! se dit-elle après une pause en faisant un

violent retour sur elle-même. Morte, ahl j*en jnoarrai de douleur!

La marquise voulut s^aller jeter sur le divan, accablée par an désespoir qui lui ôtait la voix, et ce mouvement lui permit alors de voir Henri de Marsay.

— Qui es-tu? lui dit-elle en courant à lui le poignard levé. Henri lui arrêta le bras, et ils purent ainsi se contempler tous

deux face à face. Une surprise horrible leur fit couler à tous deux un sang glacé dans les veines, et ils tremblèrent sur leurs jambes comme des chevaux effrayés. En effet, deux Ménechmes ne se seraient pas mieux ressemblé. Ils dirent ensemble le même mot :

— Lord Dudley doit être votre père?

Chacun d'eux baissa la tête affirmativement.

— Elle était fidèle au sang, dit Henri en montrant Paquita.

— Elle était aussi peu coupable qu'il est possible, répondît Mar* garita-Euphémia Porrabéril, qui se jeta sur le corps de Paquita en poussant un cri de désespoir. — Pauvre fille! oh! je voudrais te ranimer! Tai eu tort, pardonne-moi, Paquita!... Tu es morte, et je vis, moi! Je suis la plus malheureuse.

En ce moment apparut Thorrible figure de la mère de Paquita.

— Tu vas me dire que tu ne l'avais pas vendue pour que je la tuasse, s^écria la marquise. Je sais pourquoi tu sors de ta tanière. Je te la payerai deux fois. Tais-toi.

Elle alla prendre un sac d'or dans le meuble d'ébène et le jeta^ dédaigneusement aux pieds de cette vieille femme. Le son de Tor— eut le pouvoir de dessiner un sourire sur l'immobile physionomies de la Géorgienne.

— J'arrive à temps pour toi, ma sœur, dit Henri. La justice v« te réclamer..,

— Rien, répondit la marquise. Une seule personne pouvait demander compte de cette fille. Cristemio est mort.

— Et cette mère, dit Henri en montrant la vieille , ne te ran— çonnera-t-elle pas toujours?

— Elle est d'un pays où les femmes ne sont pas des êtres, mais des choses dont on fait ce qu'on veut, que l'on vend, que l'or"* achète, que l'on tue, enfin dont on se sert pour ses caprices, commet vous vous servez ici de vos meubles. D'ailleurs, elle a une passioi ^

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qui fait capituler toutes les autres, et qui aurait anéanti son amour maternel, si elle avait aimé sa fille; une passion...

— Laquelle? dit vivement Henri en interrompant sa sœur.

— Le jeu, dont Dieu te garde ! répondit la marquise.

— Mais par qui vas-tu te faire aider, dit Henri en montrant la rîlle aux yeux d'or, pour enlever les traces de cette fantaisie, que 91 justice ne te passerait pas?

Pai sa mère, répondit la marquise en montrant la vieille

'éorgienne, à qui elle fit signe de rester.

Nous nous reverrons, dit Henri, qui songeait à l'inquiétude de

es amis et sentait la nécessité de partir.

Non, mon frère, dit-elle, nous ne nous reverrons jamais. Je

etoume en Espagne pour m'aller mettre au couvent de los Doloi-es.

Tu es encore trop jeune, trop belle, dit Henri en la prenant

la Q s ses bras et lui donnant un baiser.

Adieu, dit-elle; rien ne console d'avoir perdu ce qui nous a

«iM^u être l'infini.

Huit jours après, Paul de Manerville rencontra de Marsay aux 'uileries, sur la terrasse des Feuillants.

Eh bien, qu'est donc devenue notre belle Fille aux yeux d'or,

Taind scélérat?

Elle est morte.

De quoi?

De la poitrine.

Paris, mars 1834, — avril 1835.

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